UNE CHASSE A L'OURS
Nous étions à la chasse aux ours. Mon compagnon en tira un et le blessa dans les parties charnues. L'ours se sauva, laissant quelques gouttes de sang sur la neige.
Nous nous rejoignîmes dans la forêt, et nous tînmes conseil sur le parti à prendre : fallait-il se mettre tout de suite à détourner^ la
1. Terme de chasse. Détourner un cerf, un sanglier, c'est tourner autour de l'endroit où la bête est entrée et s'assurer qu'elle n'en est pas sortie pour la courre ensuite (Littré.)
bête, ou altendre, deux ou trois jours, qu'elle se fût remise de son alarme.
Nous demandâmes aux mougiks meneurs d'ours si l'on pourrait ou non détourner l'animal. Le plus vieux nous dit :
— On ne peut pas, il faut laisser à l'ours le temps de se remettre ; dans cinq jours environ on pourra le détourner ; à le poursuivre maintenant, on ne réussirait qu'à l'effrayer, et il ne se coucherait pas.
Mais le jeune meneur ne fut pas de cet avis, disant qu'on pouvait dès maintenant le détourner.
— Sur la neige, aflîrma-t-il, l'ours n'ira pas bien loin ; il est gras. Il ne se couchera pas aujourd'hui ; et s'il ne se couche pas, je me charge de l'attraper avec mes raquettes.
(En Russie, les chasseurs, pour marcher plus aisément sur la neige, se servent de raquettes.)
Mon compagnon ne voulait pas non plus
se remettre en chasse immédiatement^ et il conseillait d'attendre.
Alors j'intervins :
— Pourquoi discuter? dis-je. Vous, faites comme vous Tentendez; moi^ avec Démian, je suivrai la piste. Si nous rejoignons Tours, tant mieux ; si non, tant pis ; je n'ai rien à faire aujourd'hui, et il n'est pas encore tard.
Ainsi fut fait.
Nos compagnons regagnèrent les traîneaux pour retourner au village ; nous autres, Démian et moi, nous prîmes du pain et demeurâmes dans la forêt.
Eux partis, nous examinâmes nos fusils, puis, ayant bouclé nos ceintures sous nos pelisses, nous suivîmes la piste.
Le temps était propice, sec et glacé. Mais on marchait péniblement avec les raquettes : la neige était haute et friable, nullement tassée, car il avait neigé la veille encore, de sorte que les raquettes enfonçaient profondément.
La piste de i'ours se voyait de loin. On distinguait sa passée et les endroits où il s'était enfoncé jusqu'au ventre^ en faisant jaillir la neige. Nous traversâmes une haute futaie sans perdre la piste de vue ; mais comme les traces allaient ensuite se perdant dans un petit bois de sapins, Démian s'arrêta.
— Il fautj dit-ilj abandonner la piste. Il est fort possible que notre ours se relaisse ^ ici. Il s'y est reposé un moment, cela se voit sur la neige... Quittons la piste et écartonsnous. Seulement marchons doucement, sans crier, sans tousser; sinon nous lui ferions peur.
Nous laissons la piste à notre droite. Au bout de cinq cents pas, nous regardons : la trace de l'ours apparaît de nouveau devant nous. Nous nous remettons à la suivre, elle nous mène sur la route. Là, nous faisons halte, cherchant de quel côté la bête est
1. Terme de chasse. Se dit d'une bête qui, après avoir été longtemps courue, s'arrête de lassitude. (TJttré.)
partie. Çà et la, sur le chemin, des empreintes laissées par la patte et les grilles de Tours ; mais 5 à côté , apparaissent les traces des lapli ^ d'un mougik. On voit que la bête a pris la direction du village.
Nous voila partis sur le chemin. Et Démian me dit :
— Inutile maintenant de regarder sur la route ; où qu'il Tait quittée, à droite ou à gauche, ça se verra sur la neige. S'il a tourné, il n'est donc pas allé au village.
Après avoir marché Une verste à peu près, nous voyons devant nous tourner la piste. Nous regardons : chose étrange ! la piste va, non du chemin dans la forêt, mais de la forêt sur le chemin, comme l'indiquent les griffes dirigées vers le chemin.
— C'est un autre ours, dis-je.
Démian regarda, réfléchit :
— Non, fit-il, c'est le même, seulement