‹ Pour mieux connaitre HomèreChapitre 2 sur 72 · GUIEYSSE · texte numérisé non relu

GUIEYSSE

qu’un sort injuste a fait partir avant l’heure.

AYANT-PROPOS

Si les idées exposées dans ce volume trouvaient accueil, elles auraient pour effet de rapprocher notablement des temps historiques les deux grands poèmes qui portent le nom d’Homère, en même temps qu’elles en rendraient intelligibles l’origine et la successive formation.

On pouvait craindre que le respect ne finît par mettre l’épopée grecque hors des prises de la science. Nous ne disions pas encore avec notre grand poète lyrique : « Le monde naît, Homère chante » . Mais sur ce domaine réservé, il semblait que toute recherche d’une époque précise, d’une patrie déterminée, d’une cause compréhensible, fût comme interdite. La supposition d’une trop haute antiquité imposait silence à la critique : une terminologie abstraite faisait évanouir la notion même d’auteur.

Il était peut-être temps de faire rentrer ces poèmes dans l’ordre normal des productions humaines, et de leur assigner leur place, loin des théories creuses et des exagérations poétiques, parmi les institutions et les œuvres du génie grec déjà pourvu de traditions.

Ce n’est pas une inspiration subite ni le goût de la polémique, qui m’a suggéré mes objections aux idées reçues : c’est encore moins le désir de m’étendre hors du domaine qu’on veut bien dire mon terrain

AVANT-PROPOS

attitré. De tout temps j’avais eu des doutes, malgré moi, au sujet de l’âge de ces poèmes. La régularité de la forme, la maturité relative de la pensée, l’air de haute civilisation répandu sur les grandes scènes de l’Iliade, m’inquiétaient. A ce sentiment sont venus plus tard se joindre les scrupules que faisait naître la langue homérique. J’ai eu l’occasion, pendant une suite d’années, d’en faire une étude minutieuse. Rien ne porte à regarder de près un texte comme l’obligation d’en donner, à des auditeurs exigeants, une analyse qui n’a le droit de laisser dans l’ombre aucune difficulté1.

A ces doutes sont venues s’ajouter des observations plus générales sur les poésies qualifiées de populaires et de spontanées. Cette catégorie du spontané et de l'instinctif (comme l’appelait Renan) joue un grand rôle dans l’œuvre de la civilisation humaine : mais je pense qu’il n’est point juste de descendre si profondément là où nous nous trouvons en présence de la raison devenue adulte.

Dans l’Iliade et l’Odyssée les preuves d’une intelligence consciente et maîtresse d’elle-même frappent à chaque pas : je n’ai pu à la longue y fermer les yeux. Le lecteur qui voudra bien prendre connaissance de la première partie de ce livre pourra suivre le progrès de ma pensée à cet égard. Il verra s’affermir et se préciser ma conviction.

La seconde partie du volume est toute philologique. Je me proposais d’abord d’y faire entrer seule-

1, Des doutes pareils se sont présentés à l’esprit d’autres lecteurs d’Homère. V. Perrot, Revue des Deux-Mondes , 1887.

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ment les termes qui ont contribué à fixer mes idées et à me servir d’argument en ce qui concerne lage et la nature du poème. Mais j’ai peu à peu élargi mon cadre et j’y ai compris un certain nombre de mots qui m’avaient paru expliqués de manière peu satisfaisante. Ce n’est pas cependant un Lexique de la langue homérique : la tâche est infinie, elle a lassé des travailleurs plus érudits et plus jeunes que moi. J’espère que le lecteur, sans me reprocher les lacunes, me saura quelque gré de ce que j’apporte.

On verra qu’en général j’essaye de faire rentrer dans le giron hellénique des mots pour lesquels mes devanciers avaient cru devoir s’adresser à des idiomes plus éloignés, quoique de même famille, tels que le latin, le gothique, le sanscrit.

On n’attendait peut-être pas précisément ce genre de service d’un professeur dont l’enseignement consistait surtout à expliquer les rapports du grec avec les langues congénères. Mais tel est le bénéfice d’une étude un peu approfondie. De même que l’originalité de l’Olympe grec se montre tout particulièrement à celui qui a fait connaissance avec les dieux des Védas et de l’Avesta, de même les caractères distinctifs de la langue grecque, ses facultés originales, ses acquisitions, son génie propre apparaissent plus clairement à qui a longuement manié le vocabulaire et la grammaire des langues sœurs. Étude utile cependant, étude nécessaire, et dont rien ne peut dispenser celui qui veut se mouvoir avec quelque sûreté parmi des problèmes si compliqués et si délicats !

