‹ Pour les enfantsChapitre 44 sur 52 · CONIIVIENT MARCHENT LES ARBRES · texte numérisé non relu

CONIIVIENT MARCHENT LES ARBRES

UuefoiSj nous étions a nettoyer, sur la colline, près de Tétang, un petit chemin couvert. Après avoir, h coups de hache, taillé force rosiers sauvages, saules, peupliers, nous arrivâmes à un putiet. Il avait poussé au beau milieu du chemin, tellement grand et dru, qu'il ne pouvait avoir moins de dix ans.

Or, je savais que le jardin avait été nettoyé cinq ans avant ; je ne pouvais aucunement

comprendre comment un si vieux putiet avait pu croître là. Nous le coupâmes et nous poursuivîmes noire œuvre.

Plus loin^ dans le fourré opposé^ apparut un autre putiet^ aussi grand et même plus épais encore que le premier.

J'examinai ses racines^ et je vis qu'il poussait sous un vieux tilleul. Comme le tilleul l'eût étouffé sous son ombre, le putiet avait lancé, à cinq archines, son tronc couché au ras du sol 5 et là, arrivé à la lumière, il avait redressé la tête, et s'était mis à fleurir.

Je le coupai par la racine, et je fus étonné de voir cette racine sèche et pourrie. Après l'avoir coupé, je voulus l'emporter, aidé des mougiks; mais, loin de le tirer, nous ne pûmes pas même le bouger de place, il était comme collé. Je disais :

— Vois donc, si nous n'avons pas accroché quelque part !

L'ouvrier se glissa en dessous, et s'écria :

— Mais il y a une autre racine : la voilà, sur le chemin, là !

Je m'approchai, et je reconnus qu'il disait vrai.

Pour ne pas être étouffé par le tilleul, le putiet, s'en écartant, s'était porté sur le chemin, à trois archines de la racine primitive. La racine que j'avais coupée était sèche et pourrie, mais la nouvelle était tout humide de sève. Il avait évidemment senti qu'il ne vivrait pas sous le tilleul ; et, s'étendant, s'accrochant au sol par un rejeton, il s'en était fait une nouvelle racine, et avait abandonné l'ancienne.

Alors seulement, je compris comment le premier putiet avait pu grandir ainsi sur le chemin. Il avait sûrement fait de même, mais en se débarrassant si complètement de sa racine primitive que je n'avais pu la retrouver.

Est-ce de nous que les enfants des moujiks

doivent apprendre à écrire ,

ou est-ce nous qui devons aller à leur école ?

Dans la quatrième livraison de la lasnaia Poliana ^5 a la partie re'servée aux œuvres des enfanlSj a été imprimée, par erreur, l'historiette intitulée : « Comment on fit peur à un petit garçon de Toula. »

Cette historiette a été écrite, non par un

1. Nom du domaine du comte Léon Tolstoï, aux environs de Toula, et titre du journal de pédagogie qu'il rédigea p endant quelque temps.

enfant^ mais par rinstituteur, d'après un rêve qu'il avait eu et raconté à ses élèves. Plusieurs lecteurs de la lasnaïa Poliana ont exprimé le doute que ce récit fût en effet d'un enfant. Je les prie d'excuser cette étourderie ; et à ce propos, je ferai remarquer combien sont impossibles les contrefaçons de ce genre. Ce qui a trahi la provenance de cette nouvelle, ce n'est point qu'elle est meilleure, mais, au contraire, qu'elle est pire, incomparablement pire que lotîtes les autres, dues, celles-là, aux enfants eux-mêmes. Deux d'entre elles :

(( Avec la cuiller^ il fait manger ; avec le manche^ il pique Vœil^ » et « La Vie de la femme tïun soldat^ » ont été composées de la manière suivante.

Ce qui constitue principalement l'art de l'instituteur dans Tétude de la langue, et le principal exercice pour apprendre à écrire aux enfants, c'est le choix des sujets, et non pas tant le choix que la variété^ en indiquant les dimensions du récit, en donnant des modèles. Plusieurs élèves, et des plus intelligents, écrivaient des bagatelles de ce genre: « L'incendie éclata, on traîna les meubles dehors, et moi, je me sauvai dans la rue ; » et rien de plus, quoique le sujet fût riche, et que le développement oral en eût produit sur l'enfant une impression profonde. Ils ne comprenaient point l'essentiel : pourquoi écrire, en quoi cela est bon? Us ne comprenaient point l'art d'exprimer la vie par les mots et l'entraînante beauté de cet art.

