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VI. Confusion du pouvoir et du droit

Vil. L'individualisme excessif, erreur fondamentale. Influence de Rousseau.

Un grand nombre d'erreurs considérables et danji^erouses ont prévalu dans la plupart des pays représentatifs. Elles constituent les obstacles les plus sérieux au fonctionnement utile et paisible du parlementarisme; et, comme on va le voir, elles ont corrompu les principes mêmes du système représentatif. Leur redressement est à la fois nécessaire et suffisant pour rendre au régime parlementaire les conditions de son application.

L'erreur abonde dans les pays représentatifs; elle y prend des formes diverses et nombreuses, et il faut bien dire qu'elle est d'ordinaire d'autant plus étendue, variée,, profonde et dangereuse que le pays a marché plus rapidement vers la démocratie. Souvent les nations, en se démocratisant trop vite, ont manqué ou n ont plus voulu des conseillers qui avaient fait vivre des régimes aristocratiques ou censitaires, et se sont abandonnées à des hommes moins capables de gouverner que de flatter le peuple, moins aptes à comprendre et à faire comprendre la complexité croissante des problèmes du Gouvernement qu'à adopter et à propager des maximes dont la simplicité voile un moment la fausseté.

La France est un bon — si Ton peut dire — exemple de ces peuples qui ont bondi plutôt que marché vers la démocratie, qui sont allés plus vite en matière politique qu'en matière sociale, et qui ont répudié les vieilles classes dirigeantes sans en avoir trouvé l'équivalent.

D'un seul coup, elle a passé du suffrage censitaire au suffrage universel. La bourgeoisie libérale, qui s'était formée à l'art politique sous la Restauration et qui avait gouverné à partir de 1830, s'est vue supplantée très vite auprès du peuple qu'elle ne connaissait pas et qui ne la connaissait guère,

dont elle ignorait l'esprit, les tendances, jusqu'au langage. Son influence a cédé devant des hommes, qui, pour la plupart, sont étrangers au peuple et dont les origines sont bourgeoises, mais qui ont rompu avec leurs origines et qui ont cessé d'étudier l'art politique comme on l'étudiait il y a quatrevingts ans, qui ont inventé et qui pratiquent supérieurement l'art de parler au peuple, de lui plaire et d'en obtenir les sufl'rages. Ceci n'est pas dit pour rabaisser systématiquement le mérite des hommes politiques contemporains au regard de leurs prédécesseurs; et jamais peut-être Tintelligence toute pure n'a-t-elle eu plus de chances et d'occasions de triompher. Mais, depuis le suffrage universel, rares sont les hommes qui étudient la politique avant de s'y mêler, qui apprennent les affaires avant de les traiter, qui n'entrent au Parlement qu'après de longues et sérieuses années de préparation.

Aussi et parce que, au surplus, j'écris surtout pour le public français, vais-je, dans les pages qui suivent, m'attacher à la France et essayer de signaler les erreurs principales qui ont corrompu à la fois le système représentatif et le régime parlementaire, et qu'il faut extirper pour sauver Tun et l'autre .

Les erreurs sont très faciles à découvrir; on les trouve dans les principes de l'ordre politique, tels

qu'ils sont conçus, en général, par la plupart des hommes, dans les lois qui assignent à Tordre politique les règles de son organisation et de son fonctionnement, et dans les lois qui, moins précises, constituent comme l'atmosphère légale dans laquelle les institutions politiques ont à vivre, dans la coutume qui s'est formée autour des institutions et des lois et qui a déformé celles qui étaient les plus raisonnables, dans les mœurs politiques enfin.

Les erreurs commises dans les principes de Tordre politique sont les plus graves : elles régissent des conséquences nombreuses, diverses, éloignées, cachées au plus grand nombre, la plupart des hommes n'ayant guère le temps, ni Thumeur, ni la capacité d*y réfléchir assez longuement et assez profondément. Ce sont celles qu'il serait le plus nécessaire de signaler et de combattre. La tâche est des plus difficiles : au fond, il ne s'agit de rien moins que de creuser jusqu'aux racines philosophiques des idées qui commandent Tordre politique. Qui oserait se flatter d'acquérir et à plus forte raison de faire triompher une certitude philosophique? de mettre d'accord les philosophes

et de propager chez tous les citoyens les vérités ainsi proclamées? Qui même voudrait éteindre l'agitation et lever le doute qui sont Tétemel honneur de Tesprit humain et les conditions essentielles de son activité et de son progrès? Des esprits chimériques ou tyranniques ont pu seuls rêver de Tunité intellectuelle de la nation. Le conflit des doctrines est indispensable; il est inévitable.

11 ne faut pas exagérer. Si Taccord sur les fondements philosophiques de la politique n'est ni actuel, ni probable, ni désirable, certaines notions très répandues sont, aux yeux de tous les hommes sensés, des erreurs indiscutables; à leur sujet, Taccord est fait. Il est utile de les détruire, et cette entreprise est d autant plus nécessaire que les erreurs en question sont en même temps des idées populaires, dont les masses du suffrage universel ont fait leur aliment intellectuel et moral, que les dirigeants considèrent comme des doctrines. Elles habitent tous les cerveaux, elles sont développées par la plupart des journaux, elles sont exprimées à la tribune parlementaire. Elles sont partout.

Interrogez au hasard ce citoyen qui passe. Je ne dis pas seulement ce manœuvre ou ce laboureur, je dis cet artisan aisé, ce négociant, ce médecin, cet avocat. Interrogez même un député, un ministre,

sur les données fondamentales de la politique. Il est à peu près infaillible que vous aurez une réponse très simple et très fausse. Les plus énormes erreurs vous seront énoncées comme des axiomes, avec une naïve conviction. Celles-ci par exem[»li^

Qu'est-ce que la loi? L'expression de la volônltgénérale, en ce sens que, pour faire la loi, le peuple ou ses représentants n'ont qu'à vouloir, sans prendre la peine d'éclairer leur volonté. Une nu*sure étant proposée, il suffit de compter les voix qui l'adoptent, les voix qui la rejettent, la comparaison des deux chiffres permet de dire où est h' nombre le plus fort et par suite quelle est la loi.

L'exercice du pouvoir législatif se réduit ainsi ù un petit nombre d'opérations arithmétiques Ir^s simples : deux additions et une soustraction. Iiintile d'étudier, de se renseigner, de discuter, toutes choses qui pourraient altérer, influencer la volonté générale.

