Pour les belles personnes
// a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur papier de Hollande numérolés à la presse.
(i à loj
LE GUIGNON
C'était l'heure du matin, où, dans la chaleur moite du lit, le sommeil à demi éveillé -devient la somnolence, oii le rêve se prolonge en rêverie. Il est à croire que M™^ Eveline, — je n'écrirai pas le nom de son mari, par respect de l'honneur conjugal I — avait eu des rêves pleins de baisers st de caresses,
car ce qu'elle voyait encore, dans la pénombre de la chambre, à travers les cils mouillés de ses paupières un peu battantes, c'étaient des bouches unies qui s'écartaient parfois, en un soupir, pour se rejoindre, mieux pressées; sous le chatouillement des moustaches, il y avait de petits rires, qui se mouraient très vite. Comme des chérubins, dans les peintures, volètent par groupes autour d'une Marie enlevée aux cieux, des couples moins angéliques, à peine plus habillés, se mouvaient vaguement auprès d'elle, donnant tous les doux et coupables exemples. Ah ! les jolies chimères, capables d'attendrir un cœur autrement farouche que le sien ! Et, sous le drap montant plus haut que les narines, l'odorante tiédeur qui émanait de sa nuque, de ses bras levés en figure d'anse, de ses seins gonflés, de toute elle, ajoutait à ces visions une vraisemblance de parfum. De sorte que la jolie pécheresse, — j'essaierais en vain de cacher que M™® Eveline est de ces fri-
LE GUIGNON
voles personnes qui aiment à se permettre les choses défendues, — se sentait intimement et délicieusement troublée ; pelotonnée, avec de courts frissons, dans l'étreinte déçue du frôlement de soi-même, il lui montait, elle ne savait d'où, sous la peau, jusqu'au bord des yeux, une tendre flamme glissante; et, parfois, dépassant les dents et les lèvres, une petite langue rose sortait, pareille à la langue d'une chatte qui va laper du miel. Même, à un moment où les couples autour d'elle s'unirent plus ardemment dans un baiser définitif, elle approcha sa tête de l'oreiller voisin, avec l'instinctive espérance d'un bras, peut-être, qui l'enlacerait. Mais elle s'écarta très vite ! Car celui qui dormait là, non sans ronfler un peu, c'était son mari ; et madame Eveline, — chacun a ses principes, — se fût bien gardée d'avilir son joli rêve du matin dans la banalité des plaisirs conjugaux. Elle sauta du lit avec une légèreté d'oiselle, qui n'éveilla pas le dormeur, passa dans le cabinet de toilette.
s'habilla seule, rapide, pas de corset, beaucoup de poudre de riz, — le pantalon, c'est inutile, — traversa le salon en nouant ses brides, appella sa femme de chambre, et lui jeta : « Je vais au bain », dans un froufrou de robe qui amuse l'escalier.
Comme Ludovic allait être charmé ! et comme ils seraient heureux, elle et lui. Plus heureux que jamais. Car même le jour où, trois mois auparavant, elle avait, pour la première fois, cessé de lui résister, elle ne s'était pas sentie aussi tendrement encline aux délices de l'abandon. Ses rêves, elle les lui racontait, sans rien omettre, avec des mots murmurés ; et Ludovic — adroit réalisateur des chimères — lui dirait : « C'était ainsi, n'estce pas ? » Dans un coin de la voiture, — mar-
LE GUIGNON
chait-il lentement, ce fiacre ! — elle se cachait toute, sous la soie, sous les fourrures, comme voulant que rien ne s'échappât, de ses désirs câlins, de ses mollesses consentantes, de tout le lit matinal, qu'elle lui apportait. Mais ce fut d'un visage où la surprise l'emportait sur le ravissement que Ludovic, après s'être frotté les yeux, considéra M""^ Eveline ! et en recevant le baiser du bonjour, il eut quelque peu l'air d'un homme à qui une tuile tomberait sur la tête. Certes, il fut très courtois. « Une telle visite avait de quoi le flatter, le flattait extraordinairement. Il savait un gré infini à sa maîtresse de la bonne pensée qu'elle avait eue. Ils déjeuneraient ensemble, au coin du feu, ce serait charmant. » Mais elle était déjà là depuis un quart d'heure, là, dans cette chambre où il avait tant de fois eu le bon goût de lui manquer de respect, et il ne manifestait encore, ni par la parole, ni par le geste, le désir de savoir si le jupon qu'elle avait mis ce matin était bordé de ma-
Jines ou de point d'Angleterre ! Elle le regardait avec un étonnement agacé, qui a envie de taper du pied. Ce n'était pas des amoureux déjeunant sur une petite table, devant la cheminée, que M™° Eveline avait vus dans ses songes ! Puis, soudain, tandis qu'il se détournait pour cacher un bâillement, elle comprit tout : elle venait d'apercevoir, sur un meuble, un éventail oublié, qu'elle reconnut très vite, l'éventail de M"^® de Linège, une terrible petite personne, dépourvue de toute miséricorde, pareille à ces moissonneurs cupides qui ne laissent rien à glaner derrière eux !