Moi 5 j'essayais des procédés les plus divers. Je donnais aux enfants, suivant leurs aptitudes, des sujets littéraires touchants, comiques, épiques : — Taffaire n'allait pas. Voici comment, à Timproviste, je trouvai la vraie méthode.

Depuis longtemps, la lecture des proverbes de Snéghirov est Tune de mes occupations, — non, — de mes jouissances les plus aimées. Chacun de ces proverbes évoque en moi une vision de gens agissant et parlant dans le sens du proverbe. Entre autres rêves irréalisables, j'ai toujours caressé celui d'écrire, sur leur donnée, une série soit de nouvelles, soit de tableaux dramatiques.

Un jour du dernier hiver, je m'attardai fort longtemps après le dîner sur le livre de Sné-

ghirov, et je m'en fus a rëcole le volume en main. C'était la leçon de langue russe.

— Eh bien ! dis-je, écrivez-moi quelque chose sur un proverbe.

Les meilleurs élèves, — Fedka, Semka et d'autres^ — dressèrent Toreille.

— Comment, sur un proverbe? Qu'est-ce que c'est ? Dites-le-nous ?

Les questions se croisaient.

Je leur lus ce proverbe :

(( Avec la cuiller^ il fait manger ; avec le manche^ il pique l'œil, »

— Voilà, ajoutai-je. Imagine-toi qu'un mougik a recueilH chez lui un pauvre vieillard, et qu'ensuite il lui reproche le pain qu'il lui a donné ; il en résultera qu avec la cuiller^ il fait manger; avec le manche^ il pique VœiL

— Comment l'écrirais-tu ? firent Fedka et tous ceux qui avaient dressé les oreilles.

Mais aussitôt ils se détournèrent, persuadés que cette besogne était au-dessus de leurs

forces, et se remirent à leur travail^ qu'ils avaient interrompu.

— Écris toi-même^ me dit quelqu'un.

Tout le monde s'y mit ; je pris la plume et

Tencrier, et commençai d'écrire.

— Eh bien ! dis-je, qui fera le mieux ? Moi aussi je me compte avec vous.

J'entamai la nouvelle qui a paru dans la quatrième livraison de la Ibsnaïa Poliana^ et j'écrivis la première page. Tout homme non prévenu, pour peu qu'il ait le sentiment de l'art et l'amour du peuple, après avoir lu cette première page écrite par moi, et les suivantes écrites par les élèves eux-mêmes, la distinguera sans peine des autres comme une mouche dans du lait, tant la mienne est pauvre, factice et d'un mauvais style. 11 faut remarquer que, sous la première forme, elle était encore pire; je la corrigeai grandement, et ce, sur les indications des élèves.

Fedka levait à tout moment le nez de des-

SUS son cahier pour me regarder^ et^ en rencontrant mon regard, il riait, clignait des yeux, et disait :

— Écris, écris, tout à Theure, je l'en remontrerai.

Cela les distrayait visiblement, qu'une grande personne concourût avec eux. Après avoir achevé son devoir avec moins de soin et plus de hâte qu^'à Thabitude, il vint s'appuyer au dossier de mon fauteuil, et se mit à lire par dessus mon épaule.

Je ne pus continuer ; les autres s'approchèrent de nous, et je leur lus à haute voix ce que j'avais fait : cela ne plut pas, personne, n'eut un mot d'éloge.

J'en avais conscience, et pour panser mon amour-propre littéraire, je leur racontai la suite de mon plan.

A mesure que je parlais, je me laissai entraîner, je me rattrapai, et ils se mirent à me souffler.

L'un disait :

— Ce vieillard sera un sorcier. Un autre :

— Non ! il ne le faut pas ; ce sera simplement un soldat.

— Non ! il vaut mieux qu'il vole le mougik!...

