‹ Pour les belles personnesChapitre 26 sur 28 · CONTE POMPADOUR · texte numérisé non relu

CONTE POMPADOUR

Lisette achevait d'accommoder sa maîtresse : encore un nuage de poudre, presque rien, près de l'oreille, pour éteindre l'or obstiné d'une boucle trop blonde, encore une mouche sous le vermillon de la joue, et la marquise de Flavicourt verrait dans son miroir, entre les fanfreluches du cadre, la plus jolie femme de Paris. D'ailleurs, la toilette avait peu duré. Quel besoin de

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mettre beaucoup de temps à glisser son pied nu dans le bas de soie que présente la soubrette agenouillée, à se faire lacer son corps-de-baleine où la gorge se soulève et se renfle, lorsqu'il n'y a personne pour s'émerveiller des adorables choses qu'on laisse voir? Et vraiment, ce matin, au lever de la marquise, c'avait été le désert. Concevait- on cela ! Est-ce que la peste était dans la ville, faisant fuir les gens ? Pas même l'abbé, ni le colporteur ; M"'° de Flavicourt s'était vue réduite à la conversation de sa femme de chambre, et à celle de son bichon fort maussade aussi de n'avoir aucun visiteur à qui mordre les jambes ; de sorte qu'elle était sur le point d'entrer dans ses humeurs noires, lorsqu'elle entendit gratter à la porte. « Eh ! Lisette, dit-elle, voyez donc qui est là? Madame, c'est monsieur le marquis ! » s'écria Lisette avec un air de stupéfaction. Il faut convenir que cette visite était la plus surprenante du monde, et, pour imprévue qu'elle

fût, elle ne laissait pas que d'être importune. S'il y a de l'humiliation à ne recevoir personne, il y a quelque ridicule à recevoir son mari. Voilà une journée qui commençait mal. La marquise fit la moue, décidément. Même elle se demanda s'il ne serait pas bien qu'elle quittât la place: mais le marquis, avant qu'elle eut le temps de s'y résoudre, pénétra dans le boudoir, la salua avec une courtoisie parfaite, lui baisa la main d'une lèvre qui se pose à peine, et fit à Lisette signe de s'éloigner. « Mais, monsieur!... » dit la marquise.

Il salua'encore, avec la mine de demander pardon ; c'était un jeune gentilhomme qui avait fort bon air ; les plus délicats censeurs ne trouvaient rien à reprendre dans l'élégance de son habillement ni dans la galanterie de ses manières.

— Madame, dit-il en secouant d'une chiquenaude son jabot de malines d'où s'envolèrent trois grains de tabac d'Espagne, je n'ignore pas à quel point ma présence chez vous, si soudaine, et que rien ne faisait prévoir, vous doit paraître impertinente. Quand vous avez toutes les raisons du monde pour me croire à Versailles, ou dans nos terres, ou ailleurs, j'entre brusquement, sans crier gare, au risque de vous troubler dans vos occupations les plus chères ; c'est là une conduite qui serait à peine excusable de la part d'un bourgeois de la province ; j'en suis confus au delà de ce qu'on pourrait dire.

— Il est véritable, monsieur, que vous ne m'avez point accoutumée à d'aussi vulgaires façons. Grâce au ciel, vous êtes de ces maris au jugement desquels la meilleure méthode de vivre entre époux est de vivre ensemble le moins possible ; dès le surlendemain de notre hyménée, vous avez pris toute licence en me laissant toute liberté ; c'est à peine si nous

nous sommes vus, en trois ans, huit ou dix fois ; je ne saurais presque rien de vous si je n'étais informée, de temps à autre, par la rumeur publique, de vos duels heureux et de vos heureuses amours. Il faut donc, monsieur, que vous ayez un motif bien grave, pour vous départir aussi étrangement des usages auxquels vous obéissez d'ordinaire avec une convenance qui vous a valu toute mon estime.

