LE BAISER EN CAGE
Il était amoureux, enfant, de cette enfant. II souffrait beaucoup à cause de cet amour. Ce n'était pas qu'elle ne l'aimât point, mais c'était que leurs parents ne voulaient pas consentir à leur mariage. Une fois qu'il ia guettait, — c'était un peu avant l'aurore, quand l'aube hésite à naître, — il la vit, si blonde et si blanche, à la fenêtre. Elle regardait le ciel pâle du matin, il la regardait, elle, aube aussi. Charmée de la clarté nouvelle, elle fît cette chose ingénue et jolie, — croyai ît qu'on ne la voyait pas, — d'envoyer, de ses doigts roses, un baiser au jour pro-
chain, en même temps, un oiseau réveillé jetait son cri sous le ciel, comme si ce son léger eût été le chant du geste qu'elle avait fait. L'amoureux vit le baiser, entendit la voix, poursuivit l'oiseau à travers toutes les branches du bois. Et il l'attrapa, et il l'emporta dans sa maison. Maintenant, il est bien heureux, car, du matin au soir, toujours, il entend chanter en cage le baiser de sa bienaîmée.
L'ÊàLOGUE AU BOUDOIR
Quand elles eurent assez causé chiffons, et assez longuement compare' les mérites des couturiers fameux, les deux mondaines, dans le clair boudoir de soie paille, — car elles sont brunes toutes deux ! — où les tasses de thé, sur un guéridon de laque, ont une fumée légère, se mirent à parler des maîtresses de leurs maris.
LA BARONNE
Moi, .je m'accommode fort bien d'être trompée par M. de Marciac. Cela me crée, le
soir, une solitude aimable, qui est tout à fait de mon goût. Ce que les maris ont de meilleur, c'est leur absence. Mais je sais particulièrement gré au mien d'avoir choisi pour amie v ne femme charmante.
LA COMTESSE
Il est certain que lafîdélité des maris serait un grand embarras. Nous avons tant de choses à faire ! Les visites, les dîners, les bals, les flirtations aussi, occupent un temps considérable. Et, comm'j vous, je suis d'autant plus satisfaite d'être trompée que M. de Valensole s'est décidé à un choix dont on ne saurait le blâmer.
LA BARONNE
Nous avons beau faire, nous avons beau vivre d'une vie toute différente de la leur, il y a entre nous et ceux dont nous portons les
l'églogue au boudoir 91
noms un reste de solidarité , grâce auquel nous avons notre part dans leurs succès ou dans leurs défaites, dans leurs plaisirs ou dans leurs peines ; et nous rougirions, n^n seulement pour eux, mais pour nous-mêmes, s'ils s'abandonnaient à des amours indigneï.
LA COMTESSE
La tendresse que nous leur avons donnée au commencement, nous ne l'avons pas entièrement reprise; Oe qu'ils en ont conservé se mêle à la quantité de tendresse personnelle dont ils peuvent disposer en faveur d'autres personnes ; et nous serions passablement humiliées, si quelque chose de nous se trouvait avili dans des liaisons peu recommandables.
LA BARONNE
Grâce au ciel, je n'ai rien de tel à craindre : De race noble, presque princière, la maîtresse
de mon mari occupe dans notre monde une place très illustre, et tous prononcent avec respeci, le nom qu'il murmure avec amour
LA COMTESSE
Je m'enorgueillis autant que vo*uS, pour d'autres raisons. Pas princesse du tout, la maîtresse de mon mari 1 Une diva d'opérette, mais très célèbre, acclamée, adorée; c'est pour elle que les empereurs viennent du Brésil et que les princes viennent d'Angleterre.
LA BARONNE
Sa beauté est divine ! Grande, pâle, blonde, et comme transparente, l'air d'un rêve qui marche.
LA COMTESSE
Sa grâce est endiablée ! Petite, toute charnue et mignonne, avec des fossettes aux
l'églogue AU BOUDOIR !K{
joues, aux seins, aux bras, l'air d'une poupée de chair rose.
LA BARONNE
Son élégance est incomparable ! Elle traîne avec une majesté lente la pompe des longues robes, et c'est sur un front royal que s' allument les diamants qu'elle a daigné accepter de mon mari.
ûk COMTESSE
Peu d'élégance, mais tout le chic ! Avec un chiffon de dentelle fripée, elle est bizarrement exquise; sa jupe courte a des envolements qui affolent, et aucun homme ne peut voir sans péril de tête perdue la jarretière de saphirs et de perles que mon mari lui a donnée.
LA BARONNE
Et, vraiment, elle l'aime 1 puisque, veuve depuis deux ans, elle a refusé, pour ne pas
quitter M. de Marciac, la main d'un duc régnant dans un pays d'Allemagne.
LA COMTESSE
Et, vraiment, elle lui est fidèle ! car on assure que, depuis six mois, elle n'a soupe qu'avec M. de Valensole dans les cabinets de Voisin ou de la Maison-Dorée.
C'est ainsi que devisaient les deux belles mondaines dans le boudoir de soie paille, où les tasses de thé, sur le guéridon de laque, ont des fumées légères ; et elles se sentaient tout émues de pitié, — d'une jolie pitié qui méprise et qui rit, — pour cette pauvre madame de Ruremonde, dont le mari, à ce qu'on assure, est l'amant d'une bourgeoise à peine jolie chez qui on joue le loto les
l'églogue au boudoir 95
mercredis, et pour cette pauvre madame de Lurcy-Scvi, dont le mari s'est amouraché de (a grosse Constance Chaput, des Bouffes, qui I de si grands pieds l