‹ Pour les belles personnesChapitre 23 sur 28 · SUPERSTITION · texte numérisé non relu

SUPERSTITION

compte de ma fortune mobilière, tout me porte à croire qu'elle n'est pas inférieure à la somme, d'ailleurs médiocre, de huit ou dix millions.

— Ah ! mon cher mylord, on sait que vous êtes riche comme dans les romans! Mais pourquoi me parlez-vous, à moi, de vos valeurs, de vos-maisons et de votre château familial?

— Il m'a paru nécessaire d'énumérer devant vous les choses qui désormais vous appartiennent.

— Hein? s'écria-t-elle.

— Oui, dit-il. Voici un papier^ que je vous prie de ne pas égarer. C'est une donation de tous mes biens, en bonne forme.

Elle le regardait, croyant qu'il voulait rire. Non, il avait l'air très grave, à son ordinaire. Il était visible qu'il parlait sérieusement.

— Mais, dit-elle, ébahie, n'osant encore le croire, quelle idée avez-vous, de me donner

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tout cela? Car, enfin, vous ne pouvez rien espérer en échange, puisque, depuis longtemps...

— Vous VOUS trompez, Corisandre, j'espère quelque chose.

— Eh! quoi donc?

— J espère que vous voudrez bien me prêter, aujourd'hui, pour quelques heures, la corde sur laquelle vous dansez si imprudemment, hélas!

Elle pouffa de rire.

— Je crois bien que je vous la prête, la corde !

Puis, en le baisant sur les deuxjoues :

— Il faut avouer, dit-elle, que vous êtes un homme tout à fait extraordinaire! C'est égal, vous êtes bien gentil aussi de me donner les valeurs, les maisons et le château dans le Lancashire. Il y a un étang devant le château, avec des cygnes, peut-être? Je les adore, moi, ces grands oiseaux blancs qui nagent.

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— Oui, chère Corisandre,ily a des cygnes, et vous les entendrez chanter le jour où ils mourront.

HT

Un peu avant le soir, un garçon d'hôtel, qui entrait, après avoir longtemps frappé, dans l'appartement de mjlord Marlowe, recula d'épouvante. Mjlord Marlov^e s'était pendu! Roide, immobile, — mort, — il avait autour du cou une corde très longue, accrochée à une patère, et dont les bouts traînaient sur le tapis. Ce fut, dans la maison, un brouhaha de gens qui accourent, qui s'étonnent, s'effraient! On remarqua sur la table un papier non plié où quelques mots étaient écris : « Je prie les personnes qui pénétreront dans cette chambre de faire porter tout de suite à M^^® Corisandre, au Cirque d'Hiver, la corde

qu'elle a bien voulu me prêter. Elle lui est indispensable pour les exercices de ce soir. Et, comme ce sera, bientôt, une corde de pendu, j'aime à penser qu'elle Jui portera bonheur. »

^,mn

— Ah ! Lila I gémit Colette.

— Qu'y a-t-il donc, mignonne? Tu n'as pas coutume d'être comme te voilà ; tes soupirs, d'ordinaire, ne sont l'indice d'aucun désespoir; et, assurément, pour que tu aies les yeux humides et pleins d'un deuil pensif, pour que ton joli visage ressemble à une rose voilée de crêpe, il faut qu'il te soit arrivé un grand malheur. Peut-être as-tu acquis la

fâcheuse certitude que Ludovic ou Gontran nous trompent avec quelque personne sans valeur, tout à fait indigne d'être notre rivale?

— Il ne m'est rien arrivé. Je songe à ce qui m'arrivera. Lilette, ma chère Lilette, estce que tu ne t'inquiètes jamais de l'avenir?

— Jamais !

T- Que n'en puis-je dire autant ! Sous mes dehors frivoles, j'ai une âme fort encline à la mélancolie ; je me perds souvent dans de moroses rêveries; c'est le matin surtout que je réfléchis profondément.

— Le matin?

— Oui, quandje m'éveille seule.

— Bon, dit Lila en éclatant de rire, tu ne réfléchis pas souvent!