— Oui, madame, dit le marquis, un très grave motif; c'est un service que je viens vous demander.

x\lors, d'un geste tout de dentelles, elle daigna lui indiquer une causeuse, en disant:

— Je vous suis on ne peut plus acquise; parlez, monsieur ; il ne tiendra pas à moi, si vous avez quelque méchante affaire, que vous n'en sortiez à votre satisfaction.

Après un silence, où ils se regardèrent, se trouvant jolis à voir :

— Madame, reprit-il, puisque la renommée vous entretient parfois de ce qu'une amie moins indulgente que vous nommerait mes folies, vous avez sans doute appris que je suis lié d'une assez vive tendresse...

— A M'"^ de Cœuvres.

— Précisément.

— C'est une chose que personne n'ignore ! Et vous aurez sans doute pour agréable que je vous félicite d'avoir si bien placé vos affections. La comtesse de Cœuvres me paraît tout à fait digne des soins d'un homme à la mode; on ne saurait voir des yeux plus beaux que les siens; elle est si bien prise dans sa petite taille qu'on ne souhaite pas de la voir plus grande. Quant à ce qui est de ses sentiments, je ne saurais en parler

que par ouï-dire, — car je n'ai point encore le plaisir d'être de ses intimes, — mais j'en ai entendu faire le rapport le plus flatteur. Vous avez là, monsieur, une amie dont vous pouvez être fier à bon droit.

M. de Flavicourt s'inclina, reconnaissant.

— Mais il sied, continua la marquise, de la féliciter aussi! Vous ne valez pas moins qu'elle ne vaut; pour ma part, je ne verrais aucun empêchement à vous favoriser de quelque inclination, n'était l'état de légitime union qui implique entre gens mariés une vertueuse indifférence.

Il s'inclina de nouveau.

— Puisque vous êtes instruite, dit-il, de mon goût pour la comtesse et que vous voulez bien y prendre intérêt, les choses iront le mieux du monde, et vous n'hésiterez pas, je pense, à me rendre le bon office dont il s'agit.

— Je brûle de savoir en quoi je vous puis être utile ! •

— Vous connaissez M. de Cœuvres, j'imagine ?

— Il me fut présenté le mois dernier.

— C'est un homme de bonne maison, jeune, bien fait de sa personne; je n'aurais rien à dire contre lui s'il ne se donnait parfois le ridicule tout à fait insupportable d'être jaloux de sa femme.

— Que me dites- vous là, bon Dieu!

— Je ne prétends pas que sa jalouse humeur soit poussée à l'extrême. Non, il sait vivre, en somme ; il ne roule pas de gros yeux lorsqu'il rencontre la comtesse dans quelque assemblée, parmi des amants empressés ; il ne la menace pas, pour un billet doux supris, d^ la faire enfermer en un couvent. Mais, enfin, j'ai cru remarquer qu'il ne m'accueillait pas avec toute l'affabilité que je suis en droit d'espérer ; et même, ce matin , au retour d'un voyage, il a déclaré à sa femme qu'il avait de bonnes raisons pour croire que je m'étais introduit»

la nuit dernière, dans l'hôtel de Cœuvres.

— Les valets vous auront trahi !

— C'est la pensée que j'ai eue. Quoi qu'il en soit, la comtesse n'est pas sans inquiétude ; elle m'a conjuré d'inventer quelque supercherie propre à détourner les soupçons de M. de Cœuvres qui, enfin, ne peut être certain des choses, ne les ayant pas vues par lui-même.

— Et cette supercherie, vous l'avez trouvée?

— Oui. Mais votre aide m'y est indispensable.

— Eh ! qu'ai-je à faire en ceci, s'il vous plaît ?

— Vous connaissez le comte ?

— Je viens de vous le dire.

— Vous le recevez assez fréquemment ?

— Oui, je crois.