Qu'est-ce que la souveraineté nationale? La souveraineté est le droit de faire ce qui plaît, avec une liberté entière, sans limites à observer, sans règles à suivre, sans contrôle à subir, sans comptes à rendre, sans responsabilité à encourir. La souvr^raincté nationale consiste dans la reconnaissance an peuple de cette faculté; et comme, dans le peu[)le.

deux OU plusieurs opinions peuvent se former, la souveraineté du peuple revient h la souveraineté de la majorité. Mieux encore la souveraineté populaire se monnaie en droits politiques, et la majorité dépositaire de la souveraineté nationale se calcule sur le chiffre des citoyens, c*est-à-dire sur une petite fraction du peuple. En dernière analyse, la souveraineté nationale est Tomni potence irresponsable d'un dixième environ de la nation.

En France, la majorité qui occupe le pouvoir esl élue par environ trois millions et demi de citoyens; les Français se chiffrent par trente-huit millions. Personne ne s'étonne que le nom de souveraineté nationale soit donné au pouvoir absolu d'une fraction minime de la nation. Personne n'est choqué du caractère absolu et irresponsable de l'autorité que ce dixième exerce sur Fensemble du peuple français.

Qu'est-ce qu'un droit, et spécialement le droit de suffrage? Une faculté pure, inhérente à la personnalité humaine, qui ne peut, en raison et en équité, être refusée à aucun homme, qui appartient en pleine propriété à son titulaire, dont l'exercice échappe h toute règle et dépend de la seule volonté individuelle. Qui donc remarque ceci : si le droit de vote est inséparable de la personnalité humaine,

il est inexplicable que, sur trente-huit millions ilr Français, dix millions seulement jouissent tfes droits politiques? Si des exclusions qui atteignent les trois quarts des intéressés ont de justes molij'^, il faut ou refuser la personnalité aux exclus fni renoncer à fonder le droit politique sur la seuh' notion de personnalité humaine.

Qu'est-ce que le régime représentatif? Un pisaller. Il paraît bien s'imposer parce que les peuples modernes sont trop nombreux pour délibérer on\mêmes sur la place publique et régler directemLMil leurs affaires, parce qu'ils sont trop occupés, tro[i liés au travail qui fournit le pain quotidien, pour Hn^ appelés souvent, régulièrement, à tenir des assemblées. Mais cette double nécessité pratique ne vorlipas ridéal démocratique d'une nation qui se réunirait en masse pour se gouverner. Aussi faut- il s'écarter le moins possible de l'idéal et réduj ro au minimum le r.ôle du représentant. Le peu pli' se réunit au moins pour élire ses députés ; in cette circonstance, il exprime sa volonté sur 1rs principales questions actuelles, et il charge sl*s députés de transformer ces volontés en lois par Texercice du pouvoir législatif.

Le représentant n'est que le mandataire stricti^ment investi du peuple, son porte-parole, son com-

missionnaire. Son rôle se borne à recueillir les volontés du peuple et à leur donner la forme officielle et législative. Il n'a pas à étudier les questions et à leur donner la solution qui convient ; la solution lui est imposée par ses électeurs. Que si la volonté populaire heurte le bien public, le bon sens, la justice, il n'importe ; le représentant n'a pas à s'en inquiéter, étant chargé d'exécuter la volonté du peuple et non pas de satisfaire le bien public, le bon sens, la justice.

Quelles qualités doit réunir un bon système électoral? Il sera assez bon si, donnant à chaque citoyen une voix égale, il permet à la volonté nationale de se manifester avec force et clarté.

Et ainsi de suite ; l'interrogatoire pourrait se prolonger encore sur le même ton.

Les doctrines vulgaires, populaires, qu'on vient dénoter sont très fausses et très dangereuses. Pour se rendre compte du danger qu'elles font courir au système représentatif sous toutes ses formes, il n'y a qu'à les envisager dans leurs conséquences, très

faciles à découvrir. Une étude complète à ce sujet serait longue et fastidieuse. Elle sera avec avantage limitée à quelques exemples.

Admettons un moment que le droit, le droit de suffrage soit une faculté pure, attachée de plein droit à la qualité d^homme, appartenant sans restriction à son titulaire. Quelles seront les conséquences pratiques d'une pareille notion? Elles sont très claires et très fâcheuses, dans le citoyen et dans le député.

Le citoyen est averti qu'il possède à titre individuel et personnel telle faculté ; il est logique qu'il Texerce pour son profit exclusif, en considération de ses intérêts particuliers, pour la satisfaction de ses caprices. Pourquoi s'inquiéterait-il des autres personnes qui composent la nation? Le droit qu'il exerce ne lui a pas été conféré pour l'intérêt décos personnes; il est donné à chacun pour chacun; nul ne peut compter sur son voisin, et le bien public ne peut compter sur personne. Tant pis pour ceux qui n'ont pas de droits politiques et n'appartiennent ainsi ni à la majorité ni à la minorité ! Les hommes de la minorité sont des vaincus, ils n'ont qu'à se soumettre ; les non-électeurs n'existent pas au point de vue politique, quelle réclamation pourraient-ils élever, et à quel titre?

Pourtant, et à n'envisager que ce côté dos choses.

cette superlic à Tégard des minorités et des nonélecteurs est si évidemment contraire, je ne dis pas à la justice, mais au sens commun et au principe môme du droit politique individuel, qu'elle est difficilement admissible et même compréhensible. Le droit de vole est une dépendance nécessaire de la personnalité bumaine; est-ce donc que les neuf dixièmes du peuple français sont en debors de Thunianité et n'ont pas de personnalité? La liberté consiste h ne subir que les lois auxquelles le citoyen a concouru ; si la nation entière est condamnée à obéir à des lois votées par les députés de trois millions d'électeurs, ne faut-il pas dire que toute la nation est en servitude, que trois millions d'électeurs seuls sont libres et, par là-dessus, tiennent le reste du peuple en esclavage? Et qui donc accepterait de livrer quarante millions d'bommes aux caprices de trois millions d'hommes exerçant sans règle et sans responsabilité des droits purement individuels?

Le moins qu'on doive à la liberté, à la dignité et aux intérêts des hommes, c'est que Timpôt soit consenti par les représentants de ceux qui le paient. Ce principe semble annoncer de deux choses Tune, ou que tous les contribuables ont le droit de vote et concourent à nommer les représentants, ou que rimpôt est supporté par les électeurs seuls. Ni

Tune ni l autre chose n'est vraie. De même que le dogme de la personnalité humaine aboutit à refuser les droits politiques à neuf personnes sur dix, de môme la théorie de Timpùt consenti aboutit à refuser le droit de vote à presque tous les contribuables et à faire consentir Timpôt par des représentants qu'un petit nombre de contribuables ont élus. La loi, rimpôt devraient être établis conformément aux intérêts et aux vœux de ceux qui les subissent ; ils le sont par des hommes qu'ont choisis quelques individus agissant en leur propre et privé nom, exerçant un droit individuel, réclamant une loi, un impôt qui conviennent à eux-mêmes, h eux seuls, sans souci du reste innombrable de la nation.

