Pour la République (1883-1903)
Voici la sixième et dernière série des discours politiques de M. Waldeck- Rousseau. Nous ne la publions pas sans une profonde mélancolie. Depuis que le plan en fut tracé d'accord avec l'éminent orateur, la mort est venue accomplir brutalement son œuvre mauvaise. A la stupeur générale elle a emporté avant l'heure riiomme d'Etat sur qui la France avait le droit de compter durant de longues années encore. Elle l'a enlevé en pleine maturité, en pleine vigueur morale et intellectuelle. Sans doute ce fut le sort, le triste sort ! de Gambetta, ce fut celui de Jules Ferry... Mais qui donc aurait supposé que la fin prématurée de ces deux grands citoyens était pareillement réservée au chef victorieux, resté redoutable à tous, de la Défense républicaine?
Ainsi la fatalité donne à cet ouvrage comme une allure de testament. Et il est vrai que, par une coïncidence singulière, il offre un exposé complet des doctrines politiques et sociales de M. Waldcck-Rousseau, et qu'il résume à merveille les principes directeurs de son action publique. C'est peut-être par l'étude des
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discours rassemblés ici qu'on pourra li- inioux le juger. Par eux sVîclairera pour tous ceU<i hautaine (igurc qui iTapitarut éniginalique à tant que parce qu'elle ùtait piiie el réfléchie.
Peu d'hommes politiques ont été plus mal compris de leurs contemporains que M. Waldeck-lîousscau. Ceux-là même qui curent le précieux avantage de l'approcher se méprirent parfois sur la nature de cette âme que d'aucuns estimaient compliquée, alors qu'au contraire elle reflétait seulement la belle et noble simplicité de la droiture. Quelques-uns, qui crurent le bien analyser en des annotations impartiales mais trop sévères, durent |dus lard, à la leçon des événements, reconnaître qu'ils s'étaient trompés.
L'erreur principale était de lui attribuer une très grande andîition personnelle ; il n'en avait aucune ! Du moins, s'il pensait qu'il faut savoir à de certaines heures se dévouer à son pays, le servir au mieux des intérêts généraux, jamais il ne se résigna à se mettre en avant qu'après de longues hésitations et avec la plus extrême défiance. 11 n'est pas une fonction qu'il n'ait acceptée, à la Chambre, au Sénat, au Pouvoir, sans avoir tenté l'impossible pour l'éviter. 11 ne s'inclinait que devant sa raison quand elle lui indiquait son devoir d'un ordre impérieux. Alors ses tergiversations, sinon ses inquiétudes, cessaient, il acceptait toutes les nécessités de l'action, il se soumettait à toutes ses conséquences, et, désormais aussi tenace dans la lutte qu'il avait été irrésolu avant de s'y jeter, il se dépensait avec une maîtrise de soi et une volonté dont nul ne triomphait.
On peut dire qu'il n'est entré dans la politique qu'avec répulsion et par abnégation. Telles de ses lettres à son père, l'ancien représentant à l'Assemblée
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nationale de 1848. en 'portent le témoignage irrécusable.
C'était en 1878. Il avait à peine trente ans, mais déjà la Bretagne s'enorgueillissait de sa renommée, qui dépassait le prétoire de Rennes. « C'était l'époque où j'avais du talent ! « aimait-il à répéter avec conviction, même dans les années où la tribune et la barre lui accordaient à Paris tant et de si beaux succès... Les républicains d'Ille-et-Yilaine le pressaient d'accepter un mandat de député. -Ils se montraient unanimes à le proclamer, quoique si jeune, le plus digne de leur choix ; toutes les candidatures s'effaçaient devant la sienne; son élection était assurée. Mais lui. loin de se réjouir, s'effrayait.
Devant les ennuis de la nouvelle carrière qu'on voulait lui imposer, le sacrifice considérable qu'on lui demandait, il opposait un refus catégorique. Il allait jusqu'à se mettre en quête d'un autre candidat : « J'espérais détourner ainsi tout naturellement le péril -, confiait-il à son père en lui exprimant ses perplexités et ses craintes. Inutile résistance : il était en vue, il avait toujours manifesté hautement ses opinions, il portait un nom aimé et célèbre dans l'Ouest, enfin le parti républicain comptait sur lui : persisterait-il à repousser son appel ? Son caractère le lui défendait, et il le sentait bien, car, dans une lettre désolée, il écrivait : « Si l'on arrive à me placer entre mon intérêt et ce que l'on appellera mon devoir, je suis incapable d'hésiter... Dans les troubles d'esprit qui sont l'un des éléments de la vie, il n'y a qu'un moyen de vivre au moins tranquille avec soi-même, c'est d'aller à ce qu'on croit être le devoir ». Il y alla, et, sans enthousiasme, il fut député.
N'ayant jamais été autre chose que républicain.
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ci.Qait 'que, ouverte à toutes [les bonnes volontés.: elle serait fermée à toutes les surprises, et que. pour y jiénétrer, on devrait en accepter définitivement le principe.
Il a exprimé ces idées, il les a expliquées en plus d'un discours. Ii]lles ne cessèrent point d'être les siennes. S'il modifia son opinion sur certains hommes, et ceux — des amis — qui l'abandonnèrent à l'heure du danger parce qu'ils plaçaient le souci des contingeuces au-dessus du respect des principes, et ceux — des adversaires — qui lui apportèrent leur concours loyal parce qu'ils voyaient avec lui d'abord le salut de la République, il resta immuablement fidèle à son éducation, à son passé, comme aux traditions de la Révolution française. Quoi qu'en aient dit les politiciens qui cherchaient, en des polémiques de mauvaise foi, l'excuse de leur coupable défection, il ne changea ni sa doctrine de réformation, ni sa méthode de gouvernement.
Toute sa vie il pensa que, s'il faut être démocrate, mettre dans la politique non seulement de la science, mais encore de Thumanité, il ne faut point forcer les temps ni les mœurs, et surtout n'entreprendre aucune réforme menaçante pour la liberté individuelle. li ne transigea jamais : son ardente campagne contre les théories collectivistes le prouve. Il ne transigea pas davantage — et c'est sans doute ce qu'on lui a le moins pardonné... — lorsqu'il vit les institutions à la merci d'un complot, d'un coup de main. Alors, résolu à épargner à son pays une nouvelle révolution, il se souvint sans effort qu'il avait dit un jour qu'il n'aurait d'ennemis et ne connaîtrait d'adversaires que les adversaires et les ennemis de la République, il fit table rase des divisions, des querelles, des étiquettes, et,
INTRODUCTION vu
ralliant autour de lui les hommes de devoir, d'énergie, il sauva la République.
M. Waldeck-Rousseau fut un grand orateur, il fut un grand ministre : la postérité peut-être le louera avant tout d'avoir été un grand républicain.
Henry Levket.
Novembre 1901.