‹ Pour les belles personnesChapitre 28 sur 28 · LANGE A MARIER · texte numérisé non relu

LANGE A MARIER

pait un très haut rarvg parmi l'aristocratie paradisiaque, étant du premier Chœur de la deuxième Hiérarchie ; en outre, loin de ressembler à ces petits chérubins des tableaux, faits seulement d'une face joufflue et d'ailes, il avait un corps dont la perfection, à tous les points de vue, ne laissait rien à désirer ; ce qui ne manquait pas d'être fort intéressant au gré de la plupart des veuves, et des jeunes filles aussi. Que de cœurs féminins battirent, pleins d'espérance ! Il s'agissait bien, maintenant, des amoureux que l'on avait eus, des fiancés choisis par les familles ; aller cueillir des violettes au bois avec de jeunes hommes qui négligent de se vêtir d'une armure de diamant et seraient fort embarrassés pour monter au ciel le long d'un rayon de soleil ou de lune, épouser des gens de négoce, ou des ingénieurs, ou des rentiers, fi donc! Et, . comme toute femme en état d'être mariée se flattait, quoiqu'elle les ignorât encore, de remplir les conditions requises pour le glo-

rieux hymen, il serait difficile de dire le nombre des congés qui furent signifiés, avec le conseil de se pourvoir ailleurs, à tant de pauvres diables qu'on voyait se désoler dans les rues, sous de cruelles fenêtres, le plus piteusement du monde. La fille du roi elle-même ne fut pas moins troublée que les sujettes de son père ; elle déclara tout net qu'elle avait en fort médiocre estime l'empereur de Golconde, à qui elle fut promise, et que, s'il se trouvait embarrassé de ses perles et de ses pierreries, il ne tenait qu'à lui d'en faire don, en bagues et en diadèmes, à quelque servante des cuisines, qui voudrait bien, peut-être, se parer en impératrice. Enfin il y eut, dans tout le pays, à cause des tentantes alfiches, une émotion, un brouhaha, un délire, dont il faut renoncer à donner une idée. On rencontrait, çà et là, des morceaux de verres, cassures luisantes ; c'étaient les débris des miroirs que des femmes laides avaient brisés, inquiètes.

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Seule, Étiennette ne s'émut point.

Mais personne ne s'étonna du calme qu'elle gardait. C'était une pauvre petite mendiante, pas jolie, en haillons, qui allait, sans regarder les gens, par les rues et les routes, oubliait souvent de ramasser l'aumône qu'on lui jetait. Il eût été trop plaisant qu elle prétendit à l'hymen d'un ange! d'autant plus qu'elle était folle un peu, s'attardait, avec un air de ne penser à rien, le jour, à regarder des coccinelles grimper le long des tiges d'aspérules, le soir, à considérer le lever, dans la brune bleue, au loin, de la première étoile.

JI

Cefutlejour, enfin. Qui a vu, ce jour-là, au crépuscule, la vaste plaine, au bord du fleuve, — tandis que la première étoile vacillait, très loin, dans le ciel, — peut dire qu'il a admiré un incomparable spectacle !

Jamais autant de beautés ne furent réunies en un même lieu ; et toutes étaient pompeusement parées, s'imaginant que l'ange viendrait lui-même élire son épouse. Que de chevelures, couleur d'or ou couleur d'ébène, frémissantes en boucles sur le brocart des habits ou sur le satin des épaules! La fille du roi, sur un éléphant blanc, trônait parmi des tremblements de perles; qui étaient les ranges du baldaquin ; et beaucoup de petits négrillons, suivant des groupes de marquises, levaient la queue des robes, un peu haut, car l'ange aurait peut-être l'idée d'arriver sournoisement, derrière les personnes. Et c'était un adorable remûment, partout, de mousselines d'or, de dentelles, de soies, impatientes.

Une goutte de lumière^, tombée de l'azur, s'arrêta, près du fleuve, à la pointe d'un roseau.

Elle trembla, s'enfla, prit vie, fut une petite fée habillée de lueur et de verdure.

— Bonjour, dames, bonjour, demoiselles,

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dit la fée après une révérence. C'est donc vous qui voulez épouser l'Ange? Je vous dirai, sans tarder, à quelle condition on peut être sa femme. Laide ou jolie, vieille ou jeune, n'importe ! il a dans ses propres yeux toute la beauté et toute la jeunesse qu'on lui pourrait offrir. Mais, ce qu'il exige de sa fiancée, c'est qu'elle aille le joindre où il est I Il sera le mari de celle qu'il verra la première.

— Bon! dit la fille du roi, cette condition n'a rien qui me décourage. Car je peux, s'il meplaît, monter dans des carroses emportés par des chevaux plus rapides que le vent.

Toutes les demoiselles et toutes les dames pensèrent qu'elles trouveraient bien quelque moyen de'devancer la princesse.

— Mais, demandèrent-elles, en quel lieu habite-t-il, et quel chemin faut-il prendre pour se montrer à lui?

— Oh! sa demeure n'est pas si lointaine qu'on le pourrait imaginer, et il ne vous

faudra pas beaucoup de temps pour arriver jusqu'à lui.

Puis, en éclatant de rire :

— Allons, dames et demoiselles, dit la fée, mettez-vous en route, sans retard, et voyons qui de vous arrivera la première dans l'étoile qui tremble, au loin, à l'occident !

La fée, en achevant ces mots, fit prudemment de disparaître, car il est probable que, furieuses d'avoir été bafouées, tant de demoiselles et tant de veuves l'auraient mise en fort mauvais état. Ainsi on s'était joué d'elles! Pour épouser l'Ange, il fallait aller dans une étoile. C'était là la condition requise. Comme si cela était facile d'aller dans les étoiles! Les plus fiers aigles, qu'on pourrait chevaucher, s'arrêtent à mi-chemin, et les légers ballons ne s'élèvent pas jusqu'à sentir la chaleur rayonnante de Vesper. On ne saurait se faire une idée de la colère qui remua les soies, les dentelles et les mousselines d'or. Partageant l'irritation de sa mai-

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tresse, l'éléphant blanc de la fille du roi saisit de sa trompe un des négrillons qui suivaient le groupe des marquises, et le lança vers l'étoile ! Mais le négrillon retomba sur le sol, à cent pas de là, — exemple de l'ascension impossible.

Seule, Etiennette ne s'émut point.

Elle était venue là, pauvre petite mendiante, pas jolie, en haillons. Pourquoi? sans raison, par hasard. Elle s'éloigna, ne songeant à rien, levant les yeux, occupée à considérer le lever, dans la brume bleue, au loin, de la première étoile.

Déçues, les veuves et les demoiselles se consolèrent vite. En somme, eùt-il été fort agréable d'être l'épouse d'un Esprit? Premier chœur, deuxième hiérarchie, soit ; mais, malgré les affiches, il n'était pas bien

certain que l'A^nge à marier différât sensiblement de ces petits chérubins des tableaux, faits seulement d'une face joufflue et d'ailes. Rien n'aurait été plus affligeant qu'une déception dans le paradis nuptial, — déception éternelle ! Elles revinrent, sans trop de chagrin, à leurs tendresses de naguère. Il n'est pas du tout nécessaire qu'un jeune homme avec qui l'on cueille la violette au bois revête une armure de diamant, et l'on peut épouser, avec plaisir, des banquiers, des ingénieurs, et même des gens de négoce. La fille du roi fit savoir à l'empereur de Golconde qu'elle accepterait volontiers, en présent de noces, diadèmes ou bagues, une quantité suffisante de pierreries et de perles. Et l'ordinaire train des choses recommença paisiblement, honnêtement, dans le pays un instant troublé par les affiches collées aux murs de la ville, suspendues aux peupliers du chemin, accrochées aux branches des venelles fleuries.

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Le mois suivant, on enterra, — événement sans importance, — dans le petit cimetière, hors des murs de la ville, Etiennette, la mendiante, celle qui allait par les rues et les routes, pas jolie, en haillons. On l'avait trouvée morte, à l'orée du bois, le soir, la face souriante vers le ciel. Vivante, elle était folle un peu, s'attardant, avec un air de ne penser à rien, le jour, à regarder les coccinelles grimper le long des tiges d'aspérules, le soir, à considérer le lever de Vesper dans la brume bleue, et personne ne s'avisa de penser qu'elle était allée rejoindre le bel Ange, son mari, si loin, dans une étoile.

