L OURS BLANC I
Les choses se passèrent assez bien d'abord. Aucun incident. L'ours devait être <:ouché, car je n'entendais pas le pesant ébranlement que communiquait aux planches son éternel va-et-vient, et des ronflements rauques, réguliers, me permettaient de croire qu'il était endormi. Plût au ciel qu'il ne s'éveillât point ! Je lui souhaitais de beaux songes propres à l'attarder dans le sommeil. Qu'il rêvât des longues courses errantes, sur les blancs icebergs, jadis, du temps qu'il était libre ; des phoques grassement huileux, sans défiance, qui viennent respirer l'air gelé entre les glaces flottantes, et du pâle soleil de minuit qui illumine d'argent blême la démesurée solitude : je le désirais ardemment ; et j'aurais voulu avoir entendu — pour l'imiter de mon mieux, — le tendre grognement dont sa mère le berçait, autrefois, quand il était petit.
Les heures s'écoulèrent. Je me rassurais peu à peu. Il ne s'éveillerait pas ! Et le jour
aliait venir, et le sourire de Cunégonde me consolerait de toutes les angoisses. L'espoir de la chère récompense, comme une aube, mettait son charme dans l'épreuve. Cunégonde m'aimerait ! elle me l'avait promis. Il me semblait, déjà, qu'elle me laissait baiser ses grosses mains, un peu rouges, ses gros cheveux, un peu roux...
Mais soudain, un remuement de paille, là, près de moi, tout près. Un frisson me parcourut tout le corps ! L'ours s'était levé, c'était sûr. Et, maintenant, les planches s'ébranlaient, geignaient terriblement, oh ! si terriblement, sous une lourde approche. Il ne me voyait pas, mais il savait que j'étais là. Sans doute, il me flairait. Je sentis sur ma nuque, une moite chaleur ardente comme si une porte de poêle s'était ouverte derrière mon cou. Et j'entendais le souffle du monstre. Miséricorde ! je voulais crier ; mon cri me resta dans la gorge. Ah ! c'en était fait T j'étais perdu. Ses pattes, — plus légèrement