Ces résultats sont absurdes et odieux; ils sont la suite logique du principe généralement admis ; ils ne sauraient être blâmés si le droit était une faculté individuelle, attachée de plein droit à la personnalité. Leurs caractères devraient avoir éclairé tous les hommes sur la fausseté et le danger de Tidée essentielle qui les produit.

Maintenant regardez les représentants élus par les citoyens aux droits individuels. Comment et pourquoi ont-ils été élus? Ce n'est pas parce qu'ils se sont prouvés les hommes les plus capables, les plus expérimentés, les plus intelligents, les plus

vertueux; ce nest pas parce qu'ils sont les plus aptes à servir le bien public ; ce n'est pas nième parce qu'ils ont promis de faire le bonheur du plus grand nombre. Le plus grand nombre est exclu des droits politiques, il est sans influence sur Télection; et les autres considérations sont sans rapport avec l'opération du vote accomplie par chaque citoyen. Le citoyen exerce un droit propre, rigoureusement individuel; pourquoi s'inquiéterait-il de l'homme le plus capable, du représentant le plus soigneux du bien public ? Ce n'est pas son affaire, et le candidat qui veut être élu se gardera de lui en parler. H lui parlera de ses intérêts particuliers; il tâchera de découvrir la formule qui séduira le plus grand nombre de citoyens, les promesses qui allécheront le plus grand nombre d'intérêts individuels, et celui qui résout le mieux ce problème spécial est élu.

Assurément on est fort loin des J>elles formules révolutionnaires^ qui proclamaient chaque député représentant de la France entière et non de sa circonscription. Mais comment en serait-il autrement puisque le droit de vote est complètement individualisé, puisque, au lieu d'être rattaché à la société

1 . ^< Les représentants nommés dans les départements ne seront pas représentants d'un département particulier, mais de la nation entière.» (Constitution de 1791, lit. III, chap. i, sect. Ill, art. 7.)

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entière et au rôle que chacun y joue, il est rattaché à rindividu, à la personnalité isolée?

Ici encore, le résultat est déplorable, il est conforme au principe, et Tétonnant est qu'on s*en étonne et qu'on s'en scandalise. L'exercice de droits individuels ne peut être critiqué pour s'inspirer de Tinté- TiM particulier. Le représentant d'intérêts particuliers est bien excusable, s'il ne représente pas les intérêts généraux.

Enfin regardez le représentant dans l'exercice de sa fonction. Il a désiré devenir député et il a pris les moyens appropriés. Il désire rester député, être réélu, et il va employer les moyens qu'il faut et qui, au fond, ne diffèrent guère des premiers. 11 garde ses électeurs par les procédés qui les lui ont gagnés. Evidemment ce n'est pas quand il sera au Parlement que le souci lui viendra du bien public, de l'équité, du plus grand nombre, des non-électeurs. La lutte électorale a classé les électeurs de sa circonscription en amis et ennemis et a rétréci encore le champ de ses préoccupations, le nombre des hommes dont il doit garder la confiance après Tavoir acquise. Ses électeurs sont restés des individus, appelés k exercer dans un certain délai le même droit individuel. 11 est donc obligé de parler, de donner satisfaction à leurs intérêts particuliers. Tous ses actes, tous ses votes sont naturellement

orientés dans ce sens. Au besoin, les électeurs lui rappelleraient ce qu'il leur demandera encore, et de quel prix il doit les payer, s'il ne veut pas les perdre. Chaque groupe, chaque circonscription agissant sur son député, le Parlement tout entier est asservi aux intérêts individuels des électeurs.

Malheureusement les actes du Parlement ne s'appliquent pas aux seuls électeurs qui ont nommé la majorité. La loi s'applique à tout le monde. Faite par les députés que Ton sait, dictée par les intérêts individuels des hommes qui forment un groupe dans un groupe, elle réclame Tobéissance de tous les Français. Qu'elle ne l'obtienne pas sans difliculté, sans réclamation, sans résistance, cela est facile à comprendre. Un miracle seul pourrait établir l'harmonie entre les besoins de tous et les intérêts de quelques-uns. Les miracles sont rares.

Ainsi les lois causent à la nation des surprises fréquentes, provoquent des malaises, excitent des plaintes. Elles satisfont trois millions d'électeurs, elles mécontentent le reste de la nation. Les budgets, établis par des députés dont les électeurs paient la moindre partie des impôts, et qui s'adressent à tous les contribuables, grossissent avec une rapidité excessive. Les députés ne s'en effraient p.as parce que souvent les cotes foncières, personnelles et mo-

bilièrcs inférieures à un chiffre sont dégrevées, parce que la suppression des octrois achèvera d'exonérer les catégories les plus nombreuses. Dès lors Taccroissement des dépenses et des impôts ne touche directement que les classes riches, qui sont peu nombreuses, et sa répercussion sur Tensemble de la société économique est un phénomène trop lointain et trop complexe pour que les électeurs pris en masse s'en aperçoivent. Les contribuables souffrent et crient : qu'importe, si les électeurs ne sont pas contribuables et s'ils exercent h titre individuel les droits politiques? Le jour où les résultats apparaîtront, il y a des chances pour que la responsabilité en soit attribuée à la richesse coupable de mauvaise volonté, aux riches coupables de fraude ou de trahison.

En définitive, et grâce à la conception individualiste des droits politiques, on aboutit à un régime déconcertant et presque extravagant. La démocratie, qui est définie le gouvernement de tous, est devenue le gouvernement d'une minorité infime; elle est censée rechercher le bien général et elle est accapurée par des intérêts particuliers. La loi, parce qu'elle assujettit tout le monde, devrait être faite par la nation entière ; elle est l'œuvre de quelques hommes qui ont confisqué le pouvoir

législatif et Texercent à leur profit. Les impôts doivent, selon la théorie, être consentis par ceux qui les paient; dans la pratique, ils sont accordés par des hommes qui ne sont pas ou presque pas contribuables, et beaucoup de contribuables se voient refuser le droit de les voter.

Il existe donc un désaccord flagrant entre la nation officielle, le pays légal comme on disait jadis, plus étendu qu'autrefois et cependant réduit h une faible fraction, pays légal qui aujourd'hui comme autrefois fait la loi et le budget à son profit sans souci des autres; et la nation réelle^ beaucoup plus nombreuse, qui s'étonne, souffre et se plaint des lois et des impôts qu'elle subit.