La baronne de Linège entra comme un coup de vent dans le boudoir de son amie Thérèse ! un coup de vent de dentelle et de soie; et, du claquement delà porte refermée, la peluche des tentures se rebroussa et les figurines de Saxe frémirent sur Tétagère. Vraiment, à la voir si rose, la gorge battante sous la faille du corsage, personne n'eût manqué de deviner qu'il venait d'arriver à la

baronne quelque chose de tout à fait terrible.

— Eh! mon Dieu! dit la comtesse Thérèse, quel air vous avez, ma chérie! Je ne vous vis jamais troublée à ce point. Votre voiture a-t-elle versé? les cochers sont si maladroits. Le store de votre coupé, — on n'y est pas toujours seule, dans son coupé, — s'est-il relevé tout à coup, à la minute même oii votre mari traversait ia chaussée ? Car vous n'êtes pas de celles qui s'émeuvent d'une vétille, et, pour vous mettre en l'état où vous voilà, il n'a pas fallu moins d'un véritable désastre.

M™® de Linège ne parla point tout de suite, tant elle était essouflée, mais elle poussait de profonds soupirs comme quelqu'un qui a un très grand chagrin ou un très gros remords.

— Hélas ! dit-elle enfin, ce qui m'arrive est si extraordinaire, si abominable, que je n'aurais pas seulement pu en concevoir la pensée.

— Un accident?

— Le plus grave de tous !

— Vous n'avez rien de cassé, au moins ?

— De cassé ? Non, je ne crois pas.

— Alors, il s'agit d'une mésaventure...

morale?

— Ah ! bien loin de là.

— Vous m'épouvantez !

— Vous serez plus effrayée encore quand vous saurez l'horrible vérité. Est-ce que vous connaissez des peintres ?

— Oui, je crois, quelques-uns.

— Brouillez-vous avec eux î Faites-leur fermer votre porte ! Ne les recevez jamais I car les peintres sont, je vous jure, les hommes les plus impertinents qui soient sur la terre ; désormais, pour ce qui est de moi, plutôt que de m 'attarder, ne fût-ce qu'un instant, dans un atelier de -l'avenue de Villiers ou du boulevard Malesherbes, je consentirais à me baigner toute nue, dans une source des bois, au milieu de vingt faunes allumés par le printemps !

Elle continua, à peine remise : v"^

— Vous n'ignorez pas que je suis artiste dans l'âme. Les promenades au Bois, les visites chez le couturier, les dîners, les bals, c'est amusant, je ne dis pas non; mais quel vide laissent après eux ces vains plaisirs ! Comme cela ennuie, à la longue, de se trop divertir ! Au contraire, la contemplation des belles œuvres occupe délicieusement Tesprit; on en garde, pour les soirs de solitude, des souvenirs qui élèvent et charment les rêveries. Enfin, je raffolais — je n'en raffole plus I c'est fi.ni, maintenant 1 — des ateliers et des musées ; et, croyez-le bien, ce n'était pas dans le but frivole de montrer ma première toilette de printemps que j'allais au Salon» les jours de vernissage, dès neuf heures du matin. Naturellement, je me faisais présenter par mon mari tous les peintres célèbres.

Rien ne m'était plus agréable que de me mêler à leurs causeries ; je n'3' étais pas déplacée le moins du monde ; je parlais de la ligne, de la couleur, de la lumière, du plein air, avec une compétence absolument remarquable. Mais, parmi tant de peintres, aucun ne me plaisait autant que M. Sylvère Bertin.

— Un fort joli homme, si j'ai bonne mémoire.

— Je ne voyais pas son visage! Il me charmait par la noblesse de ses théories, par son enthousiasme, par sa fougue inspirée. Ah ! ma chère, ce n'était pas un de ces habiles ouvriers de qui l'art ne se hausse que jusqu'à la représentation parfaite des choses matérielles. Vous connaissez ses tableaux où vivent toutes les sublimités du rêve et de la forme idéale ? Eh bien, ses tableaux, avant de les peindre, il les parlait, et je Técoutais avec ravissement. Quand le baron me conduisit en Italie, je priai M. Sylvère Bertin d'être du voyage. Ce furent d'inoubliables

semaines. Ce qu'il disait devant les chefsd'œuvre que nous regardions ensemble, éblouis, c'était précisément ce que j'en aurais voulu dire, et j'entendais ma pensée dans sa voix.

— Oh ! oh ! mignonne, il y avait quelque danger dans cette intime communauté d'admirations.

— Il n'y en avait aucun ! Je n'étais pas coquette avec lui.

— Pas du tout ?

— Pas du tout. Vous ne savez pas combien on est éloignée des vaines flirtations mondaines lorsqu'on a l'âme absorbée par le culte de l'art !

— Et il ne vous faisait pas la cour?

— Il ne s'occupait que des Jocondes et des Fornarines.

— Allons, soit, mettons que je n'ai rien dit.

— Quand nous revînmes en France, mon intelligence était à jamais la sœur de la

sienne, et il ne m'avait pas baisé l'ongle du petit doigt. De sorte que j'avais en lui la plus entière confiance. Je n'éprouvai pas autre chose qu'un peu d'étonnement, lorsqu'il rn'adressa, il y a huit jours, une demande qui, à toute autre femme, eût paru sans doute assez inquiétante.

— Ehî que demandait-il ?

— J'offre, paraît-il, quelque ressemblance avec la Vénus Victrix du Louvre... Moi, je ne trouve pas ; elle est si belle I

— Pensez-vous être laide ?

— Enfin, il croyait à cette ressemblance, et, comme il avait formé le projet de reproduire sur la toile la statue de Cléomène...

— Il vous demandait de poser?...

— Oui.

-r- Dans le costume de laVénus de Milo ?

— Oui!

— Miséricorde! je pense bien que vous lui avez fait sentir, de la belle manière, toute l'inconvenance d'une position semblable ?

— Pourquoi aurais-je agi de la sorte ? Pourquoi aurais-je refusé? S'il était vrai que ma beauté, trop indulgemment appréciée par un artiste enthousiaste, pût être l'occasion d'une admirable peinture, de quel droit aurais-je empêché, par un vain scrupule, Téclosion d'un chef-d'œuvre ?

— Mais, ma chérie, Ja tunique de la Déesse glisse jusqu'à la hanche !

— La pudeur devait céder à l'amour de l'art.

— Elle céda jusqu'à la. . . ?

— Elle eût cédé jusqu'au talon si Sylvère Bertin avait voulu peindre la Vénus de Médicis!

La baronne reprit, après un silence :

— Ce qu'il voulait, je promis de le faire, je le promis avec un grand serment; et, ce ma-

tin, je suis entrée, seule, sans trouble, sachant que j'accomplissais un devoir ! dans le vaste atelier où étincelle l'or tramé des étoffes, où flamboient doucement des divans orientaux.

— Aïe ! des divans !

— Quelques minutes après, sur la table à modèle, j'étais la Vénus elle-même; pour ressembler aussi parfaitement que possible à la divine mutilée, je tenais mes bras en arrière, croisés derrière le dos, de façon à ne montrer que le haut des épaules.

— Mais vous laissiez voir tant d'autres choses !

— Qu'importe? je me sentais de marbre.

— Et lui, vraiment, il fut de marbre aussi ?

— Ah! le traître! le monstre! s'écria la baronne toute rouge jusqu'aux frisons des tempes, il m'avait trompée ! Oui, depuis six mois, il me trompait ! Ses enthousiasmes artistiques n'étaient que l'hypocrisie de sa convoitise. Cet artiste était un homme pareil aux

autres hommes ! Au moment où je pensais qu'il allait s'asseoir devant le chevalet, il s'élança vers moi, tomba à genoux, et me confessa, avec les plus furieuses paroles, son détestable amour !

— Détestable ?

— Exécrable ! Et il ne se borna pas à exprimer son désir par des mots ; il osa, — ce renégat des pures émotions intellectuelles que nous avions éprouvées ensemble, — il osa, tendant des mains sacrilèges...

— N'achevez pas, ma chère ! Je vois parfaitement le reste de la scène. Glacée d'épouvante, folle d'horreur, l'accablant d'un regard de mépris, vous vous êtes dressée, et vous l'avez repoussé, superbement !

— Repoussé ? murmura la baronne.

— Sans doute I

— Hélas ! non, je ne l'ai pas repoussé.

— Comment ? vous... !

— Oh ! ce n'était pas, comme vous pensez bien, l'envie qui m'en manquait I Mais, com-

prenez, je me devais à moi-même de rester fidèle à mon rôle, quoiqu'il abjurât le sien, et...

— Et ?..

La baronne hésitait, détournant un peu la tête.

— Et, dame..., la Vénus de Milo... Je n'avais pas de bras! dit-elle.