— Cette gaieté n'est pas de saison, ma chérie. Médite avec moi, je t'en conjure. Hélas ! il est une loi fatale ; nous ne serons pas toujours comme nous sommes : la jeunesse est un passereau qui fuit vite, malgré

la glu des maquillages. Lila, c'est horrible : un jour, nous serons vieilles !

— Vieilles ! nous ! voilà une plaisante idée, par exemple I Je ne sais où tu vas chercher de telles imaginations. Nous ne vieillirons jamais, puisque nous avons vingt ans I Ah l ma Colette, je m'étais bien doutée qu'il ne résulterait rien de bon de ta douceur pour ce faiseur d'odes attendries, dont tu as raffolé pendant toute la moitié d'une semaine. Il te chantait des vers ou vous vous promeniez ensemble, sous la lune, près des lacs blanchis de brouillards ; c'est malsain : au bord de ces lacs, tu as attrapé une élégie. D'impertinentes gens, les poètes! Ils ne sauraient entrer dans un jardin ensoleillé, plein de fleurs et d'abeilles, sans dire aux plus fraîches roses : « Vous savez, votre belle couleur, votre parfum, cela ne durera pas ; la première aurore d'automne vous verra défeuillées et flétries ; alors, adieu les papillons ! » Mais, convaincues avec raison

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de l'éternité du printemps, les roses ne tiennent aucun compte de ces sornettes ; et, comme je les vaux bien, je suis de l'avis des roses.

— A quoi bon s'en faire accroire ! répondit la morne Colette. Lila, nous aurons les yeux moins clairs et les lèvres presque pâles.

— Non ! tes yeux sont si lumineux et ma bouche est si rouge !

— Peut-être il nous manquera des dents.

— Que ne dis-tu tout de suite qu'il n'y aura plus de perles au monde !

— Malgré l'artifice des corsages bien gonflés, un pli d'étoffe trahira Talanguissement de nos gorges, naguère résistantes et cambrées.

— Est-ce que l'albâtre peut mollir !

— Enfin, l'heure sonnera où l'on est bien obligée de s'avouer que les regards des jeunes hommes, en se tournant vers vous, ne sont plus tels qu'ils étaient autrefois...

— Elle ne sonnera jamais ! Je casserai toutes les pendules.

— ... l'heure où* nous dirons avec une affreuse épouvante : « Celui qui, à présent, m'aime encore, est mon dernier amant! »

— Aussi, contiaua Colette en sa désolation, cet amour, que ne suivra aucun amour, occupe déjà ma pensée. Je me demande ce qu'il sera; je voudrais, du moins, que ses joies, par leur adorable excès, apportassent quelque compensation à mon amertume de savoir qu'elles ne seront pas remplacées.

— Il est bien naturel de désirer le meilleur "vii possible pour le coup de l'étrier ! Et, quoique l'idée d'être adorée pour la dernière fois me semble la plus chimérique du monde,

je serais curieuse d'apprendre comment est fait, dans ton rêve, l'amant après lequel tu ne rêveras plus.

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— D'abord, il me plairait qu'il ne rappelât nullement, ni par sa taille, ni par son air, aucun de ceux qui le précédèrent.

— Tu te crées là une bien grosse difficulté î

— Je ne t'entends pas, Lilette.

— Eh! ma chérie, à l'époque que tu t'obstines à prévoir, tu auras tant de fois fait échange de serments avec d'heureuses bouches, qu'il te sera joliment mal aisé de trouver un amoureux qui n'ait pas quelque trait, au moins, des préférés de jadis.

— Je te prie, Liia, de ne point insulter à mes mélancolies par de frivoles propos. Il me plairait donc, — pour que mes suprêmes bonheurs fussent des bonheurs nouveaux — que le dernier amant différât des amants oubliés.

— Non pas à tous les points de vue, je suppose ?

— A tous les points de vue !

— Tu en demandes trop ! les hommes manquent absolument d'imagination dans les

choses du tête-à-tête, et je n'en sais pas un qui soit capable d'inventer un baiser dont nous n'ayons les lèvres rebattues.