— Il est vraisemblable que, revenu de voyage, il se présentera chez vous, aujourd'hui ?

— Admettons que ce soit vraisemblable.

— Eh bien, madame, la comtesse est hors de souci, si vous le voulez ! Il vous suffira d'insinuer au comte, dans une causerie, avec l'air de ne pas prendre garde à vos paroles...

— Que vous n'étiez pas auprès de sa femme, la nuit passée?

— Pas cela tout à fait. Quelque chose approchant. Devinez.

— Ah ! je ne saurais. Expliquez-vous.

— Eh bien, il vous suffira de lui donner à entendre, tout en riant, et en vous moquant d'une folie pareille, que, hier soir, je suis venu, à l'improviste, vous faire une visite, qui s'est prolongée assez avant dans...

La marquise sursauta, aussi furieuse que possible I

— Jamais ! jamais ! s'écria-t-elle, jamais je ne me résoudrai à dire une telle chose ! Imaginez le scandale que ce serait, si le bruit se répandait, — et cela ne manquerait pas d'ar-

river, — que j'ai accueilli mon mari à une heure indue. Ah ! marquis, quel que soit l'embarras où se trouve la comtesse, vous n'exigerez pas que, pour l'en tirer, je me perde de réputation !

M. de Flavicourt ne trouva rien à répliquer. En effet, il n'avait pas le droit de demander à sa femme un pareil sacrifice. Il se leva, salua, se dirigea vers la porte ; il avait l'air si déconfit, que la marquise ne put s'empêcher d'en être touchée.

— Eh ! là, dit-elle, ne vous en allez pas de la sorte. J'ai le cœur le meilleur du monde, et puisqu'il faut absolument que je me rende ridicule pour vous ôter d'inquiétude, allons, soit, j'y consens !

— Vous consentez I

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Il courut à elle, lui prit les mains, les lui baisa, dans une joyeuse reconnaissance.

— Ainsi, c'est convenu?

— Tout à fait.

— Vous direz à M. de Cœuvres que je suis venu hier soir?...

— Hier soir.

— Chez vous ?

— Chez moi. ^mi^.^

— Que j'y suis resté... ?

— Oui!

— Longtemps ?

— Oui I

— Jusqu'à l'aube ?

— Jusqu'au plein jour !

— Ah ! que vous êtes bonne !

— Sans doute, dit-elle, je suis...

Mais, tout à coup, elle s'interrompit, devint très sérieuse, se frappa le front.

— Ah! mon Dieu, je n'y songeais plus.

Non, monsieur, non, je ne pourrai rien conter de tout cela au comte de Cœuvres; et, si

je le lui disais, il n'en voudrait rien croire.

— Hélas ! pourquoi, je vous prie '.

— Parce que... j'avais oublié... dame, on a tant d'affaires...

— Parce que?...

— Parce que, la nuit passée, tandis que vous le pensiez en voyage...

— Eh bien ? '

— Il était...

— Où donc ? achevez, madame !

— Eh ! monsieur, il était chez moi I dit-elle en pouffant de rire dans un envolement de poudre et de dentelles.

— Ma chère, ma chérie, prends pitié de moi^, console-moi, car je suis, je pense, Ja personne la plus malheureuse du monde !

— Eh ! que t'arrive-t il ? demanda madame de Linège.

— Une chose si étrange et si terrible, dit la baronne Luce, que l'on ne saurait imaginer un aussi extraordinaire malheur ! Regarde-moi. Je dois être toute rose? Je t'as-

sure que je ne me maquille pas, non, pas du tout. C'est de honte que je rougis. Je suis tellement humiliée de la faute où je viens de tomber, je me méprise à tel poict que je n'oserais me regarder dans un miroir. Je suis perdue dans ma propre estime. J'ai la conscience bourrelée de remords. Et cependant, à tout prendre, je ne suis point coupable, puisque mon crime a été involontaire. Tu vois en moi une victime de la fatalité. Je peux même dire que je dois mon désastre à un excès de pudeur. Ce qui m'a rendue infâme, c'est le soin de ma bonne renommée ; je serais encore vertueuse, ou à peu près, si j'avais eu moins de vertu. N'importe, le sentiment intime de mon innocence ne diminue pas mes angoisses ; pour un peu, je me jetterais dans la pièce d'eau ou dans la petite rivière ; je suis portée à croire que s'il y avait eu parmi les fleurs de la serre quelque calice vénéneux, je n'aurais pas manqué d'y aspirer la mort dans un parfum !

