‹ Pour lire au couventChapitre 6 sur 20 · LES ROSES DU JARDIN BLEU · texte numérisé non relu

LES ROSES DU JARDIN BLEU

EUNES garçons, jeunes demoiselles, gardez-vous bien d'avoir l'esprit sage et le cœur sérieux!

Mais soyez, en votre belle saison, des fous charmants et de charmantes folles. L'immémoriale humanité est une grand'mère qui a besoin, pour être égayée, d'entendre, enfants, la musique de vos rires et

celle, plus douce, de vos baisers. Si quelqu'un vous dit qu'il convient d'être graves et de dédaigner la joie, n'écoutez pas ce morne conseiller; n'écoutez pas davantage les personnes moroses qui racontent les mensonges du plaisir, les amertumes du bonheur, — la vanité de vivre. Non, vivez, ardemment, joyeusement ! Jetez, avec des chansons, des touffes de fleurs au nez de l'expérience, cette antique radoteuse. Soyez jeunes, puisque vous l'êtes en effet. Ouvrez vos bouches où se posera l'abeille du baiser ; ouvrez vos cœurs où nicheront comme des tourterelles les roucoulants amours; aimez! aimez! aimez! oh! hâtezvous d'aimer. Ne perdez pas une minute en de vaines hésitations; car le temps passe vite, emportant l'occasion des déhces, la possibiHté des enchantements ; et, si vous tardiez à cueillir l'heure fleurie, il pourrait vous arriver ce qui advint, au temps des génies et des fées, dans un royaume près de Bagdad, à la plus jeune des flUes du roi. De son histoire on fit une chanson :

La belle qui veut La belle qui n'ose Cueillir les roses Du jardin bleu...

et j'ai oubhé tous les autres couplets. Mais je

VOUS dirai le conte et comment la princesse, dans ce royaume près de Bagdad, fut punie d'avoir été trop sage.

Le jour où elle eut quinze ans elle vit en se promenant le long du fleuve un jardin qui était le plus beau et le plus étrange qu'on puisse imaginer ; jamais elle n'avait contemplé parterres ni pelouses qui fussent comparables à ce jardin ; outre qu'il paraissait grand comme le monde entier, il était feuillu de feuilles couleur du ciel et fleuri de fleurs qui ressemblaient à des flammes roses ; et ces fleurs étaient si belles et si lumineuses, il s'en exhalait de si délicieux parfums, qu'on aurait pu croire que les serres du Paradis,

emportées d'un coup de vent, s'étaient répandues là.

Tandis que la fille du roi s'extasiait d'une telle merveille :

— Bonjour, vous qui avez quinze ans ! dit une voix mélodieuse comme un chant de bulbul.

Et, toute petite, à demi sortie d'un buisson, la personne qui parlait ainsi portait un diadème de pierreries d'où des boucles d'or ruisselaient sur un habit de brocart ; il n'était pas malaisé de voir que c'était une fée.

La fée, en souriant, continua :

Voici donc que vous êtes en âge d'entrer dans le jardin bleu où s'ouvrent les seules fleurs qui vaillent la peine d'être cueillies. Entrez, fille de roi ! Fussiez-vous née d'un bûcheron et d'une lavandière, la porte ne vous serait pas fermée, puisque vous avez eu quinze ans, ce matin, au premier tireli de l'alouette. Entrez, et ne vous gênez en aucune façon, et ne craignez pas que l'on vous gronde, et faites le bouquet dont se parfumera toute votre vie, car ces fleurs, de leurs vrais noms, se nomment Tendresses, Baisers, Sourires, et les plus petites, écloses à peine, qui se voilent sous l'azur des feuilles, sont les Rougeurs du premier amour.

Vous devinez la joie de la princesse ! toutes ces merveilleuses roses, elle pourrait les cueillir, les emporter. Après un grand merci à la bonne fée, elle courut éperdument vers les flammes épanouies, et elle allait commencer la cueillette, lorsque...

... lorsque un affreux nain, crâne chauve et barbe blanche, qui avait l'air d'un tout petit vieillard, se dressa devant elle, appuyé sur un bâton, et commença de parler en toussant et en crachant.

— Eh ! dit-il, est-ce la mode à présent que les jeunes demoiselles courent seules à travers plaines? Il n'y a donc point, fille de roi, dans votre palais, de servantes à surveiller, de linge à ranger dans les armoires, de pots de confitures à étager sur les planches du buffet ? Je gage que vous n'avez pas pensé le moins du monde, aujourd'hui, à vous enquérir s'il ne manquait

point quelque galon au manteau royal de votre père, et s'il n'y avait pas lieu de mettre des pièces aux chausses de votre petit frère, monseigneur le dauphin. Allons, rentrez au logis, je vous prie, et, loin de perdre votre temps à cueillir ces fleurs dont vous êtes éblouie, tenez-vous dans les cuisines afin d'empêcher que les marmitons ne dérobent pour le boire le vin qu'ils doivent mettre dans les sauces.