— Non ! cela ne serait pas dans Tesprit du proverbe ! etc..

La chose les intéressait tous prodigieusement. C'était visiblement pour eux une nouveauté entraînante^ de suivre cette genèse de la composition^ et d'y participer eux-mêmes. Leurs jugements étaient, pour la plupart, concordants et exacts, tant pour la trame même de la nouvelle que pour les détails et les traits caractérisques des personnages.

Presque tous prenaient part au tournoi; mais, dès le début, se distinguèrent nettement, particulièrement, le positif Semka, — par la précision piquante de ses descriptions.

et Fedka, — par la vraisemblance de ses fietionsj et surtout par la fougue^ la promptitude de son imagination. Leurs observations étaient à ce point raisonnëos et réfléchies que pas une fois je ne discutai avec eux sans être obligé de céder.

Tandis que j'avais en égal souci Texactitude de la composition et la concordance de la nouvelle avec Tesprit du proverbe, eux ne se préoccupaient guère que de Texactitude artistique. Par exemple, je voulais que le mougik, après avoir recueilli le vieillard, se repentît spontanément de sa bonne action : — ils n'admettaient pas cela, et créèrent une baba acariâtre. Je disais que le mougik avait d'abord compati au malheur du vieillard, mais qu'ensuite il regrettait son pain : Fedka objectait l'inconséquence.

— Il n'a pas prêté tout d'abord l'oreille à sa baba; il ne l'écoutera pas davantage ensuite.

— Mais quel homme est ce mougik, à ton sens? lui demandai-je.

— Lui, il ressemble à l'oncle Timoféï, me répondit Fedka en riant. Voilà, — sa barbe est rare ; il fréquente Téglise, et il élève aussi des abeilles.

— Il a bon cœur, mais est-il opiniâtre? lui dis-je.

— Oui, répondit Fedka : il n'écoutera pas sa baba.

L'entrée du vieillard dans l'isba donna lieu h un travail des plus salutaires. Ici, évidemment, ils sentaient pour la première fois le charme de marquer par des mots le détail typique. A cet égard, Semka brilla particulièrement ; les détails les plus exacts coulaient de source. Le seul reproche qu'on pût leur adresser, c'étaient qu'ils éclairaient seulement la minute présente sans se rattacher au sens général de la nouvelle.

Je ne les pressais pas d'écrire, les priant,

214 rOUR LES ENFANTS.

au contraire^ cFaltendre et de n'oublier point ce qu'ils disaient.

Semka semblait voir de ses yeux et décrire ce qui se trouvait devant lui : le vieillard engourdi par le froid^ et ses chaussures de tille gelées, et la boue qui en coulait à mesure qu'elles dégelaient, et leur racornissement graduel, lorsque la baba les eut jetées dans le poêle. Fedka, au contraire, ne voyait que les détails évoquant en lui les sentiments qu'il eût éprouvés pour un personnage réel : ce qui le frappait le plus, avec la neige qui s'était introduite dans les onouchi^ du vieillard, c'était le ton de pitié du mougik s'écriant :

— Dieu! comment a-t-il pu marcher?

Et Fedka, agitant les bras, secouant la tête, mimait le mougik. Il voyait le manteau en loques et la chemise déchirée sous laquelle

1. Bandes d'étoffe que les mougiks s'enroulent autour des pieds en guise de chaussettes.

apparaissait le maigre corps du vieillard tout mouillé parla neige fondue. Il imaginait la baba quij tout en grognant^ ôtait au pauvre homme, sur Tordre de son mari, ses chaussures de tille, et les gémissements plaintifs du vieux, qui murmurait entre ses dents :

— Doucement, doucement, petite mère ; j'ai des plaies ici !

Semka était surtout sensible aux images objectives : les chaussures de tille, le manteau, le vieillard, la baba, presque sans lien commun ; tandis qu'il fallait, chez Fedka, émouvoir le sentiment de la pitié, dont il était tout pénétré.