— Tu m'épouvantes î De quelle disgrâce es-tu donc frappée ? Voyons, conte-moi les choses.

— Écoute, hélas ! et frémis, ma chérie. Tu n'es peut-être pas sans t'étre aperçue que, depuis l'installation, dans ce château, de M. d'Argelès avec son ami Ludovic, jai perdu quelque chose de ma tranquillité d'esprit. Ce que c'est que de nous, pourtant ! On a beau former les résolutions les plus honnêtes, se jurer chaque matin de rester fidèle à son mari ; un moment arrive, où, malgré les bons principes qu'on a reçus, malgré la froideur dont on a pris l'habitude, on se sent émue d'une dangereuse tendresse. Ce moment vint pour moi le jour où je rencontrai...

— M. d'Argelès ?

— Non, Ludovic.

— M. d'Argelès est bien.

— Ludovic est mieux I Du reste, pourquoi il me plut, je l'ignore. Je ne l'aime pas parce

qu'il est charmant ; il est charmant parce que je l'aime. Il ne devina que trop vite le trouble où me mettait sa présence, et je vis bien qu'il était disposé à en abuser, le plus tôt possible! 11 procéda avec un empressement acharné. Sa parole, son regard, son geste, toute son attitude était une longue et ardente prière. Chaque fois qu'il s'approchait, — et je savais qu'il était là, avant de l'avoir vu, — je tremblais, enveloppée d'une menace de caresses, effrayante et délicieuse ! Vainement, je voulais le fuir, vainement je refusais de l'écouter ; une force me retenait, m'obligeait à l'entendre ; une fois qu'il m'offrit une rose, je sentis mon cœur, dans un frémissement, glisser jusqu'au bout de mes doigts, et se donner en échange. Enfin les choses en vinrent à ce point qu'il osa me demander de le recevoir aujourd'hui, dans la petite serre, qui est comme un boudoir fleuri, tu sais, à côté de ma chambre ; et je m'échappai, sans lui dire non.

— Ah ! ma pauvre Luce !

— T'imagines-tu mes transes, pendant qu'approchait l'heure où il devait venir ? Ce qu'il y avait de redoutable, c'est que cette entrevue, parmi les fleurs capiteuses, dans le tiède silence, loin de tous les hôtes du château, ne manquerait pas d'être, j'en avais lepressentiment, décisive. Il serait audacieux,, je serais faible; oui, j'étais obligée de m'avouer que je résisterais mal ; et mon mari a voulu qu'on plaçât dans la petite serre, — ah ! combien il a eu tort î — une chaise longue, en bambous japonais, qui m'inspirait les plus vives inquiétudes.

— Que ne la faisais-tu enlever?

— La pensée ne m'en vint pas, dans mon trouble ! Il faut avoir passé par là pour savoir ce qu'on éprouve en ces occasions. Jé-tais étrangement partagée entre le désir et la crainte. J'allais le voir; quelle joie! mais il me prendrait dans ses bras peut-être ; quelle épouvante 1 Je pensais à un moment inévi-^

table, qui serait effrayant, si doux qu'il fût. L'espoir des premiers baisers se complique d'une terreur infime ; il y a, dans l'abandon, des détails dont une personne délicate ne saurait tolérer la pensée. Ah ! ma chérie, il dégraferait mon corset ! Quel air aurais-je, pendant cette affreuse minute ? De sorte qu'enfin la crainte prit le dessus, et tout à coup, je me résolus...

