L'OURS BLANC
En ce temps-là, j'étais saltimbanque I Eh ! qui donc ne l'est pas un peu ? Moi, je le fus sans métaphore. A vrai dire, ce n'était pas par vocation que j'avais endossé la veste jaune-pissenlit de Bobèche ou de Jocrisse, et coiffé, sous le feutre de Tabarin, la perruque de lilasse dont la queue se hérisse chatouillée par le baiser qui tremble d'un papillon en papier d'argent ! Mais c'était pour
l'amour des gros cheveux un peu roux et des grosses mains un peu rouges de M^'®Cunégonde.
Car elle s'appelait Cunégonde, je vous le jure !
C'était une dompteuse, voyageant de foire ■en foire avec trois loups, très familiers, et un ours blanc, très féroce. Vingt-cinq ans, ronde et forte, la peau bien vivante sous le liâle des pleins soleils, le charbon de ses yeux s'allumait sous sa tignasse fauve, et elle montrait, la saine belle fille, des lèvres fraîches et saignantes, comme ?i ses loups l'avaient mordue entre le nez et le menton. Ils se gardaient bien de la mordre ! Dès qu'elle pénétrait dans leur cage, sous la tente qui claque au vent, devant la curiosité émerveillée des badauds, ils rampaient vers elle, soumis, des tendresses dans les yeux, ravis, comme eussent été, à leur place, des hommes, et, de leurs longues langues, ils léchaient ses bottines de velours rouge où se nouaient des m|^'
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ganses d'or. Prudente, elle n'affrontait jamais l'ours blanc, qui allait et venait sans relâche, en dodelinant lourdement de la tête, derrière les barreaux de la cage voisine. Défier les loups, c'était déjà hardi, et quand elle se dressait, épaules et bras nus hors du corsage ramage d'arabesques, la face empourprée de triomphe, dans le tournoiement d s bêtes fouaillées à grands coups de cravache, qui feignaient des colères, elle était très suffisamment superbe et farouche. Il y avait une déesse dans cette créature. La trivialité de sa force s'exaltait en héroïsme. Une servante d'auberge qui serait Ariane. Un poème dans une chanson.
Quand je la vis pour la première fois, à la fête de Juvisy, je sentis tout le sang de mon
cœur me monter à la tête et j'attendis à peine que les badauds se fussent éloignés pour lui déclarer qu'elle était belle et radieuse, que je l'aimais à la folie, que j'allais l'enlever et que nous irions cacher notre amour, si elle voulait, dans quelque profonde forêt vierge, où elle aurait tout le loisir de dompter, non seulement des loups, mais les léopards atroces et les onces !
Elle me pouiïa de rire au nez, les poings sur les hanches ; puis elle devint sérieuse tout à coup.
Pour qui la prenait-on ? Elle était sage. Saltimbanque, oui, mais honnête. Depuis la mort de son père, — un dompteur que ses bêtes avaient dévoré, — elle gagnait sa vie en montrant l'ours blanc et les trois loups, tout ce qui restait de l'ancienne ménagerie. Elle ne demandait rien à personne. Bien des hommes avaient rôdé autour de ses jupes : des dresseurs de singes et de chiens, des écuyers, des clowns, des directeurs de cir-
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que, — les gens les plus huppés de la banque ; des « messieurs » aussi. Elle avait répondu : « Va-t-en voir s'ils viennent ! » Et elle prétendait continuer à vivre comme elle avait vécu, tranquillement, seule, avec ses loups.
Cela dit, elle me tourna le dos et se reprit à rire, en ajoutant que, ce qui lui manquait, ce n'était pas un amoureux, mais un pitre ; parce que le sien, — pauvre garçon, — était à l'hôpital, ayant eu le bras cassé, l'autre jour, d'un coup de patte, par l'ours blanc.
Non, ce n'était pas le rêve de ma jeunesse de faire la parade, dans les foires, sur les tréteaux des baraques, entre le râle déchirant des trombones et les tonitruantes grosses caisses I Mon âme, — oh I je m'en souviens ! — poursuivait de plus glorieuses chimères.
N'importe, je m'écriai :
— Je serai votre pître !
— Vous ?
— Moi!