Mê

Aurélie habitait au cinquième -lage d'une belle maison neuve dans un quartier de gens riches. Cela arrive, dans les plus somptueux immeubles, que de petits logements, cabinets sous les combles, chambres de domestiques, restées inutiles, sont loués ou sousloués à de pauvres gens qui montent et descendent par l'escalier de service. Aurélie s'estimait très heureuse d'avoir pu trouver une

mansarde dans ce quartier; comme elle travaillait, — raccommodeuse de dentelles — pour des femmes élégantes, mondaines ou cocottes, elle ne perdait pas le temps à de longues courses, les jours d'aller chercher et de rapporter l'ouvrage. D'ailleurs, en général, elle n'avait pas trop à se plaindre ; elle en connaissait de plus malheureuses qu'elle ; elle avait de bonnes pratiques, toujours les mêmes, payant sans trop marchander, avec exactitude: tant bien que mal, elle nouait les deux bouts. Même elle mettait quelque argent de côté, — ah ! pas beaucoup, par exemple ! — en prévision des chômages ou des maladies. Enfin, elle était de celles qui, en échange d'un travail assidu, continu, dès le jour levé jusqu'au soir sous la lampe, mangent, boivent, s'habillent, dorment dans un lit. Qu'aurait-elle pu espérer de mieux? Mise dans un hospice, toute petite, et oubliée là, — par qui? est-ce qu'on savait ? — elle en était sortie à seize ans pour entrer en

apprentissage chez une dentellière de la rue d'Aboukir. C'était une brave femme, cette patronne, pas trop exigeante ; l'hiver, on ne se levait jamais avant sept heures du matin, et on était bien nourrie. En somme, Aurélie avait toujours eu de la chance. Puis, le métier appris, elle avait quitté l'atelier, avec l'ambition de s'établir, de se faire une clientèle. De la chance encore : elle avait trouvé du travail, très vite. Maintenant, tout allait bien. C'est une chose difficile que de gagner sa vie : elle la gagnait. Elle était contente, elle ne s'imaginait pas, à vingt-cinq ans, qu'il pût y avoir pour elle d'autre bonheur que de n'être pas malheureuse. Car elle était laide, tout à fait laide, et le savait, ne se faisant pas d'illusion. Maigre, la poitrine plate, des cheveux châtains, ternes, et des taches de rousseur, partout, sans l'excuse de la peau blanche. On rencontre souvent, sur l'impériale des tramways, un petit sac de cuir au bras, en robe passée, le chapeau noué de ru-

bans flétris, — avec un air de ne s'intéresser arien — des ouvrières pareilles à Aurélie; la laideur de ces pauvres filles est une des tristesses de Paris. Autrefois, à l'atelier, elle avait bientôt compris que ce n'était pas des plaisirs faits pour elle que de s'en aller, les dimanches, à Bougival, ou à Sèvres, en compagnie de jeunes hommes qui vous offrent de monter sur les chevaux de bois et vous emmènent dîner sous des tonnelles d'où l'on voit glisser au fil de l'eau, pleins de chants et allumés de lanternes, des canots et des yoles ; elle écouta, avec des soupirs d'abord, — tandis que l'aiguille va et vient entre les fils serrés, — le souvenir des amusements qu'on avait eus, les espoirs de ceux qu'on aurait; même deux ou trois fois, la tentation la troubla de se divertir, elle aussi, comme les autres. Mais non, trop laide ! Elle essaya, pendant un temps, de se mettre de la poudre de riz, pour voir si on peut se rendre jolie; sur sa peau grise et rude, la blancheur ne tenait

pas, ou faisait des taches épaisses, vilaines. Et elle se résigna à rester comme elle était, pas jolie, pas aimée. L'habitude lui vint de ne rien désirer, et, à présent, — un peu fière d'être chez elle, de tout devoir à elle seule, — elle se sentait bien tranquille, ne se souvenait même plus des vaguestentations repoussées. Si elle avait voulu, elle aurait pu se marier peut-être avec un ouvrier, pas difficile, satisfait d'une femme bonne travailleuse, qui apporte quelque argent dans le ménage. Non. A quoi bon ? Parfois, lorsqu'elle allait se promener, toute seule, dans ses rares jours de loisir, elle rencontrait des noces; elle se disait, en haussant l'épaule, que cela ne lui irait pas du tout, — à cause du teint gris et des taches de rousseur, — la couronne de fleurs d'oranger. C'était un être doux, paisible, bon, qui veut bien ce que veut le sort, et qui, peu à peu, devenait une vieille fille sans devenir une méchante femme.

Une fois, comme elle travaillait près de sa croisée ouverte, sans penser à rien, vague, nulle, elle vit, en baissant le regard pour chercher une bobine, un jeune homme accoudé à l'une des fenêtres de la maison d'en face. Elle eut cette impression qu'il la regardait. Ahl bien, oui, est-ce qu'on la regardait, elle ! Elle ne s'inquiéta plus de cela, continua de travailler, ferma sa croisée, le soir venant, sans un coup d'œil au dehors, et se coucha, comme d'ordinaire, après le petit repas. Pas gourmande ni délicate : de la charcuterie dans une assiette fêlée. Mais, couchée, elle ne s'endormit point. Elle revoyait, plus nettement qu'elle ne l'avait vu, le voisin, élégant, brun, des moustaches fines, en veston bleu orné de soutaches, — quelque riche jeune homme, qui s'était mis à la fenêtre, par hasard. Pour-

tant il lui semblait bien qu'il l'avait regardée ! Elle eut un grand éclat de rire, dans son oreiller, à cette pensée que quelqu'un s'était occupé d'elle. Un rire qui s'arrêta vite, interrompu d'une envie de pleurer. Voyons, est-ce qu'elle devenait folle? Elle voulait dormir, crispait ses paupières, s'obligeait à ne pas bouger. Elle dormit. Elle fut, en s'éveillant, plus lasse qu'après une longue nuit de travail. D'ailleurs, elle ne songeait pas du tout au jeune homme aperçu la veille; on l'aurait fort étonnée en lui demandant pourquoi, ce jour-là, elle ne s'asseyait pas près de la fenêtre, selon sa coutume. De temps en temps, elle se considérait dans la petite glace, se trouvait très laide, avec toutes ses taches de rousseur, et soupirait. Sans raison. Du matin au soir, elle travailla avec une telle hâte qu'elle s'étonna, au moment de se coucher, de la besogne faite ; et elle dormit très bien, débarrassée de toutes les chimères. Mais, le lendemain, après le déjeuner, elle n'}'

put tenir, se jeta vers la croisée, l'ouvrit, vit, reconnut, admira le jeune homme en veston soutaché, et faillit devenir folle, car il lui envoyait des baisers î

Elle ! aimée, ou désirée, — n'importe, elle ne faisait pas de différence, — elle, aimée, si laide pourtant! Ça ne se voit peut-être pas, de loin, les taches de rousseur? Elle s'inclina, repoussant ses cheveux, dans la pleine lumière, pour se montrer, sans mensonge, — et il lui envoyait des baisers, toujours 1 Elle se réfugia au fond de sa chambre, secouée d'une émotion dont elle n'avait jamais conçu la possibilité seulement. Est-ce qu elle rêvait ? Ce jeune homme, là, si beau, ah! oui, si beau! et sicharmant^ — elle avait remarqué, dans un coup d'œil, un signe qu'il avait au-

dessus de la lèvre; mais on voyait donc tout, malgré la largeur de la rue ! mais, alors, il la voyait donc, lui, telle qu'elle était? — ce jeune homme, si beau, si riche, si élégant, la regardait, lui faisait des signes, l'aimait! Il lui montait, du cœur à la tête, dans des bouffées de chaleur qui lui brûlaient l'envers des yeux, tout ce qu'elle avait refréné, repoussé, opprimé, pendant si longtemps, detendresse et de passion; et, ne comprenant plus rien, n'essayant pas de comprendre, heureuse, effrayée, une envie de se lancer, de sa fenêtre, dans cette fenêtre, et de fuir si quelqu'un l'eût touchée, — car le prompt consentement où s'emportent les laides est retenu pourtant par l'instinctif recul des vierges ! — elle se mit à sangloter, entre ses mains jointes, avec une si délicieuse angoisse qu'elle croyait mourir et revivre dans un paradis. Pas une minute l'idée ne lui vint que, par un infâme jeu, ce voisin, content, charmé, à qui s'offraient tant d'autres amours, et des femmes si blan-

ches, la voulait railler, pauvre fille. Elle se leva, courut vers le miroir, et, pleurante, riante, extasiée, se trouva belle !

