‹ Pour les belles personnesChapitre 24 sur 28 · L'ECHELLE · texte numérisé non relu

L'ECHELLE

La troisième journée du Décaméron touchait à sa fin, et M°*^ Laurette venait de conter, aux applaudissements de tous, l'histoire fort touchante d'une pucelle de France.

C'était l'instant , où le facétieux Dionèo devait dire une nouvelle à son tour. Il n'eut garde de se faire prier, et les belles Florentines, connaissant son humeur galante, s'apprêtaient à rougir, avec résignation.

— Savez-vous, dames, s'écria-t-il. d'où est

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venu le proverbe toscan : « Tel cheval vaut beaucoup à la montée qui ne vaut rien à la descente? » De très savants personnages ont longuement disserté et discuté touchant l'origine de ce dicton. Mais ils n'ont rien découvert qui vaille. Les uns ont supposé que cette parole avait été prononcée pour la première fois, avec des jurons, par quelque charretier dont les bêtes, fort gaillardes à gravir les côtes, bronchaient et butaient à tout pas sur les pentes : d'autres, philosophes subtils, se sont avisés de croire que, par le mot « cheval », il faut entendre l'homme lui-même, si hardi et si preste au temps de sa jeunesse, si couard et si languissant lorsque la vieillesse est venue. En vérité, ni les uns ni les autres n'ont réussi à élucider la question d'une façon satisfaisante ; et il est probable que l'origine du proverbe toscan fût restée mystérieuse, si je n'avais appris une historiette que je vais vous conter pour vous divertir, et pour vous instruire.

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Dans le voisinage du couvent où Mazet de Lamporechio, au dire de Philostrate, fit de si beaux exploits, il y avait un autre monastère de filles. Les nonnes n'y étaient pas si occupées des pieux devoirs de leur état, qu'elles n'eussent le temps d'appliquer leur esprit à des méditations dont notre sainte religion n'était pas toujours l'objet. Le Malin passe entre les barreaux de toutes les grilles, et saute par-dessus toutes les clôtures ; il ne connaît pas de plus grand plaisir que de troubler les cœurs qui battent sous la guimpe. Notez que je dis « les cœurs » pour ne pas alarmer la pudeur des dames. Le Diable est le renard des ouailles du Seigneur. De fait, les recluses du couvent dont il s'agit regardaient souvent avec complaisance le robuste villageois qui remplissait l'office de ratisser les allées de leur jardin et

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de tailler les arbres de leur verger. Comme elles étaient, pour la plupart, des personnes bien nées et pourvues de délicatesse, elles n'auraient pas demandé mieux, sans doute^ que d'avoir à leur portée un personnage plus digne de leur attention que ce grossier paysan ; elles n'eussent pas manqué, si cela leur eût été possible, de donner la préférence à quelque beau cavalier vêtu de soie et fleurant l'ambre ; mais il faut bien se contenter de ce qu'on a ; faute de confitures et de fines épices, on croque à belles dents les mûres acides des haies. D'ailleurs, le jardinier Fortarigue, jeune et bien planté, n'était point un garçon à dédaigner, avec ses grosses joues rouges comme des pommes mûres, et ses bras bien musclés presque toujours nus, car il avait l'habitude de retrousser ses manches pour besogner dans le jardin. Ces bras-là donnaient à penser aux nonnes ; elles ne pouvaient s'empêcher de croire qu'ils étaient propres à d'autres emplois que celui de

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bêcher la terre ou d'arracher les mauvaises herbes. En quoi elles ne se trompaient pas. Mais, quelque désir qu'elles en eussent, elles n'avaient pas réussi encore à vérifier la probabilité de leur hypothèse. Le villageois se montrait à leur égard d'une froideur extraordinaire. Comme elles ne pouvaient s'imaginer que ce fût par mépris de leurs personnes qu'elles savaient fort plaisantes et de tout point désirables, — le soir, avant de se coucher, elles se regardaient, en détail, par morceaux, dans leurs tout petits miroirs, — elles attribuaient la réserve de Fortarigue à une fâcheuse ignorance des plaisirs qu'elles auraient pu donner. Le vrai, c'était qu'il était trop ivrogne et trop gourmand pour être amoureux. Sœur Ninetta, en le regardant à la dérobée, poussait des soupirs qui eussent attendri les pierres ; sœur Florine ne manquait jamais, quand elle marchait devant lui, de se courber, sous ombre de ramasser une épingle tombée, mais, en réalité, pour faire

