UN MUSICIEN AVEUGLE DECHIFFRE UNE FUGUE DE BACH
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comme tous les budgets de charilé, serait toujours en déficit. Tout bonnement, tout simplement, de même que vous donneriez, dans la rue, deux sous à un mendiant qui passe, elle nous fait, chaque année, le don magnifique de cinquante mille francs. Comment la remercier? Par des phrases pompeuses? Non. Disons-lui, une fois de plus, que sa constante et admiraljle générosité nous cause une émotion profonde, un attendrissement qui nous mouille les yeux, et, à tous les grands mots, elle préfère, j'en suis certain, le vers du poète :
Mais une larme coule et ne se trompe pas.
Maintenant, permettez-moi d'exprimer un mauvais sentiment. J'en veux beaucoup à M. Delaire. Dieu sait pourtant quelle estime et quelle amitié j'ai pour lui. Dans toutes les œuvres de paix sociale et de bienfaisance, je rencontre toujours son nom au premier rang, en extrême pointe d'avant-garde, et je me rappelle, alors, la fameuse phrase militaire : « Ce sont toujours les mêmes qui se font tuer». Mais l'autre jour, quand il m'a communiqué le si éloquent et si complet rapport qu'il vient de vous lire, il m'a jeté dans la gêne la plus cruelle.
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Que vous dirai-je, en effet, après lui? Que nous avons l'immense satisfaction de faire toujours plus de bien à nos chers aveugles ; que, par conséquent, nos besoins augmentent sans cesse et que nous vous supplions de nous aider de plus en plus; que nous comptons renouveler et multiplier nos expositions de travailleurs aveugles et de travaux exécutés par eux, afin de prouver que nos si intéressants patronnés peuvent devenir, presque tous, et sont déjà, en grand nombre, des gens comme vous et moi, gagnant leur vie du travail de leurs mains, utiles à eux-mêmes, utiles à leur famille, à la communauté sociale? Mais M. Delaire a dit tout cela en termes excellents, définitifs, auxquels je n'ai rien à ajouter. Il vous a annoncé encore que notre étroit logis de l'avenue de Breteuil, encombré par notre bibliothèque, notre vestiaire, nos collections, nos ateliers, verrait bientôt éclater ses murailles si vous ne nous fournissiez, à bref délai, les moyens de nous installer plus largement. 11 a encore donné un souvenir aux bonnes Sœurs de Saint- Paul et à notre délicieux Secrétaire général, Maurice de la Sizeranne. Bref, il ha rien oublié et, selon la tradition, il vous a bien recommandé d'envoyer à l'Association tous vos papiers sans
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importance, par exemple les œuvres complètes de votre vieux Président. M. Delaire ne ma donc rien laissé à dire et c'est pourquoi — que cet excellent homme veuille bien me le pardonner — en lisant son beau rapport, j'étais furieux contre lui.
Cependant, il faut que j'accomplisse mon petit tour de force annuel et que je tâche de trouver quelque chose d'à peu près nouveau. Hélas! cette nouveauté me sera fournie, cette année-ci, par un récent malheur qui a déjà frappé plusieurs de nos amis et qui menace de les accabler en i)lus grand nombre encore. Je veux parler des musiciens aveugles.
Ils sont jusqu'à présent les moins à plaindre, parmi leurs frères en infortune, et cela pour deux causes. D'abord, ils cultivent un art pour lequel ils possèdent des dons extraordinaires, un art dans lequel le développement extrême d'un de leurs sens, le sens de l'ouïe, leur permet d'atteindre la perfection et qui leur procure ainsi les joies les plus délicates. De plus, la pratique et l'enseignement de cet art offrent à ces aveugles — que j'oserais dire privilégiés, si ce mot n'avait pas quelque chose de choquant en parlant d'eux — plusieurs moyens de subsister honorablement, et il leur accorde le moins discutable bienfait des
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sociétés civilisées : l'indépendance par le travail.
