‹ Pour la patrie [microforme]Chapitre 68 sur 69 · LU · texte numérisé non relu

LU

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Il y a plus de trente ans, arrivait, un jour, à la Grande Chartreuse, un homme âgé d'une quarantaine d’années, bien mis, à l'air distingué, parlant parfaitement le français, mais évidemment étranger à notre pays. Il demanda à voir le Père abbé qui était alors dom Augustin, de sainte mémoire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui se passa entre eux, nul ne l'a jamais su. Les

* moines et les frères qui vivaient alors se rap-

pellent qu’au sortir de cette entrevue le Père et l'étranger étaient singulièrement émus. Tous deux avaient beaucoup pleuré, mais d'émotion plutôt que de peine; car leurs visages, tout en gardant la trace des larmes, étaient rayonnants d'une grande joie. Le même jour, l'étranger prit l’habit de frère et le nom de Jean, et depuis lors il n’est jamais sorti du couvent, si ce n'est, dans ces dernières années, pour faire des commissions au laboratoire, à Fourvoirie, à Currière, à Saint-Pierre. Il descendait même parfois à Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait être sa seule passion, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses supérieurs, il les exécutait

ponctuellement, avec empressement, avec une obéissance parfaite ; mais quand le père procureur lui disait d'accompagner des visiteurs au Grand Som, on voyait passer sur son humble visage et éclater dans ses yeux si doux une lueur de joie enfantine. On lui demanda, un jour, pourquoi il aimait tant à escalader ce pic. Il répondit : “ C’est si beau là-haut et l'on s'y trouve si près du ciel ! ”

Nul n'a jamais su au monastère, à part dom Augustin, qui il était ni d’où il venait. Possédant une éducation évidemment supérieure, il n’a jamais voulu être autre chose que

simple frère. Pendant longtemps, avec la permission de l'autorité, il n’a pas mis les pieds hors du couvent et il ne venait jamais en con: tact avec aucun étranger. Lorsque, il y a quinze ans, dom Augustin était sur son lit de mort, il fit venir autour de lui tous les moines et leur enjoignit de dire à celui qui le remplacerait bientôt de respecter le secret du frère Jean, comme lui-même l'avait si longtemps respecté. À l'heure qu'il est, le successeur actuel de saint Bruno, dom François, ne sait pas plus que vous et moi qui était ce modeste frère qui a certainement joué un grand rôle

it

quelque part dans le monde. Et ce rôle a dû être aussi bienfaisant que remarquable : car

le frère Jean n'était certainement pas quelque:

grand pécheur réfugié dans cette solitude pour faire pénitence. Il suffisait de regarder dans ses yeux si limpides, si calmes pour se convaincre que jamais l'âme dont ils étaient le miroir n'avait été souillée par le crime, boule. versée par le remords. On aurait dit quelqu'un dont le rôle dans le monde, pour une raison Ou pour une autre, était accompli, et qui.était venu ici, sur ces hauteurs sereines, attendre son entrée dans la céleste Patrie.

J'ai dit que personne, à part dom Augustin, na jamais su qui il était. Personne ne l'a Jamais su, mais moi, je l'ai soupçonné, et voici comment j'ai cru saisir le secret du frère Jean.

L'été dernier, au mois d'août, j'accompagnai à la Grande Chartreuse deux amis de Paris, dont l’un, M. G., a beaucoup voyagé, narticu-

‘èrement en Amérique: Il a passé plusieurs mois dans la Nouvelle France. Comme le temps était beau, nous voulions monter sur le Grand Som. On nous donna pour guide 1 compagnon le frère Jean qui, malgré ses soixante-dix ans, nous devançait facileinent.

À chaque instant, il lui fallait ralentir le pas pour nous attendre.

Nous étions sur le sommet depuis une vingtaine de minutes, jouissant en silence du spectacle grandiose qui se déroulait sous nos regards ravis, lorsque le son de deux voix, parlant avec animation, vint frapper nos oreilles. Deux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans s'approchaient du rocher où nous étions tous les quatre assis, sans nous apercevoir. L'un d’eux cria à l’autre qui s'était un peu éloigné de lui : “ Par ici, Leverdier, voici un point de vue superbe!” Je vis le frère Jean tressaillir et pâlir au nom de Leverdier; tandis que mon ami M. G. poussa un petit cri de joie et de surprise. Il se leva, et adressa la parole aux deux jeunes gens qui étaient maintenant tout près de nous :

— J'ai entendu, dans votre conversation, le nom de Leverdier. J'ai bien connu autrefois M. Pau! Leverdier, qui a été président de la Nouvelle France. Celui de vous deux qui s'appelle Leverdier serait-il son parent, par hasard ?