Je l’ai vivement senti en relisant l’ouvrage dont je veux dire quelques mots pour finir.

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J’ai intitulé ma seconde partie Lexilogus en souvenir du titre qu’avait pris, il y a trois quarts de siècle, le grammairien Philippe Buttmann pour un Lexique de la langue d’Homère. Il m’est arrivé bien des fois, en parcourant cet ouvrage, si judicieux, si rempli de faits intéressants, de voir en Buttmann le modèle du philologueclassique.il est vrai que l’élément comparatif lui manque, et qu’on s’en aperçoit : mais il diffère des hellénistes ses contemporains en ce qu’il savait ce qui lui manquait et qu’il le reconnaissait. Il a même tenté quelques pas de ce côté, qui lui était moins familier.

Avouerai-je que j’ai été heureux quand, en feuilletant un dictionnaire biographique, j’ai appris au dernier moment que Buttmann était d’origine française, que son nom était Boudemont, et qu’il descendait de ces réfugiés qui, au xvne siècle, avec certaines autres choses, avaient failli emporter de France le bon esprit critique? J’ai voulu, en manière de tardif hommage, rappeler le souvenir de ce descendant des Français du Midi, qui a appris le grec à tant de petits Allemands!... Le nouveau Lexilogus n’a pas l’ampleur, ni la vaste information classique de son aîné, mais il reprend quelques-unes des questions laissées par celui-ci à mi-chemin, et il a toujours voulu s’inspirer du même esprit d’exactitude et de vérité.

Si l’on en croyait les continuateurs de Wolf, l’épopée homérique se présenterait en des conditions bien extraordinaires. « Ce n’est pas une œuvre qui ait été conçue et exécutée : elle a pris naissance, elle a grandi naturellement. » Ainsi s’exprime Frédéric Schlegel. Chacun des mots de cette phrase est clair en lui-même ; mais, dans l’ensemble, la pensée est difficile à saisir. Jacob Grimm va plus loin : « La véritable épopée est celle qui se compose elle-même; elle ne doit être écrite par aucun poète ». Nous voyons ici érigée en maxime ce qui était précédemment donné comme un fait une fois arrivé. Vient ensuite le grand mot qui ne manque jamais quand l’idée cesse d’être claire : « L’épopée grecque est une production organique ». Et enfin (ceci est du philosophe Steinthal) : « Elle est dynamique »<

c’est-à-dire sans doute qu’elle ne doit rien au dehors, elle a sa force de développement en elle-même.

L’allemand se prête merveilleusement à ces formules qui, en leur obscurité, ont quelque chose d’impérieux. Les livres de Lachmann en sont pleins. L’histoire littéraire les a accueillies chez nous, depuis cinquante ans, et s’en est servie largement. Après qu’elles eurent étonné nos pères, la génération suivante les a répétées sans trop y penser. Les longues discussions qu’elles avaient soulevées se sont éteintes peu à peu en laissant les esprits à moitié convaincus. On pouvait croire le débat clos, faute d’idées nouvelles à échanger, quand les fouilles archéologiques de ces trente dernières années y ont ramené l’attention.

En présence des surprenantes découvertes faites à Hissarlik, à Mycènes, à Tirynthe, le premier mouvement a été d’y trouver une preuve de la réalité des récits épiques. Mais ce ne fut qu’un moment. A tête reposée, on tira de ces fouilles un tout autre enseignement. Nous savons maintenant que, sous la Grèce des temps homériques, il existe deux ou trois autres couches de civilisation. Ce qui paraissait très loin de nous représente, à le bien prendre, le passé d’hier.

Il faut distinguer dans Homère la partie narrative, qui est faite pour enchanter les imaginations, et qui

se meut dans un monde de féerie, et une autre partie dont on ne parle pas assez, qui donne la vraie image de l’époque, et sans laquelle nous risquerions de nous tromper sur le temps, sur le milieu, sur la civilisation et sur le poète. A la partie imaginative appartiennent les guerriers subitement enlevés du combat et transportés au loin, les chevaux qui prennent la parole, les trépieds qui courent tout seuls a l’appel de Vulcain, Athéna qui descend par la cheminée ou qui se pose sur un arbre sous la forme d’un oiseau : on se tromperait fort si l’on pensait trouver dans de tels détails les croyances d’un peuple, le savoir d’un temps et l’état mental del’auteur ; il vaudrait presque autant admettre que l’Italie du xve siècle prenait les aventures de Roland pour un chapitre de son histoire. Où il faut chercher le vrai Homère, je veux dire celui qui, s’adressant cette fois à des hommes et non à de grands enfants désireux d’être distraits et amusés, met en œuvre tout le sérieux et toutes les ressources de son esprit, c’est quand il retrace l’ambassade envoyée auprès d’Achille, et qu’il fait parler Ulysse en habile et persuasif négociateur, Phœnix en véridique et fidèle ami, Ajax en compagnon d’armes impatient et indigné. Aucun récit d’entrevue de chefs d’État ou de généraux ne pourrait, toute proportion gardée, présenter plus de noblesse et de dignité, ni les discours être conçus avec plus de gravité et de force. Ou bien prenons le dernier chant de l’Iliade : Priam venant demander le corps de