Rentrée chez elle, elle déjeuna, rageusement. Ce Ludovic ! qui aurait pensé cela de lui ? Ce qui la fâchait le plus, ce n'était pas qu'il l'eût trompée, c'était le mal-à-propos de
LE GUIGNON
la trahison. En vérité, il avait bien pris son temps ! Comme s'il n'aurait pas pu aimer M""^ de Linège un autre jour ; elle est de celles qui ne demandent pas mieux, n'importe quand. Non, il avait justement choisi la veille de la douce matinée où tout attendrie par la douceur des rêves... Eveline au lieu de manger, déchirait à belles dents sa serviette. Faute de baisers, des morsures ! Le mari, inquiet, demanda : « Qu'avez-vous donc, ma bonne amie ? — Eh ! vous n'y pouvez rien, » répondit-elle en faisant trembler les vaiselles d'un coup de son petit poing sur la table. Mais peu à peu, elle s'apaisa. Un souvenir lui était venu. Elle se rappelait M. de Lavignac, qui l'avait si passionnément aimée, qu'elle avait si cruellement désespéré, lui préférant Ludovic. Elle avait eu joliment tort ! d'autant plus que l'amant dédaigné était fort bien fait de sa personne. En fermant à-demi les yeux, elle le revoyait, prenait plaisir à le revoir, ne pouvait s'em-
pêcher de croire qu'il devait ressembler tout à fait aux beaux jeunes hommes chimériques qui l'entouraient, ce matin, comme des chérubins nus volètent dans les peintures autour d'une Marie enlevée aux cieux. Madame Eveline avait une âme prompte aux résolutions ! Quelques minutes après, elle montait en voiture, ayant donné au cocher l'adresse de M. de Lavignac. Quoi ! elle osait une telle équipée ? Pourquoi non ? elle réparait le mal qu'elle avait fait, voilà tout, et se vengeait de Ludovic, en même temps. Elle apportait la joie à celui qu'elle avait rendu si malheureux. Elle faisait un acte de justice. Sûre d'être aimée, elle lui dirait : « Je vous aime. » Depuis trois mois qu'il ne l'avait vue5 comme il avait dû souffrir dans sa solitude.' Elle lui demanderait pardon de lui avoir causé tant de souffrances. Et, ma foi, s'il exigeait une preuve du repentir qu'elle éprouvait, elle ne verrait aucun mal à la lui donner telle qu'il la voudrait : Cependant la voiture
LE GUIGNON
s'était arrêtée dans une foule compacte. Des gens regardaient des voitures de noce allignées devant une porte : M""^ Eveline, avec une exclamation de dépit, — les lèvres plus rouges d'être mordues, — vit entrer dans la maison M. de Lavignac lui-même, qui donnait le bras à une jeune fille toute de satin blanc vêtue, et rose de pudeur sous son voile de mariée*"! '
Alors elle se sentit le besoin de quereller, sinon de battre. Justement elle en avait une occasion toute trouvée. Elle se fit conduire chez la baronne de Linège. Elle aurait une explication avec cette terrible petite personne qui vole les cœurs, et le reste. Une amie ! ah ! la traîtresse I « Madame est sortie », dit une femme de chambre. « Bien.
