‹ Pour lire au bainChapitre 62 sur 63 · LE TORTIL · texte numérisé non relu

LE TORTIL

trois cents lieues. Il leur en cuit? c'est fort bien fait, et ils n'ont que ce qu'ils méritent.

Cependant le baron et sa belle amie, en dépit d'un trouble bien naturel, ne perdirent pas la tête. En un clin d'œil, — tandis que la femme de chambre emportait la table du souper, — ils eurent échangé leurs vêtements, lui reprenant le frac, le gilet, le pantalon, elle se revêtant avec une hâte tremblante de toutes les dentelles et de tous les rubans. « Maintenant fuyez par l'escalier de service! » Et quand le mari entra dans la chambre, il eut lieu d'être pleinement satisfait, — je lui aurais souhaité une pire aventure ! — car, dans la pénombre silencieuse, où se mourait la lueur d'une lampe, non loin du lit intact, dans une paix d'innocence et de fidèle attente, la jeune femme vêtue d'un peignoir de guipure qui bouffe en bouillons légers, était couchée sur la chaise longue, les yeux clos, la main pendante vers un livre qu'elle avait laissé choir, ensommeillée.

— Vous, Fabrice ! vous 1 dit-elle avec un

bâillement qui devint le plus joli des sourires ! la chère surprise 1 Mais approchezvous, Monsieur. Ai-je donc vieilli, pendant cette longue absence, au point d'être tout à fait laide, et ne voulez-vous point m'embrasser ?

Il l'embrassa, avec toute la tendresse possible à un mari. Quels soupçons aurait-il pu garder devant cette solitude, ce sommeil, et •e re'veil câlin ? Ah I certainement, elle e'tait la plus vertueuse et la plus amoureuse des épouses. Agenouillé devant la chaise-longue, elle lui caressait les cheveux, la barbe, le baisait sur les yeux, lui disait de douces paroles : qu'elle avait bien souffert pendant ce voyage, qu'elle était restée chez elle toujours, ni bal, ni théâtre, n'ayant pas de plaisir aux plaisirs sans lui, que son unique consolation avait été la pensée du retour. Il l'écoutait avec satisfaction. Elle-même était heureuse, presque sincèrement, dans la joie du péril conjuré, dans le triomphe de son hypocrisie ; et, avec un mouvement de pas-

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sion qui n'était qu'à demi joué, elle prit entre ses bras la tête de son mari, et la cacha sur sa poitrine sous les dentelles du peignoir.

— Aïe 1 dit-il en portant la main à sa joue où courait le zigzag rose d'une égratignure.

Elle devint très pâle , ayant compris ! Hélas, on ne saurait penser atout. Elle avait retiré le pantalon, le gilet, le frac, mais non la chemise au plastron dur orné de trois diamants; et voici que le mari, toujours à genoux, considérait avec des yeux agrandis par une stupéfaction sans doute légitime la patte de toile fine où était brodé en rouge un tortil de baron 1

Les mains pleines de tonnes parfumées, — églantines et pimprenelles, — les deux enfants s'en revenaient du bois. Elle seize ans et lui quinze, ils étaient si ingénus, les petits amoureux, — Pierre surtout, Pierrette aussi, malgré les seize ans où s'éveillent des curiosités, oà s'inquiètent d'instinctives attentes, — qu'ils avaient cueilli, ce matin-là, toutes les fleurs, et pas un seul baiser. Et ils s'en revenaient ravis, elle troublée un peu ; pourquoi? elle ne savait; peut-*tre t:'é-

tonnait-elle qu'il n'arrivât pas autre chose que de faire des bouquets et de guetter des fauvettes, quand on va au bois avec son bon ami. Tout à coup, Pierre eut un geste d'épouvante. Ah ! mon Dieu ! plus moyen de passer l'eau. Le vent, d'un coup d'aile, ou quelque mauvais plaisant, d'un coup de pied, avait poussé la planche de sapin qui franchissait la petite rivière, et le frêle pont sans doute avait fui dans le courant; il y avait bien une barque, mais attachée à l'un des saules de l'autre bord. Situation très grave ' Les parents de Pierre, et ceux de Pierrette, qui habitaient cette maison blanche et verte, là-bas, leur avaient rigoureusement défendu de s'aller promener seuls ensemble, et ce serait une terrible gronderie si les enfants ne rentraient pas, inaperçus, par la porte sur les champs, avant l'heure du déjeuner. Faire un détour et regagner le village en suivant la grande route ? il n'y fallait pas songer à cause du temps qui presse. Traverser, en marctant, la rivière peu profonde? oui,

mais comment expliquer, à l'arrivée, les vête* ments mouillés ? Pierrette se désolait avec des larmes dans ses mains pleines de fleurs; Pierre allait et venait au bord de l'eau avec une colère qui tape du pied. Mais soudain :

