‹ Pour les enfantsChapitre 13 sur 52 · Ville du Caucase (les Cinq-Montagnes · texte numérisé non relu

Ville du Caucase (les Cinq-Montagnes

sulfureuse ; cette source a la température de l'eau bouillante ; au-dessus de Tendroit où elle s'épanche^ la vapeur se dégage constamment^ comme au-dessus d'un samovar.

L'emplacement de la ville est des plus riants ; partout des eaux thermales ; dans la vallée serpente une petite rivière^ la Pedkoumok ; sur les cimes, des forêts, autour de la ville, des champs ; au loin, la vue s'étend sur les grandes montagnes caucasiques. Sur ces montagnes, jamais la neige ne fond, et elles sont toujours blanches comme du sucre. La plus grande, l'Elbrouz, pareille à un blanc pain de sucre, se voit de partout quand le temps est clair.

On vient prendre les eaux à Petigorsk ; audessus des sources thermales s'élèvent des pavillons, des kiosques entourés de jardins et de sentiers. Le malin, la musique joue ; on boit des verres d'eau, on se baigne, on se promène.

La YÎUe proprement dite est perchée à micôte ; au pied de la montagne, un grand faubourg d'une seule rue. C'était une maisonnette de ce faubourg que j'habitais. Bâtie dans la cour, ses fenêtres donnaient sur un petit jardin, où le maître tenait ses abeilles, non dans des troncs d'arbres, comme en Russie, mais dans des corbeilles rondes. Ces abeilles étaient si douces que tous les matins, avec Boulka, nous venions nous asseoir dans ce jardin parmi leurs ruches.

Boulka marchait parmi les ruches, s'émerveillant des abeilles, les flairant, les écoutant bourdonner ; mais il s'approchait d'elles avec tant de précaution, qu'il ne les trou-blait point, et qu'elles ne le piquaient pas.

Un matin que, de retour des eaux, je prenais du café dans le jardin, Boulka se mit a se gratter les oreilles, en faisant du bruit avec son collier. Ce bruit inquiétait les abeilles, j'ôtai au chien son collier. Un

moment après j'entendis, venant de la ville, une clameur étrange et effroyable, chiens qui aboyaient, gémissaient, hurlaient, gens qui criaient à tue-tête ; et cette clameur descendait de la montagne, et de plus en plus s'approchait de notre faubourg.

Boulka, ayant cessé de se gratter, appuyait entre ses pattes sa large tête aux dents blanches, et, sortant parfois sa langue, demeurait tranquille auprès de moi. En entendant la clameur, il dressa les oreilles, comme s'il eût compris ce que c'était, montra les dents, se leva et se mit à gronder.

La clameur s'approchait, tous les chiens de la ville entière étaient là, aboyant, gémissant, hurlant. Je m'en fus sur le seuil de la porte cochère pour regarder ; la maîtresse de la maison vint m'y rejoindre.

— Qu'est-ce que c'est donc? lui demandai-je.

— Ce sont les forçats de la prison qui

vont assommant les chiens^ me réponditelle. Ils se sont multiplies à Texcès, et la municipalité a donné Tordre d'assommer tous les chiens errant par la ville.

— Comment ! on me tuerait Boulka, s'il leur tombait entre les mains ?

— Non, on n'assomme pas les chiens qui ont un collier.

Tandis que nous parlions, les forçats s'avançaient vers notre cour.

En tête, des soldats ; derrière, quatre forçats enchaînés. Deux des forçats tenaient à la main de longs crocs de fer, les deux autres des gourdins. Devant notre porte cochère, l'un d'eux, accrochant de son croc un petit chien de basse-cour, le tira au milieu de la rue, et l'autre se mit à l'assommer à coups de gourdin.

Le petit chien poussait des hurlements affreux, mais les forçats criaient quelque chose et éclataient de rire. L'homme au

croc retourna le petit chien^ puis^ le voyant crevéj retira son croc et promena ses regards autour de lui, en quête d'un autre chien.

Juste à ce moment^ Boulka, d'un bond, comme autrefois sur Tours, sauta sur le forçat. Je me souvins qu'il était sans collier et l'appelait bien vite :

— Boulka, ici !

Puis, je criai aux forçats de ne point toucher à mon chien.

Mais, en voyant Boulka, le forçat s'était mis à rire, et, d'un coup bien dirigé de son arme, il l'avait accroché par la cuisse.

Boulka se rejeta en arrière, mais le forçat tira à lui en criant à son camarade :

— Assomme !

L'autre leva son gourdin, et Boulka allait être tué ; mais il se débattit, la peau de sa cuisse se déchira, et la pauvre bête, la queue entre les jambes, une plaie rouge a

la cuisse^ courut se réfugier par le guichet dans la maison, et se cacher sous mon lit. Ce qui Tavait sauvé, c'est que sa peau s'était entièrement décliirée à Tendroit même où le croc avait pénétré.

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