— A ne pas le recevoir, à verrouiller la porte ?

— Non, je m'avisai d'un moyen moins extrême.

— Capable de te sauver?

— Hélas ! sauvée, je ne voulais pas l'être ; mais, du moins, je m'épargnerais, — tu ne

^ saurais croire combien j'ai de pudeur! — oui; je m'épargnerais la rougeur d'assister à ma propre chute.

— Hein ? comment? que dis-tu là? peut-on être aimée, absente?

— On le peut, endormie. Et n'est-ce pas

une chose toute naturelle que de faire la sieste, par une chaude après-midi, sous les lataniers et les mimosas de la serre?

— Bien, bien! je comprends, achève.

— Dès que je reconnus son pas dans l'escalier, je me couchai sur la chaise de bambous...

— Qui t'inquiétait tant !

— Qui ne m'inquiétait plus ! Il entra. Je dormais. Je le vis, charmant, plus charmant d'être ému...

— M. d'Argelès ?

— Eh ! non, tu confonds toujours. Ludo-

— Ah 1 oui. Mais comment fis-tu pour le voir, les yeux clos?

— J'avais levé les paupières, une seconde ! Je les refermai très vite. Mon assoupissement était si vraisemblable que Ludovic, de peur de l'interrompre...

— Oh I il n'avait garde !

— .... M'effleura la main, à peine, d'un

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"baiser plus léger qu'une aile de papillon.

— Il est probable qu'il ne s'en tint pas là, quand il se fut assuré que ton sommeil était singulièrement dur?

— Ah ! ma mignonne, le doux rêve, le déli<:ieux rêve que je fis !

-— Tu ne t'éveillas point ?

-— Non.

— Quoi? pas même lorsque...

^- Non ! Je voulais éviter à tout prix la confusion où m'auraient jetée l'aveu de mon bonheur et la reconnaissance du sien. Ni ses •baisers, ni ses emportements, ni sa furieuse façon de me dérober tout ce que, endormie, je ne pouvais lui refuser, ne réussirent à faire se rouvrir mes paupières. Oui, malgré l'infinie douceur d'être aimée et tourmentée...

— Pas un clin d'oeil ?

'^ Pas un.

— Tu as de la force d'âme !

— J'en ai, dit la baronne Luce ; et je som-

t:gt

meillais encore lorsque, sans parole, sans bruit — il ne referma pas la porte, craignant de m'éveiiler, — Ludovic me quitta enfin après un long baiser plus doux que tous les autres !

La baronne s'interrompit. M™® de Linège songeait ; puis, tout à coup :

— Ah ! çà, mais, de quoi te plains-tu ? ditelle ; d'oii viennent tes désespoirs et tes angoisses? Tu aimes, tu es aimée; tu n'a pas consenti, grâce à ton adroit stratagème, aux fâcheuses immodesties du premier abandon; au lieu de se désoler, qui ne se réjouirait ta place ?

— Tu ne sais pas touti Tu vas apprendre combien le méchant hasard se joue des précautions que l'on prend. Hélas ! je te l'ai dit, c'est parce que j'ai eu trop de pudeur que je suis pleine de honte à présent.

— Explique-toi.

— Je me disposais à descendre au jardin, pour ne pas inspirer de soupçons à

nos hôtes par une trop longue absence ; il se fit un bruit derrière la porte : Ludovic revenait !

— A la bonne heure !

— Je n'eus que le temps de me jeter sur la chaise longue, et je fermai les yeux, de nouveau, aussi hermétiquement que possible. Il ne perdit pas une minute. Il baisa mes mains, mes bras, ma joue, mes lèvres! Je dormais toujours. Il m'enlaça, me serra contre sa poitrine 1 Mes paupières devaient être fripées, tant je mettais d'acharnement à les tenir closes. II...

