‹ Pour lire au couventChapitre 7 sur 20 · PUCK DANS L'ORGUE · texte numérisé non relu

PUCK DANS L'ORGUE

NE fois, Puck eut une querelle avec des abeilles parce qu'il s'était sournoisement introduit dans une ruche pour y voler du miel ; les mouches d'or , toutes grises de mélisse, le houspillèrent fort méchamment de leurs aiguillons, dans un

tumulte d'ailes lumineuses. En vérité, Robin-Bon- Enfant ne savait où se fourrer. Il prit le parti de fuir, s'agrippant aux ramilles, sautant de brin d'herbe en brin d'herbe , disant aux oiseaux : « Faites-moi place ! » criant aux cigales : « Gare ! gare î » et demandant aux écureuils , qui s'esquivent entre les hêtres, de le prendre sur leur dos. Mais les cruelles abeilles ne perdaient pas sa piste. Il craignait véritablement de ne pouvoir se dérober à leur courroux, quand, arrivé dans la rue d'un village, il avisa un pauvre jeune garçon , haillonneux, tignasseux, qui jouait de l'orgue en demandant l'aumône. Ah ! ce n'était pas une belle musique qui sortait de l'instrument fêlé, faussé, détraqué ! Mais Puck n'était pas en humeur de prendre garde à des airs plus ou moins agréables. En voyant l'orgue, il n'eut d'autre idée que de s'y cacher pour éviter la poursuite de ses ennemies. Aussitôt fait que dit. Un lutin se glisse facilement par où ne saurait passer le petit doigt d'une petite fille. Qui fut bien attrapé ? ce furent les abeilles lorsque, se ruant à leur tour dans la rue du village, elles ne virent plus personne, sinon le jeune garçon qui tournait la manivelle. Fort désappointées, elles reprirent leur vol vers leurs roses et leurs jacinthes, qui commen-

çaient à s'ennuyer de n'être pas picorées, toutes seules dans les jardins.

Mais, alors, il se passa quelque chose d'extraordinaire. L'orgue, naguère si piteux, chantait les plus belles chansons qu'on puisse ouïr ; vous auriez dit qu'il était plein de rossignols, de fauvettes et d'alouettes matinales, tant il faisait entendre de mélodieuses plaintes, de légers gazouillis, de jolis cris clairs ! toute une volière entre quatre planches. D'où provenait cela ? du caprice de Puck, qui, ne sachant à quoi s'employer dans l'instrument où il avait trouvé asile , ramageait pour se distraire ; or, personne n'ignore qu'à force d'écouter, du printemps à l'automne, la jaserie des nids, il s'est rendu plus habile que pas un dans l'art difficile de charmer par la voix. Le mendiant, tout le premier, fut aussi étonné qu'il est possible de l'être, — il n'aurait jamais pensé sa serinette capable d'une aussi délicieuse musique ! — et, sur le pas des portes, aux croisées vite ouvertes, il y avait des groupes de gens charmés qui n'en pouvaient croire leurs oreilles. « Oh ! que c'est joli ! ah ! les aimables romances ! On ne se sent pas d'aise ! » Les plus avares jetaient des sous, des pièces blanches ; ils auraient jeté des louis, s'ils en avaient eu. Même les femmes et les filles trou-

valent que le jeune garçon n'était point aussi vilain qu'on l'aurait pu imaginer au premier abord ; sa tignasse, à bien considérer les choses, blondissait comme des pailles dorées ; il devait avoir la peau très blanche sous le haie. Tant il est vrai qu'on est agréable à voir dès qu'on est agréable à entendre ; c'est par l'oreille plutôt que par les yeux que l'on entre dans les cœurs.

La renommée du joueur d'orgue dépassa très vite les hameaux et les bourgades. Il fut question de lui dans les plus magnifiques villes, dans les plus grandes capitales ; on l'y voulut entendre ; l'enthousiasme fut extrême. Aucune harmonie à ce point délicate et amoureuse, — car des roucoulements de ramiers se mêlaient maintenant aux gazouillis des oiselets, — n'avait eticore ravi les dilettantes. Il n'était pas de belle fête oii il ne venait pas. Il daignait accepter les invitations, voulait bien aller chez la marquise en sortant de chez la comtesse. A peine avait-il commencé de

tourner la manivelle que c'étaient des pâmoisons derrière les éventails. « Ah ! ma chère, on ne saurait se faire une idée d'un pareil enchantement ! N'est-ce pas que l'on croit être au para^ dis ? Pour moi, je pense que les anges ne tirent pas d'aussi divins concerts de leurs mandores ni de leurs extaséons. » Il ne trouvait pas ces éloges exagérés, s'accoutumant à la gloire.

Vous n'auriez pas reconnu l'enfant bohème des chemins. Il se vêtissait de satin écarlate, broché d'argent, et portait sur sa chevelure en boucles une couronne de pierreries et de perles fines ; car il n'était pas moins riche qu'illustre ; au lieu de la menue monnaie qu'on lui jetait naguère, des pages à genoux lui offraient, de la part de leurs maîtres, sur des plats d'or, des sequins, des ducats, des nobles, des royaux ; on le priait d'emporter les plats par-dessus le marché ! et les belles dames qui obtenaient de lui la faveur d'une audition particulière, lui faisaient des présents mille fois plus précieux.