Fedka poursuivait, racontait comment on nourrirait le vieillard, comment il tomberait pendant la nuit, comment ensuite il apprendrait à lire et à écrire au garçon du mougik ; si bien que je dus le prier d'aller moins vite, et de ne pas oublier ce qu'il venait de dire. Ses yeux brillaient presque de larmes ; ses mains.

ses maigres mains^ se crispaient convulsivement. Il s'emportait contre moi, me stimulant^ me criant sans cesse :

— As-tu écrit? As-tu écrit?

Il tançait vertement les autres; il voulait parler tout seul, et parler non comme on cause, mais comme on écrit, c'est-à-dire exprimer les sentiments avec le relief de Tart. Il ne permettait point, par exemple, d'intervertir les mots; où il avait dit : « J'ai aux jambes des plaies ; » il ne voulait point qu'on dît : a J'ai des plaies aux jambes. »

L'âme pénétrée, remuée de pitié, c'est-àdire d'amour, le visage transfiguré, il rejetait tout ce qui ne répondait pas à ses idées de beauté éternelle et d'harmonie.

Semka ayant aventuré, dans le feu de l'action, sur les agneaux dans la caisse^, des détails qui détonnaient, Fedka se fâcha et dit :

1. Les mougiks tiennent souvent leurs agneaux dans une caisse, en un coin de l'isba.

— Allons donc! tu ne sais pas ce que tu dis !

H me suffisait de demander, par exemple, ce que faisait le mougik lorsque la baba se fut sauvée chez son compère, pour que Timaginalion de Fedka se forgeât aussitôt tout un tableau, avec les agneaux bêlant dans leur caisse, les gémissements du vieux et le délire du petit Serejka. 11 me suffisait de glisser une description factice et fausse, pour qu'il me répondît d'un air irrité que ce n'était pas cela. Lui proposais-je de lui dépeindre, par exemple, Textérieur du mougik, — il consentait; mais si je parlais de démêler ce qu'avait pensé le mougik en voyant sa baba se sauver chez son compère, cette idée lui venait aussitôt à l'esprit :

— Eh ! puisses-tu tomber sur le défunt Savosska ; lui t'arracherait les tresses de tes cheveux !

Et Fedka disait cela d'un tel air de fatigue

et de placidité habituelle^ d'un ton si sérieux et avec cela si bénin ^ en appuyant sa tête sur son bras, que les enfants partirent d'un éclat de rire.

La principale condition de tout art, — le sentiment de la mesure — , se trouvait développé chez lui à un degré extraordinaire. Un trait oiseux 5 soufflé par quelqu'un des enfants, le faisait bondir. Il s'arrogeait si despotiquement le droit de mener à son gré la composition de la nouvelle, que bientôt les élèves s'en retournèrent chez eux, et il demeura seul avec Semka, qui lui tenait tête, tout en poussant dans un autre sens.

Nous travaillâmes de sept heures à onze heures ; ils ne sentaient ni la faim, ni la fatigue, et ils me gourmandèrent encore quand je m'arrêtai d'écrire. Ils se mirent alors à écrire eux-mêmes alternativement; mais ils s'interrompirent bientôt : l'affaire ne marchait pas.

Ici seulement, Fedka me demanda comment je m'appelais. Comme nous riions de son ignorance :

— Je sais bien, fit-il, quel est votre prénom ; mais votre nom, quel est-il?

Je le lui dis.

— Et nous serons imprimés ? demanda-t-il.

— Oui.

— Alors il faudra mettre: œuvre de Makarov, Morozov et Tolstoï.

Il fut longtemps dans un état d'agitation extrême, il ne pouvait s'endormir. Quant à moi, je ne saurais exprimer les sentiments d'émotion, de joie, d'effroi et presque de repentir par lesquels je passai pendant cette soirée. Je

sentais que, de ce jour, s'ouvrait pour Fedka un monde nouveau de voluptés et de souffrances, — le monde de Tart. Il me semblait que j'épiais ce que personne n'a jamais le droit de voir, — Téclosion de la mystérieuse fleur de poésie.

C'était une impression terrible et douce, comme un chercheur de trésor qui trouverait une fougère en fleur ; douce, parce que tout d'un coup, absolument contre toute attente, s'oflVait a moi cette pierre philosophale que je cherchais depuis deux ans, — l'art d'enseigner l'expression des pensées ; terrible, parce que cet art provoquait des curiosités nouvelles, tout un monde de désirs incompatible avec le milieu où vivaient les enfants, à ce qu'il me sembla tout d'abord.