son fils. Aucun écrivain moderne n’aurait pu donnera cette scène un caractère plus 'marqué d’émotion et de grandeur.

— Parties étrangères à la rédaction primitive! Parties ajoutées après coup! La véritable Iliade ( die Ur-Ilias) finissait à la mort d’Hector, ou bien, selon un autre système, à la mort d’Achille, laquelle suivait immédiatement celle d’Hector. — Ce n’est pas encore le moment d’entrer dans la discussion de ces théories. Je crois aussi qu’il y a dans Homère des morceaux ajoutés après coup, et même des chants entiers : mais ils sont faciles à reconnaître. Ce sont ceux qui ne nous apprennent rien, qui répètent sous une autre forme et avec d’autres personnages ce qu’on a vu déjà, qui mentionnent les anciens faits et reprennent de vieilles expressions : car il y a déjà dans Homère tout un magasin d’épithètes, de périphrases, d’hémistiches, de vers entiers, et même un assortiment de discours et un choix de comparaisons tellement connu, que le lecteur, avant de les voir, d’avance les pressent. Mais ne sont pas ajoutés .après coup les passages qui font avancer faction ou qui en amènent la conclusion nécessaire, ceux qui peignent des situations ou qui révèlent des traits de caractère. Je m’expliquerai plus loin sur ce travail de la critique dont le résultat serait de retrancher les plus belles parties du poème, sous prétexte de le ramener à sa forme primitive. Mais d’abord nous avons à discuter la question sans laquelle

tout le reste demeurerait en suspens. Je voudrais essayer de montrer que l’épopée grecque appartient à un âge de l’humanité qui est déjà loin de l’enfance, et qu’elle représente une civilisation nullement commençante.

Si ces poèmes font sur nous l’effet de quelque chose de primitif, cela tient d’un côté à un certain art de mise en scène auquel on n’a pas assez pris garde, et d’un autre côté aux théories que nous, lecteurs modernes, avons apportées avec nous.

Il y a un certain nombre d’objets, produits plus ou moins précieux de la civilisation, dont il n’est jamais parlé et auxquels le narrateur évite de faire allusion. Ce n’est pas à dire que ces objets n’aient point existé : non. Nous allons montrer, par des preuves difficiles à réfute^, qu’ils sont de longtemps antérieurs à la date la plus reculée qu’on puisse assigner à l’épopée grecque, et qu’ils né peuvent avoir été ignorés des auteurs de cette épopée. S’ils évitent d’en parler, c’est que la loi du genre le défend. Il y avait une loi du genre, comme il y avait des poètes de métier astreints à la respecter. Ce qu’on a pris pour une preuve d’antiquité est le fait d’une culture déjà raffinée et d’une tradition qui s’imposait au chanteur.

En premier lieu, ils ont soin de ne jamais mention-

ner l’art de l’écriture. Pourtant il y avait beau temps que le monde en faisait usage. Non loin de la côte d’Asie Mineure, les murs des palais d’Égypte et d’Assyrie étaient couverts d’inscriptions, à tel point que nos musées, après tant de siècles d’abandon et de destruction, les recueillent tous les ans par centaines. Dira-t-on que cela ne prouve rien pour le monde grec? A la rigueur, on aurait pu le soutenir il y a dix ans. Mais les fouilles de Crète ont mis au jour des milliers de briques couvertes d’écriture, et ont révélé, non pas un, mais deux systèmes graphiques, non des écritures monumentales destinées à perpétuer quelques noms propres, mais des écritures courantes servant aux usages ordinaires de la vie. Ce n’est certainement pas en exagérer l’âge, d’en placer la date quinze siècles avant 1ère chrétienne.