— Mais c'est un homme tout à fait admirable I

— Hélas !

— Comment? ce nouveau réve;^'eut point les douceurs du premier !

— Au contraire ; ce fut un paradisiaque enchantement ! un si adorable et si infini délice, que, troublée, charmée, éperdue, obligée de confesser la ruse de mon

sommeil, j'ouvris, malgré moi, les 3^eux...

— Eh ! mon Dieu, où était le mal, après tout ■?

— J'ouvris les yeux, te dis-je, et je reconnus... M. d'Argelès, qui avait trouvé la porte ouverte !

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LE BON TRAITEMEXT

Il n'y avait pas à dire le contraire ; rien de plus affreux, rien de plus manifeste : Vaientine engraissait ! Quoiqu'elle eut vingt-trois ans à peine, elle cessait de ressembler à cette Valentine de naguère, dont la gracilité, sans exclure d'aimables saillies charnues çà et là, où il convient, imitait la sveltesse des roseaux longs et frêles. D'abord, par d'adroits artifices de toilette, elle était parvenue à dis-

simuler le développement de sa personne ; tant qu'elle n'avait été qu'un peu trop dodue, il lui avait suffi, pour sauver les apparences, de serrer un peu plus son corset, de porter des robes plates, montantes, sans fanfreluches, en soie mince et bien tendue ; la plénitude des étoffes, quand elle évite de se hausser jusqu'à un excès de volume, ne laisse pas d'avoir quelque chose d'agréable aux yeux. Mais, à présent, Valentine s'arrondissait, partout, d'une débordante façon ; le rebelle grossissement de sa gorge ne se soumettait pas aux plus solides armatures de baleines, — telle une poussée d'eau montante menace de rompre l'écluse, — et, même sans pouf, elle avait l'air d'avoir un pouf extravagant ! Ce fâcheux état de choses devait-il être attribué aux longues somnolences des grasses matinées, dans la chambre tiède où le jour n'entre pas? avait-il eu pour cause une gourmandise invétérée dont s'étonnaient jusqu'à l'impatience, vers la fin des soupers,

les amoureux pleins de hâte, comprenant mal que A'alentine préférât à leurs baisers les pattes d'écrevisses, le foie gras et les truffes ■? c'est ce qu'elle ne perdait pas le temps à examiner. Le mal existait, indéniable, flagrant, et il n*3^ avait rien d'aussi pressé que d'y trouver remède. Promenades à pied, bains de mer, douches froides, massages, hygiènes bizarres, sommeils interrompus, abstinences diverses, Valentine essaya des nombreux procédés usités pour obtenir l'amaigrissement. Elle s'adressa aux plus fameux médecins de Paris, aux plus illustres charlatans de Ne-sA^-York ; elle se laissa persuader par les annonces de quatrième page qui promettent des tailles de guêpe aux plus colossales dondons et jurent de transformer avant huit jours passés sir John Falstatf lui-même en un délicat gentleman, diaphane et grêle, l'air d'être un peu phtisique. Aucun traitement ne lui réussit. Elle continuait d'engraisser ! elle serait bientôt pareille à ces

bourgeoises obèses, vastes, énormes, ventrues, hélas ! qui passent sur les boulevards le dimanche, pour l'épouvante des yeux, au bras d'un tout petit et tout maigriot mari ; et, humiliation suprême ! sur sa joue délicieusement pâle autrefois comme une maladive rose blanche, s'épanouissait la pivoine odieuse de la bonne santé, que ne parvenait pas à éteindre le mensonge des veloutines.

