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Le jeune voyageur ne put terminer sa phrase.
Le frère Jean, portant la main au cœur, tomba évanoui. Nous nous empressâmes autour de lui. Bientôt il reprit connaissance.
——Ce n'est rien, dit-il Chez moi, sans doute, le cœur ne vaut pas les jambes ; il se trouble dans cette atmosphère.
Il alla s'asseoir un peu plus loin. Au bout de quelques minutes, il se dit assez remis pour pouvoir descendre. Sur mes compagnons et sur les deux jeunes voyageurs, cet incident ne créa aucune impression extraordinaire, Ils croyaient simplement à un évanouissement causé par la fatigue. Moi qui connaissais le mystère qui entourait le frère Jean, moi qui l'avais vu tressaillir et pâlir en entendant prononcer le nom de Leverdier, j'étais fermement convaincu que l'émotion seule avait déterminé cette défaillance du cœur. J'étais entièrement persuadé que nous descendions la montagne en compagnie du héros de la Nouvelle France ; et j'étais fortement tenté, je l'avoue, de faire part de ma conviction à mes compagnons de route. Mais je résistai à la tentation. Pourquoi, me disais-je, arracher à ce bon frère le secret que Dieu lui a permis de garder si
ase. longtemps ? Ne serait-ce pas une sorte de nba profanation ? J'eus la force de retenir ma lanr de gue. | Mais il faut en finir. Dans les derniers ans jours de janvier, le frère Jean tomba gravel se ment malade. Il se prépara admirablement à la mort et fit preuve d’une résignation héroïque. us Bien que ses souffrances fussent sans doute atroces, Jamais la moindre plainte ne lui re échappa, jamais il n'eut le plus léger mouve- SE ment d'impatience. Une certaine contraction ne musculaire, et [out involontaire, indiquait . ' seule les douleurs qu'il éprouvait. Les moines ai étaient dans l'admiration. Ils voyaient que la c'était un véritable saint qui les quittait. Aussi cu entouraient-ils son lit d’agonie d’un profond te respect. Au moment suprême, le chef de la = maison et plusieurs des pères étaient auprès an du frère mourant, récitant les prières des agoe: nisants et répétant, pour lui, les noms de Jésus, re de Marie et de Joseph. Ses yeux étaient le fermés, il respirait à peine, mais ses traits crisr- pés par la souffrance disaient que la vie n’était le pas éteinte. Tout à coup, une harmonie angé-
lique et un parfum non moins céleste, qu'aucun | 29
langage humain ne saurait décrire, remplirent la modeste cellule.
Nous savions tout de suite, m'ont raconté les moines, que cette harmonie et ce parfum venaient du ciel, parce que c'était notre âme qui les percevait d’abord, les communiquant ensuite à nos sens, au contraire de ce qui se produit ordinairement. C'était quelque chose de vraiment indéfinissable et indescriptible. Puis — je laisse la parole aux pères — puis, cette harmonie et ce parfum augmentant toujours, non d'intensité mais de suavité, nous vîimes, d’abor ntérieurement pour ainsi dire, puis des yeux de notre corps, se former audessus du lit comme des nuages d’une blancheur éclatante, et, au milieu des nuages, la figure d’une enfant de huit à dix ans, figure bien humaine par ses traits, mais portant un reflet de la lumière de gloire. Et l'enfant parla, ses paroles parvenant à nos oreilles, d'une manière mystérieuse, par notre:âme :
“ Père, dit-elle, l'Enfant-Jésus m'a envoyée vous chercher. Venez!” Et le frère Jean, ouvrant les yeux, se soulevant à demi, étendant ses bras vers la céleste apparition, s'écria : “ Ma fille! Enfin! Merci, mon Dieu !”
Et comme un souffle lumineux son âme quitta son corps qui retomba sur la couche. Longtemps nous restâmes abimés dans la prière.
Lorsque nous nous relevâmes, il n'y avait de surnaturel dans la cellule que le sourire qui illuminait les traits du frère Jean.