Cependant le silence gardé par les poèmes homériques est si complet qu’ils évitent même ces nombreuses métaphores d’application variée que l’art de l’écriture a fait naître dans toutes les langues. En langue homérique, le verb e graphe* n’a d’autre sens que « gratter, égratigner ». Les occasions ne manquaient pas de faire intervenir l’écriture : l’Iliade parle de messages, de traités. L’idée de la gloire est présente à toutes les pages. Mais rien. Une seule fois, dans le célèbre épisode de Bellérophon, le poète ne peut pas en éluder la mention. Le héros Bellérophon, ayant encouru la colère du roi Proetos, est chargé par lui

d’un message pour le roi de Lycie. Ce message, dont il ignore la teneur, contient l’ordre de le tuer. Le narrateur, embarrassé, cherchant l’expression la plus générale, parle de « caractères funestes » et de « signes mortels ». Ce soin d’éluder le mot propre, qui a souvent provoqué les remarques des commentateurs, est à sa façon un témoignage.

L’écriture était donc connue, elle s’étalait sous les yeux des aèdes, ils ne pouvaient en ignorer F existence, l’occasion s’est offerte mainte fois d’en parler, et cependant ils n’en disent rien, ils évitent d’en prononcer le nom. Ce parti pris a quelque chose d’étrange.

On sait à quelles conclusions une savante et illustre école fut conduite par la prétendue absence de l’écriture. Ce fut le point de départ de la distinction entre la poésie réfléchie et la poésie spontanée. Des théories littéraires qui régnent dans nos écoles ont été fondées là-dessus. Nous y reviendrons plus tard. Mais continuons notre revue de ce qui ne.se trouve pas dans les poèmes homériques.

Pas plus que de l’écriture, il n’est fait mention de statues, ni de peintures. Silence plus extraordinaire encore. Par quelle exception unique le monde de l’épopée grecque serait-il resté étranger à la sculpture, qui avait, dans l’univers antique, multiplié ses pro-

ductions au delà de toute idée? Faut-il croire que la Grèce, que les colonies d’Asie Mineure, n’en avaient encore rien reçu? Mais en Crète, à Cnossos, dans cet édifice qu’on est convenu d’appeler le palais du roi Minos, on retrouve des débris de statues et de peintures remontant à une époque qu’il faut placer au moins six siècles avant Homère. Lorsqu’au début de l’Iliade, le grand-prêtre Chrysès invoque Apollon, qui règne à Chrysa, à Cylla et à Ténédos, sur l’autel duquel il a mainte fois offert en sacrifice les cuisses des taureaux et des chèvres, comment ne pas croire qu’il désigne en ces lieux et sur ces autels un dieu présent et visible, qu’il fût en bois, en pierre ou en marbre? Quand Andromaque monte à la citadelle, se fait ouvrir le temple d’Athéna, et va étendre un voile précieux sur les genoux de la déesse, comment ne pas comprendre, malgré le vague du texte, qu’il s’agit d’une statue?

Il faudrait en tout cas faire une exception pour l’art décoratif, ce que nous appelons aujourd'hui l’art industriel : tout le monde se rappelle les descriptions enthousiastes de bijoux, d’armes, d’ornements de toute sorte, répandues dans les récits de ces poèmes. Il serait singulier que l’art décoratif eût existé à l’exclusion de l’art religieux : ceux qui sculptaient si bien les boucliers ne se seraient pas essayés aux images des dieux? La chose est peu vraisemblable, et cependant, en ces quarante-huit chants, on ne rencontre pas une

seule mention explicite de quelque représentation de divinité.

Non seulement la sculpture, mais la peinture est présente dans l’Iliade, quoiqu’elle ne se montre pas à découvert, mais seulement cachée et par allusion. Certaines épithètes, qu’on s’est peut-être trop pressé d’expliquer par des phénomènes naturels, comme Héra au trône d’or, Poséidon à la robe bleue, ont l’air de se rapporter à des peintures. Quand Achille, sortant de sa retraite pour porter secours aux Achéens, s’avance sans armes hors de sa tente, on voit tout à coup répandu autour de son chef un nuage d’or éclatant de lumière. Nous avons ici le nimbe ou la couronne de rayons, attribut ordinaire des divinités solaires, comme il est figuré sur les vases grecs, et comme il a passé à l’iconographie chrétienne.

