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L'EMPEREUR ET LES PAPILLONS

A contrée chimérique où nos rêves font l'école buissonnière était gouvernée autrefois par un jeune empereur très cruel et très charmant, Héliogabale du

pays des fées ! Il était aimable et sinistre , gracieux et féroce ; la joHe originalité de ses caprices allait jusqu'à la barbarie , et au delà.

Un jour qu'il se sentit las de la blancheur des lys, il fit tuer, à coups de couteaux d'or, beaucoup de jeunes femmes, dans le parterre de son jardin, afin de baiser des lys roses. Comme il était très curieux d'admirer la clarté frissonnante des étoiles, il creva de l'ongle, un soir, lui-même, les chers yeux de sa maîtresse favorite , parce qu'ils l'empêchaient, l'éblouissant, de voir la beauté des astres. Il imaginait les plus délicates énormités. Il eut, pour aller en guerre, une armée innombrable de petites filles blondes, très bien disciplinées, qui attaquaient sans faiblesse les plus rudes soldats et les violaient après la victoire, avec douceur; les pères et les mères de ces enfants n'avaient pas vu sans une pénible surprise qu'elles fussent astreintes à un tel service militaire. Enfin, par l'ingéniosité de son despotisme qui avait, chaque jour, des exigences nouvelles, il s'aliénait de plus en plus le cœur de ses sujets. Pour ce qui était de ses sujettes, si durement qu'il les malmenât, il ne leur était pas déplaisant au point que l'on pourrait croire, à cause d'une coutume qu'il avait : deux fois chaque été (tous les hommes du pays ayant reçu l'ordre de se tenir enfermés en leurs maisons), il se baignait, sans aucun habit, dans une pièce d'eau, devant le

palais impérial, sous les regards des femmes assemblées, et il était si joli, pas vêtu, quelles lui pardonnaient beaucoup de choses! Mais les pères, les amants, les maris se montraient moins accommodants. Quand ils furent bien certains que leur subtil et terrible maître ne cesserait jamais de voler leur épargne pour mettre des boucles de diamants aux souliers de ses pages, de vider leurs lits dans le sien avec le geste indifférent de quelqu'un qui se verse à boire ; quand il ne leur fut plus permis de croire que l'empereur reviendrait à d'honnêtes sentiments, ils commencèrent de penser que l'heure était venue de secouer un aussi intolérable joug, et leur irritation ne connut plus de bornes, le matin de juillet où un décret impérial ordonna que tous les habitants mâles de la contrée, sans distinction de rang ni d'âge, se livreraient à la chasse aux papillons, de l'aube au soir, sans repos, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus aucun myrtil sur les haies d'aubépines ni aucune daphné dans les champs de luzerne !

C'en était trop. Chasser aux papillons ! renoncer à d'honorables besognes pour suivre à travers bois et plaines, — comme font les fillettes dans la cour du couvent, — des ailes frivoles, qui palpitent et ne se posent point ! C'était là le cas qu'on faisait d'eux? Quoi ! l'on verrait cette chose extraordinaire : des magistrats quitter les salles de justice, des banquiers s'enfuir de leurs comptoirs, des boutiquiers sortir de leurs boutiques, dans le seul but d'emprisonner sous un filet de soie la mélicerte qui baise les roses ou le parpaillot qui picore les orties? Pour qui les prenait-on? C'est

vrai, ils avaient supporté de fort humiliantes aventures ; ils avaient toléré — ne pouvant faire autrement — qu'on leur prît leur argent, leurs femmes, presque aussi précieuses; ils avaient consenti, grinçant des dents sous leurs sourires, à se vêtir tout de noir, un soir de bal à la cour, pour que la blancheur des danseuses nues fût plus blanche sur ce fond sombre ; mais, quant à ce qui était de chasser aux papillons, il ne fallait pas compter qu'ils s'y résignassent jamais. Un notaire, surtout, se montra fièrement rebelle ! Il eut, à deux ou trois reprises, des mots que lui auraient enviés les citoyens des républiques antiques. « Mourir plutôt que de chasser aux papillons ! » fut le mot d'ordre des révoltés. Et le tocsin sonna, et les insurgés se ruèrent vers le palais où le jeune empereur, sans écouter leurs vains bruits, jouait aux échecs avec une belle courtisane demi-nue qui , chaque fois qu'elle levait le bras pour pousser un pion, montrait la touffe d'or de son aisselle rousse. Les hallebardiers et les mousquetaires firent vaillamment leur devoir. Ils résistèrent de leur mieux à l'assaut de la multitude bourgeoise ; il leur fallut, hélas ! succomber sous le nombre. Même la valeureuse armée des petites filles blondes ne tarda pas à lâcher pied, parce