Dès ce moment, sa vie fut un long délice. Assise devant la petite fenêtre, presque lucarne, de la mansarde, elle revoyait, chaque jour, à la même heure, le jeune homme inconnu qui lui souriait, lui parlait du regard, lui avouait, d'un muet remùment de lèvres, les tendresses qu'il avait dans le cœur. Elle sentait, elle, si médiocre, si chétive, si laide naguère, — car elle était, à présent, certaine de ne plus l'être, — elle sentait qu'elle était adorée plus qu'aucune autre femme. Et des fiertés lui venaient ! Elle eut aussi des coquetteries. Après quelques semaines, elle prit, derrière le rideau blanc de la croisée, des airs sévères, qui se fâchent. Elle ne daignait pas toujours regarder celui qui la regardait si tendrement, si obstinément; elle espérait assez, pour oser le désespérer. Cependant, une fois, il la supplia, avec un geste

si tendre, avec un abandon si ardent de luimême, de le laisser venir auprès d'elle, qu'elle défaillit, et qu'elle ne put s'empêcher, presque mourante, de répondre par un signe qui voulait dire : Venez I

Elle l'attendait, debout, appuyée au mur, craignant de se laisser tomber sur les carreaux de la mansarde. La minute où, se montrant tout à coup, il la prendrait entre ses bras et la baiserait sur les lèvres, lui apparaissait, bien qu elle fût si proche et si inévitable, très lointaine, très chimérique, dans l'illusion du désir et de la peur. Elle attendait. Depuis quelques instants il aurait pu être là. Descendre un escalier, traverser une rue, monter cinq étages, n'exige pas beaucoup de temps. Elle s'étonnait. Qu'arrivait-

26o POUR LES BELLES PERSONNES

il? Elle alla sur le palier, écouta. Rien. Elle rentra dans sa chambre, se hâta vers la croisée ouverte. Il n'avait peut-être pas compris le signe qu'elle avait fait. La fenêtre, en face, était close î Où était-il? Pourquoi n'apparaissait-il point? Elle ne craignait plus ce quelle avait redouté tout à l'heure ; elle désirait, avec un redoublement éperdu, tout ce qu elle avait désiré. Mais, peut-être, à cette seconde, précisément, il traversait la rue, venant chez elle ? Elle se pencha, tout le buste en dehors, autant qu elle put. Il y avait un rebord de toit, en zinc, qui cachait un peu de la chaussée ; elle se pencha encore... et poussa un cri de rage plaintive ! car, là, au-dessous d'elle, au balcon du quatrième étage, celui qu'elle attendait parlait à une jeune femme en peignoir, chignon roux, parmi des montées de vigne vierge et des rougeurs de lauriersroses. Elle s'était trompée,, pendant si longtemps I Hier, aujourd'hui, toujours ! Ce n'était pas à elle, c'était à cette jeune femme,

au-dessous, chez qui l'on monte parle grand escalier, que s'adressaient les regards, les baisers, les sourires. Elle, aimée ! ah ! bien oui, si laide, avec ces taches de rousseur. Elle sentit un éboulement de sa tête dans son cœur, qui se rompit, et alors, comme elle les voyait encore, se parlant, au-dessous d'elle, si près d'elle, et qu'elle se penchait toujours davantage, et qu'il lui eût fallu un effort pour revenir dans la chambre, elle ne fit pas cet effort, et se pencha de plus en plus, se laissa tomber, tomber, effleurant du vent de sa jupela vigne vierge qui grimpe et la fragilité des lauriers-roses.

Frêle, émaciée et blême en son long peignoir de dentelles plaintives, les yeux trop ouverts, écarquillés par la vision de la mort prochaine, les cheveux éteints, comme déblondis dans le pâlissement de toute ellemême, elle repose sur des coussins en tas, pareille aux poitrinaires des keapsakes. La fenêtre est ouverte ; car c'est un soir d'été, dans un pays d'Italie où l'air ne fraîchit pas

quand la nuit commence à monter. Sur le chemin, devant la maison, des femmes en robes claires, aux chapeaux de rubans, — on revient du Corso, — passent dans des calèches que, d'un peu loin, on prendrait pour des charretées de fleurs ; plus loin, au delà des grilles du jardin princier, et des lauriers roses et des palmes immobiles, se prolonge l'immense paresse de la Méditerranée lisse et bleue, jusqu'au vague horizon. Tandis qu'une étoile, une seule, s'allume, d'or parmi l'azur du ciel, d'argent sous l'azur de l'eau, le brouillard qui se lève, diaphane, et qu'on dirait fait d'haleines de plantes tant il est parfumé, porte jusqu'à la malade les rires des promeneuses et le silence de la mer. Mais elle n'écoute pas ces rires ni ce silence ; attentive au glissement de sa vie vers la tombe si proche, à ce glissement mystérieux, qu'elle croit entendre. Puis elle regarde, à l'annulaire de sa main gauche, une perle en son chaton, petite, ternie un peu, malade,

dont l'orient vacille et frissonne, se voile parfois, va s'éteindre ; elle la regarde de plus près, comme cherchant à y voir quelque chose; quoi donc? ses bonheurs d'autrefois, ses tristesses de naguère, d'à présent, les rêves, les baisers, les larmes. Dans cette perle, il y a sa vie.

Une fois, — cinq ans depuis ce temps ont passé, — il y avait un bal au château ; c'était le meilleur plaisir de la châtelaine, vieille femme de belle humeur aux cheveux blancs égayés de dentelles, de voir sautiller dans les polkas les habits noirs des jeunes hommes et la mousseline des demoiselles à marier. Les couples tournoyaient sous le cliquetis lumineux des lustres ou traversaient les bandes de lueur pâle que la lune, par les croisées ouvertes, éployait sur le parquet,

en éventail. Jeune fille alors, dix-sept ans à peine, celle qui devait aller mourir sur le bord de la mer, en un pays Italien, dansait comme les autres, avec moins de joie, avec plus de bonheur, attendrie. Elle aimait, d'un amour presque ignoré d'elle-même, l'homme qui lui tenait la main, lui enlaçait la taille; plus douces que celles de l'orchestre, elle entendait en son cœur des musiques. Tout à coup elle sentit qu'il lui mettait au doigt, dans une pression plus vive, un anneau fin, un peu froid, qui glissait. Que c'était un anneau, elle le devina tout de suite ; elle n'avait pas eu besoin de regarder ! Elle s'échappa, sortit du salon, descendit les marches de la terrasse, entra dans une des allées de platanes, s'arrêta près d'un boulingrin où le gazon sous la pleine lune verdissait clairement. Une bague, en eff'et ! dans un chaton d'argent, une toute petite perle, si blanche, d'un orient si pur I Alors, se sachant aimée, elle comprit qu'elle aimait ; de ses fraîches

LA PERLE MORTE 'jQj

lèvres d'enfant, elle baisa, baisa le don de fiançailles. Mais il y eut un bruit de pas, près d'elle ; le fiancé l'avait suivie : elle devint toute rose, ne bougeant plus, la perle encore près de la bouche. Ils se contemplèrent, longtemps, sans paroles. 11 se produit, en ces moments, de silencieux échanges d'âmes, passages, d'un nid à l'autre, d'invisibles colombes. Puis, les doigts entrelacés, et se contemplant toujours, ils reprirent le chemin du château, montèrent l'escalier de la terrasse, — ils faisaient cela ensemble, d'un commun accord, sans avoir convenu qu'ils le feraient, — gagnèrent la petite chambre voisine du salon, d'où la vieille châtelaine regardait danser la jeunesse, et là s'arrêtèrent, troublés, ne sachant que dire. « Eh bien , qu'est-ce ? » demanda la vieille. « Ah ! grand'mère... » balbutia la fiancée. L'aïeule sourit et les baisa au front.

