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le quartier pauvre par excellence. Que de misères, morales et physiques, s’entassent dans ces logements délabrés, mal éclairés, malpropres, souvent infects !
— Oh, la triste chose que la pauvreté! dit Saint-Simon. Elle est la cause de tout le mal moral et physique dans le monde.
— Elle est sans doute triste, répond Lamirande, puisqu'elle est un des fruits amers du premier péché ; mais elle est plutôt triste dans sa cause que dans ses effets. Jésus-Christ, ne l'oublions pas, mon ami, était pauvre. Il a béni et ennobli la pauvreté, et Il nous a laissé les
pauvres comme ses représentants. S'il n'y
avait point de misères morales ‘et corporelles à soulager, sur quoi s’exercerait la sainte charité? Et sans ia charité, que deviendrait le monde livré à l'égoïsme? Cette terre cesserait ‘être une vallée de larmes, soit, mais elle deviendrait un vaste et horrible désert.
— Vous avez peut-être raison, théoriquement, mais en pratique je trouve la pauvreté très-incommude, répliqua Saint-Simon.
— Mais vous n'êtes pas pauvre, vous, dit Lamirande en souriant, Vous badinez. Par
dit Par
pauvreté, on entend le manque du nécessaire ou du très-utile, — Tout est relatif dans le monde, fait son compagnon. Sans doute, si vous me comparez à celui que nous allons visiter, je ne suis pas pauvre. Mais comparé à d’autres, à Montarval, par exemple, je le suis affreusement. — Pourtant, celui qui peut se donner le nécessaire et même l'utile n’a pas le droit de se dire pauvre. Il est permis, sans doute, de travailler à rendre sa position matérielle meilleure, mais à la condition de ne point murmurer contre la Providence si nos projets ne réussissent pas au gré de nos désirs. La richesse que vous souhaitez serait peut-être une malédiction pour,vous. Soyons certains, cher ami, que Dieu, qui nous aime, nous donne à chacun ce qui nous convient davantage. Il connaît mieux que nous nos véritables besoins.
— L'Aurea mediocritas, soupira le journaliste, convient aux esprits médiocres, à ceux qui n'ont point d'ambition, qui vivent au jour le jour, qui n’aspirent pas à la gloire, au pouvoir, qui ne rêvent pas les grandeurs, qui se renferment dans leur petit négoce et dont l'horizon se borne à la porte de leur boutique ou
au bout de leur champ. A ceux-là l'£eureuse médiocrité ‘\antée par les poètes. Mais ceux qui, comme ‘ous et moi, vivent de la vieintellectuelle, devraient être riches. L'homme qui travaille de la tête du matin au soir, qui pense pour ses semblables, qui leur fournit des idées, a besoin, pour se reposer, pour se retremper, d'un certain luxe matériel. Non seulement il en a besoin, il y a droit. Du reste, de nos jours, la richesse, c’est le pouvoir. Pour faire le bien, il faut être riche, absolument. Que voulez-vous qu'un pauvre diable, comme vous
. ou moi, fasse dans le monde moderne ? Sinous étions riches, quels ravages ne ferions-nous pas dans le camp ennemi !
En parlant ainsi Saint-Simon s'était exalté peu à peu. Il gesticulait avec violence. Lamirande le regardait avec pitié et terreur.
— Pauvre ami, dit-il, ce sont là de bien fausses idées qui vous sont venues je ne sais d'où. Pour les réfuter en détail il me faudrait plus de loisir que je n’en ai ce matin. D'ailleurs, vous devez sentir vous-même que ce sont de misérables sophismes ; car vous n'ignorez pas que les grandes choses, même dans l'ordre purement humain, n'ont guère été
accomplies par les riches. C'est une -tentation, mon ami, repoussez-la par la prière.
Saint-Simon haussa les épaules et secoua la tête, mais ne répondit pas.
Lamirande et son compagnon, arrivés à destination, pénètrent dans une misérable baraque ; ils montent trois escaliers branlants et s'arrêtent à la porte d’une petite chambre sous les combles. Le docteur frappe et une voix aigrie lui dit d'entrer. Il ouvre la porte et un spectacle navrant se présente à ses regards : une chambre basse, sombre, nue, froide et sale ; au fond de la pièce un pauvre grabat sur lequel est étendu un vieillard. L'œil exercé de Lamirande lit sur le visage de cet homme les ravages de la maladie, ou plutôt de la faim et de la misère. Il voit non moins distinctement les traces d’une grande souffrance morale. Ce vieillard n’est pas un pauvre ordinaire. Ses habits, d’une coupe élégante et assez propres encore, forment un singulier contraste avec l'affreux aspect de la chambre. Lamirande s'approche du lit et regarde attentivement le vieillard.
— Où ai-je donc vu ces traits ? se dit- il en lui-même,