L'aveugle musicien, n'hésitons pas à le dire, jouit de la musique plus et mieux que tout autre; Devant un orchestre exécutant une belle symphonie, ou devant un virtuose communiquant son génie intime à son instrument, que fait le dilettante, pour se recueillir, pour s'isoler de toute distraction, pour s'absorber profondément dans son plaisir? Il ferme les yeux. L'aveugle, hélas! a les yeux clos pour toujours. Mais, dans les ténèbres où il est plongé, la musique ouvre pour lui des horizons lumineux, crée des féeries splendides que nous ne soupçonnons même pas. Son oreille est bien plus fine, bien plus impressionnable que la nôtre. Par la musique, son cœur éprouve des nuances de sentiment qui nous sont inconnues. Son imagination s'envole vers des régions que n'atteignent pas nos rêves. La musique, magiciennetoutepuissante, prodigieuse évocatrice, fait deviner à l'aveugle tout ce qu'il ne voit pas et lui révèle la nature. Les voix pastorales de la flûte et du hautbois lui versent la fraîche ivresse d'un paysage de printemps. L'accord éclatant de tout l'orchestre léblouit comme un lever de soleil.
Or, à cet art qu'il aime si ardemment et qui lui
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donne de telles joies, le musicien aveugle doit aussi la dignité de sa vie. Quelquefois même, il devient un artiste éminent, un parfait virtuose et toujours, du moins, il gagne son pain, en accordant supérieurement les pianos, en donnant d'excellentes leçons, surtout en touchant les orgues dans le^ églises.
Vous le connaissez de vue et vous l'aimez, cet aveugle, conduit par un enfant, que vous rencontrez, chaque dimanche, sur le seuil de votre paroisse. Vous Taimez, car, tout à l'heure, assis dans son buffet, devant le jeu de clés et le double clavier d'ivoire, il va répandre et faire planer sur vos fronts inclinés une atmosphère d'harmonie à laquelle se mêleront vos prières et qui en exaltera l'élan et la ferveur. Vous l'aimez, cet humble et touchant artiste de qui, pendant toute l'année liturgique, l'inspiration a soutenu, embelli, magnifié votre pensée religieuse, avec les vieux airs des bergers de Noël, les lamentations du Carême, les chants de triomphe du temps pascal. Vous l'aimez, car, grâce à son instrument extraordinaire, quand il priait et louait Dieu avec vous devant l'autel, ne vous a-t-il pas quelquefois semblé que le Ciel même vous répondait par les voix mélodieuses de ses anges?
Eh bien, sachez-le, dans le temps cruel où nous vivons, beaucoup de ces organistes aveugles sont déjà privés de leur gagne-pain et les autres sont menacés, à brève échéance peut-être, de la même misère. Devant une loi que je ne veux pas qualifier dans cette pacifique réunion, bien des groupes d'hommes et de femmes, coupables seulement de vivre et de prier Dieu en commun, ont pris la route de lexil et, dans un grand nombre de chapelles vides, les orgues sont muettes désormais.
Elles se tairont bientôt aussi, on peut le craindre, dans d'autres sanctuaires, et les portes, que des mains brutales crochettent et enfoncent aujourd'hui, demain peuvent être fermées et condamnées pour longtemps.
Mais j'impose silence à ma douleur et à mon indignation. Ici, nous ne devons penser à cette lutte cruelle que pour en recueillir et sauver les victimes. Il n'en est pas de plus intéressantes que les musiciens aveugles. Pour les secourir, sans négliger les autres infortunes qui ont besoin de nous, il faut donc que notre chère Association Valentin Hatiy se prépare à de nouveaux efforts. Je vous les demande avec instance. Mais si je sens, en vous adressant cette ardente prière,
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quelque angoisse à la pensée des nombreuses misères que nous allons avoir à soulager, je suis pourtant plein de confiance, car le passé me répond de l'avenir et je me rappelle que rien n'est impossible à votre infatigable et toujours grandissante charité.
Assemblée générale du 21 avril 1907.