La fille du roi entendit parler du merveilleux musicien ; elle commanda qu'on le conduisît à la cour. Elle n'était pas sans défiance, craignait une déception ; elle ne croyait pas possible qu'il justifiât sa renommée. Mais, après quati-e

mesures, elle fat envahie d'un tel ravissement qu'elle jura avec une grande passion : « Je n'aurai jamais d'autre époux que ce beau joueur d'orgue! » Ceci, d'abord, ne fut point du goût du roi. Un grand monarque ne se soucie pas d'agréer pour gendre un garçon sans aïeux, — même sans père ni mère — qui mendia sur la grand'route. Mais le roi étant tombé en une maladie de langueur, les médecins déclarèrent qu'il n'en pourrait être tiré que par le charme de la musique ; il fallut bien avoir recours au mélodieux vagabond ; trois tours de manivelle ! le monarque fut aussi bien portant qu'on peut désirer de l'être. Alors la reconnaissance triompha de l'orgueil : le mendiant de naguère épousa la princesse.

Vous pensez qu'après cela sa gloire et son bonheur furent au plus haut point? C'est en quoi vous vous trompez. Une fois que l'armée partait pour la guerre, il se plaça au premier rang, et l'orgue lança de si furieux chants de combats — car Puck se souvenait d'avoir entendu des soldats sonner du clairon dans la forêt — que, de l'avis général, la victoire fut due à la bravoure extraordinaire que cette musique avait mise dans les cœurs. Les peuples, dans leur gra-

titude , n'hésitèrent point : le musicien fut élu empereur de toute la contrée ! il eut son beaupère pour vassal.

Et jamais règne n'avait été aussi glorieux ni aussi heureux ; pour que ses plus misérables sujets fussent contents de leur sort, pour qu'il n'y eût ni désespoirs, ni colères, ni révoltes, il suffisait au nouveau maître de faire entendre quelques-unes de ses mélodies.

On comprit que la couronne, le sceptre, les palais pleins de courtisans n'étaient que de faibles récompenses pour un pareil mérite. On fit dieu celui qu'on avait fait empereur; on lui consacra des temples d'albâtre et de porphyre, toujours pleins d'encens et de prières agenouillées ; il y avait, peintes sur les murs, audessus de tous les autels , des images d'orgue, qu'on adorait ! Quel homme connut jamais une telle gloire ? Et, avec tant de triomphes, il avait la joie, la joie incomparable de se faire, le soir, pour lui seul, de la musique, une musique qui le faisait pleurer de délices.

— Ah çà! se dit Puck, il y a longtemps, ce me semble, que je suis dans cette boîte ; je commence à m'y ennuyer étrangement.

Il jeta un coup d'œil au dehors, et, voyant que

les abeilles n'étaient plus là, s'en retourna jouer sur la lisière de la forêt près d'Athènes, avec monsieur Fleur-des-Pois et monsieur Toile-d'Araignée.

Toute la ville éclata de rire ! Ça, de la musique ? Dites un charivari qui effraierait les ours danseurs. Jamais un plus discordant vacarme n'avait déchiré les oreilles. C'était à n'y pas tenir. On n'y tint pas ! On chassa le dieu de ses temples, l'empereur de ses palais. Pfui ! pfui ! hors d'ici ! hors d'ici, vous dit-on. Et la valetaille des cuisines, pour se railler du malheureux, le poursuivait en heurtant des casseroles.

Il espéra trouver un meilleur accueil chez les marquises et les comtesses qui se pâmaient

naguère derrière leurs éventails ; mais, dès les premières notes : « Oh ! oh ! que veut dire ceci? Pour moi, je pense qu'on a laissé entrer dans la maison tous les chats du pays. » Puis, les valets le poussèrent dans la rue , non sans lui avoir déchiré ses beaux habits et volé l'argent qu'il avait dans les poches.

Désespéré, il s'en retourna dans les villages où jadis on lui avait jeté des sous avec des pièces blanches, où les filles se groupaient sur le pas des portes, dans l'extase de l'entendre. A peine se fut-il avisé de jouer que les paysannes s'enfuirent en se bouchant les oreilles ; ce furent des pierres qu'on lui jeta! Alors il comprit que c'en était bien fait de toutes les gloires et de toutes les joies. Il se laissa tomber sur le bord du chemin, haillonneux, tignasseux comme au temps des vieilles misères, sans autre espoir que la mort, d'autant plus triste que, s'il poussait la manivelle de l'orgue, il émanait de l'instrument un aigre bruit hélas ! qui le désolait luimême !

Et j'ai songé, en contant ce conte, aux poètes tendres ou sublimes, longtemps inspirés, parce qu'ils eurent un amour dans leur âme, aux poètes glorieux, presque dieux, qui maintenant

languissent, seuls, sans rêve, dans l'oubli, et ne peuvent même plus tirer de leur cœur une plainte consolatrice, — de leur cœur fêlé, faussé, détraqué, d'où les belles musiques, avec l'amour, s'envolèrent.

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