Impossible de s'y tromper. Ce n'était point là l'œuvre du hasard, mais d'un génie créateur qu'on ne pouvait méconnaître. Je prie le lecteur de lire le premier chapitre de la nou-

vellCj et cle remarquer cette richesse de traits semés à profusion par un tempérament de véritable créateur; par exemple, quand la baba se plaint avec virulence de son mari au compère, et que, néanmoins, cette même baba, pour laquelle Fauteur éprouve une antipathie manifeste, fond en larmes lorsque le compère lui rappelle la ruine du ménage.

Pour Tauteur qui écrit avec son cerveau et de mémoire, la baba acariâtre n'est que le contraste du mougik : c'est par le seul désir de contrarier son mari qu'elle devrait inviter le compère; mais Fedka, dans cette création de la baba, obéit à tin sentiment artistique: elle pleure, elle a peur, elle souffre, elle n'est pas coupable à ses yeux.

Et le trait qui vient après, lorsque le compère met la pauvre pelisse de la baba, m'a, je m'en souviens, extrêmement frappé ; je me demandai pourquoi précisément la pelisse de la baba. Nul d'entre nous ne lui en avait suggéré l'idée.

— Comme ça, il est plus ressemblant , disait-il.

Et comme je lui exposais qu'on pourrait écrire que le compère avait mis une pelisse d'homme :

— Non, fit-il, la pelisse de la baba, c'est mieux.

Sur le coup, on ne devine pas pourquoi précisément la pelisse de la baba ; — mais néanmoins on sent que cela est excellent, qu'il n'en saurait être autrement. Un trait génial, qu'il soit de Gœthe ou de Fedka, se distingue d'un autre qui ne l'est pas, par cela seulement qu'il suggère une foule innombrable de pensées, de rêves, d'hypothèses.

Revêtu de cette pauvre pelisse de baba, le compère vous apparaît, malgré vous, comme le mougik débile, à poitrine étroite, qu'il doit être évidemment. Cette pelisse qui traîne sur le banc, la première qui lui tombe sous la main, vous évoque tout un tableau de soir

d'hiver chez un mougik ; elle vous rappelle involontairement, et Theure tardive, alors que le mougik, s'étant déshabille, s'assied devant la flambée de copeaux, et les babas entrant et sortant pour aller chercher Teau ou donner au bétail, et tout ce désordre extérieur de Texistence du paysan, où pas un n'a de vêtements bien à lui, où pas une chose n'a sa place déterminée. Ce seul trait « il mit la pelisse de la baba » caractérise et ressuscite tout le milieu où se passe l'action; et ce trait n'est point mis là par hasard, mais à bon escient.

Je me souviens encore comment surgirent de son imagination les paroles que prononce le mougik quand il trouve le papier, et qu'il ne peut le lire.

— (T Ah ! si mon Serejka savait lire et écrire, il s'élancerait vers moi, méprendrait ce papier des mains, lirait tout et me révélerait quel est ce vieillard ! »

Ici se manifeste cette attraction du travail-

leur vers le livre qu'il tient dans ses mains hâlées : cette homme se dresse en pied devant VOUS5 avec son bon cœur, sa nature patriarcale. On senl que Tau leur Ta aimé profondément, et, partant, compris tout entier.

L'idée du songe est de moi ; mais celle du bouc avec des plaies aux jambes est de Fedka ; il en était particulièrement content. Et la rêverie du mougik, quand le dos commence à lui démanger, et le tableau du calme de la nuit, tout cela n'est point fortuit, tout cela révèle un puissant artiste...

Je me rappelle aussi avoir proposé, tandis que le mougik s'endormait, de le faire penser à l'avenir de son fils, et aux futurs rapports de ce fils avec le vieillard qui apprendrait à Serejka à lire, à écrire, etc.. Fedka fronça les sourcils en disant :

— Oui... oui... bien...

Mais on voyait que cette idée ne lui souriait guère, et, par deux fois, il l'oublia.