Mariés, ils eurent, pendant une année, tout le délice possible ici bas. Etre époux et s'a-

dorer, suprême joie humaine ! Plus heureuse Tâme se diviniserait ; le ciel sait bien ce qu'il fait en refusant une ivresse plus grande, qui le rendrait inutile. Se voir, se parler, s'entendre, regarder les mêmes choses, toucher les mêmes choses, respirer le même air, c'est le seul paradis terrestre, quand on s'aime. Us se mêlaient si parfaitement l'un à l'autre, qu'ils croyaient souvent n'être qu'un, comme les anges des visions de S\vedenborg ; s'ils se sentaient deux, ce n'était qu'au redoublement de leur bonheur. Avec quelle gratitude, daas les rares moments où. elle restait seule, — car, dès qu'il était là, elle était à lui, toute! — avec quelle reconnaissante joie elle baisait la petite perle si blanche, si pure, à l'orient si vif, qu'il lui avait mise au doigt, le soir des muettes fiançailles ! Mais il arriva cette chose banale, niaise et affreuse, qu'il s'éprit, lui, un jour ou un soir, sur le boulevard ou dans le couloir de quelque théâtre, d'une fille rousse, des frisons jusqu'aux pau-

pières, pas jolie, du rouge aux lèvres, du noir aux yeux, de la poudre de riz sur du coldcream, et bête, pas même drôle, avec de l'argot dans l'accent. Un tas de rôdeurs avaient dû la trousser sur les bornes des portes cochères, dans les rues nocturnes, et elle gardait sous le musc son odeur de ruisseau. Il la voulut, lui, le mari d'une exquise créature qui laissait partout où elle passait une odeur de primevère mouillée de rosée, l'odeur de son âme et de son corps pur comme une âme. Et une telle folie ne fut pas le caprice d'un jour, d'une semaine. Il prit goût à l'ignomiaie dans le plaisir; buveur de tokay, ravi de l'ivresse du vin au litre. Il persévéra dans sa honte, avec une obstination de brute jamais rassasiée. Pour cette maîtresse de tout le monde, prête à le tromper, s'il était sorti un instant, avec le garçon de restaurant qui vient de servir les écrevisses à la bordelaise, il abandonna le foyer où la jeune femme attend, le lit où elle pleure.

D'abord la délaissée ne voulut pas croire à un si parfait désastre de toutes ses joies. Ce n'était pas vrai ! ce n'était pas vrai I Ceux qui racontaient cette abominable aventure étaient des méchants, ou ne savaient ce qu'ils disaient. Hélas ! il lui devint impossible de douter ! Elle les vit ensemble, son mari et cette fille, dans une voiture découverte, en plein jour, s'embrassant presque. Ce fut comme si elle avait reçu un soufflet de boue. Mais, parce qu'elle aimait, ni le mépris ni la colère ne la sauvèrent du désespoir. Elle souffrit horriblement, avec des faiblesses, dont elle rougissait; elle connut les longues angoisses des attentes nocturnes, le front contre la vitre, des espionnages aussi devant la maison où une seule fenêtre brille encore ; et, malgré ses rages, elle sentait que s'il apparaissait, elle aurait au cœur et aux lèvres des offres de pardon. Plus de trois ans dura cette vie, sans une heure de calme, tant qu'enfin la maladie la

prit ; et, maintenant, loin de France, dans une ville d'Italie, près de la mer, elle se mourait, toute seule, — car l'aïeule n'était plus, — n'ayant pas même l'espoir qu'il serait là le jour, le jour prochain, où elle laisserait choir sur l'oreiller du lit dhôtel, pour ne la plus relever, sa tête pâle, immobile, aux lèvres ouvertes par l'envolement de l'âme.

Tandis qu'elle rêve aux bonheurs d'autrefois, aux tristesses de naguère, d'à présent, la nuit est venue, bleue et douce, étoilée. Puis, les heures passent. L'aube met à l'horizon l'éveil de ses pâleurs vagues, la mer flambe sous le soleil levant. La malade n'a pas bougé, frêle, émaciée et blême en son peignoir de dentelles plaintives. Quelqu'un entre dans la chambre, brusquement, un homme en habit de voyage, essoufflé

d'avoir monté vite. Il s'arrête devant l'amas de coussins, pousse un cri, les mains au front, et se jette à genoux devant la jeune femme expirée. Il sanglote, en son tardif repentir. Mais ni les sanglots ni les plaintes n'émeuvent l'endormie, et une larme en tombant sur le chaton de la bague ne fait point se raviver, toute ternie, éteinte, sans orient désormais, la petite perle morte.

Au bruit démon pas, la belle jeune femme leva la tête dans un mouvement de crainte ; elle était pâle comme les mortes ; elle avait les paupières un peu rouges ; ses yeux ressemblaient à deux pervenches que la pluie, goutte à goutte, mouilla, et qui seraient bordées de rose.

— Comment? vous? m'écriai-je, vous pleurez, vous, madame?

— On a eu tort de vous laisser entrer, ditelle ; j'avais condamné ma porte, je ne voulais voir personne. Lorsque j'ai mes tristesses, toute présence, même celle d'un ami, — et, mon ami, vous l'êtes, puisque vous ne m'avez jamais fait et ne me ferez jamais la cour, — toute présence me trouble, m'épouvante presque : il me vient un instinct de recul, de fuite, un besoin de sécurité dans l'isolement. Je suis comme le Bachelier de verre, vous savez ; j'éprouve dans tout mon être — c'est un effet des nerfs sans doute — la sensation d'une fragilité qui, au moindre contact, rien qu'au voisinage d'une approche, ou par la brusquerie d'un son, se briserait douloureusement.

Je feigais de ne pas comprendre la prière de m'éloigner qu'il y avait dans ces paroles ; j'étais retenu par un désir curieux, où se mêlait beaucoup de sympathie ; je répétai :

— Quoi ! véritablement ? vous pleurez ?

— Ah! oui, cela vous étonne ? Cela m'étonne aussi, je vous jure. Ce qui fait qu'on

LE JOUR DES PLEURS 2^ ï)

est heureuse, — un beau nom, la fortune, un mari qui vous aime, la jeunesse, le triomphe d'éire jolie, — je le possède, et s'il manquait quelque chose à mon bonheur, je n'aurais pomt le temps d'en prendre souci, frivole comme on me connaît, et presque toujours occupée des mille devoirs mondains qui amusent. Promenades au Bois, conciliabules chez le couturier, les thés d'avant le soir, les dîners, les premières et les sauteries, la chasse, la comédie au château, toutes les heures de ma vie sont des plaisirs l'un après l'autre ; quand çà et là une lassitude m'alanguit, — à force de rire on peut bâiller, — je me repose, avec une sérénité dont on ne me croirait pas capable, dans la tendresse grave de celui qui m'a donné son nom ; et vous savez que j'adore mes enfants. Quant à l'amour coupable, furtif, avec ses remords et ses hypocrisies, qui a honte et qui se cache, je l'ai toujours fui, toujours repoussé ; mes flirtations les plus hardies ne vont pas jus-

5i76 POUR LES BELLES 1?ERS0NNES

qu^à permettre le souffle d'une bouche sur mon petit doigt ganté ; et je demeure une femme heureuse parce que je suis une honnête femme. Ah ! certainement, bien heureuse ! si je n'étais pas moi, j'envierais de l'être. Pourtant, — ajouta-t-elle, le front entre les mains, — pourtant, mon ami, vous le voyez, je pleure !

Je la regardais, de plus en plus surpris. Elle continua de parler avec des sanglots par instants :

— Oui, je pleure, et me désole, et je ne sais pas pourquoi ! C'est il y a cinq ans, un matin d'automne, que cette angoisse m a prise, pour la première fois, sans raison. Et, depuis, chaque année, à la même date, — vous entendez ? à la même date ! — elle me reprend, où que je sois, quoi que je fasse. Oh ! ne souriez pas, parce que ces jours de désespérance sont rares ; ne me dites point que quelques heures d'amertume doivent compter pour peu de chose dans Une atinée de joie. Elles

sont si affreuses, ces heures ; il y tient, en si peu de moments, tant de souffrances aiguës, que je préférerais a ma longue suite de bonheurs, épouvantablement interrompue, toute une mélancolique existence ! Dès le lendemain de la fatale journée, j'essaye d'en oublier les tortures ; je me dis, comme quelqu'un qui respire au sommet d'une côte péniblement gravie, que c'est fini, que je suis hors de peine : je recommence à sourire, à aimer, à vivre ; je suis contente ; j'en arrive à croire que l'abominable tourment ne me ressaisira jamais plus. Pourquoi l'éprouverais-je de nouveau, à la date accoutumée? Ai-je subi, ce jour-là, jadis, quelque désastre dont le souvenir se renouvelle périodiquement ? Non, j'ai beau chercher dans le plus lointain de ma mémoire, le jour détesté n'est l'anniversaire que de lui-même. Allons, cette fois, il n'amènera aucun chagrin ; il sera un jour pareil à tous les autres, aimable, charmant, où l'on va chez le couturier, où les en-

