PREMIÈRE PARTIE
Le programme de la première Conférence de la Paix, contenu dans la circulaire du comte Mouravieff du 30 décembre 1898, plaçait au premier plan l'étude des moyens propres « à mettre un terme à l'accroissement progressif des armements de terre et de mer ».
La discussion de ce problème montra rapidement qu'on se heurtait à une double difficulté. En premier lieu, certaines Puissances semblaient opposées en principe à toute solution et le représentant technique de l'Allemagne résumait en ces termes cet état d'esprit : « Le peuple allemand n'est pas écrasé sous le poids des charges et des. impôts...;
quant au service militaire, TAllemand ne le regarde pas comme un fardeau pesant, mais comme un devoir sacré... ». En second lieu, les Comités, chargés .par la Conférence d^examiner la question, reconnurent « qu'il serait très difficile de fixer le chiffre des elTeclifs sans régler en même temps d'autres éléments de la défense nationale et qu'il serait non moins difficile de régler, par une Convention internationale, les éléments de cette défense. » L'initiative du Tsar risquait donc de rencontrer sur ce point un échec complet malgré la popularité dont elle avait joui. M. le Baron de Bildt, délégué de Suède et Norvège, s'étant fait le porte-parole éloquent des regrets que cet échec suscitait, M. Léon Bourgeois jvit dans ce discours une occasion de dégager le sentiment commun des délégués et de constater leur accord de principe avec la pensée qui avait inspiré le programme russe. Il s'exprima dans ces termes (1) :
J'ai été très heureux d'entendre les paroles éloquentes que vient de prononcer M. le Baron de Bildt. Elles répondent non seulement à mon
1. Pour ces différentes interventions, voir les « Actes et Documents » de la première et de la deuxième Gonlérence de la Paix, publiés par le Gouvernement des Pays-Bas La Haye, Imprimerie nationale, 1899 et 1907).
entiment personnel et au sentiment de mes ollègues de la Délégation française, mais, en suis sûr, au sentiment unanime des aembres de la Conférence.
Je m'associe donc, Messieurs, à l'appel que I. le Délégué de Suède et de Norvège vient de ous adresser. Je crois même que pour maniester plus complètement encore la pensée qui "a inspiré, la Commission a quelque chose de )lus à faire.
J'ai lu attentivement le texte des conclusions idoptées par le Comité technique. Ce texte ndique avec beaucoup de précision et de force Les difficultés qui s'oppo&ent actuellement h la :;onclusion d'une convention inlernationale pour la limitation des effectifs. L'examen de 3es difficultés pratiques était bien exactement l'objet du mandat du Comité technique et nul ae songe à critiquer les termes dans lesquels il s'est acquitté de ce mandat déterminé.
Mais la Commission a le devoir de considérer d'un point de vue plus général et plus
élevé le problème posé par le premier paragraphe de la circulaire du comte Mouravieff. Elle ne veut certainement pas se désintéresse! de la question de principe posée devant le monde civilisé par l'initiative généreuse dt Sa Majesté l'Empereur de Russie. Et il me parait nécessaire qu'une résolution complémentaire soit adoptée par nous pour manifeste! plus nettement le sentiment qui animait 1( précédent orateur et qui doit nous ïsàti souhaiter à tous que l'œuvre entreprise m soit pas abandonnée.
Cette question de principe se résume ei termes fort simples : la limitation des charge militaires qui pèsent sur le monde est-ell« désirable ?
J'ai écouté très attentivement danslaséanc dernière le remarquable discours de M. 1 colonel de Gross de Schwarzhoff. Il a présent avec la plus grande force les objections tecl niques qui, selon lui, devaient empêcher 1 Commission d'adopter les propositions deM. J
olonel Gilinsky. Il ne m'a pas semblé toute- 3is qu'il contestât en elles-mêmes les idées énérales au nom desquelles nous sommes éunis ici. Il a montré que l'Allemagne suportait facilement les charges de son organiation militaire et rappelé qu'elle avait pu oursuivre néanmoins un développement écoomique considérable.
J'appartiens à un pays qui supporte aussi Uègrement les obligations personnelles et nancières que le service de la défense nationale npose à ses citoyens et nous avons l'espoir e montrer Tan prochain au monde (1) qu'elles 'ont point ralenti l'activité de notre producon, ni entravé l'accroissement de notre prosérité économique. Mais M. le colonel de Gross é SchwarzhotT reconnaîtra certainement avec ici que, pour son pays comme pour le mien, i les ressources considérables qui sont consarées à l'organisation militaire étaient en partie
1. M. Léon Bourgeois fait allusion à l'Exposition univer îlle de 1900.
36 LES CONFÉRENCES DE 1899 Eï DE 4907
mises au service de l'activité pacifique et pro ductrice, Tensemble de la prospérité de chaqu nation ne cesserait de s'accroître suivant ui mouvement beaucoup plus rapide.