- Ce désaccord imprévu et qui dément la théorie, mécontente les démocraties modernes, surtout il les inquiète. A bon droit, car la faillite de Tesprit moderne sur ce point menace d'entraîner beaucoup d'autres faillites libérales et ne laisse aux sociétés contemporaines aucune issue acceptable. Il s'agit de la légitimité et de l'existence môme du régime représentatif.

On voit bien que ce malaise et ce désordre ne tiennent pas en particulier à la forme parlementaire, à la responsabilité politique des ministres devant les Chambres. La cause principale en est dans Hdée

erronée qui a été donnée au peuple de ses droits politiques. Sans le redressement de cette erreur juridique, inutilement voudrait-on supprimer le parlementarisme, soustraire les ministres au contrôle des Chambres, séparer les pouvoirs ; le mal subsisterait, n'ayant pas été atteint dans sa cause. Ce n'est pas cette réforme qui rendra au régime politique la sincérité, Texactitude, le contact avec la nation, tout ce qui lui manque et dont il ne peut se passer, car si ces choses lui manquent, c'est que son essence est mal comprise. A cet égard le régime parlementaire et la séparation des pouvoirs en sont au même point. Il est vrai, si des députés mal choisis et peu représentatifs sont appelés à mettre en jeu la responsabilité ministérielle, si leurs votes renversent les ministres et désignent leurs remplaçants, ils exerceront cette attribution comme les autres, sous rinfluence des mêmes idées individuelles, avec le même égoïsme ; leurs actes dans cette catégorie seront aussi peu nationaux que leurs autres actes, et ils communiqueront aux ministres, au pouvoir exécutif le vice qui les infecte.

Mais ce vice leur vient du peuple, des citoyens imprégnés d'une erreur relative aux droits politiques ; ce sont ces citoyens eux-mêmes qui choisissent le chef du pouvoir exécutif dans une république non parlementaire; ils lui donneront directement

leur vice fondamental, et, à son tour, il nommera des ministres à son image, à l'image du peuple. L'unique différence est dans le mode de contamination; elle est directe du peuple au Président de la République et passe de celui-ci aux ministres, ou elle est indirecte, s'exerce sur les ministres par Tinfluence des Chambres; le résultat est aussi sûr dans les deux cas.

Lors donc qu'on propose, pour apaiser le trouble dont souffre le peuple français, de faire élire par le suffrage universel un Président qui gouvernerait en personne, on se moque. On se détourne des véritables sources du désordre, et on se borne à préférer une voie à une autre pour sa propagation. A peu près comme si une médecin, au lieu de combattre la diffusion d'un germe morbide, recommandait d'adopter tel modo de diffusion de préférence à tout autre.

Les médecins du corps politique devraient s'attaquer ailleurs, et, au lieu de choisir entre deux procédés maladifs, indiquer une meilleure hygiène. L'hygiène propre l\ rétablir la santé dans l'organisme politique consisterait à proclamer, à répandre dans le peuple des doctrines saines et justes.

Quelles sont ces doctrines? Ce n'est pas le lieu de les exposer dans toute leur ampleur, et de composer un traité complet de science politique. Au moins, puis-je en quelques mots indiquer Torientation de l'enseignement civique, indispensabli h toute démocratie qui veut être vraie et juste. Je me borne à des exemples.

Un droit, en général, un droit quelconque, privé, public ou politique n'est pas une faculté libre, absolue, arbitraire, parce qu'il n'exprime qu'une face de la personnalité humaine. Un droit est un moyen que la loi met à la disposition des hommes, pour l'accomplissement de leur destinée et de leur devoir. Il est vrai encore, d'une vérité également forte et impérieuse, que tout homme a le droit de remplir sa destinée et qu'il en a le devoir; que cette destinée ne consiste pas h suivre chaque jour sa fantaisie, qu'elle est gouvernée par une loi morale, qu'elle n'a pas pour but la satisfaction de ses caprices ou de ses passions, le triomphe de ses intérêts.

Cette destinée, parce qu'elle se déroule au sein

d'une société, n'est pas tout individuelle; elle est sociale par certains côtés ; elle n'a pas seulement des fins particulières et égoïstes, elle a aussi des fins sociales. Par conséquent, les droits reconnus à rhomme ne lui appartiennent pas en totalité; dans une certaine mesure, ils appartiennent aussi à la société. ^

En outre, s'il est permis de dire que les droits sont attachés à la personnalité humaine, il convient d'ajouter que la personnalité n'est pas identique chez tous les hommes. Considérée au point de vue du droit, elle est tout simplement l'ensemble des droits reconnus aux hommes pour l'accomplissement de leur destinée et de leur devoir. Les personnalités les plus complètes et les plus riches, c'est-à-dire les collections de droits les plus étendues, correspondent par conséquent à des devoirs plus hauts et plus variés, comme à une destinée plus variée et plus active. Ainsi les personnes qui, dans une nation, reçoivent les droits politiques, n'acquièrent pas des moyens nouveaux et plus puissants de satisfaire leurs intérêts, leurs caprices et leurs passions : elles acquièrent du même coup des devoirs sociaux à remplir et les moyens de s'en acquitter. Seules parmi le peuple, elles doivent assurer le fonctionnement de l'organisme politique; il n'en résulte pas que toutes les

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institutions puissent être arrangées ou dérangées à leur profit ; mais seulement que les électeurs, les citoyens ont, à Texclusion de toutes les autres personnes, la charge de pourvoir par des élections, aux besoins de la vie politique.

Pourquoi en sont-ils chargés? Est-ce que la loi les choisit pour leur faire un don gratuit, un cadeau? cadeau qui consisterait dans la faculté d'imposer au reste de la nation, leur volonté pure et simple, tranchons le mot, dans un pouvoir tyrannique? Non, sans doute ; la démocratie est juste l'antipode de la tyrannie, et il serait contradictoire d'admettre un pouvoir absolu, fût-ce celui du corps électoral, dans un régime démocratique.

Au reste, la loi électorale n'a pas les apparences d'un acte de privilège; elle statue en termes impersonnels. Les citoyens qu'elle reconnaît sont désignés par elle parce que, à ses yeux, ils remplissent les conditions indispensables pour fournir à la vie politique les éléments indispensables, parce qu'ils sont les plus capables de jouer le rôle sans lequel la démocratie ne vivrait pas.