Il est un troisième et dernier objet dont nous voulons signaler la systématique prétérition : c’est la monnaie. Pour ses évaluations, comme si nous avions affaire à un peuple de pasteurs, l’Iliade compte par têtes de bétail. Un chaudron bien conditionné et de taille usuelle vaut un bœuf; un grand trépied d’airain en vaut douze; on paie neuf bœufs ou vaches pour une bonne armure et quatre vaches seulement pour une femme esclave ordinaire dressée au travail. Il ne faudrait naturellement pas prendre ceci pour un véritable tarif. Ce que nous voulons seulement faire remarquer, c’est que, sauf l’exception dont nous parlerons tout à

l’heure, la monnaie métallique a l’air d’être absente. La drachme, comme la mine d’argent, semblent ignorées du poète, quoiqu’elles soient bien anciennes dans le monde, puisqu’on les trouve déjà, trois mille ans avant l’ère chétienne, dans le Code babylonien d’Hammourabi. D’autres fois, c’est, selon une vieille coutume, par bassins et par trépieds qu’on évalue les objets. Ce genre de monnaie a réellement existé : mais qui se douterait qu’on est dans le plus proche voisinage du pays même où les anciens placent l’invention de l’argent monnayé, à savoir le royaume de Lydie, célèbre par ses richesses? Ce royaume, précisément vers le même temps, est au plus haut point d’opulence sous ses rois Candaule, Gygès et Crésus. Par une inconséquence bizarre, les poèmes homériques, qui affectent d’ignorer la monnaie d’argent et de cuivre, parlent à plusieurs reprises du talent d’or, mais en laissant dans le doute s’il est compté comme numéraire ou comme poids. C’est encore en trépieds et en bassins qu’est compté le pari entre Idoménée et Ajax aux jeux en l’honneur de Patrocle : cependant le vingt-troisième chant, où sont racontés ces épisodes de courses, est certainement de date moderne. Tant est constante la tradition qui astreint le poète aux vieilles dénominations et au vieux système monétaire.

Non moins que le silence observé sur ces différents points, l’art de la mise en scène a confirmé l’idée de haute antiquité : je veux parler de cet archaïsme des mœurs, que Fénelon appelle d’une si jolie expression : « l’aimable simplicité du monde commençant ».

Ulysse, roi d’Ithaque, raconte comment il a luimême construit, au plus profond de sa demeure, le lit où il devait recevoir son épouse Pénélope. « Il y avait dans la cour un bel et florissant olivier de l’épaisseur d’une colonne. Je fis bâtir tout autour en pierres massives une chambre couverte par en haut, avec portes solides et bien ajustées. Quand ce fut achevé, je coupai la frondaison de l’olivier, et après avoir scié le tronc à la base, je le cerclai soigneusement d’airain; et l’ayant aplani, je le creusai avec une tarière. A l’intérieur j’étendis une peau de bœuf.... » Jusque-là le poète reste fidèle aux mœurs de l’âge d’or. Mais pourquoi faut-il qu’Ulysse ajoute que pour rehausser la beauté de son lit, il employa l’or, l’argent, l’ivoire et la pourpre? Où a passé la simplicité du monde commençant ? C’est une simplicité de même sorte que dans l’Énéide, où Virgile, après avoir parlé de l’humble toit et du lit de feuillage du bon roi Evandre, nous décrit avec admiration les armes chatoyantes et la chlamyde de son fils Pallas. De même sorte que chez la Calypso française, qui reçoit Télémaque dans une simple grotte, où elle lui fait trouver une tunique d’une laine fine dont la blancheur

effaçait celle de la neige, et une robe de pourpre avec une broderie d’or. Chez Homère comme chez Virgile et Fénelon, la simplicité est de style; ce sont les mœurs convenues de l’épopée. Le soin même avec lequel le poète s’attarde en ces descriptions doit nous avertir. Il ne prendrait pas le même plaisir à montrer Nausicaa, princesse phéacienne, allant avec ses compagnes laver le linge à la fontaine, si c’était l’allure et les usages des dames de son temps : son père Alkinoos a une vraie cour et donne, en l’honneur de son hôte, des jeux comme à Delphes ou à Olympie. Retrancher ces contradictions, comme le proposent quelques critiques contemporains, c’est atteindre dans le vif ce qui fait le fond même de ces compositions. Nous sommes au milieu d’une antiquité de convention et d’imagination : le poète nous en avertit à tout instant, puisque ses personnages reçoivent constamment les épithètes de divin, de fils des dieux, de semblable aux dieux, puisqu’ils sont tous d’extraction céleste, puisque une petite île ne contient pas moins de douze rois, et puisque même le porcher Eumée est de sang royal. Il y a un fait de langage qui montre que depuis de longues années la poésie est habituée à ce personnel de roman : chez Homère, le mot héros (vjpwç), à force d’être employé, est descendu au rang de simple titre honorifique1. 11 est

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