fants sourient, où je danserai le soir ! Je suis pleine d'aise et tranquille. Mais il arrive, semblable à lui-même, semblable à lui seul, avec les douleurs de l'an passé ! Je vous assure que c'est horrible. Tous ceux que j'aime sont vivants, sont près de moi, vont entrer tout à l'heure en souriant, — et je me sens le cœur déchiré des orphelines et des veuves. Je n'ai rien perdu, — et je suis comme privée de tout. Aucun désastre ne m'a frappée — et j'ai sur l'esprit, sur le cœur, sur le corps aussi, sur tout l'être, comme le poids d'un effrondrement. Je veux m'échapper de cet enfer. Je vais, je viens, je m'habille, j'ordonne d'atteler ; le grand air, le soleil, le babillage des visites, le plaisir d'être trouvée belle me divertiront, triompheront de la néfaste influence ; vains efforts ! En m'évadant, j'emporte avec moi mon supplice ; j'y suis prise, comme une main dans un étau, qui la suivrait. Vraiment, nulle parole ne saurait exprimer les affres où je succombe. Oh ! cette

impression d'absolu dénûment, de viduité infinie ! Et, — c'est ce qui est plus atroce encore ! — j'ignore ce que je pleure, j'ignore qui je regrette. Je sais qu'une chose précieuse entre toutes m'a été ravie, mais, cette chose, que je n'ai plus, je ne l'ai pas possédée ; je sais qu'un être cher entre tous m'a laissée, mais cet être, qui est parti, n a jamais été près de moi ; inconsolable de les avoir perdus, je ne saurais me faire aucune idée de ce qu'ils furent ; et la tristesse de ne les avoir point connus complique le désespoir de leur irrémédiable absence !

Elle se tut. Je pris ses mains dansmes mains amicales ; m' efforçant de l'apaiser, lui disant de ces paroles vaines, qui voudraient consoler, qui ne consolent pas : ce n'était rien ; de la surexcitation, une irritation nerveuse, ou de la fièvre ; le retour de ses angoisses révélait un mal assez étrange sans doute mais peu grave, dont on pourrait triompher avec des soins et par une médication calmante...

— Eh I je ne suis pas malade I dit-elle en haussant les épaules.

Elle se leva, marcha par la chambre, à grands pas, très longtemps. Puis, s'arrêtant devant moi, la tête haute, les yeux fixes, elle dit :

— Est-ce que vous ne croyez pas, vous, qu'à chaque naissance humaine correspond une autre naissance ? que toutêtre vivant est lié à un autre être par une destination fatale ou providentielle ? Je le crois, moi ! Je crois que nul n'existe pour soi-même, pour soi seul, mais que chacun est la moitié d'un couple prémédité par un mystérieux vouloir inconnu ; et malgré eux, sans savoir ce qui les pousse ou ce qui les attire, l'époux cherche l'épouse, l'épouse cherche l'époux, à travers tout l'immense tumulte terrestre. Quand ils se rencontrent, c'est la joie parfaite, incomparable, la réalisation de la volonté divine dans le bonheur humain. Oh ! que ce bonheur doit être pur, sacré, infini ! et qu'elle est

peu de chose au prix de lui, la satisfaction mondaine d'être la femme d'un galant homme qui ne vous fut pas promis ! Mais, se trouver, parmi toute la foule, ce n'est pas toujours possible hélas ! Ils sont rares, les hymens d'ici-bas qui s'accordent aux fiançailles de là haut. Beaucoup de fiancées revêtent la robe nuptiale avant d'avoir vu leur véritable fiancé ; bien des fois l'homme qui devait être l'époux meurt inconnu de son épouse. Eh bien, qui sait ? souvent je le crains, souvent je le pense : celui qui me fut destiné par les providences, je ne l'ai pas rencontré, je ne le rencontrerai jamais en ce monde, — parce qu'il a cessé de vivre ! et je l'ai pleuré, inconsciemment, dans mes détresses sans causes. Je l'ai pleuré, je le pleure. Ce qu'il était, je l'ignore ; son pays, sa race, son nom, sont des choses qu'il m'est interdit d'apprendre. Mais je sais quel jour il est mort ! Pour si invisibles, pour si impalpables qu'elles fussent, nos chaînes

n'ont pu se rompre sans que mon cœur saignât : c'est le jour où il trépassa, l'Amant, que j'ai souffert pour la première fois. C'est l'anniversaire de mon vrai bonheur éteint, enseveli, disparu, c'est l'anniversaire de mes fiançailles en deuil et de mon désolé veuvage, que je célèbre par des sanglots et des larmes !

. La tante de Lucy est une aimable vieille, mignonne et mignarde, la face toute ridée de petites rides gaies, les yeux très allumés encore sous le frisottement d'une perruque blanche d'oii s'envole, à chaque mouvement, un peu de poudre, qui sent bon.

— Eh bien, voyons, parle, fillette. M. de Champagnolle te plaît-il, et m'autorises-tu à lui accorder ta main ?

Mais Lucy ne se hâtait pas de répondre, presque une enfant encore, frémissante et frêle, si pâle avec de brusques rougeurs, l'air d'un roseau de neige où fleuriraient des roses.

Elle balbutia enfin :

— Oh ! ma tante, c'est une chose terrible ! Se marier, il n'y a rien, j'imagine, de plus épouvantable. Songez donc, je n'ai que dixsept ans, et je suis toute petite, et, le mois dernier, j'étais encore au couvent des Dames de la Visitation. Est-il nécessaire que je sois, déjà, la femme de C[uelqu'un? Je n'éprouve pas d'autre envie, je vous assure, que de vivre longtemps, toujours, près de vous et de mon oncle, dans la chambre bleue et blanche où chantent mes oiseaux ; s'il fallait s'occuper de mon trousseau de mariée, je n'aurais pas le temps de finir pour ma grande poupée qui dit : « Papa, maman », — plus heureuse que moi, mais je ne me plains pas, vous êtes si bonne ! — la robe en faille rose,

garnie de violettes de Parme, que je lui ai très sérieusement promise.

La tante sourit.

•— Là, là, fillette, ne te hâte pas de dire non. M. de Champagnolle, jeune et fort joli homme, est un mari convenable de tout point. Réfléchis, tête folle. Aussi bien ton oncle et moi, nous serons absents la journée et le soir, et tu auras le loisir de rêver dans la chambre bleue et blanche, en compagnie de tes oiseaux qui te gazouilleront, je pense, de bons conseils. Caries oiseauxne répugnent pasle moins dumonde aumariage! A demain, mignonnette. Je viendrai t'évei 11 :r, et tu me diras, parions, avec ton joli sourire d'églantine effraj^ée d'éclore, que tu veux bien te marier, puisqu'il le faut absolument !

Là dessus, l'aimable vieille s'en alla dans un remuement d'étoffe pompadour et de dentelles un peu jaunies, laissant dans l'air, — la perruque remuée, — ce que secoue de poussière blanche une volée de papillons.

Lucy, véritablement, avait l'esprit aussi tourmenté que possible. Mon Dieu, ce n'était pas que le mariage, dans toutes ses circonstances, lui déplût. Porter une robe de satin couleur de lys, à traîne, qui fait un long bruit doux, avoir des fleurs d'oranger sur le front, en couronne, comme la reine de quelque blanche féerie, être sous la nuée d'un voile une rougeur qui se sent jolie, entendre autour de soi, tandis que l'on traverse l'église étoilée de cierges, la flatterie des murmures qui admirent et complimentent ; puis, le bal, deux ou trois quadrilles, pas plus, et l'impatience du nouvel époux dont les yeux si tendres implorent ; tout cela n'a rien de sinistre, et Lucy se fût résignée avec plaisir à ces agréables extrémités. Même elle envisageait sans trop

d'horreur la suite probable de ces choses. Pour si naive qu'elle fût, elle était bien obligée de supposer qu'une toilette, une cérémonie, deux quadrilles et la muette supplication d'un regard, ne sont pas tout l'hymen ; elle savait qu'un moment vient où l'on se trouve seule avec celui qui n'est plus un fiancé, que ce moment-là dure toute une nuit. Hélas! pour mériter qu'on vous dise «Madame», il ne suffit pas de mettre une robe de satin blanc, il faut l'ôter aussi. Eh bien, n'importe, Lucy, — oh ! avec quels frissons I — aurait consenti à cette nécessité redoutable. Car, du souvenir de s'être vue, quelquefois, le soir, avant de se coucher, la chemise glissant de l'épaule, dans la glace en face du lit, et de s'être trouvée, non sans rougir, exquisement jolie, il lui venait, à certaines heures, le soupçon que le spectacle de la joie donnée par son dévoilement lui serait peut-être une compensation aux angoisses de sa pudeur sacrifiée. Mais ce qui la

