LA MOUSSE D'OR
'et lui dit, tête basse, tremblante, des pivoines aux joues :
— Vous savez, ma mère , qu'il y a un homme dans le couvent?
— Je sais qu'on le raconte, mais je n'en crois rien, ma fille.
— Ah I ma mère, vous avez bien tort de ne pas le croire ! Il est trop vrai que l'une de nous n'est pas ce qu'elle paraît être.
— Quoi 1 est-ce que vous avez acquis la preuve...
— Hélas I oui, dit sœur Ninetta, le front dans les mains.
La bonne abbesse, inquiète, fut étonnée aussi. Sœur Ninetta était la plusnice pucelle qui fût ; entrée toute petite au couvent, elle avait à peine l'âge où les fillettes seront filles tout à l'heure, et l'on pouvait dire qu'elle n'avait jamais considéré d'autres hommes que le saint Joseph à longue barbe et les Evangélistes , barbus aussi , peints aux vitraux de la chapelle. Gomment s'imaginer que, toute innocente, elle eût découvert ce
qui avait échappé à des regards plus subtils et mieux au fait des choses ?
— Expliquez-vous, Ninetta. Celle d'entre vous que vous pensez être un homme, c'est...
— C'est moi, ma mère ! s'écria la novice en fondant en larmes.
A ces mots, la supérieure , comme on pense, se sentit bien rassurée.
— En vérité? c'est vous? dit-elle.
— Moi-même, hélas !
— Eh 1 sœur Ninetta, comment vous êtesyous aperçue de cela?
— Je n'oserais jamais le dire, tout haut>
— Il faut donc le dire tout bas.
Alors, sœur Ninetta, s'étant rapprochée, mi parla à l'oreille, toujours plus rougissante, longttmps, longlercps, et disant dea choses telles que l'abbesse, enfin, &'y tint plus, 'et pouffa de rire en se prenant les côtes.
Puis, avec une tape sur la joue :
La mousse d'or 195
— Allez, allez, mignonne, quittez votre ■ouci, et croyez que vous no serez pas un homme tant que vous n'aurez pas au menton nne petite mousse d'or qui frise t
LE SEÏN DE JULIQTTE
Ce soir-là, dans cette baignoire de l'Odéon, où ils causaient, elle et lui, tout bas, de tout près, le désir fou, irrésistible, le prit de voir et de baiser le sein de Juliette ! Ah ! qu'il était naturel, ce désir, puisque tous les parfums de toutes les fleurs des champs, jacinthes sauvages, muguets, narcisses, ces innocences qui sentent bon, — et toutes les odeurs aussi des fleurs moins virginales, — lys, œillets, gardénias, ces voluptés capiteuses, — émanent , ô jeune sein, de votre chaude neige ! Juliette se fâcha d'abord, objectantes lumières voisines et les regarda
indiscrets. Mais il insista avec tant de douce prière, le fond de la loge était si obscur, qu'elle cessa de dire non, la bonne. Et, depuis un instant, dans le coin sombre, il caressait ae l'œil et des lèvres la chère blancheur embaumée, quand l'ouvreuse poussa discrètement la porte et dit : « Les personnes qui sont dans la baignoire à côté vous prienl de ne pas garder de bouquet dans votre loge, parce que l'odeur leur en monte à la tête I »
LE COMfiDTEN
En rentrant chez lui après le théâtre, le beau comédien pâle, au profil déjeune Romain, ne peut s'empêcher de sourire, — si accoutumé qu'il soit à de pareils hommages, — tant les meubles du salon sont encombrés de merveilleuses fleurs, tas énormes de gardénias , touffes somptueuses de lys , grande •hotte de roses blanches qui s'écroulent en cascade de neige. Sur des couronnes d' œillets, de& myosotis forment les lettres de son nom, et, çà et là, de petits bouquets de violettes, — des bouquets de deux sous, offrandes d'une dévotion plus humble, — mêlent leur
200 POUR LIRE AU BAIIf
discrète prière aux vœux effrénés des floraisons magnifiques ! Il sourit,ne s'étonne pas. Car il est celui qui trouble toutes les femmes, et ne daigne pas se troubler.
Dès qu'il entre en scène, — seigneur de salàn blanc où s'allument des ors, gentleman vêtu de drap presque noir, — un frémissement d'aise et de désir monte de robe en robe des avant-scènes du rez-de-chaussée aux troisièmes galeries, à cause de ca sveltesse à la fois grêle et robuste, de ses yeux bruns où nage un rêve, de ses lèvres pareilles à la bouche d'une femme, et de ses belles mains. un peu longues, qu'il regarde en parlant. Dans les loges, les éventails des mondaines se hâtent, rafraîchissant les rougeurs, éparpillant la tiédeur des haleines, les petits bancs se renversent sous le tic tac nerveux des bottines ; l'essoufflement des grosses bourgeoises, au balcon, gonfle la soie des corsages" à la faire éclater comme un ballon trop plein de gaz ; et, là-haut, les petites ouvrières hument
LE COMÉDIEN 2ÔÎ
d'imaginaires baisers dans le sucre acide des mandarines. Il ne semble pas prendre garde à l'émotion dont il est la cause. Pas un regard qui comprend, pas un geste qui remercie. Il triomphe, comme spns le savoir; à l'orgueil d'être victorieux, il ajoute l'orgueil de dédaigner sa victoire. Ii est tranquille, avec un peu de froideur. Même, afin qu'aucune spectatrice ne puisse prendre pour elle les emportements passionnés du rôle, c'est d'une voix très posée, sans tremblement, qu'il dit : « Je vous adore » à l'amoureuse de la pièce, en regardant ses belles mains longues, toujours.
Hors de la scène, il n'est pas moins indifférent. Jamais il n'a répondu aux enthousiastes lettres d'amour qui se cachent dans les bouquets, aussi parfumées que les fleurs; maintenant, il ne les lit même plus, les oublie, cachet intact, sur la toilette, entre le pot de blanc gras et la patte de lièvre. La porte de
sa loge et celle de son appartement sont fer mées a toutes les supplications ; les habilleurs et les domestiques ayant des ordres sévères. « Les fleurs, oui ; les femmes, non, » a-t-il dit un jour, pendant qu'il faisait luire, au moyen d'uue peau de chat, la nacre rose de ses ongles. Vainement la marquise de Portalègre l'attend tous les soirs, depuis trois <nois, daus son coupé, devant l'entrée des artistes; vainement, Madame de Lurcy-Sevi lui a fait remettre un coffret d'écaillé empli de perles fines, en écrivant : € Il n'y aurait pas assez de perles au monde pour vous en envoyer autant que j'ai versé de larmes » ; et, vainement aussi, cette exquise créature, toute rousse et hâlée d'or, une Brésilienne blonde, la baronne de Villabianca, qui penche au rebord des avant-scènes son corsage trop décolleté où les seins sont des oranges, a yiré quVle se tuerait, infailliblement, si elle n'obtenait de lui la faveur d'un entretien, *a nuit! 11 est resté insensible, le beau comédien pâle; et, ce soir encore, il considère