^»r=PF
10 POUR I.HS BKLLFS PERSONNKS
J'attendrai. » Et elle entra dans le salon, où elle ne remarqua pas le petit cousin de sa rivale, un lycéen, qui était assis près de la fenêtre, écrivant parmi des livres. Elle se jeta dans un fauteuil devant le feu. « Bonjour, madame Eveline, » dit l'écolier. « A.h ! vous êtes là, Lucien. Bonjour, mon enfant. Vous travaillez? — Oui, madame, je fais un thème grec. — Bien, bien. J'attends votre cousine. Ne vous dérangez pas. » Elle avait le bord de sa voilette entre les dents, elle frappait du talon d'une bottine le cuivre des chenets. Ses yeux allumés de colère, — de colère seulement ? sans doute, — allaient du lustre de Venise aux bibelots de la cheminée. Un désir de tout casser ! Elle regardait aussi Lucien, quelquefois, par hasard. Elle le regarda mieux. Un enfant ? Mais non, pas du tout. Un homme, ou presque un homme, — seize ans, — avec des moustaches déjà. L'âge de Chérubin. Comme il avait grandi depuis six mois ! Elle se souvenait du temps
LE GUIGNON II
OÙ il montait sur une chaise pour se faire embrasser par les personnes, et, maintenant, pour le baiser au front, elle eût été obligée, certainement, de se dresser sur la pointe des pieds. Presque aussi grand que Ludovic.
Comme elle s'ennuyait fort en attendant M'"^ de Linège,' elle se rapprocha de la fenêtre, regarda encore Lucien, de plus près. Tout à fait joli garçon, vraiment, avec des lèvres roses comme une bouche de vierge et de grands yeux noirs sous des cils très longs. Elle ne pouvait s'empêcher de sourire, malgré sa colère, en le considérant. Elle pensait, avec une petite moquerie d'elle-même, que ce doit être bien amusant de savoir ce qui se passe dans le cœur de ces petits hommes. Il ne faut pas croire qu'ils sont uniquement occupés de leurs thèmes ou de leurs versions. Quelque chose s'éveille en eux, déjà, qui veut aimer. Et qui sait si leur tendresse sincère, ingénue, étonnée, qui n'a rien appris et qui veut tout savoir, ne serait pas plus
douce, plus ardente aussi, que la passion savante des amants enfin blasés ? M"^° Eveline s'inclinait vers la table où Lucien, avec un air de rêverie, avait cessé d'écrire. Même elle se pencha un peu trop. Elle frôlait de sa voilette le cou de l'écolier. Elle l'entendait respirer, comme haletant. Oh î elle devinait ce qui se passait en lui. Sous cette approche féminine, il se sentait troublé, prêt à défaillir. Il se mourait de peur et dejoie. Il aurait bien voulu se retourner ; il n'osait pas. Et il avait envie de parler, de demander il ne savait quoi ; mais il se taisait, ignorant les paroles qu'il faut dire. Il parla cependant ! En la regardant bien en face, avec ses yeuxnoirs aux cilstrès longs: « Madame Eveline, s'écria-t-il tout à coup, est-ce que vous savez, vous, comment cela s'appelle, en grec, un bateau à vapeur ? — Eh ! le sot î croit-il que c'est le grec que j'enseigne I » et elle sortit du salon avec le regret de n'avoir pas flanqué une gifle à ce petit imbécile.
