‹ Pour les Aveugles! Discours Prononcés aux Assemblées Générales de L'Association Valentin Haüy Pour Le Bien Des Aveugles De 1897 a 1907Chapitre 20 sur 29 · La liobc hlancJie. Contes en phose · texte numérisé non relu

La liobc hlancJie. Contes en phose

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des Frères Saint-Jean-de-Dieu, et les arbres de leur beau jardin dépassent le vieux mur elîrité qui occupe presque tout le côté droit de la rue Rousselet. De l'autre côté sétend une rangée d'assez pauvres maisons, où logent des artisans et des petits employés, et qui toutes jouissent de la vue du jardin des Frères. La rue Rousselet est très mal pavée, le luxe du trottoir n'y apparaît que par tronçons; l'une des dernières, elle a vu disparaître l'antique réverbère à potence et à poulie. Peu de boutiques, et des plus humbles : l'échoppe du cordonnier en vieux, le trou noir de l'Auvergnat marchand de charbon, le cabaret d'angle avec l'enseigne classique Au bon coing, et de tristes épiceries où vieillissent dans un bocal des sucres d'orge fondus par vingt étés et gelés par vingt hivers, à côté d'images d'Kpinal. — une page de hussards dans leur uniforme de 1S40, ou le portrait authentique et violemment peinturluré du Juif-Enant, encadré des couplets de la célèbre complainte. — Des linges sèchent aux fenêtres, des poules picorent dans le ruisseau. On se croirait là dans un faubourg de province très reculée, un de ces faubourgs qui s'en vont Aers la campagne et où la ville redevient village.

Comme il passe à peine une voiture par quart d'heure dans la rue Rousselet, on y laisse jouer les enfants, ^ui sont nombreux dans les quartiers popu-

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laires ; car les pauvres gens sont prolifiques et ignorent les doctrines de Malthus. Ils n'ont point le souci de doter le « gosse » ou la fillette, qui entreront en apprentissage à douze ans et gagneront leur vie à seize, et dans aucun ménage d'ouvriers on n'a jamais entendu dire, comme dans Gabrielle :

Si tout va de la belle façon, Nous pourrons nons donner le luxe d'un garçon.

Aussi, dans le renfoncement du vieux mur, sous la charrette abandonnée, il y a de fameuses parties de billes, allez! C'est effrayant ce qu'on y use de fonds de culottes ! et à quatre heures, à la sortie de f école des Frères de la rue Vaneau, la rue grouille de moutards. J'ai fini par les connaître, à force de passer par là, par mintéresser à eux, par leur sourire. Pour eux non plus je ne suis pas un inconnu, et souvent il me faut interrompre ma rêverie et répondre à un (( Bonjour, m'sieu », que me lance une gamine en bonnet rond ou un jeune drôle en pantalon trop large. A la Fête-Dieu, quand ils établissent des petites chapelles devant les portes, avec une serviette blanche, une bonne Vierge en plâtre, trois roses dans un verre et deux petits chandeliers en plomb, ils me poursuivent en secouant une soucoupe, où ma pièce de deux sous sonne joyeusement. Enfin ils me traitent en voisin.

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en ami, moi, le passant absorbé et inoiïensif. Par les jours de septembre où il fait du vent, les galopins écartent devant moi la licelle de leur cerf-volant, et, les soirs d'été, la petite tille qui saute en demandant du (c vinaigre » s'arrête pour me laisser enjamber la corde.