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saillir les plus alléchantes rondeurs; il ne prenait point garde à ces manèges. Une fois qu'elle le rencontra seul, au crépuscule, dans une allée, sœur Frédérica le pria de chercher avec elle une bestiole qui venait de lui entrer sous la guimpe et la démangeait fort ; il chercha la petite bête, la trouva tout de suite, s'en alla en disant : « C'est une coccinelle. » Le rustre n'avait d'autre souci en tête que de s'en aller, les dimanches, boire avec ses compagnons dans les cabarets de la route ; et, la nuit, — à l'heure où les nonnes, dans leur petit lit froid, rêvaient à ses bras nus, — s'il sortait, à pas sourds, de la maisonnette en bois qu'on lui avait donnée pour logement, c'était pour aller dérober dans le verger des fruits mûrs ou verts encore dont il se repaissait avec gloutonnerie. Les pauvres filles, tourmentées du Malin, se jugeaient de jour en jour plus à plaindre ; et voici qu'elles en arrivèrent au point où l'on hasarde tout pour trouver quelque allégement àses peines

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Une nuit d'été, Fortarigue sortit de sa maison, selon sa coutume, et se dirigea du côté du verger. L'ombre était si épaisse, — des nuages orageux cachant toutes les étoiles, — qu'il était obligé de s'avancer à tâtons, n'y voyant goutte, et qu'il ne trouva pas sans avoir perdu beaucoup de temps l'énorme noyer où il avait projeté de faire bombance. Il eut un soupir de satisfaction quand sa main rencontra la large et longue échelle qu'il avait eu la précaution de laisser contre l'arbre. L'eau lui venai-. à la bouche à l'idée des belles noix qu'il allait croquer, comme un singe, dans les branches. Mais à peine avait-il mis un pied sur le premier échelon, qu'il faillit pousser un cri d'épouvante. Quelqu'un était là, devant lui, sur l'échelle, et deux bras se fermaient autour de son cou, pendant qu'une voix, — la voix "^ II

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de sœur Frédérica, — disait avec colère : — Ah ! l'on vous tient, voleur ! C'est ainsi, vraiment, que vous profitez des heures où tout le monde dort, pour piller les biens de la communauté? Sachez que les choses n'iront pas comme vous l'espériez; et je ne vous laisserai pas monter dans l'arbre, — à moins que vous n'acquittiez, au préalable, le droit de passage qui convient.

Ce qu'était ce péage, le jardinier surpris en faute ne tarda pas à l'apprendre ; les gestes de sœur Frédérica, — bonne personne au fond, — étant beaucoup plus tendres que ses paroles. Il eut d'abord l'idée de s'enfuir. Mais le courroux de l'abbesse était redoutable ! Avertie de la façon dont il prenait soin des arbres à fruits, elle n'eût pas manqué de lui donner son congé. Puis les bras de la nonne, dans la nuit douce et sombre, l'enlaçaient plus étroitement...

Le droit acquitté, il monta gaillardement vers l'arbre.

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— Oh I oh !. dit une petite voix claire, — la voix de sœur Florine qui se tenait au miheu de Fécheile, les reins appuyés aux barreaux, — n'est-ce pas ce gueux de Fortarigue qui profite de la nuit pour voler nos belles noix dans leurs coques vertes ? Oui, je le reconnais, c'est lui, — elle le tâtait, afin de s'assurer des choses ; — sans plus attendre, je vais donner l'éveil et le faire conduire en prison I à moins qu'il ne se résigne...

— N'achevez pas, ma sœur, dit le jardinier, je sais le prix.

Et il acquitta de nouveau le droit de passage, avec empressement; sans doute, il n'avait pas eu à se plaindre de sa première soumission à la loi. Puis il continua de monter, un peu moins vite, vers les branches du nover.

— A quoi donc pensent Florine et Frédérica ? s'écria une voix furieuse, — la voix de sœur Nmetta ; il faut croire qu'elles se sont endormies, l'une au bas, l'autre au

milieu de l'échelle, puisqu'elles ont laissé passer cet audacieux maraudeur. Dieu merci, je veille, moi, et je le ferai châtier selon ses mérites! à moins que...

Fortariguese grattait l'oreille. Il se demandait avec inquiétude s'il allait rencontrer la communauté entière tout le long de l'échelle ! Néanmoins, il paya le prix accoutumé, avec moins d'empressement.

Il était entin dans l'arbre 1 Vous pensez s'il y fit bonne chère. Les écureuils durent être fort désappointés, le lendemain, quand ils vinrent, à leur tonr, pour briser les cosses et grignoter les noix. En moins d'une heure^ il dépouilla toutes les branches ; et il n'eut pas, de longtemps, songé à redescendre, s'il n'avait été sûr enfin qu'il n'y avait plus un seul fruit à voler. Satisfait, il cherchait du pied l'échelle, lorsque les trois nonnes, qui n'avaient eu garde de déguerpir, se mirent à dire dans un jacassement de colère :

— Ah! le voilà! C'est luil II redescend L

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