LE GUIGNON l3
Elle dîna chez madame de Marciac, alla à l'opéra entendre un acte de Sigurd, trouva que le ténor était très joli, se montra dans deux ou trois bals, eut, dans les valses, des abandonnements qui furent remarqués, ne put pas, un seul instant, écarter le doux enveloppement des rêves inutiles, qui était sur elle comme le parfum d'un bain où Ton est resté trop longtemps. De sorte que, un peu avant minuit, elle eut la pensée de retourner chez Ludovic I car, enfin, il n'avait pas dû revoir la baronne de Linège. Une juste fierté la retint ; et, maîtresse d'elle-même, elle rentra chez elle, sagement. Chose singulière ! ce fut d'un pas pressé, — comme une femme se hâtant vers un rendez-vous, — qu'elle monta l'escalier. Quoi donc? quel désir l'entraînait ? Là haut, pourtant, celui
qui attendait, c'était son mari. Ressource suprême I Elle songeait qu'elle avait de grands torts envers lui. Il était jeune en somme, et, à tout prendre, aussi agréable à voir que Ludovic ou M. de Lavignac. Ah I c'est une folie que Ton fait trop souvent d'aller chercher bien loin ce que l'on a tout près. Est-ce que, mariés, on ne peut pas s'aimer? Est-ce que les baisers sont moins doux, parce qu'ils sont permis ? Elle regrettait joliment, — oui, vraiment, elle le regrettait, — de s'être éloignée si vite, ce matin, de l'époux qui dormait en ronflant un peu, sur un honnête oreiller. Ce fut avec une tendre émotion, très sincère, qu'elle traversa le salon. Elle se regarda dans la glace, avant d'entrer dans la chambre. Oui, jolie, bien jolie, avec ses épaules nues et ses frisons roux qui lui riaient dans les yeux. Certainement, elle lui plairait ; l'alcôve, tout à l'heure, — comme son rêve, — serait pleine d'un bruit fou de baisers. Elle poussa la porte. Per-
LE GUIGNON ID
sonne ! son mari n'était pas là ! et, sur une table, elle trouva une dépêche oii il la prévenait d'une absence de plusieurs jours.
Cette fois, M^^Eveline stupide d'étonnement, admira, comme Oreste, l'acharnement de la destinée. Mais qu'eùt-elle gagné à se plaindre, à frapper du pied sur le tapis ? Elle se résigna, la pauvre mignonne, et, bientôt déshabillée, se cojcha, solitaire hélas I dans le grand lit pâle et froid. Puis elle baissa la lampe, en soupirant. Quelques instants après, elle soupirait encore.
ni^
— Oh! s'écria Hélèae de Courtisols avec celte jolie rougeur soudaine dont elle n'a jamais su perdre entièrement l'habitude.
Elle eut l'air d'une rose blanche qui se changerait en pivoine.
— Qu'y a-t-il donc, mignonne ? et qu'est-ce qui vous prend? demanda la comtesse de Ruremonde.
— C'est la liste de vos invités, là, sur cette feuille ?
l8 POUR LES BELLES PERSONNES
— Oui, des invités au château. La première série. Tout de suite après le Grand- Prix.
— La liste... définitive?
— J'y ajouterai sans doute quelques noms.
— Et vous n'en effacerez aucun ?
— Je ne crois pas. Pourquoi me faitesvous cette question ?
— Parce qu'il est impossible que vous ayez songé sérieusernent à inviter M'"^ de Florac I
— Pardonnez -moi. J'y ai songé et j'y songe. J'y suis même tout à fait résolue. Ah 1 oui, je vous entends. Elle est compromise, un peu ?
— Dites qu'elle est perdue de réputation ! Mon Dieu, je sais bien qu'il ne faut pas se montrer trop sévère; il serait assez difficile de donner des fêtes, si l'on ne voulait recevoir que des personnes irréprochables. Les mœurs du temps sont singulièrement relâ-
LA REMPLAÇANTE IQ
chées. Beaucoup de flirtations aboutissent à des intimités moins innocentes. Pour ma part, je connais peu de femmes, parmi nos amies les mieux nées et les mieux mariées, qui n'aient, dans leur vie, des heures mystérieuses dont l'emploi ne laisse pas d'inquiéter la morale. Je ne vois guère que vous et moi...