Le sentiment de la mesure, il l'avait à un plus haut degré que pas un des écrivains que je connaisse ; — ce même sentiment de la mesure, que de rares artistes n'acquièrent qu'à force de travail et d'étude, vivait en toute son originelle intensité dans sa pure âme d'enfant.

J'avais quitté la leçon parce que j'étais trop agité.

— Qu'avez-vous donc? Pourquoi cette pâleur? Bien sûr, vous devez être malade? me demanda mon compagnon.

De fait, je n'ai pas éprouvé trois fois dans ma vie une émotion aussi vive que dans cette soirée. Je fus longtemps à pouvoir m'analyser. Il me semblait que j'épiais criminellement à

travers une ruche en verre le travail des abeilles, fermé aux regards d'un mortel ; il me semblait que je pervertissais Tàme innocente et primitive d'un enfant de mougik. J'avais comme l'inquiétude repentante d'un sacrilège. Je songeais à ces vieillards désœuvrés et corrompus qui disloquent les enfants, les groupent en tableaux vivants pour réveiller leur imagination blasée, usée. Et, avec tout cela, j'étais joyeux, comme doit letre tout homme qui voit ce que nul ne vit avant lui.

Longtemps, je ne pus me rendre compte de l'impression produite sur moi, tout en sentant que cette impression était l'une de celles qui, dans l'âge mûr, vous élèvent sur un degré nouveau de la vie, et vous font renier le passé, adorer l'avenir.

Le lendemain, je ne voulais point croire à ce que j'avais éprouvé la veille. Il me semblait si étrange qu'un enfant de paysan, ne sachant

qu'à moitié lire et écrire, révélât tout d'un coup un si puissant tempérament d'artiste, et d'emblée se haussât à des sommets que n'eût pas atteints Gœthe dans son entier développement !.. Il me semblait si étrange et outrageant, que moi, auteur deVEnfance^ qui m'a valu, auprès du public lettré russe, avec un certain succès, la reconnaissance d'un certain talent d'artiste, que moi, dans cette affaire d'art, loin de pouvoir guider ou aider Semka, un enfant de onze ans, et Fedka, je dusse m'estimer heureux, et seulement pendant une heureuse minute d'excitation, de les comprendre et de les suivre!... Tout cela, dis-je, me semblait si étrange, que je refusais de croire à ce qui s'était passé la veille.

Le lendemain, nous reprîmes la nouvelle. Lorsque je demandai à Fedka s'il avait réfléchi à la suite, lui, sans répondre à ma question, agita les bras, et dit seulement:

— Je sais déjà ! Je sais.

Nous nous mîmes à l'œuvre, et, de nouveau, je reconnus chez ces deux enfants le même sens de la vérité artistique, de la mesure, du mouvement.

A moitié de la leçon, je fus obligé de les quitter. Ils continuèrent sans moi, et écrivirent deux pages aussi justes, aussi imagées que les premières, un peu plus pauvres seulement de détails, et ces détails eux-mêmes moins bien distribués, avec deux ou trois répétitions : tout cela évidemment parce que le mécanisme de l'écriture les fatiguait.

Le troisième jour^ même besogne. Pendant cette leçon^ les autres enfants s'associèrent à Semka et à Fedka ; connaissant le ton et la teneur de la nouvelle, ils soufflèrent plus d'un trait juste.

Semka s'étant retiré, Fedka, lui seul, du commencement à la fin, mena la nouvelle, critiquant tous les changements proposés.

Il n'y avait plus à en douter, ce succès n'était point l'œuvre du hasard : nous avions évidemment eu le bonheur de tomber sur une méthode plus naturelle et plus passionnante que les précédentes. Mais tout cela était bien extraordinaire, et je n'en croyais pas encore mes yeux. Un hasard singulier se chargea de lever tous mes doutes.

Je dus m'absenter pour quelques jours, et la nouvelle restait inachevée. Je laissai le manuscrit — trois grandes feuilles bien remplies — dans la chambre de Tinstituteur auquel je Tavais montré. De plus, avant mon départ, tandis que j'écrivais, un nouveau était arrivé, qui montra à nos enfants Fart de fabriquer des chasse-mouches en papier. Et, dans toute récole, comme cela se fait habituellement, s'ouvrit la période du chasse-mouche, remplaçant celle des boules de neige, laquelle avait remplacé celle du bâtonnet.

