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VERTUS CIVIQUES ET FEMMES FRANÇAISES

mement touché du contraste qui règne entre les pensées qui vous animent et ce qu'on pourrait appeler notre état d'esprit, ou, pour employer une locution fort en vogue, notre état d'âme actuel.

La lecture des comptes rendus de vos assemblées générales permet de voir avec quelle ferme tranquillité vous abordez presque tous les sujets, dont il semble que, par un parti pris de ne point laisser troubler notre sérénité, nous soyons convenus de neparler que le moins possible.

Il y a quelques années, ici même, c'est M"' Cahen qui retraçait devant vous, dans ce qu'elle a de plus poignant, l'histoire de 1870. Vous la suiviez de Metz à Vendôme, de Vendôme en Silésie. Plus tard, c'est M™*^ de Tinan, qui, vous ramenant aux ambulances et aux hôpitaux du Havre, faisait revivre sous vos yeux toutes les inexprimabb^s douleurs dont elle avait été lé témoin héroïque et secourable.

Depuis, encore, vous avez dénombré les combattants que mettrait aux prises une guerre européenne; vous avez compté d'avance vos blessés, et votre pensée a pu, sans défaillir, aller des champs de carnage que la civilisation moderne prépare jusqu'aux ambulances où le rôle que vous avez accepté vous courbera sur les blessés et sur les souffrants.

C'est là, Mesdames, un exemple très grand et très, rare; tandis qu'on s'efforce d'éloigner tout ce qui pourrait assombrir le miroir où notre siècle aime à trouver son image, vous ne craignez pas de vous préparer à l'accomplissement des plus grands devoirs, en les envisageant à l'avance, résolument, et bien en face.

Par là, votre Association peut rendre d'autres services encore que ceux qu'elle s'est proposés; j'entends

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dire que vous me seniblez merveilleusement aples à réagir contre une teadance très actuelle, très moderne, très peu française, qu'on pourrait appeler l'exagération du sentimentalisme.

Il y aurait quelque péril, devant un auditoire féminin qui ne serait pas VAssodalion d>'S Dîmes françaùes, à s'élever contre l'exagération des sollicitudes dont nous nous plaisons à envelopper ceux qui nous sont cliers. Devant vous, je n'éprouve aucun embarras à le faire.

Nous avons tout raffiné jusqu'à l'excès, surtout le sentiment, — je ne dis pas la tendresse. Les soins ordinaires dont on entourait la vie ne suffisent plus.

Ainsi, nos pères se sont formés dans des collèi^es dont la discipline était sévère, où le bien-être était une inconnue que les mathématiciens les plus distingués ne parvenaient point à dégager, le chauffage un idéal qui chaque jour semblait plus lointain; et cette éducation a cependant formé des générations d'hommes d'État, d'hommes de guerre, de penseurs, d'artistes, qui peuvent,j'imagine, contempler sans humiliation nos efforts si souvent inutiles et nos agitations si souvent stériles. Aujourd'hui il semble qu'il ne puisse point y avoir pour nos fils d'atmosphère assez tiède, de nid assez abondamment pourvu de duvet, de maîtres assez gracieux.

De même encore, et ceci me rapproche davantage des préoccupations qui sont les vôtres, il y a quelque cinquante années on avait assurément pour ce grand crime' social qui s'appelle la guerre, la même horreur: .on en sentait au même degré l'injustice : on en avait peut-être moins l'appréhension et ce n'est point à coup sûr que les dangers aient augmenté, — le courage français ne se mesure pas à l'étendue du péril, —

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mais elle heurte davantage, et nos idées philosophiques, et nos habitudes intellectuelles. Il y a en nous un sentiment de révolte contre les cruautés et les servitudes de la vie, et c'est pourquoi nous sommes peut-être moins préparés que ne l'étaient nos devanciers à les subir.

On craignait, en tout cas, beaucoup moins de parler de la guerre. Elle faisait partie du futur contingent des lourds devoirs qu'impose la vie et que demande la patrie.

Au moment où Chérubin part pour l'armée, Beaumarchais fait dire à la comtesse ces mots qui sont en vérité admirables : « Puisqu'on ne peut vous garder seulement aujourd'hui, partez. Monsieur; un nouvel état vous appelle; sachez le remplir dignement. Soyez soumis, honnête et brave; nous prendrons part à vos succès ». Il y a dans l'éloquence française, Mesdames, beaucoup de discours plus longs ; je n'en ai point trouvé un qui me semblât plus complet et plus parfait que celui-là. [Applaudusements.)