— A la bonne heure 1 dit la comtesse en pouffant de rire.
— Mais, enfin, les plus imprudentes savent ce qu'elles doivent au monde, et comme il n'est pas besoin d'aller au fond des choses, ce qu elles ont d'hypocrisie supplée à ce qu'il leur manque de vertu. Tandis que madame de Florac est une petite effrénée dont les débordements sautent aux yeux ! Elle a — cela est avéré — des complaisances si rapides, qu'elles étonnent ceux-là même qui les ont implorées ; elle est si peu maîtresse d'ellemême qu'elle est tout de suite la maîtresse des autres. C'est une calamité, vraiment,
quand on a une nature prompte à ce point, de ne pas savoir s'en défendre ni la cacher. Gageons que, parmi tous les noms d'hommes de votre liste d'invités, il n'y en a pas quatre qu elle n'ait le droit d'écrire sur une liste plus intime. Et les propos qu'elle tient ! Mon mari m'a conté d'elle une chose épouvantable: une fois, au buffet d'un bal, toute chaude d'une valse, trop décolletée et les manches ne tenant pas, l'air d'être grise au milieu d'un tas de jeunes gens qui riaient, elle s'est écriée, les frisons dans les yeux : « Moi, d'abord, dès que j'ai bu un verre de champagae, il me semble que je suis en chemise ! »"
— Oui, oui, je sais cela, dit la comtesse de Ruremonde ; je sais même beaucoup d'autres <;hoses que vous ignorez.
— Et vous invitez M""" de Florac?
— Je l'invite.
— Malgré les mauvais bruits qui courent, malgré sa détestable habitude de ne jamais dire non ?
— Eh ! mignonne, à cause de cela, précisément !
Comme Hélène de Courtisols la regardait avec ses jolis yeux étonnés, la comtesse poursuivit, d'un air grave :
— Vous n'ignorez pas que les hommes ont aujourd'hui des exigences étrangement brutales et soudaines, et qu'à moins de se résoudre à des extrémités dont on ne saurait seulement supporter l'idée, il est bien difficile de conserver autour de soi un groupe quelque peu nombreux d'admirateurs assidus.
Ah î le temps est passé où les marquis épris de Célimène se contentaient d'une parole, d'un sourire. Ils n'existent plus, les sigisbés et les patitos, à l'adoration fidèle, jamais récompensée. Les abandons même des flirtations excessives, les mains qui s'oublient dans les mains, les lèvres qui, se trompant de verre, laissent au bord du cristal un baiser qu'il n'est pas défendu d'y prendre, les causeries à voix basse, dans Tembrasure des
fenêtres, derrière Jes rideaux tombés, ne suffisent pas à retenir les amoureux d'à présent. Est-ce dans le boudoir des cocottes, — aussi jolies que nous, ma chère ! — ou dans celui de quelques mondaines trop peu attachées à leurs devoirs, qu'ils prennent le goût des solutions immédiates ? Le fait est qu'ils ont horreur de toute perte de temps ; qu'ils vont droit au but avec une précipitation où ce qu'elle a de flatteur ne compense pas ce qu'elle a de déconcertant ; qu'ils ont un air de mauvaise humeur étonnée s'il n'y a point de chaise longue dans le salon où on leur accorde pour la première fois la faveur d'une visite intime, et qu'enfin l'on est placée à chaque instant dans la cruelle alternative de perdre un serviteur auquel on tient peut-être ou de s'abandonner aux plus regrettables faiblesses.
— A qui le dites- vous, hélas !