Mesdames, Messieurs,
Le devoir qu'accomplit, depuis pas mal d'années déjà, votre vieux Président est, à coup sûr, très agréable. Admirer votre persévérante générosité pour l'Association Valentin Haïiy, se faire l'interprète de sa reconnaissance, vous demander de nouveaux efforts, avec l'espoir, bien plus, avec la certitude d'être exaucé, cela semble, au premier abord, d'une parfaite simplicité et d'une grande douceur.
Un homme d'esprit, un peu sceptique sur les bons sentiments de la foule, a écrit cette amusante boutade : « Pourquoi, dans les jours d'émeute, envoyer contre les groupes menaçants la police et les soldats? Il suffirait de faire une quête. Les rassemblements seraient aussitôt dissipés. » Eh bien! ici, c'est absolument tout le contraire. Nous ne cessons de tendre la main, et la foule de nos amis devient toujours plus nom-
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breuse et plus compacte. Et plus nous leur demandons, plus il nous donnent.
Le rôle de votre Président est donc très doux, je le répète. Il n'est cependant pas tout à fait facile. D'abord, il parle le dernier, après la lecture de rapports excellents de forme et de pensée, de rapports très complets, très substantiels et qui ont épuisé la question. Puis — et c'est là le grand écueil — il lui faut trouver une manière de dire merci dont votre bonté ne l'ait pas forcé de se servir déjà bien des fois.
En quels termes attendris, par exemple, avec quelles paroles profondément émues essaierais-je d'exprimer notre gratitude infinie à i\£nic Davaine qui vient, cette année encore, de nous faire son don ordinaire et magnifique, périodique et royal de cinquante mille francs? J'ignore quel est le revenu de M"^*^ Davaine, mais l'impôt dont sa charité le frappe volontairement est, j'en suis sûr, bien plus écrasant que celui dont nous menace M. le Ministre des Finances. Non, ce n'est pas avec des phrases qu'on peut remercier une telle bienfaitrice. Une pareille dette ne peut s'acquitter en ce monde.
Nous appelons, à l'Association Valentin Haûy, ^[mc Davaine, notre providence. C'est la Provi-
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dence divine qui est seule capable de la récompenser.
Cependant, j'aurais mauvaise grâce, cette année, à me plaindre de la difficulté de ma tache, et le sujet de mon petit speech m'est fourni par un événement très important, très intéressant pour nous, et très actuel : la construction et la prochaine inau.^uration de notre nouveau logis. Car, vous le savez, les aveugles vont devenir les détenteurs, sous la forme d'un immeuble, de « l'infâme capital ». Ils sont les propriétaires d'une maison située au coin de la rue Bertrand et de la rue Duroc, d'une maison qui est bien à eux.
Notre Association, croyez-le, n'a pas pris la grave résolution d'acheter un terrain et d'ouvrir un chantier par vanité, par ostentation, par mégalomanie. Elle n'est point frappée du délire des grandeurs et, comme disent les bonnes gens, de la « maladie de la pierre ». Mais, en vérité, nous étouffions dans notre modeste logis de l'avenue de Breteuil. L'Association Yalentin Haiiy était pareille à une jeune fille ayant atteint toute sa croissance et dont il devient indispensable de changer les vêtements trop courts et trop étroits. Que voulez-vous, c'est votre faute! Votre gêné-
rosilé est seule responsable. Seule, elle a permis à rAssociation de grandir, de devenir une grande et belle personne, et il vous faut payer sa nouvelle toilette.
En compagnie de notre cher et admirable Secrétaire général, Maurice de la Sizeranne, et de notre excellent et tout désintéressé architeclie, M. Farochon, j'ai visité, il y a peu de jours, les travaux. Ils sont déjà fort avancés. C'est plaisir d"y entendre les ouvriers chantonner sur les échelles, et les marteaux retentir sur l'enclume des forges volantes. Bientôt le bouquet des maçons flottera sur la toiture. On peut donc déjà se faire une idée de ce que sera la Maison des Aveugles.