Le nom de François Coppée va, dit-on, être donné à la vieille rue Rousselet. Le choix est bon. A coup sûr, la rue Rousselet n'est ni belle, ni large ; mais elle commence, on vient de le voir, en face de cette maison, rue Oudinot, où nous avons connu et aimé le cher grand Poète, où il nous a accueilli tantet tant de fois avec sa joyeuse cordialité. Pour garder son souvenir, comme elle convient mieux qu'une rue du nouveau Paris construite à Passy ou au parc Monceau et dont la somptueuse banalité lui était antipathique! Ces rues, planchéiées comme un appartement, bordées de splendides immeubles de rai)port, sont surtout fréquentées par <( le beau monde )> et par de luxueuses automobiles. Tandis que longtemps encore, la paisible rue '< François Coppée » sera le domaine des aveugles qui s'y savent en sécurité. Bordée par les arbres des Frères Saint- Jean-de-Dieu et par de pauvres maisons, elle

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restera pour les gamins du voisinage le terrain de jeux que Coppée a décrit. Et si les enfants élevés à l'école laïque ne font plus, à la Fête-Dieu, les petits « reposoirs » pour lesquels il donnait amicalement ses deux sous, du moins les parties de billes, de marelle et de cerf-volant ne chômeront pas.

Tout ce quartier qui était cher à Coppée nous est cher aussi. L'Association Valentin Haiiy et les œuvres dont elle a été comme la résultante sont nées, ont évolué dans cette môme zone de Paris. Il y a trente ans, quand nous commençâmes à nous grouper pour travailler au bien des aveugles, la place Saint-François-Xavier, centre du quartier, n'avait pas le mouvement qu'elle a aujourd'hui. De cette place, Coppée a fait quelque part une fraîche et humoristique peinture.

C'était surtout * sur le large ^oulevard, devant réo-lise, que ce vent de joie faisait cent malices, paraissant d'abord s'exercer de préférence sur les "•ens qui allaient à la messe ou qui en revenaient. Quand arrivait la bande des petites orphelines conduites par des religieuses, il faisait flotter les mante-

l. Cloches et Lilas. La Bonnk Souffranck.

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lets noirs et les rubans bleus des bonnets et s'amusait à transformer les cornettes des sœurs en grands papillons blancs. Sur la tète des élégantes paroissiennes, il secouait rudement les plumes et les fleurs. Puis il entortillait les maigres jambes dim vieux prêtre dans les plis de sa soutane et forçait le pauvre homme à maintenir de la main son vieux chapeau; et il poussait même l'inconvenance jusqu'à taquiner les jupes d'une dévote en deuil, qui, embariassée par son parapluie, son ridicule et son eucolog-e gonflé d'images, tournait sur elle-même, dans un affolement scandalisé, et ne parvenait pas à cacher ses tristes mollets.

Mais voilà tout à cdup que ce farceur de vent s'apercevait que, dans la maison en face, une persienne était mal attachée, vite, il y courait et la faisait claquer contre la muraille! Ensuite, c'étaient les casques d'une paire de dragons en promenade qui l'attiraient, et il se mettait à éparpiller les crinières noires et à les jeter dans les yeux des deux soldats. Enfin, remarquant, dans la foule, sur la tête d'un bourgeois à bedaine, le premier chapeau de paille de la saison, v'ian! il découvrait brusquement la calvitie du gros papa et l'obligeait à courir, soufflant comme un phoque et aveuglé par la poussière, après sa coiffure qui roulait devant lui comme un cerceau.

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Et dans ces matins de Pâques de jadis, il n'y avait pas que le vent qui fût de si bonne humeur. Tout respirait l'allégresse. Le ciel était pur et les femmes avaient comme du bonheur dans le regard; c'était le même bleu au firmament et dans les yeux des blondes. Et la verdure ! Oh ! la fraîche, la tendre, la légère, la délicieuse verdure! Sur le squelette des arbres tardifs, elle commençait à paraître à peine, indécise, flottante, ainsi qu'une vague fumée. Sur d'autres, elle pointait déjà hors des bourgeons, en petites feuilles claires, — si jeunes ! — avec quelque chose d'étonné et de ravi comme la physionomie des enfants.