Sans doute, aujourd'hui encore, plus d'une femme tiendrait le même langage; mais combien y ajouteraient quelques recommandations, comme d'être prudent et d'éviter les courants dair, ainsi que les mauvaises querelles

Je ne veux pas dire que nos mœurs, en devenant plus douces, soient devenues plus molles. Je ne crois pas le moins du monde que toutes les grandes vertus portées si haut par noire nation et qui dominent son histoire aient dépéri en nous. Je suis convaincu que, l'heure venue, on les retrouverait vivantes et nous en avons pour témoin, ainsi qu'on le rappelait si bien tout à l'heure, l'héroïsme de nos soldats qui, partout où le drapeau français a été engagé dans ces dernières

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anni'îes, ont montré combien ils étaient dignes de leurs devanciers. [Applaudissements .)

Mais ce qui est vrai aujourd'hui serait-il vrai encore demain, après-demain? Est-ce que les vertus civiques sont comme une sorte de trésor de guerre qu'on peut mettre en lieu sûr, sous trois clefs, i)our y puiser le jour où le signal d'alarme sera donné? N'est-il pas vrai, au contraire, qu'elles demandent à être entretenues, et en quelque sorte avivées par la contemplation sloïque des épreuves que tous les peuples doivent attendre et auxquelles notre pays, moins que tout autre, peut prétendre se soustraire? {Applaudissements.)

Il y a donc, dans notre société actuelle, un devoir général à remplir, un devoir d'éducation, et je n'entends pas parler du tout ici de l'éducation que donnent les maîtres; je parle de l'éducation qui se fait dans le monde, par le monde, à tout âge; et c'est ici, Mesdames, permettez-moi de vous le dire, que vous me semblez toutes-puissantes.

Dans une conférence qui a été faite dans cette salle il y a quelques années et que vous n'avez certainement pas oubliée, M. Franck, recherchant quel est le rôle de la femme dans la société moderne, vous disait : « Elle ne doit être ni professeur ni tribun. » Je suis bien d'accord avec lui sur ce point, mais la femme est quelque chose de plus puissant et de plus décisif, elle est en réalité l'éducatrice de tous les instants.

f.a loi du travail, à tous les degrés de l'échelle sociale,absorbe infiniment le chef de la famille, et c'est surtout de nos mères que nous recevons la première éducation morale Si nous valons quelque chose c'est parce qu'elles valaient beaucoup; et quels qu'aient été les agitations, les troubles de notre vie, il restera

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toujours en nous, comme en un asile inviolé, quelque chose de bon, quelque chose de courageux, parce que, dès la première heure, nous aurons reçu leur exemple. De toutes les leçons qu'il nous sera donné de recevoir, les leurs seulement demeurent impérissables; de toutes les empreintes que l'àme humaine peut subir, la plus durable et la plus ineffaçable est encore celle de la douce main maternelle.

Plus tard, mesdames, l'homme vaudra aussi, permettez-moi de le dire, par ce que vaudra la femme qu'il aime, jusqu'au moment où, ayant fué sa vie, il se montrera d'autant plus courageux dans les combats qu'elle lui prépare qu'il trouvera à son foyer plus d'exemples de courage.

Eh bien ! mesdames, je crois que dans le temps présent votre devoir est par là même tout tracé. D'ici qu'aient triomphé les beaux rêves de ceux qui vont annonçant la bonne nouvelle et prêchant la sainte paix universelle, la France vous demandera d'avoir beaucoup de courage, d'en donner beaucoup autour de vous, de former des caractères d'une trempe plus simple, mais plus ferme aussi peut-être que le nôtre. Il serait excellent qu'il devint à la mode d'être un homme brave, parce que, s'il nous faut multiplier les efforts pour répandre l'instruction, pour élever le niveau de la pensée, pendant de longues années encore il ne nous sera malheureusement pas permis de perdre de vue que toute àme d'artiste, que toute àme de penseur, devra être doublée d'un cœur de soldat, {Applaudissements prolongés.)

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