Donc, en eux, deux qualités se réunissent et <:aractérisentleur droit de suffrage. Membres de la nation, participant en personne aux intérêts généraux, ils exercent pour partie un droit qui leur est propre ; encore l'exercent-ils comme membres de la

société, à raison de leur part dans les intérêts nationaux, et non comme individus isolés, à cause de leurs intérêts particuliers; ils l'exercent h titre social et non à titre individuel. Pour l'autre partie, ils Texercent au nom et pour le compte des nonélecteurs, qui font partie du peuple, qui obéissent aux lois et qui paient les impôts, dont les droits et intérêts élémentaires, pour ne parler que du côté individuel, seraient violés si la loi et Timpôt étaient contraires à leurs vœux ou à leurs intérêts, qu'il faut résolument exclure de la nation, en niant la démocratie et la personnalité humaine, si les électeurs ne sont pas tenus de penser à eux en votant. l*our cette partie, l'électeur exerce un droit qui ne lui appartient pas du tout; il pense et il agit, il parle et il vote pour le comptede ces non-électeurs; et s'il les oublie, s'il n'écoute que lui-même, il trahit la confiance de la loi, les intérêts qui lui ont été confiés, la démocratie et la patrie. A quoi cnlin, on ajoutera que les droits des non-électeurs eux-mêmes ne sont pas individuels, ils sont sociaux, et l'électeur est tenu de s'en souvenir.

Imaginez que ces idées — un peu plus compliquées que les notions courantes; mais dans une nation civilisée, rien n'est tout à fait simple; et elles sont si justes et si bienfaisantes, que leur

complexité relative en est excusée, — soient celles de tout le monde. Combien de changements et quels changements, sans la moindre atteinte au régime parlementaire!

Le citoyen est convaincu qu'il exerce un droit principalement social, ou mieux qu'il remplit une fonction dont la loi politique Ta chargé. S'il n'est pas corrompu à fond, s'il est incapable d'un abus de confiance, et tel est sans doute le cas ordinaire, il tente de résister aux voix séductrices que font entendre l'intérêt particulier et la passion. 11 veut remplir en conscience la tâche qui lui incombe, s'élever au-dessus de son humble personnalité et se hausser jusqu'aux intérêts nationaux. Son vote n'est plus l'expression d'une opinion individuelle; il s'efforce d'être la formule des intérêts généraux, des opinions nationales ; il signifie la confiance universelle envers le député qu'il désigne.

Pour se concilier ces votes vraiment civiques, le candidat ne s'adresse plus aux basses passions ou aux vulgaires intérêts des citoyens : ces moyens ne porteraient pas. Le citoyen convaincu de son rôle n'écoute qu'un langage digne de lui. Pour retenir son attention, force est de lui parler des intérêts nationaux; plus de flatteries ridicules et honteuses, point d'uppel à la cupidité ou à la haine, plus de promesses extravagantes et dégradantes, plus de

marché ouvert pour les suiïrages. Partout le désir loyal d'étudier les questions générales, d'en examiner les solutions justes et utiles pour la nation, et, comme conclusion, Télection des hommes qui paraissent les plus aptes au Gouvernement.

A leur tour, les représentants, élus pour ce motif, savent que le meilleur moyen de retenir les suffrages est de bien faire les affaires du pays, ce qui est le devoir de leur charge. Ils exercent toutes leurs attributions dans ce but, au lieu de chercher sans relâche à satisfaire les appétits particuliers. Ils s'attachent au bien public, oublieux de leurs circonscriptions et de leurs comités. En particulier, ils exigent des ministres que le pouvoir exécutif comme le pouvoir législatif soit employé pour le bien de la nation; ils n'essaient pas d'en détourner l'exercice à leur profit et au profit de leurs amis; ils ne le contraignent pas à se dépenser en faveurs administratives; ils poussent, ils aident sa liberté h se déployer au profit de la nation. S'ils renversent un Cabinet, ils l'ont jugé dangereux ; s'ils indiquent ses successeurs, ce sont les hommes les plus capables de bien gouverner.

La nation enfin, électeurs et autres, reste en parfaite communion de sentiments avec son Parlement et son Gouvernement. Elle sent, elle voit que leurs efforts ne tendent qu'à son bonheur. Les lois,

qui ne sont plus liées à des intérêts particuliers, satisfont le plus grand nombre et sont obéies sans résistance. Les budgets, faits en considération des contribuables ne les oppriment pas et proportionnent les charges aux ressources, les dépenses aux services rendus. Le malaise qui inquiète les démocraties modernes n'a plus de raison d'être.

Ainsi opérait une idée fausse; ainsi opère une idée juste.

Voici un autre exemple, une autre erreur grave et dangereuse. Le peuple est convaincu que le système représentatif est dû à une nécessité purement matérielle. Les citoyens des nations modernes sont trop nombreux pour exercer en personne leurs droits; aucune place publique n'est assez grande pour contenir les dix millions de Français appelés k voter; la plupart des citoyens ont besoin de travailler pour vivre; il est impossible de les arracher à leurs occupations pour les faire délibérer sur les affaires de leur Gouvernement ; affaires devenues si nombreuses que les citoyens ne quitteraient plus la place publique, si elles y étaient décidées.

Telleest, pour beaucoupd'hommes, la justification

toute pratique de la représentation politique. Elle implique un régime idéal dans lequel tous les citoyens, affranchisdesdifBcultésmatériellesqui entravent leur activité légitime, statueraient en personne en toutes les questions. Idéal inaccessible peut-être, que les républiques antiques avaient réalisé, dont il est permis, dont il est désirable de se rapprocher le plus possible.

Eh bien, des moyens détournés, mais suffisants en somme, existent de donner à la volonté populaire une efficacité aussi forte que si elle avait décidé elle-même les affaires publiques. Ces moyens ont été érigés en théorie; c'est celle du mandat impératif, qui, auprès de certaines catégories d'électeurs, a eu un si grand succès, et qui, d'ailleurs, se rattache à la doctrine du gouvernement direct. En pratique, il s'agit de choisir, au lieu du représentant le plus capable, Thomme qui s'engage le plus expressément à exécuter les volontés des électeurs sur des points déterminés. 11 faut donc que le candidat propose sur les questions qui intéressent les électeurs des solutions précises; pour parler vrai, le comité, qui parle et agit au nom des électeurs, impose au candidat, comme condition de son appui, des solutions toutes faites, carte forcée à laquelle le désir d'être élu force de souscrire.

