LA CTIEMISR DE THÉRÈSE
«lie s'humilierait, publiquement; l'idée dVne confession devant tous lui plaisait comme un bon châtiment, d'où naîtrait le salut. Elle arriva, alla rendre visite au curé du bourg, bon homme qui approuva fort les intentions de la pénitente. Mais il estima qu'une confession publique n'irait pas sans quelque scandale. Il proposa une autre façon de gagner le pardon divin. Précisément, l'église dont il était le desservant possédait une merveilleuse relique qui, depuis deux années, faisait tous les miracles que l'on peut imaginer; pour l'avoir touchée, ou seulement entrevue, les boiteux cessaient de boiter, les estropiés faisaient le moulinet avec leurs béquilles, les bossus s'écriaient : « Qui donc prétendait que j'avais une bosse? » Thérèse, éperdument, désira voir, toucher, baiser la relique adorable qui, sans doute, guérissait, aussi bien que les infirmités du corps, les infirmités de l'âme. «Volontiers, » dit le bon curé; il la conduisit dans la petite chapelle où l'on avait placé, derrière une vitre, sous l'ostensoir, U
relique. « Certainement c'est du ciel qu'elle nous est venue, puisqu'elle est descendue sur le clocher de l'église, il y a deux ans, par une nuit d'urage, et la délicieuse odeur immatérielle dont elle est encore imbue recommande la conviction qu'elle a appartenue la sainte Vierge elle-même ! — Oh 1 » s'écria Thérèse agenouillée dans l'extase de sa piété. Puis, avec la permission de M. le curé, elle baisa, fervente et certaine du pardon, la divine chemise* n'y reconnaissant pas la bordure d'alençon, ni la marque brodée, ni le parfum coupable des anciennes veloutines...
La main sur le pommeau de l'épée et le pan de la cape à l'épaule, don Manuel, un jeune cavalier venu à Madrid pour voir les fêtes qui furent données à l'occasion du baptême de l'infant Balthasar, se promenait une nuit par les rues avec tout l'air d'un gentilhomme qui cherche une aventure de bataille ou d'amour, lorsqu'une dame, en mante noire, et très voilée, sortit d'une majson dans une fuite éperdue, courut à don Manuel, et lui dit :
— Si vous êtes, comme il semble, un cavalier de noble et loyale race, vous sauverez
une dame principale menacée de perdre l'honneur et la vie ! Mon mari a failli me surprendre, presque sans vêtements, chez l'un de ses amis dont il est jaloux, bien à tort. J'ai eu le temps de prendre mon manteau et de me jeter dans l'escalier. Mais il me poursuit ! A tout prix retenez-le. Car, s'il me rejoint, je suis décriée et morte !
Don Manuel répondit :
— Fuyez en paix, seùora.
Et, tandis que la dame s'éloignait en courant, il se campa devant la porte d'où ne tarda à se précipiter un homme fort en désordre, et d'assez méchante humeur, à en juger par l'emportement de '^s gestes et las jurons qu'il grognait.
— Cavalier 1 dit don Mauuel après un salut d'une lente et parfaite courtoisie ; arrivé depuis peu de jours à Madrid, il n'est pas extraordinaire que je me sois égaré en cette ville, qui est aussi grande que belle. Vous daignerez, je l'espère, m'indiquer la rue San- Deruardino, où j'ai la joie ff^tre attendu
par une personne qui me veut du bien, et qui, ce soir, à la Florida, m'a promis d'ouvrir sa fenêtre dès que sa duègnu serait endormie ?
— Laissez-moi passer! cria l'autre; vous voyez bien que je suis pressé.
— Je ne le suis pas moins que vous ! puisque celle qui m'attend a les plus beaux yeux du monde. Mais, sans doute, il vous répugne de me prêter aide dans une entreprise d'amour ? Je ne peux que louer la délicatesse de vos sentiments, et me voici tout disposé à lier amitié avec un gentilhomme d'une vertu aussi distinguée. Ne parlons plus de la rue San-Bernardino ! Du moins, vous voudrez bien m'enseigner le chemin vers quelque église recommandable par les reliques que l'on y conserve. Je passerais volontiers en prière la nuit que j'avais eu le mauvais dessein de consacrer à des occupations moins austères.
— Allez au diable I et livrez-moi passage!
— Quoi donc ? ne pourrai-je faire ni mes dévotions ni l'amour ?
— Par saint Jacques, dit le mari exaspéré, vous vous moquez de moi !
— A votre place, dit don Manuel, il y a longtemps que je m'en serais aperçu.
Alors, ils tirèrent leurs épées. Ce fut un beau duel avec de grinçants froissements d'acier et des éclairs dans la nuit. Un duel très long; les deux combattants, de même force, avaient un égal courage. « Certainement, pensa don Manuel, la dame voilée a eu tout le temps de se mettre en sûreté. » Comme il achevait cette pensée, la lame de son adversaire lui entrait sous la mamelle gauche, profondément, et il tomba, la tête sur les pavés, avec un grand cri.
— Dieu ait pitié de votre âme ! s'écria le vainqueui» prêt à suivre son chemin.
— Un dernier mot ! dit don Manuel en rà lant La dame que vous poursuivez est-elle jeune et belle?
— Que vous importe î
— Il m'importe beaucoup I Je serais désolé de mourir pour quelque triste vieille, moustachue et l'œil chassieux.
— Sachez donc que dona Anna, qui a vingt ans à peine, est la plus belle femme de Madrid.
— A la bonne heure 1 dit don Manuel en rendant l'âme.