‹ Pour les enfantsChapitre 46 sur 52 · Cidre · texte numérisé non relu

Cidre

Je lus ce qu'ils avaient écrit. C'était une variante du même récit. Plusieurs choses supprimées, plusieurs ajoutées, de nouvelles beautés artistiques. Et toujours ce même sentiment de la beauté, de la vérité, de la mesure. On retrouva depuis une feuille du manuscrit perdu. Dans la nouvelle imprimée, j'ai, en m'aidant de mes souvenirs, réuni les deux variantes.

Cela se passait au printemps, avant la fin de notre année scolaire. Certaines circonstances m'empêchèrent de renouveler mes expériences. Je ne donnai à composer d'après les proverbes qu'une seule nouvelle : « Aux bonnes fêles ^ les bons coups ^ » qui a paru dans la troisième livraison. Elle fut écrite par

deux enfants d'une intelligence fort médiocre. Il se produisit la les mêmes phénomènes qu'avec Semka et Fedka dans la première nouvelle, sauf des différences de degré dans le talent et le mouvement.

En éléj chez nous, on n'enseigne pas, on n'a jamais enseigné, on n'enseignera jamais. Quant a la cause qui rend impossible l'étude en été chez nous, nous en ferons l'objet d'un article spécial.

Fedka et d'autres enfants passèrent avec moi une partie de Tété. Après les baignades, après les jeux, ils eurent le désir d'étudier. Je leur proposai d'écrire quelque chose, et leur donnai différents thèmes. Je leur contai une très intéressante histoire de vol, une histoire d'assassinat, une histoire de conversion miraculeuse, une histoire de sectaire orthodoxe ; je leur proposai encore de m'écrire, sous forme d'autobiographie, l'histoire d'un enfant, dont le père, un pauvre homme vi-

cieuxj est enrôlé de force, et revient du service corrigé et bon.

Je leur dis :

— Moi, voici comment je traiterais le sujet : « Je me rappelle que j'avais, quand j'étais petit, un père et une mère, quelques parents encore..., et comment ils étaient... Ensuite je raconterais mes souvenirs: mon père chômait toujours, ma mère pleurait toujours, et lui la battait. Je dirais comment on l'enrôla dans l'armée, combien elle gémit, et combien pire devint alors notre existence, et le retour de mon père, et moi qui ne le reconnaissais pas, et lui qui demandait si Matrena — sa femme — était encore vivante, et notre joie à tous, et la vie qui se mit dès lors à nous sourire. ^)

Voilà tout ce que je leur dis. Ce thème passionna Fedka ; il sauta sur sa plume, prit du papier, et commença à écrire. Pendant qu'il écrivait, je lui suggérai seulement l'idée de

la sœur, et celle de la mort de la grand'mère. Tout le reste est de lui-même ; hormis le pre mier chapitre, il ne me montra sa nouvelle qu'après l'avoir achevée.

Lorsqu'il m'apporta le premier chapitre, et que je me mis à lire, je sentais qu'il se trouvait dans un état d'extrême agitation; il retenait son souftle, regardait, tantôt le manuscrit pour suivre des yeux ma lecture, tantôt mon visage pour y saisir une expression soit d'assentiment, soit de blâme. Quand je lui eus dit que c'était très bien, son visage s'illumina, mais il ne répondit pas un mot. D'un pas posé, il s'approcha de la table avec le cahier, l'y déposa, et lentement sortit dans la cour. Il s'y montra, ce jour-là, très rageur avec les autres enfants ; mais quand ses yeux rencontraient les miens, il me jetait des regards reconnaissants et caressants.

Au bout d'un jour, il avait déjà oublié ce qu'il avait écrit. Je me bornai à trouver un

titre^ à diviser en chapitres, à corriger, par-ci par-là, des fautes qu'il avait laissé échapper par pure étourderie. Cette nouvelle fut imprimée telle quelle sous ce litre : « La Vie de la femme d'un soldat. »

Je ne parle pas du premier chapitre, quoiqu'il s'y rencontre d'inimitables beautés, quoique le faible Gordéï s'y présente sous des traits étonnamment justes et vivants, — ce Gor(Jéï qui, comme honteux d'avouer son repentir, se borne à recommander son fils à à l'assemblée du mir ^ Néanmoins, ce chapitre est de beaucoup inférieur aux autres. La faute en est à moi seul, moi qui, tandis qu'il l'écrivait, ne pus me retenir de lui souffler et de lui raconter comment je m'y serais pris. Si la façon de débuter par la description des personnages et du milieu trahit quelque banalité, c'est à moi seul

Page 1