igo

que la vue de tant de magistrats et de tant de banquiers leur ôtait tout désir de l'espèce de victoire à laquelle les obligeait la discipline; et il y eut enfin dans les vestibules, dans les escaliers, un tumulte de foule triomphante, qui se précipite, qui va briser les portes. Mais ces fracas n'étaient pas pour épouvanter le jeune empereur qui jouait aux échecs en souriant. Depuis longtemps il avait prévu la fin probable de ses joies et de ses orgueils ; il avait à sa portée deux moyens de se dérober à la fureur du populaire : dans la poche de son habit de soie, une fiole pleine d'un poison délicat qui tue en de beaux rêves, et, de l'autre côté de la fenêtre ouverte, une cour pavée de pierreries, où il briserait ses membres et répandrait son sang sur des rubis et sur des améthystes. De sorte qu'il était tout à fait tranquille. Mais la courtisane demi-nue, tombant aux genoux de son impérial amant : « Sire ! sire ! dit-elle, ne vous acharnez pas à une périlleuse résistance. Renoncez à un vain caprice ! Que vous importent les papillons des jardins et des prairies? N'avez-vous pas tout ce que peut envier le plus éperdu désir? Les plus ardentes jeunes femmes, les plus tendres jeunes filles ne sont-elles pas à vous? Qui vous résista jamais? Quelle bouche,

dès que vous la voulûtes, ne fut pas sous vos lèvres un baiser? Cédez, une fois seulement! Laissez-moi dire à ces hommes furieux que vous rétractez le décret qui les irrite, et, comme naguère, vous connaîtrez, sans péril ni amertume, les triomphes et les délices. Ah! sire, quel motif de haine avez-vous donc contre les papillons blancs ou jaunes qui volent deux à deux dans un rayon de soleil? » L'empereur avait cessé de sourire. « Quel motif de haine ? Ecoute ! » dit-il en grinçant des dents, tandis que redoublait autour d'eux le bruit menaçant' de la foule.

« Écoute! L'autre jour, je me promenais sur la lisière du bois fleuri. J'étais heureux et joyeux ; la nuit d'avant, dans une fête, parmi toutes les ivresses que l'œil peut devoir à la blancheur des chairs et la bouche à la rougeur des lèvres, j'avais enlacé , étreint , possédé les plus belles et les plus fières d'entre les mortelles. Des princesses étaient venues de pays inconnus pour sourire à mon désir, à mon dédain peut-être, — des princesses, des paysannes aussi, — et j'avais eu cette joie de voir une reine, à genoux, déchausser, pour plaire à ma lassitude, une jeune servante qui rougissait. Je songeais à cette aimable nuit.

Jamais encore je n'avais connu, aussi parfait, l'orgueil de la toute-puissance. Je portais en moi, comme un épanouissement de songe, la certitude que toute la beauté terrestre appartenait à moi seul! Mais je vis, sur la ramille d'un buisson, une églantine très chétive, en bouton, qui, même éclose, aurait à peine eu l'air d'être ouverte, une pauvre fleur qui hésite à naître, craignant, une fois née, de n'être point jolie. J'éprouvai tout à coup, furieusement, la passion de la voir s'épanouir, cette triste églantine, dont personne n'aurait voulu ! « Fleurette maladive d'une branche presque morte, oh! fleuris pour moi, suppliai-je ; souris, pauvre petite, et plus doux que tous les autres me sera le baiser de ta frêle bouche pâle 1 » Hélas! je priais en vain. Ce fut en vain aussi que, pris de colère, je donnai à cette niaise l'ordre de s'ouvrir, de s'ouvrir tout de suite. Elle feignait de ne pas m'entendre. O rage ! sur le signe de l'un de mes chambellans, tant d'épouses et tant de vierges avaient groupé devant moi leurs roses blancheurs off"ertes, et cette églantine me résistait, en sa grêle pudeur ! Mais une pire humiliation m'était réservée. Oui, tandis que je restais immobile et silencieux, stupéfait de cette résistance à mon caprice, un papillon blanc

se posa sur la frêle fleurette, et je la vis éclore, en un délicieux écarte ment de pétales, sous la palpitation des ailes! Voilà pourquoi, entends-tu, j'ai juré de faire prendre, exterminer, dans tous les jardins et dans tous les bois de mon empire, les papillons insolents... » Mais le jeune empereur n'eut pas le loisir d'en dire davantage. Les portes cédaient sous la poussée de la foule. Dallait être enveloppé, devenir le jouet des bourgeois furieux. Après un haussement d'épaules, il s'élança par la fenêtre, vers la cour pavée de pierreries, où ses membres se briseraient, où se répandrait son sang sur des rubis et sur des améthystes. Et il tomba très vite. Et il n'eut pas même le temps de saisir au passage, — oh! comme il l'eût écrasé avec joie, — un papillon qui voletait, là, précisément, dans l'air ensoleillé, un de ces papillons que les roses préfèrent aux empereur?.

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