— A Paris, l'hiver, la situation n'est pas toujours aussi fâcheusement tendue. Juste-
ment à cause de tant de boudoirs faciles, les plus pressés nous offrent des vœux moins fervents qu'il ne semble, pour avoir été naguère exaucés ; et leur passion, à part soi, sait bien qu'elle n'a point tant de hâte d'être prise au mot. D'ailleurs, grâce à la foule des habits noirs, il est possible de remplacer ceux que notre vertu force au renoncement, par d'autres qui ne l'ont pas encore éprouvée. Mais à la campagne, où le nombre des adorateurs est réduit, forcément, au strict nécessaire, celle qui les découragerait, ne tarderait pas à se voir réduite à l'odieuse solitude ; et, loin de Paris, loin des coulisses et des cabinets particuliers, eux, ils deviennent terribles. Nous n'avons plus de rivales, hélas ! Ne comptez pas sur l'exemple innocent des mœurs champêtres pour leur conseiller des candeurs et des retenues. Ils nous font clairement entendre par leurs regards et leurs paroles, par leurs gestes quelquefois ! qu'ils prétendent exagérer d'une façon tout à fait
inconvenante les droits de l'hospitalité. Naturellement, nous résistons. Nous résistons... presque toutes. Mais, alors, il se passe des choses horribles : les plus joyeux prennent des mines compassées, bâillent au dessert commencent à parler d'affaires qui les rappellent à Paris, et bientôt, au lieu de la foule rieuse et bruyante des hôtes, il n'y aurait plus au château que des voisins joueurs de Avhist, — ni comédies, ni tableaux vivants, ni ces rallye-paper dont on parle dans les journaux, — en un mot tout serait perdu... si l'on ne se hâtait dlnviter M™^ de Florac !
— Eh ! bon Dieu, à quoi peut-elle servir, cette folle ? demanda Hélène de Courtisols.
— C'est ce que je ne me chargerai pas de vous expliquer, innocente ! Mais, deux ou trois jours après son arrivée, — beaucoup plus tôt quelquefois, — tout change, s'égaie, s'illumine. Plus de visages renfrognés ! plus de dîners moroses ! On n'entend parler que
de promenades à cheval, de bals sur la pelouse, d'opérettes dans la serre. Et la châtelaine qui, sans avoir recours à de fâcheuses concessions, n'a perdu aucun de ses courtisans devenus tout à coup respectueux, — cette bonne petite M""" de Florac ! je l'adore, moi, vous savez ! — la châtelaine triomphe dans des fêtes et dans des chasses dont meurent de jalousie tous les châteaux d'alentour.
Cette fois, non sans rougir de plus belle, Hélène de Courtisols laissa s'envoler un éclat de rire.
— Alors, si je vous entends bien, M'^^ de Florac est ce qu'on pourrait appeler... une remplaçante ?
— Vous l'avez dit, mignonne 1 et elle s'acquitte de son devoir avec un zèle si minutieux, avec une ponctualité si parfaite, que, le voulût-on, elle ne vous laisserait rien à faire. En vérité, une vertu même un peu fragile ne saurait, dans son voisinage,, courir aucun pé-
-■'-- ^^rfws.-^^. ^-
ril, à moins d'y mettre beaucoup de bonne volonté.
— Mais c'est une personne tout à fait précieuse pour les maris !
— Précieuse... au delà de ce qu'on peut imaginer. L'an dernier, au temps des grandes manœuvres, il y eut pendant huit jours, au château de Ruremonde, des lieutenants, des capitaines, des colonels, fracas de sabres, sonneries de trompettes, enfin toute une armée. Le moyen de divertir des hôtes aussi nombreux qui ne savaient que faire de leurs soirées, et de leurs nuits, après les batailles ? Mais M"^ de Florac était là ; et les officiers furent si satisfaits de leurséjour au château, que, la semaine suivante, on nous envoyait un autre régiment ! N'est-ce pas admirable, et n'ai-je pas raison d'inviter une amie qui peut rendre de si grands services ?
— Sans doute, sans doute, je l'accorde, dit Hélène de Courtisols.
Mais elle ajouta, après un silence, ayant réfléchi :
— Il serait pourtant fâcheux que M""® de Florac poussât les choses â l'extrême ! car, enfin, il y a certaines circonstances où l'on n'est pas fâchée de faire les choses par soimême.
'^w^îppCv
ifr