— J'ai une idée ! s'écria-t-il.

— Quelle idée ? demanda-t-elle.

— Je vais me mettre tout nu, je ferai un paquet de mes habits, j'atteindrai à travers le courant la barque de l'autre bord, je me rhabillerai, et je reviendrai vous chercher en bateau.

— Oh ! dit-elle, rouge jusqu'aux cheveux, est-ce que vous oseriez vous mettre tout nu devant moi ?

L'objection n'était pas sérieuse.

— Yous fermerez les yeux, ou vous vous tiendrez derrière ce gros arbre.

— Il est vrai que je pourrai ne pas vous voir, dit-elle.

Aussitôt convenu, aussitôt fait. Pierre, ne

quelques secondes, eut retiré veste, gilet culotte et chemise, et, levant au-dessus de sa tête les habits en tas roulé, il entra courageusement dans le ruisseau , tandis que Pierrette, — elle avait jugé inutile d'aller derrière le gros arbre, — tenait ses }èux clos très hermétiquement. Le dos tourné, il marchait lentement, à cause du courant, dans la direction de la barque. A travers l'onde transparente, toute verte et ensoleillée, qui lui montait jusqu'au haut des reins, il apparaissait, très svelte quoique déjà robuste, et blanc, tout potelé quoique un peu grêle. Mais croyez que Pierrette se gardait bien de considérer ce spectacle peu convenable pour une jeune fille !

Loin de tricher, ainsi qu'on fait lorsqu'on joue à colin-maillard, elle joignait les paupières avec une telle force que sa jolie face rose en était toute ridée comme une petite pomme > et elle était si sûre d'elle-même, si certaine de n'être tentée par aucune curiosité coupable, qu'elle ne trouva aucun inconvé-

nient à dire au moment où il atteignait le milieu de la rivière :

— Vous savez, Pierre, puisque je ne regarde pas, vous pouvez marcher à reculont, si oela vous est plus commode !

Maintenant, à lectrices, après cinquante histoires, je n'ajouterai pas une page à ces pages frivoles, et déjà la Fantaisie me conseille d'autres contes, tandis que votre femme de chambre frappe à la porte et demande : « Madame veut- elle sortir du bain? »L 'œuvre que je rêvais digne d'être feuilletée par vos jolis doigts mouillés, cette œuvre qui aurait dû, pareille à votre rêverie elle-même et la continuant sans la distraire, être doucemer % vague, un peu triste, et si tendre, mondaine r-ertes, poétique aussi, perverse par instants, puisque vous êtes très subtiles, chaste le plus souvent, parce que vous êtes chastes en effet, amoureuse toujours! qui aurait dû

mêler aux langoureux récits quelques folles nouvelles, car Veau de la baignoire, secouée par votre rire, fait un joli clapotement contre la faïence rose craquelée ou r albâtre de neige; cette œuvre, — si petite, mais si exquise ! — je n'ai pas su la mener à bien. Telles que je les ai contées, les avez-vous lues cependant, ô délicieuses Parisiennes, ces vaines historiettes ? Tombera-t-il sur h liv?*e quelques-unes des claires goutelettes, — perles pour vous avoir touchées, larmes de vous quitter, — que vous éparpillez en jaillissant de Veau ? Hélas ! dans la petite chambre tendue de soie fleurie ou de nattes dorées, près de la baignoire d'où émane encore une buée d'arômes qui est comme la

vaporisation de votre chair attendrie, le livre y sera peut-être, mais — tandis que la peluche des serviettes vous caresse devant le miroir heureux, — V auteur n'y sera pa$.

BÏBLIOTHECA )

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