— Mais, monsieur le nain, la bonne fée m'avait permis de...

— La bonne fée ne sait ce qu'elle dit ! et elle vous a donné de très mauvais conseils. Au surplus, sachez que les roses du jardin bleu ne sont pas du tout ce qu'elles semblent être. D'un peu loin, elles paraissent désirables, je l'accorde ; mais, dès que vous les auriez cueilHes, — en vous brûlant les doigts, car elles sont faites d'un feu terrible ! — vous ne manqueriez pas de maudire votre audace ; vous n'auriez bientôt dans la main que de tristes pâleurs, dévorantes encore ; de leurs vrais noms ces fleurs se nomment Amertumes, Désespoirs, Larmes, et les moins douloureuses sont les Souvenirs des bonheurs perdus.

Vous devinez la perplexité de la princesse ! qui devait-elle croire? la fée ou le nain? était-ce à celui-ci qu'elle devait obéir, ou à celle-là? Oh ! qu'elle se sentait éprise des miraculeuses floraisons ! Mais il pouvait être vrai que, si belles, elles fussent si fatales. Ne sachant à quoi se résoudre, elle s'en retourna vers sa demeure ; elle voulait raisonner sur cette aventure, demander conseil à sa nourrice, en un mot prendre le temps de la réflexion. Que risquait-elle? demain, après demain, il ne serait pas trop tard pour aller

faire un bouquet; feuillu ciel et fleuri de fleurs de panouirait toujours, près fleuve.

de feuilles couleur du flamme, le jardin s'édu palais, le long du

Bien des jours passèrent. La fille du roi demeurait indécise. Elle eût beaucoup donné pour mettre dans les vases de la Chine et dans les coupes du Japon, qui étaient sur ses étagères^ les Tendresses, les Baisers, les Sourires, et surtout les Rougeurs du premier amour, toutes les exquises fleurs que la dame habillée de brocart lui avait permis de cueillir; mais comme elle craignait d'avoir, après la cueillette, les doigts brûlés de cendre ! comme elle craignait d'apporter au logis des Amertumes, des Désespoirs, des Larmes, et des Souvenirs de bonheurs perdus!

Après une année s'écoulèrent des années. Le père de la princesse mourut, le dauphin fut roi. Inquiète, inconsolée du matin au soir, et du soir au matin, — car elle n'avait pas voulu se marier — elle était aussi à plaindre que possible ; tant il lui semblait également pénible de prendre un parti ou l'autre. Que de fois, accoudée à sa fenêtre, elle avait tendu les bras vers la merveille du jardin bleu, là-bas ! Hélas! les paroles du nain à barbe blanche ne pouvaient lui sortir de la mémoire ; et elle surveillait les servantes, rangeait le linge dans les armoires, étageait des pots de confitures sur les planches du buffet. Mais, enfin, par une chaude matinée d'été, elle se dit qu'elle ne pouvait continuer à vivre de la sorte ! brusquement, elle décida qu'elle irait, quoiqu'il dût advenir, faire le déhcieux et redouble bouquet ; elle se mit en route, toute seule, le long du fleuve.

Une inquiétude la prenait à présent : si elles étaient éteintes, les belles fleurs de flamme ?

Elle ne tarda pas à être rassurée ; le jardin lui apparut , vaste et magnifique ; il était si lumineux, il s'en exhalait de si exquis parfums qu'on aurait pu croire que les serres du Paradis, emportées d'un coup de vent, s'étaient répandues là.

Pleine de joie, haletante de désir, la princesse allait s'élancer...

— Fille de roi, dit la bonne fée qui portait un diadème de pierreries d'où ruisselaient des boucles d'or, vous n'entrerez pas dans le jardin où s'épanouissent les seules fleurs qui vaillent la peine

d'être cueillies ; et fussiez-vous née du plus puissant empereur du monde et de la reine d une étoile, la porte ne vous serait pas ouverte, puisqu'il y a tant d'années que vous avez eu quinze ans, un matin , au premier tireli de l'alouette ! Hélas, regardezvous dans le fleuve, je vous prie.

La princesse se pencha vers l'eau ; elle vit qu'elle avait les cheveux gris, que ses yeux étaient pareils à des bleuets morts.

— Adieu, vous qui avez cinquante ans ! dit la bonne fée en pleurs.

Alors la fille du roi se laissa tomber sur une pierre, devant la porte close; et elle se lamentait, avec des sanglots et des larmes, d'avoir été

La belle qui veut La belle qui n'ose Cueillir les roses Du jardin bleu.

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