GOUVERNER C EST VOULOIR
Depuis quatre mois qu"il était revenu au Parlement, M. Waldeck-Kousseau n'avait pas encore pris la parole. Sa rentréeen scène avait donné lieu aux suppositions, .lux commentaires les plus divers, et il semblait que tous les républicains fussent d'accord pour voir en lui " l'homme de l'avenir ». Cependant le parti avancé, socialistes et radicaux, le traitait déjà en ennemi: il venait de faiie échouer sa candidature cà la Présidence de la République vacante par suite de la démission de M. Casimir-Périer '. C'est le moment que l'ancien ministre choisit pour faire connaître sa pensée. Invité à Lyon, avec M. Deluns-Montaiid, à présider la fête annuelle de la TiUélaire, société protectrice de l'enfance, il y prononça, le 3 février 1895, un <liscours qui fut considéré comme un programme de Gouvernement. 11 y critiquait à la fois la stérilité de l'opposition, l'impuissance des cabinets qui s'étaient succédé au pouvoir depuis dix ans, et, après avoir démontré que le régime parlementaire était faussé ou violé, il concluait qu'un ministère, pour être un Gouvernement digne de ce nom, doit être composé d'hommes qui gouvernent, et qui le veulent, car « gouverner, c'est vouloir ».
Messieurs.
Le toast si cordial de votre président me fait un devoir de prendre la parole, et cependant j'avais
1. Le Congrès s'était réuni ;Y Versailles le n junvier 1895. Au premier tour de fcnitin, M. I5risson obtint 338 voix. .M. Féli.v Faure 24i, M. W'aldeck-ltousseau 184. L'ancien ministre se désista aussitôt en faveur de M. Félix Faure.
lit; POIK I-A liKI'l BLIML'I-:
aujourd'hui doux bonnes raisons do céder à mon goût nalurol pour le silence. D'abord, et tout près d'ici, il y a un très grand déparleinenl vis-à-vis duquel j'ai con- Iracté une dette de reconnaissance que je n'ai pas encore pu acquitter. Je m'étais proposé de m'y rendre en même temps que je venais chez vous, mais les événements ne me l'ont pas permis; je ne l'oublie pas et vous me permettrez de lui donner la première place dans mes paroles. {Asseniimcnl géH(''ral .)
11 a bien voulu me choisir, et je pourrais dire me prendre, sans me demander autre chose que le témoignage de mon passé. C'est la récompense la plus haute et la plus honorable à laquelle puisse aspirer un homme politi.jue. [Vifs fipp/.audissem''nls.j
Ma seconde raison est non moins forte, bien que d'ordre presque sentimental : c'est que j'ai gardé aux représentants de la démocratie lyonnaise un souvenir si ému que j'ai maintes fois formé le rêve de revenir au milieu d'elle à un de ces moments très rares mais très bons où l'homme politique, comme le voyageur, contemplant avec satisfaction le chemin parcouru, aime à se recueillir : il est assez loin desépreuves qu'il a subies pour les juger sans injustice, et en même temps il est parvenu assez haut pour apercevoir clairement l'avenir.
Nous ne sommes pas, il faut le dire bien sincèrement, à un de ces moments-là.
Je n'exagère ritn en constatant qu'il y a dans toute celle partie du pays, qui forme comme les assises du régime républicain, un certain malaise, une inquiétude ijui se tait, un silence plus voisin peut-être d'un détachement fâcheux que de cet état d'esprit qui naît de la pleine possession de soi-même. Si ce malaise ne peut pas être dénié, je crois que le plus simple et le
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meillear c'est d'en rechercher franchement les causes. On a accusé spécialenment, depuis un certain temps, le régime parlementaire lui-même, son fonctionnement et ses méthodes. On l'accuse à tort, et si je n'hésite pas à le dire, c'est qu'il faut reconnaître que depuis une dizaine d'années tont au moins on ne l'a peutêtre pas toujours pratiqué avec assez de hardiesse et avec assez de sincérité. (Applaudissements."'
Le propre du régime parlementaire n'est-il point, en effet, de confier tour à tour le fardeau du pouvoir aux partis républicains qui ont le droit légitime de se le disputer? Combien cette méthode ne présente-t-elle pas d'avantages!
Tout d'abord- un parti 'qui vient d'être battu est nécessairement affaibli; il ne peut retrouver l'autorité nécessaire que dans le recueillement et dans un certain éloignement de la mêlée. Il ne lui est d'ailleurs pas inutile, pour rassembler toutes ses forces, de vivre à son tour de la vie des oppositions.*
Un autre avantage, c'est qu'il faut — et c'est là une question vitale — dans ce pays avide de travail, de repos, de paix féconde, arriver enfin à un état de choses où les oppositions ne soient pas stériles. Je me rappelle un mot d'Alexandre Dumas, un peu vif mais bien profond : On a le droit, disait-il, de violer l'histoire, mais c'est à la condition de lui faire un enfant. [Rires et applandissetnenls.) Eh bien! si on a non seulement le droit, mais aussi, et sous l'impulsion de sa conscience, le devoir de faire de l'opposition, c'est à la condition d'être prêt à constituer un gouvernement. [Asseiilinvyil unatiiine et applaudissements répétés.)
Quoi qu'il advienne, que l'opposition à (|ui on offre le pouvoir l'accepte ou le résigne, ce sera tout profit pour la bonne marche des affaires publiques, car, si
cetlo tentative est suivie (riiii échec, eh bien! il en résultera quelque consolation pour les hommes (!<■ gouvernement qu'on voyait accablés (Je tant de reproches et si souvent accusés d'impuissance.
Si la tentative réussit, elle ne doit effrayer personne. Croyez-le bien, il n'est point de parti républicain difine de ce nom qui ne comprenne les devoirs essentiels, supérieurs à toutes les controverses,, et il n'est pas douteux qu'à passer par cette rude épreuve les esprits les plus hardis en apparence ne soient vite assagis.
Cette méthode n'a pas été suivie. On a vu, par timidité d'abord et par habitude ensuite, constituer plus d'un ministère avec les morceaux de ceux qui l'avaient précédé dans la chute, et il est tel d'entre eux où un observateur attentif aurait pu retrouver un échantillon de tous les ministères constitués dans le passé. Rires.)
Eh bien! ce n'est pas là une application rationnelle des lois qui président à l'évolution des gouvernements, et il serait souverainement injuste d'accuser le régime parlementaire. [Applaudissements. ^
On a encore accusé la concentration républicaine. Ici il faut bien s'entendre. Je conçois à merveille, et notre histoire, toute récente, est là pour l'attester, que l'on puisse concentrer toutes les fractions du parti républicain autour d'une idée. C'est ainsi qu'autour d'un homme qui s'appelait Gambelta, on les a vues s'assembler, réunir toutes leurs forces, et condamner à la défaite la double entreprise du !24 et du 16 mai. [A/iplaudissements et bravos.)
C'est ainsi que plus tard, quand sous l'action d'un syndicat de mécontents se dessinait cette malsaine épopée qui s'est terminée comme une aventure, on a vu successivement tous les républicains se grouper autour d'un Président du Conseil radical„et, plus tard.