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GOUVERNER, C'EST VOULOIR

tous les républicains encore se réunir autour d'un Président du Conseil modéré. Mais cette méthode avait un nom, bien avant qu'on parlât de concentration républicaine.

Eh bien! elle s'appelait l'union ries républicains, celle qui se fait autour d'un principe, d'une idée, d'un progrès défini. Mais ce qu'à de certains moments on a tenté de faire, ce qu'on a nommé la concentration, répond à une conception bien différente. Elle consistait à rassembler des hommes d'opinions très dissemblables, ayant des vues opposées sur presque tous les sujets. On a cherché à créer des ministères n'inquiétant personne, et, pour y parvenir, comptant ei pesant tous les groupes du Parlement, on a pris dans chacun d'eux, pour rassurer tous les autres, un certain nombre d'otages. On n'a plus donné le pouvoir qu'avec méfiance, et il ne s'est plus exercé qu'avec défiance, et c'est ainsi qu'on a partiellement organisé ce genre particulier d'immobilité qui naît de tiraillements en sens divers. {Applaudissements et rires.)

Alors, dans ce pays qui aime les réalités, le mouvement et l'action, l'incertitude est née sur reTiicacilé du régime. Il a été déçu de voir que l'immensité dos programmes et le prodigieux entassement des promesses i.^ faites n'aboutissaient pas même à des réformes pratiques et modestes. Il ne craint pas de grandes catastrophes, il n'a plus l'ardeur des premiers jours : il attend.

11 est permis de penser et je crois iVrmcineiU que nous pouvons, que nous devons retrouver l'union qui seule permet d'agir, à condition de la faire sans plus d'ambition sur une question, sur une cnlreprise déterminée, choisie entre toutes autres parmi liisplus urgentes et les plus nécessaires. Est-ce qu'il n'en est pas à l'heure actuelle qui s'imposent d'elles-mêmes?

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Pensez-vous que le pays aitbion compris, par exemple, que huit mois (ie législature aient pu s'écouler sans qu'on ait (loiiiié un budget à la France... (Tri's bien! Iri'slnen! el vifs a/ip/aud'sseinents)... qu'on en soit encore à clierclipr. le 3 février 1895, sur quelles bases on pourra bien l'élablir?

Ne pf*nsez-vous pas que la nécessité impérieuse et fatale d'assurer à ce pays sans plus tarder l'air et la vie — j'allais dire l'oxygène — est une de ces œuvres autour (lesquelles peuvent se grouper d'urgence tous les républicains de bonne volonté?

Et le budget de 1895 voté, est-ce qu'il ne serait pas d'une nécessité primordiale, et avant tonte autre affaire, de songer aussitôt au budget de 1896, et de longs mois sembleront-ils trop longs s'ils s:'nt consacrés à donner à la France des finances solidement et sincèrement éiablies? Et n'est-ce pas l'inslrument nécessaire de toute réforme?

On parle souvent d'établir ce que dans le langage parlementaire on est convenu d'appeler un budget de réformes. Mais entend-on bien ce qu'il faut appeler de ce nom? Ce n'est pas un budget de réformes que celui où l'on inscrit après mille tâtonnements une réforme dont le pays s'inquiète et que ceux-là mêmes par qui on compte la faire voter n'acceptent qu'à regret. Un budget de réformes, c'est, messieurs, un budget assez équilibré, assez élastique, assez fort pour pi^rmetlre de faire des réformes. Et, en effet, comme toute réforme aboutit nécessairement soit à une dépense dont on espère tirer un profit matériel ou moral, soit à une diminution d'iinjiôt, on n'a pas le droit d'envisager comme possible une politique de rélormes si on ne s'en est pas procuré les moyens les plus essentiels. Passez-moi cette comparaison familière : Quand l 'un

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de VOUS, messieurs, sort de sa maison avec de srands projets, il commence par mettre de l'argent dans sa pociie. Eh bien! un gouvernement qui veut être réformateur doit imposer silence à toute préoccupation moins élémentaire et se pourvoir d'un budget qui lui permette d'être réformateur. (Ap/ilaudi-sfinents.)

N'est-ce point encore, et pour parler d'intérêts d'un autre ordre une question vitale, un devoir étroit et patriotique pour tous les républicains qui veulent garder la République, que de s'unir pour barrer la route à un parti ou plutôt à une faction qui ne dissimule même pas ses desseins, qui ne cherche plus seulement à combattre la République par des déclamations bruyantes ou des 'manifestations tumultueuses, mais par une méthode plus malsaine et plus prémé ditée, en discréditant les pouvoirs publics? [Uin! oui! Tri'-n bien! Vifs ap/tlaudissements.)