C'est celte idée qu'il importe non seulemcD d'exprimer ici entre nous, mais, s'il est possible de manifester devant l'opinion.
C'est pourquoi, si j'avais à exprimer un vot sur la question posée par le paragraphe pre mier de la proposition du colonel Gilinsk} je ji hésiterais pas à me prononcer dans sens de l'affirmative.
Au reste, nous n'avons peut-être pas ici droit de considérer seulement comment not'r pays en particulier supporte les charges de 1 paix aimée. Notre tâche est plus haute : c'e^ l'ensemble de la situation des nations que nou sommes appelés à examiner.
En d'autres termes, nous n'avons pas sei lement à émettre des votes particuliers répoi dant à notre siluation spéciale. S'il est ur idée générale qui puisse servir au bien çommui
LA LIMITATION DES AKMEMI^IXTS 37
oiis devons essayer de la dégager. Notre but 'est pas de nous former en majorité et minoité; il faut, non mettre en lumière ce qui eut nous séparer, mais nous attacher à ce ui peut nous réunir.
Si nous délibérons dans cet esprit, nous rouverons, je l'espère, une formule d'enemble qui, réservant les difficultés que nous onnaissons tous, exprime du moins cette ensée que la limitation des armements serait n bienfait pour l'humanité et donne aux Gouernements l'appui moral nécessaire pour leur ermettre de poursuivre ce noble objpt.
Messieurs, le but de la civilisation nous •araît être de mettre de plus en plus, au-dessus e la lutte pour la vie entre les hommes, 'accord entre eux pour la lutte contre les ruelles servitudes de la matière. C'est la nênie pensée que l'initiative du Tsar nous jropose d'affirmer pour les rapports entre les lations.
Si c'est une nécessité douloureuse d'être
3s I.ES CONFÉRENCES DE 1899 ET DE 1907
oi3ligés de renoncer actuellement à une enien positive et immédiate sur cette propositio nous devons essayer de prouver à Topinic publique que nous avons du moins sincèi ment examiné le problème posé devant noi Nous n'aurons pas travaillé en vain si, en formulant les termes généraux, nous indique le but vers lequel nous désirons unanimemei je l'espère, voirmarcher l'ensemble des peupl civilisés. ]
A la suite de ce discours, le Président de laG< férence demanda à M. Léon Bourgeois de voul bien formuler par écrit et soumettre au vote vœu qu'il venait d'exprimer.
M. Léon Bourgeois proposa le texte suivant < fut adopté sans opposition :
(( La Commission estime que la limitai des charges militaires, qui pèsent actuellem sur le monde, est grandement désirable p< l'accroissement du bien-être matériel et me de l'humanité. »
Le premier délégué anglais, Sir Edward Fry, ;priaia les vues du Gouvernement britannique au ijet de la limitation des armements. 11 fit notament la déclaration suivante :
Le Gouvernement de la Grande-Bretagne serait 'et à communiquer annuellem^'nf, aux Puissances li en agiraient de même, le projet de construction 3 nouveaux bâtiments de guerre et les dépenses que
projet entraînerait. Cet échange de renseigneents faciliterait un échange de vues entre les Gou- 'fnements sur les réductions que, de commun :cord, on pourrait effectuer.
Enfin, Sir Edward Fry proposa l'adoption de i résolution suivante :
La Conférence confirme la résolution adoptée par i Conférence de 1899 à V égard de la limitation
des charges militaires; et, vu que les charges militaires se sont considérablement accrues dans presqm tous les pays depuis ladite année, la Conférenp déclare qu'il est hautement désirable de voir les Gou vernements reprendre V étude sérieuse de cette question.
M. Léon Bourgeois approuva en ces temnes cett« proposition qui fut ensuite adoptée à Tunanimité
Au nom de la Délégation française, je déclar" appuyer expressément la proposition formulé par Sir Edward Fry et soutenue par nos col lègues des Etats-Unis d'Amérique.
Il sera peut-être permis au premier Délégu de la République Française, se souvenant qu'i a été, en 1899, le promoteur du vœu de lapre mière Conférence, d'exprimer cette confianè que, d'ici au prochain Congrès de la Paix, séi' poursuivie résolument l'étude à laquelle 1 Conférence invite les Gouvernements au noi de riiumanité.
ET