Une sorte de contrat se forme au jour de Télec-

lion: les électeurs ne volent pas pour tel candidat considéré en soi; ils votent pour les solutions proposées acceptées ou subies par lui. Ils ont Tair d'élire un homme ; en réalité, ils résolvent dos problèmes de politique. Leur représentant a urif mission très simple : traduire en lois pur leuriî votes au Parlement les décisions prises par It*s électeurs, ou du moins s'efforcer, en ce qui lit^nl à lui, d'obtenir ce résultat que les votes également commandés des autres représentants peuvent empocher. L'accomplissement de cette mission estsiiiveillé de près par le comité qui, au besoin, signiih* les défaillances, rappelle les engagements \}vU, fulmine les menaces. Les électeurs sont tenus ;mi courant des votes émis par leur député et savi^uL si le contrat est exécuté fidèlement. Un moiuoiiL vient où ce compte est réglé, c'est celui où lo député, arrivé au terme de ses fonctions, domaiuli* î\ être réélu. N'est-il pas juste que le dépuli'' fidèle à ses promesses et à son contrat soit maintenu? Celui qui a eu des idées personnelles, qui a voulu penser par lui-même et étudier lesprobli^mcs législatifs au lieu d'appliquer les solutions lroiiv<'^i>^i par les électeurs ou son comité, celui-là a peuln'^trc beaucoup de qualités et de talents, non pas cnux qui sont nécessaires a un représentant; il luî manque la docilité qui tient lieu de tout et que iwn

ne remplace. Il sera donc rendu à la vie privée. Pendant la durée de ses fonctions, le représentant ainsi choisi joue un rôle très simple. Lorsqu'une question se pose, il lui donne la réponse qu41 a reçue toute faite de ses électeurs. Souvent il pose lui-même la question, parce qu'il a été chargé de la poser, et il propose la solution convenue à l'avance. Si la question posée n'a pas été prévue lors de l'élection, le bon représentant selon l'opinion vulgaire essaie de découvrir quelle est la volonté de ses électeurs, et il a toujours la ressource de consulter son comité. Il est au pied de la lettre un mandataire; mieux encore il est un commissionnaire, au sens familier du mot. Comme vous donnez au Savoyard du coin une lettre à porter chez un ami, le peuple confie au député le soin de dire les paroles et de faire les actes qu'il ne peut accomplir sur la place publique. Comme le Savoyard n'est pas autorisé à modifier le message qu'il porte et n'est môme pas obligé de le comprendre, comme il le porte même quand il le désapprouverait s'il le connaissait, de même le député est tenu de voter dans le sens convenu sans pouvoir modifier le contrat conclu, et même s'il juge mauvaise lopinion qu'il est chargé d'exprimer.

La circonscription lui fait parvenir selon les cir-

constances Texpression de ses volontés, et il s'empresse de les exécuter. Môme il se hasardera quelquefois à deviner, à devancer les vœux de ses électeurs, dans des cas où ils sont très clairs, comme lorsqu'il sollicite une faveur administrative, un régiment, un chemin de fer, un pont. Encore son initiative sera-t-elle rare, même en cet ordre d'idées : au jour de l'élection, cette partie du programme a été si vaste et si précise qu'elle n'a guère à être augmentée.

En dernière analyse, le député consent à être le commissionnaire des électeurs influents qui tiennent en leurs mains le sort de l'élection future, et ici on doit confesser que l'expression devient entièrement exacte : le député ne s'en lient pas à répéter les formules politiques qui lui sont apprises; il est allé couvent jusqu'à faire des achats dans les grands magasins de Paris pour ses amis nécessaires. Au reste, il n'y a pas a s'en scandaliser: que le représentant se charge de porter au Parlement une opinion toute faite, au Louvre ou chez Potin une commande de chaussettes ou de chocolat, son rôle n'est-il pas le même? Et quelle différence mettre qui ne soit snobisme ou pharisaisme?

C'est à ce point que nos députés ont été conduits par la notion fausse qui domine parmi les Français au sujet des nécessités de la représentation. On

sait combien celte notion est fausse, et on voit combien il serait utile de la remplacer par une théorie exacte. Supprimer le régime parlementaire serait à cet égard tout à fait inefficace; quand vous aurez rendu impossible le renversement d'un Cabinet par les votes des Chambres, quand vous aurez fait élire le Président de la République par le suffrage universel et que vous lui aurez conféré le Gouvernement personnel, vous n'aurez rien fait. Vous n'avez pas rendu au régime représentatif sa raison d'être; vous n'avez pas tari la source empoisonnée qui corrompt le régime entier.

Obtenez au contraire que le peuple sache pourquoi il est obligé de nommer des représentants. Les masses populaires ont appris que le Gouvernement est un art difficile, que les problèmes législatifs sont compliqués, que, pour légiférer et gouverner, la volonté toute pure ne sert de rien, que le talent et les connaissances spéciales sont nécessaires. Elles s'aperçoivent que ces difficullés surpassent et les possibilités matérielles et leurs moyens intellectuels. Elles se déchargent d'une tâche trop ardue et non pas seulement trop lourde, elles nomment des représentants capables de faire ce dont elles sont incapables, et ne pouvant raisonnablement prétendre à se gouverner elles-mêmes

elles se contentent de prétendre à être bien gouvernées, à exprimer ou à refuser leur confiance, selon les résultats du Gouvernement. Elles se gardent bien d'enjoindre des ordres à leurs représentants, puisque ceux-ci, par hypothèse, sont plus capables qu'elles d'étudier et de résoudre les problèmes politiques.

Aussitôt tout change. Point de contrat précis entre le député et les électeurs : ceux-ci demandent, celui-là promet que les affaires publiques seront examinées avec compétence et conscience. Les programmes cessent d'être le code des volontés populaires ; ils sont proposés par le candidat comme la formule de ses idées et non comme la charte de ses promesses.

Les électeurs ne sont plus les maîtres arrogants et naïfs, qu'enveloppe l'encens des adulations intéressées, et vers lesquels se tournent, craintifs, les regards des représentants, ardents les regards des candidats ; les créanciers avides auxquels le député promet et paie toujours sans les satisfaire. Ce sont des citoyens libres et loyaux, qui donnent leur confiance à rhomme digne de l'obtenir, qui ne prétendent pas à Texécution littérale de leurs volontés, qui demandent à leur représentant le talent et la probité. Ils le choisissent pour les preuves qu'il a données de ses capacités, et renoncent à lui enseigner

ce qu'il sait mieux qu'eux-mêmes. Pour le juger, ils ne comparent pas ses votes à un catalogue de promesses, à un index qu'ils auraient établi des vérités politiques. Ils apprécient ses actes et ses votes par Teffet qu'ils ont produit sur les intérêts nationaux. Ils gardent leur confiance aux députés qui ont bien géré les affaires publiques et augmente la prospérité du pays; ils la refusent à ceux qui ont aggravé les charges et les souffrances générales. Critérium peu scientifique sans doute, mais d'une sûreté indiscutable, que chacun peut employer.