Mais, si jolie, elle ne pouvait cesser de l'être; svelte, elle avait été exquise, trop grasse, elle restait charmante. La preuve en est que le vicomte Tristan s'éprit d'elle, très vite, l'ayant aperçue un matin qu'elle revenait du Bois, à cheval (par ordonnance du médecin !), et n'hésita point à faire les plus grandes folies pour obtenir qu'elle ne lui fût point cruelle. A vrai dire, on s'étonna du ra-

pide consentement de Valentine. Non pas qu'elle montrât à l'ordinaire une vertu farouche et qu'elle n'eût jamais autorisé de tendres jeunes hommes à baiser ses pieds nus hors des mules tombées ; mais le vicomte passait, dans l'opinion commune, pour quelqu'un d'absolument terrible ! Il courait sur son compte les plus étranges histoires ; les femmes qui ne s'étaient point dérobées à sa séduction, — il y en avait plus d'une dans ce cas, car il était jeune, beau, et riche autant qu'on peut le souhaiter, — ne parlaient de lui qu'en frémissant ; dès qu'il entrait dans une fête ou dans un bal, il était accusé de mille perversités et de mille crimes par les chuchotements qui babillent derrière l'effroi des éventails. Enfin, on aurait longtemps cherché avant de trouver un Parisien dont la réputation, en ce qui concerne les choses de l'amour, fût aussi exécrable que la sienne ! Et, fait extraordinaire, cette réputation, il lamentait. Oui, don Juan, Lovelace, Lauzun,

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Richelieu, c'était lui. Malgré sa modernité, un roué tout à fait féroce. Même quand il aimait sincèrement il se montrait redoutable. Il va sans dire que l'infidélité était le moindre de ses défauts; ne pas tromper la plus belle et la plus chère maîtresse dès le lendemain du premier baiser lui aurait été radicalement impossible ; il était infidèle par tempérament et par système ; manquer à son devoir lui apparaissait comme un devoir sacré ; ce qui lui plaisait dans le serment c'était l'occasion du parjure. Mais il ne lui suffisait pas de trahir ; il étalait, proclamait sa trahison pour qu'elle fût aussi cruelle que possible aux pauvres créatures qui avaient cru en lui; il excellait à ménager des confrontations de rivales ; dans ces rencontres, il ne daignait même pas mentir : il avait la barbarie impudente de l'aveu ; « eh ! oui, l'une et l'autre, sans doute ! » et, si elles s'irritaient ou pleuraient, il éprouvait une infernale joie à bafouer leur colère ou à rire de

leurs larmes. Quant à ses abandons, toujours imprévus, il ne manquait pas de les entourer des circonstances les plus propres à en augmenter le désespoir ; disparaître sans retour, après quelque éperdue nuit d'amour qui semblait en promettre tant d'autres, était un de ses jeux favoris. Ah! Tabominabie homme ! Et l'on allait jusqu'à affirmer — qui ? des personnes bien informées, — que plus d'une fois, par un dandysme de blasé, raffiné jusqu'à l'ignominie, il lui était arrivé de lever un poing d'ivrogne s^r de blondes têtes en pleurs, qui demandaient grâce avec les plus touchantes paroles ; un soir, il avait traîné par les cheveux, d'un mur à l'autre du boudoir, la marquise de Portalègre, criante et sanglotante, presque morte, — et ravie! Véritablement, pour se mêler d'affronter un tel amant, il fallait que Valentine se sentît un bien grand courage ; et l'on ne s'étonnait pas sans raison du nouveau choix qu'elle avait fait. Quel but pour-

suivait-elle ? Quel intérêt la guidait? Espérait-elle que le vicomte Tristan ne serait pas avec elle ce qu'il avait été avec d'autres ? c'est probable. Beaucoup de femmes se font cette illusion que leur amour transfigurera celui qu'elles aiment. L'ingénue qui accepte d'aller rejoindre don Juan, à la nuit tombante, dans le sentier des prairies ou le long d'un mur de verger, croit peut-être qu'il se bornera à interroger les marguerites ou à lui faire des pendants d'oreilles avec de doubles cerises.

