‹ Pour les enfantsChapitre 11 sur 52 · BOULKA ET LE LOUP · texte numérisé non relu

BOULKA ET LE LOUP

Lorsque je quittai le Caucase, la guerre y sévissait encore, et il y avait danger à voyager la nuit sans escorte.

Désireux de partir à la première heure du matin, je ne voulus pas me coucher.

Un ami vint me tenir compagnie; tous deux nous passâmes la soirée et la nuit assis devant ma cabane dans la rue du bourg cosaque.

Un brouillard voilait la lune; mais, quoi-

qu'on ne la vît pas, il faisait si clair qu'on eût pu lire.

Au milieu de la nuit, nous entendîmes, soudain, de l'autre côté de la rue, dans une cour, piauler un cochon de lait. Quelqu'un cria :

— C'est un loup qui étrangle le cochon de lait !

Je courus dans ma cabane, saisis mon fusil chargé et m'élançai dans la rue. On s'empressait à la porte cochère de la maison où piaulait le cochon de lait.

— Par ici ! me cria-t-on.

Milton me suivit en bondissant, il croyait, sans doute, que je partais pour la chasse avec mon fusil, et Boulka, dressant ses courtes oreilles, se démenait de côté et d'autre, comme pour demander où planter ses crocs.

En me hâtant vers la haie, j'aperçus de l'autre côté, dans la cour, la bete qui venait droit sur moi. C'était un loup. Il courut à la

haie et prit son élan pour la franchir. Je me jetai de côte et armai mon fusil. Il n'eut pas plus tôt sauté de mon côté que, le couchant en joue a bout portant^ je pressai la détente ; mais le fusil fît « tchik » et le coup ne partit pas. Le loup^ sans s'arrêter, traversa rapidement la rue.

Milton et Boulka se lancèrent à sa poursuite. Milton l'eut bientôt rejoint ; mais on voyait qu'il n'osait pas l'attaquer; quant à Boulka, bien qu'il se hâtât sur ses jambes courtes, il ne put atteindre le loup.

Nous nous mîmes à courir de toutes nos forces dans la direction de la bête, mais loup et chiens eurent bientôt disparu à nos yeux. Seulement, près du fossé, au coin du bourg cosaque, nous entendîmes de rares aboiements, une plainte, et nous aperçûmes, a travers le brouillard lunaire, une poussière qui s'élevait, et les chiens qui bataillaient avec le loup.

Lorsque nous fûmes au fossé^ plus de loup, et les chiens s'en revenaient tous deux vers nous, la queue en Tair, la mine hargneuse. Boulka, en grondant, me poussa de la tête; on voyait qu'il eût voulu me raconter quelque chose, mais ne le pouvait.

En examinant les chiens, nous reconnûmes que Boulka avait sur la tête une petite plaie. Il était clair qu'il avait assailli le loup près du fossé, mais qu'il n'avait pu le coiffer; et la bête, montrant les dents, avait pris la fuite. La plaie n'était pas grande, nul danger à redouter.

Nous retournâmes à la cabane, et notre causerie roula sur l'événement. J'étais furieux que mon fusil eût raté, et je ne cessais de me dire que, si mon coup était parti, le loup serait resté sur la place. Mon ami s'étonnait que l'animal eût pu pénétrer dans la cour. Un vieux Cosaque affirmait

qu'il n'y avait là rien de surprenant, que ce n'était pas un loup, mais une sorcière, laquelle avait jeté un sort sur mon fusil. Ainsi causions-nous, assis devant la cabane.

Brusquement, les chiens sursautèrent ; devant nous, au milieu de la rue, apparaissait le même loup ; mais cette fois, à nos cris, il détala si vite, que les chiens ne purent l'atteindre.

Cette seconde apparition raffermit le vieux Cosaque dans son idée que ce loup était une sorcière. Moi, je me demandai si ce n'était pas un loup enragé, car je n'avais jamais vu, ni ouï dire, qu'un loup chassé d'un endroit y fût revenu.

A tout hasard, je saupoudrai de poudre la plaie de Boulka et j'y mis le feu. La poudre, s'enflammant, brûla la partie malade.

C'était pour brûler la salive enragée, au cas où elle n'eût pas encore pénétré dans

le sang, que je portai ainsi la flamme dans la blessure, sachant bien qu'une fois mêlée au sang, la salive se répandrait avec lui par tout le corps, et que c'en serait fait dès lors de Boulka.

Page 1