N est-ce pas une question vitale que de mettre ou plutôt de remettre l'institution de la présidence de la République au-dessus des injures... j[ \piihmdissemenla et bravos répéiés.)... au-dessus des outrages à froid dont on ne peut plus méconnaître qu'ils constituent à la fois un calcul et un danger?

La présidence de la République occupe, messieurs, et dans le fonctionnement du Gouvernement républicain et dans la conservation même de la France, une place sur l'importance de laquelle on ne saurait assez méditer. Dans les rapports qui existent entre nos intérêts à l'inlérieur, le mécanisme parlementaire, le fonclionnement des Chambres joue un rôle décisif. Mais — on l'a répété cent fois — nous ne vivons pas dans une île, nous vivons dans une Europe où nous avons fait la première Révolution, inquiète, tourmentée elle-même, souvent à son insu, par Fesiirit des révo-

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lutions futures, où Ion parle, armé jusqu'aux dents, de la nécessité de la paix et où il faudrait être bien sourd pour ne i)as entendre parfois comme des froissements d'armures. Nous lui avons inspiré le respect jusque dans la défaite, et nous gardons sa confiance dans notre relèvement. Mais pour lui dire ce que commande notre génie pacifique, qui donc parlera? Qui donc lui donnera le sentiment de la stabilité et de la durée, si ce n'est le Président de la République?

Q^iand on est un grand pays, une démocratie laborieuse comme la nôtre, quand on n'a pas le droit de modérer ni de limiter l'accession d'éléments sans cesse plus nombreux à la vie commerciale et industrielle, quand pour les besoins de la production nationale on est voué à une politique d'expansion, il faut pouvoir négocier des alliances, faire des traités, engager une parole qui sera sûrement tenue. C'est là une des fonctions constitutionnelles attachées à la présidence de la République, et c'est pourquoi il serait également criminel de l'attaquer et de ne pas la défendre. [Bravoii et applaudissements prolongés.)

Mais l'accomplissement de l'une quelconque des œuvres que je viens d'esquisser, des actes de ferme propos qu'il est permis de faire, est subordonné, et le pays le comprend, à l'événement d'une condition essentielle, et s'il est un vœu qu'il forme et qu'on puisse dégager avec certitude de ses manifestations, c'est celui de constituer ce quil a lui-même nommé : un gouvernement qui gouverne. C'est là une chose en apparence très simple! Mais si l'on va au fond des réalités, c'est une chose très complexe. Et c'est tout d'abord une très grave erreur de penser qu'il suffit pour y parvenir d'appeler et de faire surgir ce qu'on appelle encore dans le même langage un homme de

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gouvernement. Je suis né dans un pays monarchique, où, pendant le 24 et le 16 Mai, paraissaient de jurandes espérances de restauration mêlées à beaucoup d'inquiétude, et j'ai entendu bien souvent prononcer cette parole : Il faut que le prince monte à cheval! On considérait que le prince étant monté à cheval, tout était dit : le prince n'est pas monté à cheval. S'il y fût monté, il se fût trouvé dans une situation fort désagréable, parce qu'il ne suffit pas plus de faire monter un prince à cheval pour faire une restauration, que délever au pouvoir un homme dEtat pour faire un gouvernement.

Il ne suffit pas de dire : « Il faut un gouvernement, un gouvernement qui gouverne ! » Il est indispensable de rechercher les conditions sans lesquelles on n'atteindra pas cet idéal. Il faut d'abord, pour y parvenir, réunir des hommes politiques ayant suivi avec une attention minutieuse tous les grands débats du suffrage universel, s'élant appliqués à dégager de ses manifestations multiples les idées dominantes et les exigences supérieures. Quand ils y sont parvenus, ils doivent déterminer l'œuvre qu'ils entreprennent. Etre un gouvernement, c'est savoir ce que l'on veut et vouloir fortement ce que l'on peut. On a dit que gouverner c'est prévoir; je crois plus juste encore de dire que gouverner c'est vouloir. {Vifs applaudi ss^.ments.) Je ne crois pas qu'il soit possible, au moins dans la périod(^ actuelle, de former un gouvernement qui gouverne si, par un sentiment né d'ailleurs d'une noble ambition, il s'assigne à lui-même des ambitions trop étendues. Je suis aujourd'hui, après avoir vu passer bien des ministères, après avoir été deux fois ministre, singulièrement surpris d'une complexité de leurs programmes, qui fait un contraste bien singu-

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lier avec la brièveté des jours dévolus à leur activité.

Il y a, dans U'S collèges, de très bous élèves qui ne considèrent point quils aient fait un bon devoir s'ils n'ont pas écrit au moins huit pagres. Rh bien ! le plus souvent, les cahiriels norit pas considéré qu'ils pussent se présenter honorablement devant une Chambre française sans avoir réuni au préalabl'>, dans une déclaration, à peu près tous les éléments de tous les'problèmes politiques et sociaux (Rires et applau'iissi'.nicnis.)... et cela pour constater, six mois ou deux ans après, qu'à peine ils avaient pu, et je parle des plus favorisés, faire voter un ou deux articlos de leur profession de foi ministérielle.