— Oui, monsieur, fit l'un des jeunes gens, en nous faisant un salut plein de courtoisie, celui que vous avez connu est mon père,

Naturellement, les deux voyageurs vinrent

- pas se Joindre à notre groupe, et la conversation

s'engagea. Mon ami G. interrogea vivement

eh le jeune Leverdier sur son père et sur sa patrie.

e du — Quelles heures charmantes, dit-il, j'ai

hs passées avec votre père! [1 m'a raconté, par

FOR le menu, les événements vraiment extraornos

dinaires, pénibles et touchants, qui ont marqué | F2 | l'établissement de la république de la Nouvelle |

10e France, aujourd’hui si florissante. Jene connais | si rien de plus beau; vous n'ignorez pas, sans ds doute, cette glorieuse épopée ?

de | — En effet, répondit le jeune étranger, j'ai | ds souvent entendu mon père faire ce récit mer- | lier ) | veilleux. | L er! — Et la disparition de son ami Lamirande, "n celui qui, disait votre père, avait sauvé le pays ji par son sublime sacrifice, est-elle toujours | restée enveloppée de mystère. |

, le — Toujours, monsieur. Nous sommes con- ME vaincus qu'il s’est renfermé dans quelque |

el monastère de l'Europe, mais nous n'avons | ee ; Jamais eu de ses nouvelles. Mon père a dû L Î vous parler de M. Vaughan, cet ami de M. |

pes Lamirande qui était présent au miracle du | jan couvent de Beauvoir. Vous le savez, peut-

être, M. Vaughan, aussitôt que les affaires politiques de cette époque furent un peu réglées, a voyagé pendant deux ans en Europe, visitant tous les monastères, couvents et lieux de retraite imaginabhles. Il est allé même jusqu’en Terre-Sainte. Je l'ai souvent entendu parler de ce voyage à mon père.

Toutes ses recherches furent vaines ; le mystère est resté insondable.

— Et ce misérable journaliste —son nom m'échappe—qui avait joué un rôle si odieux, qui s'était vendu corps et Âme au grand chef du satanisme, qu’est-il devenu ?

— Vous voulez parler de Saint-Simon, sans doute. Il a eu une bien triste fin. : Il est mort fou, l'an dernier, après avoir passé je ne sais combiend'annéesdans une maison de santé. Il était possédé de la folie de la richesse, Il croyait toujours avoir autour de lui des monceaux d'or. Je l'ai vu une fois, c'était-un spectacle navrant. |

— Revenons plutôt à ce bon Latirande.

Votre pays lui est-il reconnaissant ? A:-t-il au moins conservé son souvenir?

— Oui, son nom est béni par tout notre peuple. Il est révéré comme un saint et

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comme le père de la Patrie. Nombre de jeunes gens s'appellent Joseph en souvenir de lui.

Moi-même je me nomme Joseph Lamirande Leverdier. Mon père a dû vous parler de la statue miraculéüuse de saint Joseph. Elle est toujours dans la chapelle de Notre-Dame du Chemin que vous avez sans doute visitée.

Cette chapelle est devenue un lieu de pèlerinage national, et aux pieds de cette statue des milliers d’âmes trouvent des grâces de choix, surtout l'esprit de sacrifice et de dévouement, la force de s'immoler, d'accomplir les devoirs pénibles.

— Et parlez-moi de votre bonne tante Hélène. Vit-elle encore ? attend-elle toujours le retour de M. Lamirande ?

— Hélas ! elle croit encore que M. Lamirande reviendra. (C'est le seul point sur lequel cette chère tante .... comment dirai-je ?.….. n'entend pas les choses comme les autres. Elle est la providence des pauvres : toujours douce, toujours bonne. Dans toute cette belle épisode, les peines du cœur qu'elle a éprouvées sont les seules ombres au tableau. Il me semble que M. Lamirande, au lieu de s’enfermer dans un couvent, aurait dû....

et

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