Alors, le boulevard des Invalides n'était pas sillonné, au sens propre du mot, par cette rigole électrique, vrai « chemin qui marche », sur lequel grince incessamment un tram rapide et bruyant. Depuis peu, passait à de longs intervalles, sur cette voie presque déserte, un très lent et paisible tram à chevaux. Les personnes qui habitaient les rues encombrées de la rive droite, où l'on coudoie une foule anonyme, se croyaient transportées en province lorsqu'elles venaient boulevard des Invalides, avenues de Villars ou de Breteuil, pour s'y occuper des aveugles. Larges avenues

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silencieuses, grands espaces autour d'une église, jamais de foule, mais des gens qui semblent se connaître et qui, en effet, se connaissent de vue; les maisons ne sont pas « surhabitées », partout des jardins, partout des arbres.

Rue Duroc, il y avait même un véritable pré, où des vaches laitières paissaient en liberté. C'est exactement en face de ce pré remplacé maintenant par de vastes dépendances du Bon Marché qu'était, à Tangle des rues Duroc et Bertrand, le petit jardin où, lorsque lAssociation Valentin Haùy en devenait propriétaire, il ne restait plus que trois pauvres arbres dévorés par les chenilles et quelques touffes de lierre retombant sur une muraille écroulée. Coppée les connaissait ces arbres, car, comme un bon forestier a individuellement dans la tète tous les chênes de ses hautes futaies, il connaissait et aimait chaque vieil arbre de notre quartier. Beaucoup dentre eux lui disaient quelque chose, lui rappelaient un souvenir ému. En effet, les arbres ne sont ils pas comme les témoins de notre vie?... Certes, les fleurs sont délicieuses, mais elles passent, les arbres restent. Je peux ici, très loin de Paris où je réunis ces notes, m'asseoir, en ce mois où il lleurit, au pied diin

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bon vieux tilleul, qui, il y a ])ientôt cinquante ans, enchantait mon enfance par ses fleurs et par la forme bizarre de ses hautes branches dans lesquelles, gamin curieux et observateur, je me plaisais à imaginer je ne sais quels nids merveilleusement habités d'oiseaux extraordinaires. Eh bien, aujourd'hui, ce même tilleul me protège de son ombre, me grise de son parfum qui restaure en moi le passé.... Et lui, qui a abrité avant moi tant de générations, que mes parents et mes arrière-parents ont connu, lui qui était vieux lorsque j'étais petit, est toujours plein de sève et très probablement a bien plus longtemps que moi à vivre. Combien de générations n'abriterat-il pas encore, ne mesurant à personnne son ombre et son parfum, offrant aux petits et aux grands joie ou souvenir?... Les uns passeront sans y prendre garde; les autres s'arrêteront comme je l'ai fait aujourd'hui, laissant flotter dans leur esprit un souvenir fugitif comme ce léger parfum qui l'évoque et s'envole avec lui emporté par le vent frais qui s'élève.

Oui, les lieux où s'est passée notre enfance, notre jeunesse, ceux aussi où un certain jour on a eu la perception plus ou moins nette d'un but intéressant à atteindre, où le grand effort de vie

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s'est dépensé, le principal labeur s'est accompli, oui, les lieux où, à plein cœur, on s'est donné, restent des lieux qu'on ne peut oublier, des lieux ({u'on aime. On les aime davantage à mesure qu'on sentie temps qui échappe et l'impossibilité de recommencer. Hélas! pour moi aussi, le temps des grands labeurs est peut-être passé. Combien d'amis, de collaborateurs des premiers jours ont déjà disparu... Au moment où j'écris cette page, j'apprends la mort de l'un d'eux, mort prématurée, je le sais, mais grave avertissement tout de même.

Je l'ai dit, c'est autour de l'église Saint-Francois- Xavier, comme autour d'une calme paroisse de province, que tout un groupe d'amis des aveugles a donné son effort; et cela aussi était un point de contact de plus avec le Président de l'OEuvre. Saint-François-Xavier était la paroisse de Coppée. Pendant longtemps, à la vérité, il en fréquenta moins les nefs que le parvis.

Ce n'est pas qu'il fût hostile aux idées religieuses, il n'en était même pas très éloigné, témoin ces lignes de 1803 :

En traversant un village S je vis une église

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