Si elle avait formé le rêve d'un Tristan nouveau, changé tout exprès pour elle, Valentine fut affreusement déçue : Peu d'heures après le rendez-vous décisif, comme elle passait en voiture rue Laffite, elle vit son amant entrer àla Maison-d'Or,en compagnie

de Constance Chaput, des Bouffes, et, l'ayant attendu devant la porte, jusqu'à minuit, pour le confondre, elle le vit sortir avec Anatoline Meyer, des Nouveautés. Il avait changé d'infidélité au dessert ! Valentine poussa un cri de rage. Car, vraisemblablement, elle aimait, — pourquoi non ? tout arrive ! — elle aimait ce méchant homme sans pitié. Elle courut après lui, parmi les passants, avec l'air d'une folle, lui prit le bras, lui ordonna de quitter cette fille. Puis, tout à coup, elle se fit humble ; elle n'osait pas montrer de la colère, de peur de mécontenter celui par qui elle souffrait ; elle suppliait, les mains jointes, dans la rue ! Mais le courroux ni la prière ne lui furent d'aucun secours. Il haussa l'épaule, continua son chemin, avec un rire, qu'elle entendait. A partir de ce jour, Valentine fut la personne la plus cruellement torturée que l'on puisse imaginer, A toute heure, elle attendait Tristan, qui ne venait presque jamais. Elle connut, pendant des nuits entières, les

espérances, les angoisses, de guetter, penchée à la fenêtre, rebroussant ses ongles au bois de l'appui, les voitures l'une après l'autre, qui ne s'arrêtent pas, d'écouter, sur le silence des pavés nocturnes, le bruit d'un pas que l'on croit reconnaître. Quand elle allait chez Tristan, elle n'était pas toujours reçue ; « Monsieur le vicomte vient de sortir î » et, à travers la porte, elle entendait des voix de femmes avec des bruits de fourchettes et de verres heurtés. Quelquefois, rarement, il lui faisait l'aumône d'une caresse, ou d'un sourire ; hélas ! elle expiait par toute une semaine de solitude ce furtif instant de bonheur ! Vie affreuse qui dura bien des mois. Et la cruauté de Tristan devenait de plus en plus atroce. Aimait-il Valentine ? oui, certainement. Mais ilse sentait si bien le maître de cette pauvre femme, la jugeait si incapable de révolte, qu'il osait, dans sa barbarie raffinée, toutes les froideurs, tous les dédains, tous les outrages même: une nuit qu'il

avait daigné s'attarder chez elle, il la saisit par les cheveux, et, la jetant à bas du lit, la voulut traîner sur le tapis de la chambre, comme il avait fait à Madame de Portalègre ! Mais, alors, Valentine se redressa, lui échappa, et, debout, demi nue sous le ruissellement de sa chevelure :

— Monsieur! dit-elle, vous allez sortir de chez moi, tout de suite, et vous n'y reviendrez jamais.

Il fut étonné. Il ne lui connaissait pas cette voix résolue. Il vit qu'elle parlait sérieusement. Il se sentit inquiet, jugeant qu'il était allé trop loin. Il feignit d'oublier la brutalité dont il s'était rendu coupable, et dit d'un ton très doux, espérant qu'elle s'apaiserait :

— Vous me chassez ? vous, Valentine ?

Est-ce que c'est possible ? vous me chassez ? pourquoi ?

Elle se regarda toute dans un très haut miroir ; elle avait, maintenant, comme jadis, cette gracilité qui, sans exclure d'aimables

saillies charnues, çà et là, où il convient, imite la Sveltesse des roseaux longs et frêles; et la pivoine odieuse de la bonne santé s'était éteinte sur sa joue où se mourait délicieusement la pâleur d'une rose blanche.

Elle répéta :

— Pourquoi ?

Puis, dans un beau rire fou qui secoua tout l'or de la chevelure :

— Eh ! monsieur, s'écria-t-elle, parce que j'ai suffisamment maigri !

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