— Vous crierez : « Entrez, mesdames ! entrez, messieurs ! »
— Oui.
— Vous danserez à cloche-pied, vous marcherez sur les mains !
— Oui!
— Vous recevrez l'argent à la porte ?
— Oui!
— Vous prendrez soin des bêtes ?
— Oui !
— Vous préparerez la pâtée des loups ?
— Oui.
— Vous ferez, tous les matins, la litière de Tours ?
— Oui.
Elle réfléchit un instant :
— Je vieux bien, dit-elle. Vous gagnerez trente francs par mois.
Et c'est ainsi que je fus agréé comme pitre avant de l'être comme amoureux.
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O belle étoile ! j'ai connu les sommeils et les songes sous ton calme regard ami. pareil à celui d'une lointaine fiancée. J'ai bu l'eau claire du ruisseau des bois, et ton gros vin bleu, ô cabaret du carrefour! J'ai été, pendant bien des mois, pauvre, affamé, de village en village, l'errant et le vagabond, et le soleil de juillet a fait suer mon front sous la perruque de filasse, et décembre m'a mis autour du cou un cache-nez de neige.
Mais un tel dévouement ne suffit pas à attendrir Cunégonde.
C'est en vain que j'étais parfaitement absurde et ridicule; que j'avais sur les pommettes du fard fait de brique pilée, et, sur le nez, un autre nez hideusement agrémenté de verrues sanguinolentes ; que je débitais des calembours aux foules paysannes, que je gonflais ma joue pour simuler une fluxion
vite guérie par un soufflet sonore. Vainement j'essayais de conquérir la faveur des trois loups qui me grognaient aux jambes, en mêlant à Teau de vaisselle de" plus grosses tranches de pain noir ; vainement je remuais de la fourche, entre les barreaux, la paille où s'endormirait le grand ours sibériv^n, et vainement aussi, j'empochais, avec une feinte satisfaction, les trente francs de mes gages ! Cunégonde semblait trouver ma conduite toute naturelle, et ne m'en témoignait aucun gré ; j'avais beau, de la parole et du regard, à toute heure, lui dire mon amour grandissant, et ma douleur enjBn exaspérée par le voisinage cruel d'un bonheur jamais atteint : elle me regardait en face comme quelqu'un qui défie, ou me pouffait de rire au nez, en haussant les épaules.
Serais-je mort de chagrin ? Tout me porte à le croire. Je maigrissais à vue d'oeil, — elle avait la barbarie de me dire : « Tant mieux, plus on est maigre, pi us on est drôle; »
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— et parfois j'avais des larmes dans les yeux en montrant aux badauds assemblés mon rire de fantoche.
Mais Cunégonde s'écria un soir, brusquement :
— Écoute î
Elle me tutoj^ait sans motif sérieux, hél is !
— Écoute ! tu dis que tu m'aimes, je n'en suis pas sûre. Si tu as le courage de passer toute une nuit, seul, sans lumière, dans la cage de l'ours, eh bien, foi de brave fille, le lendemain, je t'aimerai !
J'avais accepté I J'étais dans la cage ! la nuit ! avec l'ours ! aussi loin de lui que possible, debout contre les barreaux, m'y cramponnant des mains. Le diable m'emporte si
je ne crois pas avoir autant de courage qu'un autre. Mais un grand ours de Sibérie, dévorateur de viandes crues, n'est pas un voisin rassurant.
Il me revenait à l'esprit de lugubres histoires de voyageurs mangés dans les déserts de glace. Je regrettais d'avoir lu Jules Verne. Et Fours blanc de Cunégonde, je le savais, était particulièrement féroce. Jamais elle n'avait osé entrer, quoique très brave, dans la loge du terrible animal. Il avait, lui troisième, mis en pièce le père de la dompteuse ; il avait, d'un geste indifférent, cassé le bras de l'ancien pitre. Un tremblement faisait se heurter mes genoux, une sueur froide me coulait le long des joues. J'allais peut-être sentir les énormes pattes du monstre, lourdement, tomber sur mes épaules, et mon cou craquerait et saignerait entre ses mâchoires comme dans un épouvantable étau, et j'étoufferais, râlant dans l'effrayant resserrement poiiu de son embrassade I