LES TROIS TIROIRS
tance possible maintenant, — à moins d'un odieux manquement à la parole donnée. Et la comtesse était une honnête personne qui se piquait de faire honneur a ses engagements. Elle se résigna. Ce furent, jusqu'à l'heure où les doigts gris et roses du matin écartent îa mousseline des rideaux, les chères douceurs de l'amour qui s'apaise et toujours se ranime.
Cependant Valentin n'était pas entièrement satisfait. Il lui vint, après les extases, je ne sais quelle tristesse au front et dans les yeux.
— Oh! demanda-t-elle étonnée, que te faut-il encore, et de quoi te plains-tu, cher ingrat?
— J'ai un souci, dit-il.
— Toi î près de moi? lequel?
— Je vous ai due au hasard, non pas à 7ous-même.
Et il demeurait tout songeur.
Mais elle, alors, en lui pouffant de rire aux lèvres :
— Bête! s'écria-t-elle , c'est la même réponse que j'avais mise dans les trois tiroirs 1
Quand la marquise de Portalègre et madame de Ruremonde furent assises dans le petit salon mauve, il y eut entre les deux toilettes, — toilette de visite, d'une part, et, de l'autre, presque un peignoir, — un échange de parfums légers; et elles se regardaient, jolies.
— J'arrive de trop grand matin? dit la marquise. Vous m'excuserez. Il s'agit d'une chose un peu pressée, et je ne vous retiendrai guère
— En quoi puis-je vous être agréable madame ?
— Je viens pour des renseignements.
— Ah! oui, ïsur Clémentine? Une fille très convenable et très adroite. Surtout, elle coiffe bien. Puis, pas curieuse, ni bavarde. C'est dans un mouvement d'humeur que je l'ai renvoyée. Certainement, vous ferez bien de la prendre et je la regrette déjà.
La marquise de Portalègre eut un rire sous le demi-voile.
— Ce n'est pas de votre femme de chambre qu'il s'agit.
— Eh ! de qui s'agit-il donc?
— De M. de Marciac.
— De M. de Marciac?
— Sans doute. Vous êtes étonnée ? Pourquoi? Est-ce que ma démarche n'est pas toute simple ? Gomment ! les gens les plus imprudents, avant d'introduire chez eux ur cocher, une cuisinière, un groom, exigent de gêneuses références, font des enquêtes, réclament des certificats, et, lorsque nous sommes sur le point d'admettre un homme dans notre intimité, — ce qui est toujours
assez grave, en somme, — nous ne jugerions pas à propos de prendre des renseignements auprès des personnes bien informées?
— Ah ! vous êtes sur le point...
— Et vous êtes si bien informée ! Tenez, comprenons-nous vite, et ne perdons point de temps. Je vous av^ue que M. de Marciac ne me déplaît pas. Il n'est point trop beau,
— être beau, c'est si ridicule pourun homme,
— il a de fines manières, parle avec distinction, s'habille fort élégamment. Enfin, il ne m'inspire aucune répugnance. Vous connaissez le moment où il suffit d'un rien pour que tout soit fait? C'est à ce moment que j'en suis. Mais, avant de m'engager d'une façon définitive, j'ai voulu vous voir. On dit très bas que M. de Marciac a été de vos amis assez longtemps, et vous ne refuserez pas, j'imagine, de m'éclairerun peu sur son compte, de me donner même quelques conseils ?
— Ma foi, dit madame de Ruremonde en éclatant de rire, si vous l'exigez absolument... D'abord, vous savez qu'il est marié?
— Oui, oui, il me l'a dit. Une femme très simple, qui vit retirée, pas gênante. On peut passer là-dessus ?
— Pour moi, je n'ai pas eu à me plaindre d'elle.
— A la bonne heure.
— La personne dont il faut se défier, c'est la petite Anatoline Meyer, des Bouffes. M. de Marciac n'a jamais pu se détacher d'elle tout à fait. Il reste deux, trois, quatre mois «ans la voir; puis, s'il la reconnaît, un soir de première, dans les chœurs d'une opérette, crac ! le voilà repris. Il paraît que cette petite est très extraordinaire.
— Extraordinaire... en quoi?
— Il ne manquera pas de vous le dire. Il a la manie de parler d'elle.
— C'est fort impertinent !
— Mais si amusant ! vous verrez. D'ailleurs. M. de Marciac a de quoi faire oublier cet inconvénient. C'est, enve'rité, un parfait galant homme.
— Discret? .
— Comme il convient. Ni trop, ni trop peu. Il compromet, et n'affiche pas. Il y a une cuance.
— Certes. Point querelleur, point jaloux?
— Non, non. Très accommodant, au contraire. Au courant des choses. Admettant les fluctations. Comprenant très bien que les plus belles amours ne sontpas éternelles et qu'une femme doit songer au lendemain.
— C'est parfait.
— En outre, riche, avec de belles relations, parent de deux ministres. Il lui arrive d'avoir des indications très précieuses sur les variations des valeurs. Ceci est à considérer. Nos maris, depuis le krach, sont si avares !
— Hélas ! Mais il y a un point assez important dont vous ne parlez pas. M. de Marciac est-il... tendre ?
— Gomment l'entendez-vous?
— Je ne vous cacherai pas que, sous mes dehors frivoles, je suis très rêveuse, mélancolique même. J'ai toujours eu le désir de
rencontrer une âme éprise d'idéal, comme la mienne.
— Aïe ! l'amour de l'idéal n'est pas la qualité dominante de M. de Marciac. Mais, en revanche,..
— Ah! vraiment, en revanche?...
— Tout ce que l'on peut imaginer !
— Il faudra donc que je me résigne. En somme, les renseignements ne sont pas mauvais, dans l'ensemble.
La marquise de Portalègre s'était levée.
— Mais, reprit-elle, j'oubliais la chose principale. Combien de temps M. de Marciac estil resté?...
— A mon service? Pendant trois ans, je pense.
— Voilà qui me décide tout à fait ; j'a,' l'horreur du changement.
— Quoi ? Vous tenez à le garder aussi long temps ?
— Plus longtemps, si je peux.
— Oh î alors, il faut que je vous donne un
dernier avertissement. Si vous voulez que M. de Marciac...
Madame de Ruremonde s'était penchée vers la visiteuse, et lui parlait à l'oreille, très bas. Que disait-elle donc? elles éclatèrent de rire.
Enfin, sur le pas de la porte :
— Il me reste à vous remercier, madame, dit la marquise.
— Eh ! de quoi donc, madame !
— Mais c'est à charge de revanche, n'est-ce pas?