tourmentait, l'épouvantait, la consternait, c'était de penser que le marié, lui aussi, au moment décisif, cesserait d'être vêtu. Cela, c'était la chose effrayante qui plongeait Luçy dans les plus cruelles perplexités. Qu'arriverait-il, à cette minute? Ce qui apparaîtrait, que serait-ce? Comment serait-il, une fois déshabillé, l'époux ? Les causeries, deux à deux, sous les marronniers, dans la cour du couvent, n'avaient rien enseigné à Lucy, sur Ce point, qui lui parût suffisamment précis. Et maintenant, dans sa chambre de jeune fille, — tandis que les oiseaux s'égosillaient en d'éternels épithalames, — d'affreux doutes l'obsédaient. Oh ! que verrai t.-elle? Tantôt elle avait cette pensée que, des habits jetés, émanerait une ressemblance de séraphin, avec de belles blancheurs d'ailes. Oui, pourquoi pas ? les hommes déshabillés, ce sont peut-être des anges. Tantôt elle frémissait en se cachant la tête dans les mains, à l'idée qu'elle Se trouverait en présence de

quelque monstre effroyable, rugueux, poilu, hideux, l'air d'un ours, pareil aux Bêtes qui, dans les contes des fées, menacent les princesses. Et elle se mettait en colère, frappant du pied. C'était absurde de maintenir les jeunes personnes en une telle ignorance. Est-ce que, dans les magasins, quand on veut acheter un coffret^ le marchand ne vous laisse pas voir ce qu'il y a sous le couvercle? Pour ce qui était d'elle, elle était bien résolue à ne point agréer les soins d'un prétendant, tant qu'elle ne serait pas instruite, d'une façon ou d'une autre...

Comme elle songeait de la sorte, elle avisa, sur la table, un papier rose, déplié, avec des lignes imprimées dessus, — un de ces pro^ spectus que l'on distribue dans les maisons sous enveloppe ouverte. Un mot, en tête, l'avait frappée. Elle saisit le prospectus, le lut d'un bout à l'autre. Puis, après quelques minutes de réflexion :

— Oui ! oui I nous verrons bien î s'écria-t-ellé

Et, d'un pas décidé, — car Lucy était une personne très résolue; au couvent, c'était toujours elle qui proposait les jeux les plus hardis,— elle entra dans la chambre voisine, pleine de grandes armoires où la bonne tante serrait ses dentelles, ses jupes pompadour, et ses perruques blanches, frisottantes et poudrées.

Ce même jour, dans l'un de ces ateliers appelés académies, où de fort honnêtes femmes, jeunes pour la plupart, des Anglaises, çà et là, très décentes, dessinent d'après le nu, — cent francs par mois, ou cinq francs par séance, atelier pour les hommes, atelier pour les dames, séparés, — un certain étonnement se produisit à l'arrivée d'une petite vieille, frêle, menue, l'air très timide, des cheveux tout blancs sous la voilette. Lesélè-

ves la voyaient pour la première fois. Que voulait-elJe ? Est-ce qu'on apprend le dessein à son âge ? Il y eut quelques sourires tandis que la nouvelle venue prenait place, modestement, dans un coin. Mais le modèle un robuste gaillard, laissa tomber une espèce de couverture dont il était enveloppé, et monta sur la table basse, au milieu de l'atelier, pour reprendre la pose ; alors toutes se mirent à la besogne ; et personne ne se fût inquiété désormais de la petite vieille si, tout à coup, elle n'eût poussé un cri, — surprise ou effroi, — un grand cri ! On se leva, on s'empressa autour d'elle. Qu'arrivait-il ? Était-elle malade? Elle ne répondit pas un mot, et, la tête basse, la voilette jusqu'au menton, elle sortit, s'échappa, disparut !

Ah ! bien non, par exemple, elle ne se marierait pas. Sa tante dirait ce qu'elle vou-

drait ; elle n'épouserait pas M. de Champagnolle, ni aucun autre. Comment ? les hommes, c'était cela ? mais, alors, elle avait eu raison d'imaginer des monstres rugueux, poilus, hideux, presque pareils à des ours ! et la pauvre Lucy, revenue dans sa chambre, était plus effrayée qu'on ne saurait le dire. Malgré elle, les yeux fermés, elle revoyait l'abominable spectacle, sur la table basse, au milieu de l'atelier. Elle en avait des souvenirs très précis I L'ensemble la comblait d'épouvante ; des détails lui inspiraient une horreur toute particulière. Oh ! c'était à de tels êtres qu'on donnait les jeunes filles, si gracieuses et si délicates ! N'était-ce pas un crime que d'abuser de leur innocence ? Mais grâce à Dieu, elle avait cessé d'être ignorante, elle. Par un coup d'audace, elle s'était instruite ; et il ne fallait pas espérer qu'on l'obligerait à devenir la femme dequelqu'un. « Ah! fi! fi! qu'ils sont laids !» Il y avait surtout... enfin, rien de plus affreux! Et elle

regrettait bien que sa tante fût absente, car, tout de suite, elle lui aurait déclaré qu'elle prétendait rester fille jusqu'à la fin de ses jours. Même elle était résolue à revenir au couvent, à prendre le voile, oui, le voile, et à prier les saintes, toute sa vie, les saintes, — jamais les saints !

Ce fut pleine de ces pensées que Lucy, la nuit venue, se mit au lit, non sans une grande peur : celle de voir lui apparaître, dans quelque cauchemar, l'homme sans habit, l'homme effrayant de l'atelier. Que c'était vilain, mon Dieu, que c'était vilain ! quelquefois elîe sursautait entre les draps, se rappelant ceci, cela, tout...

Pourtant elle s'endormit.

Que se passa-t-il, cette nuit, dans cette petite tête toute blonde et si jolie ? Lucy eutelle le cauchemar qu'elle avait craint ou un songe qu'elle n'avait pas espéré ? et ce songe,

s'il fut doux, quel fut-il? Revit-elle, avec la ressemblance de M. de Champagnolle, le terrible modèle nu, dans l'ensemble et dans les détails? Chose étrange! quelqu'un qui se serait penché vers ce sommeil d'enfant aurait admiré, sur des lèvres à peine roses, l'éciosion, dans un sourire, d'une ineffable joie, aurait pu surprendre, sous le frémissement, par iastants, des paupières, une vague langueur bleue, mouillée comme d'une perle fondue .. Car le rêve, mieux que nous-même, sait ce que nous voulons et, souvent, nous révèle notre désir.

Ce qui est certain, c'est qge le lendemain, au réveil, — la bonne tante était là, souriante. — Li^^y éprouvait, avec une lassitude, un trouble singulier, jusqu'alors inconnu ; et. quand l'aimable vieille demanda : « Çà, fillette, as-tu réfléchi? A quoi t'es-tu résolue? — Ah ! ma tante, je veux bien ! » dit Lucyen se cachant toute rougissante dans le désordre des oreillers.

Dès qu'il eut fermé la porte derrière eu2t :

— Eh bien? demanda Marcel en tremblant.

— Eh bien, dit le docteur Lahirou, le mieux est sensible, elle est sauvée. Oui, quelques semaines de repos achèveront la guérison; ce sera une convalescence un peu longue, mais très douce.

Marcel pleurait de joie ; il ne put s'empê* cher de sauter au cou du médecin.

— Vous me rendez la vie, à moi aussi 1 Si vous saviez combien j'aime Thérèse. La pensée qu'elle ne serait plus là, que sa bouche ne sourirait plus, qu'il y aurait sous ses paupières, au lieu de ses chers yeux, deux choses éteintes, qu'elle deviendrait pareille, enfin, à des mortes que j'ai vues, me faisait frissonner d'horreur. Tenez, vous allez rire ; moi, que vous connaissez, pas plus croyant que tant d'autres, qui n'entrais dans les chapelles ou dans les cathédrales que pour voir les tableaux ou les stalles sculptées, je suis allé cinq fois en une semaine à l'église du village, je me suis agenouillé devant la grille d'un petit autel, et j'ai brûlé des cierges sous l'image d'une Marie qui me regardait, la douce figiire, avec urf air de miséricorde.

— Bon, grommela le vieux praticien, c'est à l'intercession de la Sainte Vierge que vous devez le salut de M'"^ Thérèse. A demain. Je reviendrai constater les progrès du miracle.

Et il prit, dans un coin de l'antichambre, sa canne et son chapeau, en bougonnant. Mais, au moment de sortir:

— xA.h ! par exemple, reprit-il, je vous recommande les plus grandes précautions, tous les ménagements possibles. Votre amie est convalescente, oui, mais elle n'est pas guérie, pas guérie du tout ! Une secousse, une émotion, même agréable, 'occasionnerait une rechute, qui serait fatale.