D'abord — cela est excellent — elle est située dans ce coin de Paris où logent beaucoup d'entre eux, à une portée de pistolet de l'Institution des jeunes aveugles, avec qui nous sommes en relations constantes. On peut presque dire que les aveugles du quartier iront là sans le secours d'un guide, à la condition de ne point traverser le boulevard des Invalides qui, sillonné de tramways et d'automobiles, est même tlangereux pour les clairvoyants comme votre serviteur.
De plus, laissez-moi féliciter l'artiste qui nous
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prépare ce nouveau logis d'avoir soigneuseincnl évité le <( modern-slyle ». Ici point de façade avec les gibbosités et les goitres à la mode. A l'aide de ciment armé, de briques et de faïences, M. Faroclîon est en train de nous construire un édifice simple, commode, parfaitement approprié à nos besoins. D'après ce qui est déjà fait, on peut juger du reste, qui sera achevé promptement, et je suis persuadé que vos protégés seront contents. J'ai particulièrement admiré les proportions de deux vastes salles, Tune où trouvera place notre Musée et où, surtout, nos chers aveugles pourront se réunir, organiser des concerts, entendre des conférences, l'autre destinée à contenir les 30 000 partitions et ouvrages littéraires en caractères Braille qui composent notre volumineuse bibliothèque. D'ailleurs, à côté de l'édilice encore inachevé, dans un corps de bâtiment qui nous appartient aussi, notre dépôt de meubles, notre vestiaire sont installés dès à présent, et un atelier de travailleurs aveugles est en pleine activité. L'hiver prochain, la Maison des vVveugles sera un établissement modèle et fera vraiment honneur à Paris et à la France. Les visiteurs y viendront en grand nombre. Tous nos services, simplifiés et j>erfectionnés, y fonction-
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lieront à iiiorvcille et, bien que la maison soit grande, il n'y aura pas une place de perdue. On n'aura jamais qu'un seul vide à y constater — mais cela fréquemment et avec régularité — le vide de la Caisse. Qu'importe? Votre inlassable charité ne sera telle pas toujours prête à le combler?
Cette charité envers les aveugles est inépuisable, en effet, et il n'est pas de cœur assez dur pour rester indifférent devant une telle infortune. Tout récemment, j'en ai entendu l'expression douloureuse dans la bouche d'un de mes proches qui, sur le soir de sa vie, a été frappé par la cécité : « Quelquefois, m'a-t-il dit pour me faire comprendre toute sa disgrâce, quelquefois vous vous êtes éveillé au milieu de la nuit, dans une chambre que n'éclairait même pas une veilleuse, et vous êtes resté ainsi pendant plusieurs heures, dans les ténèbres. Rappelez-vous alors quels tristes souvenirs, quelles mélancoliques pensées vous venaient à l'esprit malgré vous et quelle mystérieuse angoisse vous opprimait. Eh bien! c'est maintenant mon état normal. Aujourd'hui, c'est seulement pendant mon sommeil, à travers la brume et le désordre des songes, que je retrouve quelque chose du spectacle de la nature
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et de la vie. Aussi, je ne saurais vous dire combien est affreuse la sensation que j'éprouve au réveil, alors que mes paupières se rouvrent pour ne rien voir. Le supplice de l'aveugle, c'est une constante insomnie, »
Que la pensée de tant de souffrances, qui deviennent bien pires quand elles sont aggravées par la misère, remplisse vos cœurs de pitié. Redoublez de générosité envers votre Association, envers votre OEuvre si utile, si noble, si belle, qui se développe toujours davantage et qui étend toujours plus loin son action. Rendez l'existence aussi supportable, aussi douce que possible aux malheureux privés de la clarté du ciel et de la fête du soleil, et ne doutez pas d'en obtenir la récompense. Elle sera tout simplement la tendre et reconnaissante prière de vos pauvres amis pour leurs bienfaiteurs, et elle montera vers Dieu, afin que tous, aveugles et clairvoyants, nous jouissions un jour auprès de Lui de la lumière éternelle.