Eh bien! messieurs, je crois que l'expérience conseille d'user d'une autre méthode. Vienne le ministère à la fois plus ambitieux et plus modeste qui, prompt à discerner la pensée maîtresse du pays, en fera l'article unique de son programme politique ! Et s'il répond aux vœux du pays, s'il marque un progrès accompli, nul ne lui reprochera son indigence 1 Ceux-là mêmes qui sont plus dévorés d'activité aiment mieux qu'on leur dise : Faisons un pas, et le faire, plutôt que de se voir montrer de longues perspectives et rester en place. [Ap laudis.semiiiix.)

Il est enfin — et je touche au point le plus délicat — une troisième condition pour établir un gouvernement qui gouverne. Ce n'est pas qu'il ne soit point attaqué par ses adversaires : le leur demander, ce serait une suprèiu'' injustice et un véritable non-sens. C'est qu'il soit soutenu par ses amis. (6"e>^ cpIci! Très, bien! Tri's hi'ii!) C'est que, gouvernant avec eux, il les trouve plus attenlils à le défendre qu'à s'épargner des responsabilités ou des critiques. S'ils ont voulu un gouvernement modéré, il ne faut pas qu'ils le désa-

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vouent; il faut, pour tout dire, que les modérés ue reculent pas devant Thorreur d'être appelés modérés. Ç4ssê)ifi'in'nt unanime ni hracoa rriiét-s.)

Il faut, en un mot, rester conséquent avec soi-même, et surtout être bien persuadé qu'on sert mal le sulTrage universel quand on double ses inqtiiétudes ou ses faiblesses, et que la véritable façon de se montrer respectueux de sa loi n'est pas de tressaillir au moindre bruit que peut faire non pas même un collège électoral, mais trois ou quatre politiciens qui mesurent la confiance qu'ils donnent à la docilité qu'ils exigent!

Je viens, messieurs, d'employer une expression que je voudrais pouvoir définir, celle de « modéré ». Ah! messieurs, le jour où un linguiste patient, où un homme de véritable génie aura pu nous donner un dictionnaire rationnel de l'appellation des partis, il faudra lui élever des statues {On rit.) parce qu'il nous aura tirés d'une logomachie dangereuse et perfide.

Où cesse-t-on d'être modéré? Où commence-t-on d'être radical?

Messieurs, s'il vivait aujourd'hui, cet esprit si puissant et si sage, Gambetta, il serait un modéré! {Applaudissements.) Le plus sur moyen de définir des choses assez insaisissables est peut-être de placer ses doctrines sous le patronage de certains souvenirs. Eh bien! si celui ([ui a donné au parti républicain sa méthode et sa doctrine, — si celui qui a p<irté le coup décisif, je ne dis pas seulement à l'empire de Napoléon 111, mais au césarisme, en plaçant le dogme de la souveraineté républicaine au-dessus des égarements et des défaillances auxquels le suflrage universel peut être exposé, ét;<it modéré, — si l'homme qui a, dans les discours de Romans et de Cahors, et dans tant d'autres, formulé un programme républicain si

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v;iste qu'à peiiKi nous en avons réalisé quelques iarnl)eaux, était un modéré... — si celui-là qui a prononcé cotte admirable parole odieusement défigurée : « Il n'y a pas une (piestion sociale, il y a des questions sociales! » si celui-là était un modéré, avec lui, comme lui, après lui, je suis fier d'être un modéré! (Applaudissemt'iits et acrbimalions.) Et si, pour cesser de l'être et pour monter d'un échelon dans je ne sais (|uolle hiérarchie de l'opinion, il faut abuser de la crédulité de ceux qui travaillent et qui soulTrent, prodiguer* des promesses qu'on ne peut pas tenir à des masses tourmentées à la fois par un besoin d'idéal et par les cruautés du labeur do chaque jour, s'il faut prêcher la haine des classes, pousser de malheureux ouvriers à subir des mois de privations dont on ne prend pas sa part, alors jamais je ne serai qu'un modéré! (Vifs applaudissements.)

Messieurs, je termine ces observations dans lesquelles j'ai dû plus d'une fois parler des difficultés de l'heure présente : jo les achève dans un sentiment d'espérance. J'ai dans les destinées de la France et de la République une foi impérissable, une foi supérieure à toutes les épreuves, à toutes les déceptions, et c'est avec la ferme confiance que devant nous s'ouvre un avenir très grand, très fécond et très glorieux, que je revendique l'honneur, le très grand honneur, de porter la santé de M. le Président de la République. [Applaudissements et acclamations. — Mouvement prolongé.)

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