Ces électeurs ne se laissent pas conquérir par des cajoleries ou des promesses. Le candidat ne gagne rien s'il s'engage h obéir servilement aux volontés, puisque ces citoyens n'ont pas de volonté pour des problèmes dont ils reconnaissent la supérieure difficulté. 11 est obligé de mériter les suffrages, de faire ses preuves comme homme d'intelligence, de science, de caractère; la docilité ne sert de rien, puisque l'électeur n'impose aucune solution et les demande toutes aux représentants.

En exerçant ses attributions, le député ne s astreint pas à Tobéissance envers ses commettants. Il recherche et il donne ce qui leur est utile et bon, non ce qu'ils veulent dans leur ignorance ou leur passion. Il pose et résout les questions poli-

PODR LE RÉGIME PAULEMENÏAIHE 275

tiques en elles-mômes, pour elles-mêmes, objectivement. Préparé par les études antérieures, armé par rintclligence et l'expérience, il n'apporte pas au Parlement des idées toutes faites et invariables ; il discute pour s'éclairer, et ses votes s'orientent vers le bien public, non vers le pôle obscur de la volonté populaire.

Attaché à cette œuvre nationale, élu et réélu pour les soins qu'il prend du bien public, le député n'a plus k conquérir et distribuer les faveurs administratives. Il donne aux électeurs ce qu'ils demandent, des lois bien faites et favorables à la prospérité générale, des budgets modérés, équitables, ménagers des forces économiques, un contrôle efficace et libéral de l'administration; il est dispensé d'enrichir sa circonscription, de caser des agents électoraux, de rougir, violacer ou verdir la bouton* nière de ses amis.

Les ministres délivrés d'une persécution lancinante, assurés d'être jugés sur leurs actes, peuvent avoir une politique.

Ces résultats si souhaitables se peuvent obtenir sans renoncer aux usages parlementaires, comme la séparation des pouvoirs n'est pas assurée de les donner. Pour y parvenir, il est suffisant et nécessaire de rectifier les idées populaires sur les principes du régime représenlîilif.

Veut-on d'autres exemples?

Qui donc a pris la peine d'enseigner au peuple que le droit et le pouvoir sont distincts? A l'heure actuelle, et c'est une nouvelle forme d'une erreur déjà dénoncée, chacun est convaincu que l'usage quelconque d'une faculté légale est en soi, partout et toujours, sans doute aucun, licite et indiscutable.

Le propriétaire croit au caractère absolu du droit de propriété et s'étonne que l'exercice en puisse ôtre traité comme abusif.

L'ouvrier s'imagine que la grève ne peut jamais engager sa responsabilité.

L'électeur prétend user à sa fantaisie et sans responsabilité du droit de vote.

Le député exerce ses attributions avec une liberté qui atteint aujourd'hui l'extrême limite de la moralité.

La Chambre vérifie les pouvoirs de ses membres; en conséquence, elle a le droit, puisqu'elle a le pouvoir, de valider ou invalider selon les préférences et les haines de sa majorité.

Le Sénat est chargé de statuer sur les accusations d'attentats contre la sûreté de TÉtat portées par le Gouvernement ; celui-ci a le droit d'user de son

POUR tE RÉGIME PARLEMENTAIRE 277

droit d'accusation pour poursuivre des adversaires politiques et le Sénat a le droit d'user de son pouvoir judiciaire pour les condamner.

Dans les deux Chambres, la majorité maîtresse de Tordre du jour peut différer jusqu'à rinfini les débats qu'elle redoute, et la minorité à laquelle reste le pouvoir, sinon le droit, de faire du tapage ou de lobstruction — desquels au surplus la majorité ne se prive pas — recourt à ce moyen élémentaire d'exprimer son opinion et de signifier son opposition.

Les Chambres ont le droit de voter les lois, et elles pourraient s'en servir le cas échéant, pour exclure de la liberté leurs adversaires. Elles votent les impôts et pourraient dégrever injustement leurs électeurs en surchargeant les autres contribuables. Elles ont le droit de renverser les ministères, et ne sont pas tenues de réserver leurs blâmes aux actes coupables ou mauvais du Cabinet. Aucun texte ne leur ordonne, aucun pouvoir ne leur impose de respecter le but auquel tendent les attributions qu'elles exercent. Elles sont armées et elles sont irresponsables.

Ici, cependant, l'erreur est évidente et presque criminelle. La force reste la force, même quand elle s'affuble de formes juridiques. L'ordonnance du 25 juillet 1830, qui dissolvait une Chambre à peine

élue, était aussi 1 exercice d'une faculté que la Charte garantissait au roi, du droit de dissolution, consacré par un texte, comme est consacré le droit de vérifier les pouvoirs, de juger les attentats, de voter la loi et le budget, de renverser un Cabinet. Elle n'en était pas moins coupable ; elle réalisait un coup de force, un abus de la prérogalivo royale. Pourquoi? le droit de dissolution était admis pour servir à autre chose que la satisfaction d'une rancune royale, que la cassation d'élections régulières. En le détournant de son emploi normal, en alléguant son droit tout cru, sans en respecter Tesprit, Charles X violait la Charte de façon aussi certaine qu'en supprimant la liberté de la presse, en modifiant le système électoral. De môme, si la majorité validait un de ses membres malgré les fraudes, ou invalidait un adversaire sans motif grave, elle violerait la constitution qui a fait les Chambres juges de la procédure électorale ; elle ferait pour chaque cas un acte identique eu soi à l'ordonnance de 1830. Et ce n'est pas parce que Tacte est accompli par une Assemblée au lieu d'être perpétré par un roi, qu'il change de nature ou se justifie. La tyrannie garde son nom honteux sous tous les oripeaux. Les coups d'État se font avec des bulletins de vole comme avec des baïonnettes. Le crime n'est pas dans Temploi du fer ou du plomb, mais dans la

violation du droit, dans Tattontat h la liberté. Une âme juste ne se senl pas consolée parce que l'iniquité est commise par une Assemblée. Je dis mieux : l'âme juste la juge plus immorale et plus infâme. L'homme qui entreprend d'acquérir le pouvoir par la force, qui verse le sang et rive les chaînes, rend au droit et à la liberté l'hommage de ne point les associer à ses œuvres coupables. De propos délibéré, publiquement, il s'écarte dos voies correctes et entre dans le chemin du crime. Il court un risque aussi, il joue sa vie, sa liberté, sa réputation. L'assemblée tyrannique a été instituée précisément pour la défense de la justice et de Tordre, et elle tourne contre les biens essentiels de la société, les armes qu'elle a reçues pour les défendre. Imaginez le tuteur étranglant le pupille, le gendarme frappant l'innocent; cest un crime de cet ordre qu'elle commet.