La période du chasse-mouche se continua pendant mon absence. Semka et Fedka, figurant parmi les chanteurs, venaient dans la chambre du maître chanter des chœurs, et

passaient Jà toutes leurs soirées^ et parfois même leurs nuits. Dans rintervalle, et même pendant la leçon de chant^ bien entendu, les chasse-mouches allaient leur train ; et, tous les papiers qui leur tombaient entre les mains, les enfants avaient bientôt fait d'en faire des chasse-mouches.

Le maître s'en fut souper, en oubliant de dire qu'il ne fallait pas toucher aux papiers déposés sur la table, et le manuscrit de l'œuvre de Makazov, Morosov et Tolstoï fut transformé en chasse-mouches.

Le lendemain, avant la classe, le claquement agaça tellement jusqu'aux enfants eux-mêmes, qu'ils se livrèrent h une persécution générale des chasse-mouches ; au milieu des cris et des glapissements, ils étaient ramassés et triomphalement jetés dans le poêle allumé. La période des chasse-mouches avait vécu, et avec elle, hélas ! notre manuscrit.

Jamais perte ne m'affecta comme celle de

ces trois feuilles d'écriture ; je tombai dans le désespoir. Après maints gestes d'accablement, je voulus récrire la nouvelle, mais je ne pouvais oublier la perte, et, malgré moi, à tout instant, j'envoyai au diable le maître et les faiseurs de chasse-mouches. — Je ne puis pas ne pas remarquer à ce propos que, grâce justement à cette complète liberté des élèves, tant raillée par quelques-uns de nos écrivains pédagogiques, j'avais appris, sans la moindre difficulté, sans menaces ni ruse, tous les détails de l'histoire compliquée du manuscrit, des chasse-mouches et de leur mise au feu . Semka et Fedka voyaient mon chagrin sans le comprendre, quoiqu'ils prissent un air contrit. Fedka, timidement, finit par me proposer de récrire la chose.

— Seuls? lui dis-je. Moi, je ne veux plus m'en mêler.

— Semka et moi, nous coucherons ici, répondit Fedka,

Effectivement 5 après la leçon 5 ils arrivèrent chez moi vers les neuf heures, et s'enfermèrent à clef dans le cabinet de travail. Ce qui ne m'enchanta pas moins, ils rirent un peu, puis se calmèrent, et jusqu'à minuit, toutes les fois que je m'approchais de la porte, je n'entendais que le bruit de leurs chuchotements, et le grincement de leurs plumes. Une seule discussion, sur un passage du manuscrit primitif, et dont ils vinrent me faire juge : le vieillard avait-il cherché sa besace avant que la baba se fût sauvée chez le compère, ou après? Je leur dis que c'était indifférent.

A minuit, j'allai frapper chez eux, et j'entrai. Fedka, dans une pelisse toute neuve, blanche avec des garnitures noires, était enfoncé dans le fauteuil, les jambes croisées, sa tête chevelue appuyée sur l'un de ses bras, son autre main jouant avec des ciseaux. Ses grands yeux noirs, tout brillants d'un éclat surnaturel, mais avec une expression se-

rieuse et mùve^ regardaient dans le vide ; ses lèvres 5 irrégulières, disposées comme pour siffler, recueillaient le mot forgé dans son imagination, et qu'il allait prononcer.

Semka, debout devant une grande table à écrire, une large pièce blanche rajustée à sa chouba ^ au beau milieu du dos (les tailleurs venaient de passer tantôt dans le village), la ceinture défaite, les cheveux en désordre, écrivait des lignes courbes, et trempait sans cesse sa plume dans Tencrier. Lorsque avec ses cheveux en désordre, sa grosse figure à pommettes saillantes, ses yeux incertains et ensommeillés, il se tourna vers moi, il avait Tair si drôle, que j'éclatai de rire; mais les enfants ne riaient pas.

Fedka, sans changer l'expression de son visage, tira la manche de Semka, pour qu'il continuât d'écrire.

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