— Celui auquel je rêve aura, sur ce point comme sur tous les autres, des lumières peu communes.

— C'est la grâce que je te souhaite, mignonne I Naturellement, il sera jeune, très jeune ?

— Non ; pas très jeune.

— Tu m'étonnes. On s'accorde à dire que les personnes parvenues à l'âge invraisemblable où l'on n'a plus vingt-cinq ans, éprouvent une attirance toute particulière vers la tendresse à peine déniaisée des adolescents. Si Eve avait été vieille, elle aurait croqué une pomme verte.

— Justement à cause de cela, je souhaiterais, chez le dernier amant, une certaine maturité, encore robuste d'ailleurs... .

— Cela va sans dire.

— ... Car trop peu d'années de son côté

impliquerait de ma part beaucoup trop d'années hélas ! et sa jeunesse détruirait, à mes propres yeux, Tillusion de la mienne.

— On ne saurait raisonner plus délicatement. Mais, dit, Colette, quelles qualités aura-t-il encore?

— Quelles qualités ? Toutes. Pareil à ce roi magnanime qui fit flamber avec lui, dans la fête de l'incendie, ses femmes et ses trésors, je veux que tous les baisers, toutes les ivresses, tous les enchantements se consument et s'éteignent avec moi sur le bûcher de mon suprême amour. Mon amant sera beau, pour que mes yeux soient éblouis ! tendre, pour que mon cœur soit charmé ! pur, pour que mon âme s'extasie ! subtil aussi, habile aux plus raffinées délices, pour que...

— N'achève point, mignonne, je pense que j'ai compris.

— Et j'emporterai du moins, dans Tombre où se confinent les petites vieilles, le souvenir d'un incomparable éblouissement.

— Ah ! Colette, comme on voit bien que tu as toujours eu une déplorable faiblesse pour les rimeurs lyriques ! Prends garde, les poètes te gâteront. Ton rêve est parfaitement absurde, et, s'il se réalisait, tu ne manquerais pas de t'en repentir.

— Pourquoi donc, je te prie ?

— Parce qu'il n'y aurait rien de plus cruellement maladroit que de servir un repas magnifique à un misérable destiné à mourir de faim: toutes les tortures de son jeûne se centupleraient par le regret du suprême festin.

— De sorte qu'à ton avis...

— A mon avis, le mieux serait de choisir pour dernier amant un homme singulièrement laid, dépourvu de toute tendresse,, ignorant de tous les aimables artifices, et sot, et brutal, en un mot fait à souhait pour l'épouvante des yeux et de l'àme, afin d'emporter comme une consolation, dans les années où l'on n'est plus aimée, le dédain ou même l'horreur de l'amour.

Colette dit, après un silence :

— Il y aurait beaucoup à répondre à cela ; pourtant je reconnais que ta façon d'envisager la question peut être défendue. Ainsi, tel est ton projet, Lilette ? et, quand tu commenceras à n'être plus jeune...

— Ohl moi, dit Lila, je parlais de ces choses pour te complaire, et je n'ai pas de projet du tout. Je suis de l'avis des roses ! il y a dans l'année douze mois d'avril ; et je serais aussi étonnée de voir une vieille femme que de voir une fleur fanée.

— Cependant, le temps passe...

— Cela m'est égal, je ne le suis pas.

— Enfin, si, quelque jour, par un prodige — j'admets que ce serait un prodige ! — il t'arrivait d'avoir... que sais-je?... d'avoir... mon Dieu! comment dirai-je?... trente...

cinq ans !

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— Ah ! Colette, tu es bien folle !

— N'importe, si cela t'arrivait, quel amant choisirais-tu?

Lila se prit le menton dans la main, et songea. Comme elle n'en a point l'habitude, cela la gênait un peu.

— En ce cas, dit-elle gravement, je voudrais que le préféré fût de tout point semblable à mon premier amant, au plus ancien des premiers. Oui, je voudrais qu'il fût comme cet amant même.

— Eh 1 pourquoi? demanda Colette, étonnée.

— Parce qu'après celui-là, dit Lila dans un fou rire, tout serait à recommencer !

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