Car, fort heureusement, la liberté, le droit, la justice ne dépendent ni des Parlements ni du suffrage universel. Les institutions leur servent de garantie et d'asile ; mais ce n'est pas parce que les lois prohibent le vol ou l'assassinat, que ces actes sont des crimes, et la vie humaine, la liberté humaine n'en seraient pas moins sacrées quand une nation en délire, un Parlement oppresseur, auraient décrété la mort ou la servitude obligatoires.

280 POUR LE RÉGIME PARLEMExNTAIRE

VU

Je m arrête, n'ayant ni la place ni le dessein de tout dire. Il me reste cependant à dénoncer Terreur fondamentale, celle qui a engendré toutes les autres, qui, si elle n'est pas extirpée, rendra toutes les réformes inutiles. Elle déborde bien au-delà du domaine politique.

H s'agit de l'individualisme excessif, étroit, égoïste, aveugle, qui prévaut partout. En haine de la tyrannie, par crainte des droits exorbitants de l'État, la philosophie s'est attachée à exaller l'individu. Elle en a fait le centre du monde, de tous les mondes, et l'individu a cédé à de si douces suggestions. Il en est venu à croire que l'univers entier, et en particulier les sociétés humaines n'ont en soi aucune raison d'être ; qu'ils ne sont que pour l'individu, pour l'être chétif et fugitif dont le volume et la durée ne sont que des points insignifiants dans l'immense et éternelle nature. Sous l'influence de ces pensées orgueilleuses, comment l'homme ne ramènerait-il pas tous les intérêts à ses intérêts?

Le jour est venu où la réaction contre les droits de l'État a dépassé la juste mesure. Il faut que le pendule, arrivé au point extrême de Toscillation,

redescende, et que le citoyen sente de nouveau les liens qui Tunissent à la société, qu'il se rende compte de sa valeur exacte, de sa place vraie dans le monde. Cet enseignement est à la fois très nécessaire et très facile dans une démocratie.

Nécessaire : un régime démocratique ne compte et ne peut compter que sur Tintelligence et la moralité de ses citoyens; les autres régimes ont des ressources différentes, par exemple les sentiments de fidélité quasi-religieuse qui unissent les sujets au roi, les sentiments d'honneur et de solidarité qui cimentent une aristocratie, toutes choses qui, par définition, manquent aux démocraties. Si les citoyens n ont pas le sens profond et vif des liens qui les attachent les uns aux autres et qui les attachent tous à la société qu'ils composent, comment lutteront-ils contre Tégoïsme naturel à rhomme, contre l'intérêt personnel dont la voix est si forte et si persuasive, contre les passions individuelles?

Facile : pour les mêmes raisons ou à peu près. Dans un régime monarchique, la royauté absorbe la nation, et le lien social remplacé par le loyalisme ne se fait guère sentir. Dans une démocratie, la nation délivrée des institutions qui la voilaient apparaît en pleine lumière, et les hommes ne peuvent que fermer les yeux ou voir le com-

plexe tissu dont ils sont les mailles indéchirables.

Un régime de royauté ou d'aristocratie mesureavec avarice, quand il ne les refuse pas, les droits politiques et les hommes; la plupart des hommes ne se sentent pas associés h la vie générale, intéressés de façon directe à son progrès et à sa prospérité, responsables de ses destinées. Leur personnalité ne se déploie que dans Tordre civil ; c'est dire qu'elle est moins riche, et aussi qu'elle est moins socialisée, étant en majeure partie composée de droits qui ne rayonnent pas avec intensité au-delà de l'individu ou de la famille.

La démocratie fait des affaires publiques les affaires de tout le monde ; elle appelle beaucoup d'hommes h s'occuper d'élections, donc de gouvernement, de politique. Elle leur donne des droits qui, par leur nature môme, touchent à la vie sociale, qui sont relatifs aux affaires communes. Comment le citoyen ne se sentirait-il pas solidaire de tous les autres citoyens ? comment refuserait-il de comprendre qu'il est une fraction inséparable d'un ensemble étendu et complexe? comment ne verrait-il pas qu'en lui donnant une personnalité plus riche, la démocratie lui impose des devoirs envers elle-même, des devoirs plus étendus, plus élevés, plus pressants, que ceux qui incombent aux sujets d'un potentat?

En outre, la démocratie moderne est la compagne assidue de la civilisation, et la civilisation multiplie entre les hommes les liens de solidarité, parce qu'elle accroît la division du travail et est cause que chaque homme a de' plus en plus besoin des autres hommes et leur est de plus en plus nécessaire.

En vérité, les idées sont si fortes, si belles et si simples, qu'à peine montrées, le peuple les embrasserait avec enthousiasme. Pourquoi n'ontelles pas été montrées et qui donc les montrera?

Au fond, et puisque j'ai parlé de philosophie, il s'agit principalement d'une philosophie à traduire en préceptes juridiques et politiques. Pour parler net, le principal obstacle que rencontre le parlementarisme en particulier, le principe représentatif, en général, se trouve dans Téducation politique que la France d'abord, d'autres nations après elles, ont reçue du wni" siècle et surtout de Rousseau, qui a été le maître presque exclusif des temps modernes. L'Angleterre, trop vieille, trop orgueilleuse ou trop pratique, a résisté à l'influence de Jean- Jacques, et c'est elle qui soufi*re le moins des désordres qui partout ailleurs ont compromis le régime parlementaire et représentatif. Nulle contradiction n'est plus saisissante que celle qui

éclate entre la doctrine rationaliste et géométrique du Contrat social et l'œuvre éminemment pratique et humaine édiflée par les Anglais. Les peuples du continent ont accepté ce paradoxe, cette gageure, d'implanter les institutions anglaises dans un sol préparé par le Contrat social et d'infuser les idées do Rousseau dans le régime de Pitt et de Gladstone. Ils ont perdu la gageure et n'ont pas digéré le paradoxe. Cela était prévu : Rousseau était l'adversaire du régime représentatif et accusait les Anglais d'ignorer la liberté.

Ai-je besoin d'ajouter que la suppression du régime parlementaire ne donnerait pas au peuple français et à ses imitateurs la bonne éducation philosophique qu'ils n'ont pas reçue? Pour faire vivre en quelque pays que ce soit le régime représentatif sous toutes ses formes, il est élémentaire de répudier comme éducateur du peuple et de ses chefs, l'adversaire le plus vigoureux et le plus déterminé du principe même de la représentation. Tant que les peuples garderont pour évangile politique le Contrat social^ il sera vain d'adopter ou de repousser la pratique parlementaire ; les institutions et l'âme des peuples demeureront inconciliables. Il faut ou renoncer au principe représentatif ou changer le précepteur politique.

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