— Docteur ! pouvez-vous douter des soins que mon amour?...

— C'est de votre amour que je me défie, précisément, et de votre âge. On est mauvais garde-malade, à trente ans, d'unejolie femme qui n'en a pas vingt, et qu'on adore. Enfin vous m'avez compris, je suppose? J'ai dit : une émotion, même agréable. Répondez-moi de vous-même, ou je ne réponds de rien.

— Oh ! vous me croyez capable ?...

— Je crois les amoureux capables de toutes les folies ! Et, l'imprudence commise, les

prières devant le petit autel, sous l'image de la Vierge, ne serviraient de rien, je vous en avertis ; M"^'' Thérèse s'éteindrait, en une minute, comme un de vos cierges sous un coup de vent.

Marcel rentra dans la chambre, sans bruit, et s'arrêta, regardant.

Sous le soleil d'été qui traversait les persiennes mi-closes, parmi le désordre blanc du lit, touffu de batistes et de dentelles, reposait, un peu pâle, d'une pâleur presque bleue, Thérèse ensommeillée ; et ses cheveux, sur les draps, le long du corps aminci, étaient une coulée d'or doux. Dans une moiteur vaporisée, il émanait des linges et de la peau, à cause d'un reste de fièvre, des chaleurs de féminilité plus odorantes, qui troublaient.

Une main pendait hors du lit, frêle et fine, longue, une perle au petit doigt.

L'amant, à genoux, eut envie de baiser ce petit doigt; mais il n'avait pas oublié les recommandations du docteur: il effleura, du souffle seulement, la perle.

— Ah ! fit Thérèse.

Et elle se tourna vers Marcel, dans un lent glissement de toute elle, sous les souples étoffes; ses grands yeux d'azur, ouverts, qui s'éblouirent de jour, furent pareils à deux bluets ensoleillés.

— Comme je suis heureuse ! et comme il est bon de revivre. Va, tu n'as pas besoin de me jurer que je suis guérie, je le sais, j'en suis sûre ! C'en est bien fini des fièvres, des malaises, des insomnies affreuses. J'ai tant souffert, chère âme! Mais c'est fini. Je sens couler dans mes veines un ravissement sans pareil. La belle journée! Est-ce qu'il faisait du soleil, comme aujourd'hui, les jours d'avant, quand j'étais malade ? Je ne voyais

pas la lumière, ni les branches fleuries, là, qui montent jusqu'à la fenêtre, et qui frôlent la vitre avec un air de me sourire et de me faire signe. Ce petit bruit, qui gazouille, un peu loin, c'est le chant des oiseaux, n'est-ce pas? J'hésite à le reconnaître ; il y a si longtemps que je ne l'ai entendu. Dis-m.oi si la campagne est belle, si nos rosiers ont beaucoup de roses. Oh ! laisse-moi me lever pour aller faire un bouquet, dans le jardin, avec toi ?

— Oui, ma Thérèse, tu es sauvée, hors de danger, tout à fait. Mais il faut être sage, et rester dans le lit encore, pendant quelques jours.

— Je ferai tout ce que tu voudras, ditelle.

Puis, en lui caressant les cheveux :

— Ce qui est surtout terrible quand on est malade, ce n'est pas que Ton souffre, mais c'est que l'on devient égoïste et ingrate. Marcel I me le pardonneras-tu ? pendant ces

longues semaines, toi qui ne me quittais pas, qui me soignais avec de si tendres alarmes, je ne t'aimais pas comme autrefois. Que veux-tu? on est occupée par le mal qui vous tient; et je ne prenais pas plus garde à toi que je ne voyais le soleil.

Elle sourit.

— Mais, maintenant...

— Maintenant? demanda-t-il.

— Oh ! maintenant, je t'adore I Et tu vois bien que mon amour c'est ma vie, puisqu'il me revient en même temps qu'elle. Approche-toi, donne-moi tes mains, laisse-moi regarder jusqu'au fond de tes yeux. Non, jamais, pas même le jour où, pour la première fois, tu m'as serrée contre ton cœur, je ne fus si doucement, si délicieusement émue, et je crois que ton haleine, en me frottant les lèvres, va me rendre folle de joie.

Mais, prudemment, il avait détourné la tête. Alors elle eut un léger frisson, comme ayant peur.

— Un miroir ! Oh ! je t'en prie ! un miroir I dit-elle.

Il se hâta de lui apporter une glace à main au cadre d'argent léger.

— Pourtant, dit-elle, rassurée, je ne suis point devenue laide; cette pâleur, même, il me semble, me sied.

Puis, attirant son amant vers elle en une lente caresse de bras, et lui parlant presqu'à l'oreille, d'une voix très basse, très douce, qui riait un peu :

*- Et, tu sais, ajouta-t-elle avec une rougeur à peine rose, tu sais, je n'ai pas trop maigri. Non, tiens, regarde, pas trop.

Il voulut s'enfuir ! Il ne voulait pas voir les frêles trésors toujours adorables, qui devaient plus de grâce à plus de fragilité, la (iourbe moins grasse des épaules, les seins menus, comme adolescents. Mais l'ardente caresse le tenait bien ! et, tandis que Thérèse Taffolait de chuchotements si proches qu'ils étaient des baisers, il sentait monter d'elle,

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et des moites batistes, et des draps chaleureux, — des draps qu'elle écartait, l'amoureuse ! — la griserie irrésistible des mystérieux parfums. «Thérèse!» balbutia-t-il, et ce fut l'oubli, l'ivresse, longtemps...

Il poussa un cri !

Thérèse s'était roidie tout à coup, froidissante, les yeux fixes, pareille aux mortes, morte peut-être.

Ah ! ce docteur, est-ce qu'il ne le trouverait paS; à la fia ! Il le cherchait depuis deux heures, de bourgade en bourgade, de ferme en ferme. « M. Lahirou? Il vient de passer dans son cabriolet. Vous le rattraperez peut-être à la montée. » Et Marcel lançait au triple galop son cheval essouflé, suant, qui n'en pouvait plus. Quelle angoisse pendant cette poursuite ! Thérèse était là bas, dans

la maisonnette, seule avec une femme de chambre. Il avait dû la quitter, évanouie, pour courir après le docteur. Vivait-elle encore? Avait-elle repris connaissance, ou nétait-elle plus qu'une blême forme inanimée? Le désespoir lui tenaillait le cœur, des remords le bourrelaient. Et le temps passait, et c'était horrible. Enfin, il rejoignit M. Lahirou, au bas d'une côte, sa\ita de cheval, s'élança dans le cabriolet, et cria : « Chez moi ! je vous en supplie ! Tout de suite I Oh 1 tout de suite ! » Le médecin de campagne fouetta sa bête, comprenant qu'une chose grave était arrivée. « Eh I là, dit-il, (tandis que Marcel fondait en larmes), voyons, parlez, qu'y a-t-il ? — H y a que Thérèse va mourir, si elle n'est morte, parce que je vous ai désobéi, parce que je suis un misérable ! » Marcel se tut, pleurant toujours. Comme cette vieille jument poussive, marchait avec lenteur ! Ils n'arriveraient jamais. Son angoisse redoublait quand il entendait le doc-

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teur grommeler dans ses moustaches de vieux soldat : « C'est très grave. Une rechute. Je l'avais dit: pas d'émotion, même agréable. Elle ne s'en tirera pas. » Ils aperçurent enfin la petite maison de briques roses, jolie, entre les arbres. Le cabriolet s'arrêta. Ils descendirent, Marcel saisit M. Lahirou par le bras, l'entraîna ; ils montaient déjà l'escalier du perron, lorsqu'un éclat de rire, joyeux et lumineux comme, dans un plat de cristal, l'égrènement d'un collier de perles, sonna derrière eux; et ils virent, parmi les rosiers du parterre, toute rouge de plaisir et toute dorée de soleil, Thérèse, qui s'avançait, les mains pleines de fleurs.

Marcel se précipita vers elle d'un seul bond.

— Toi ! toi I vivante ! ah ! Dieu I

— Très vivante, dit-elle en lui sautant au cou, et bien guérie, tu vois, oh ! tout à fait guérie !

Puis, avisant le vieux praticien qui les

,li

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considérait d'un air passablement penaud : — Ah! dame, le docteur est un habile homme, c'est sûr; mais toi (elle pouffait de rire dans les cheveux de son ami), toi, tu es le meilleur médecin !

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