‹ Pour mieux connaitre HomèreChapitre 3 sur 72 · Sur 1 étymologie de ce mot, v. la seconde partie · texte numérisé non relu

Sur 1 étymologie de ce mot, v. la seconde partie

aussi loin de sa signification primitive que peut l’être le français seigneur ou le lord anglais.

Quand Mme Dacier, traduisant l’Iliade, voyait partout des nobles et des princes, elle était moins loin de la vérité, elle méconnaissait moins l’esprit de cette société artificielle que nos interprètes modernes, quand ils font des guerriers grecs et troyens les contemporains d’un âge de sang, les types grossiers d’une époque de barbarie et de meurtre.

Les héros de l’Iliade ne sont pas seulement valeureux comme il convient à des guerriers de si haute extraction. Les principaux d’entre eux possèdent une autre qualité non moins estimée, le don de l’éloquence. L’action et la parole — cette éternelle antithèse, si familière aux écrivains grecs — existe déjà chez Homère. Il est dit expressément qu’Achille a été élevé par son précepteur Chiron pour exceller dans l’une et dans l’autre. Il le faut bien, car la vie de l’agora est déjà pleinement organisée. Le poète nous fait assister, tantôt au conseil des chefs, tantôt à l’assemblée du peuple. Nous en voyons le cérémonial. Les hérauts, personnages sacrés, convoquent l’assemblée, remettent aux mains de l’orateur le sceptre destiné à signifier qu’il est en possession légitime de la parole. On connaît d’avance les bons orateurs, le

genre différent de leur éloquence. Ménélas a la parole vive et emportée. Ulysse, avant de parler, a l’air d’un homme insignifiant et presque borné : mais une fois qu’il s’est levé, il n’y a pas de mortel qui puisse lui être comparé. La langue homérique a déjà des termes pour marquer les divers artifices du discours : elle a des noms pour l’ironie, pour l’allusion. L’habitude de la parole publique est si grande, qu’il n’y a plus de différence entre haranguer et parler : quand Pénélope veut s’entretenir secrètement avec sa nourrice, elle se sert du verbe agoreuo. Le don de l’éloquence, qui est de naissance dans la race, est encore cultivé par l’éducation. Comme Achille a été élevé par Chiron, Télémaque est formé par Mentor, Énée par Alcathoos.

Je viens maintenant à une particularité de l’Iliade qui avait déjà frappé les savants de la Renaissance.

Il est impossible de ne pas voir que certains endroits ont un caractère didactique : le poète trace un portrait destiné. à servir de patron et de modèle. Je ne parle pas seulement ici de morceaux évidemment modernes, comme le discours de Nestor sur les courses de chars au vingt-deuxième chant, ou celui d’Ulysse au dix-neuvième, quand il explique longuement qu’il ne faut pas mener à la bataille des troupes à jeun, ou encore le début d’un discours d’Agamemnon, où il prie de ne pas l’interrompre, car l’orateur le plus exercé perd le fil de ses idées. Mais déjà dans des parties plus anciennes, Agamemnon est repré-

senté comme le parfait général et le type du commandant en chef. On nous le montre ne négligeant aucune précaution pour assurer la garde de son camp, parlant à chacun le langage approprié pour maintenir le moral de ses troupes, sachant même à l’occasion résumer en quelques mots la philosophie un peu désabusée d’un conducteur d’hommes. « Encourage-les, dit-il à son frère au lendemain d’une défaite, encourage-les en appelant chacun par son nom et le nom de son père. Glorifîe-les, mais ne prends pas d’orgueil pour toi-même. D’ailleurs il faut travailler : c’est le lot de misère que Zeus nous a imposé à tous en naissant. » On le voit déjà : nous ne sommes pas si loin de la poésie gnomique ou moraliste.

Ce qui, par-dessus tout, donne à l’Iliade un air de haute antiquité, ce sont les scènes de combat : nous avons là un art militaire dont les Grecs des temps historiques ne se servent point, et dont il n’est question dans aucun ouvrage littéraire du vne et du vie siècle, pas même dans les poésies guerrières d’Archiloque, d’Alcée et de Tyrtée. Je veux parler des chars de guerre. Au contraire, l’art du cavalier, qu’on s’attendrait à trouver largement pratiqué dans les plaines troyennes, n’est pas mentionné dans l’Iliade.

Si l’on veut savoir d’où viennent ces chars de guerre, la réponse, pour celui qui parcourt les salles du Louvre ou du British Muséum, ne peut être douteuse. Ces chars de guerre viennent, en ligne plus ou moins directe, des bas-reliefs de l’Égypte et de l’Assyrie. L’identité est complète : nous avons là, debout sur l’avant, les deux guerriers étroitement unis, dont l’un tient les rênes et dont l’autre brandit le javelot. Le rhapsode, tout plein des hauts faits du passé, devait croire que c’était l’ancien art de combattre. Soit qu’il contemplât ces sculptures dans leur pays d’origine, soit que plus près de lui il en trouvât de pareilles en Crète, à Chypre, soit qu’il les connût seulement par ouï-dire, il devait penser qu’ainsi luttaient ces héros dont il savait si bien les noms. De pareilles identifications sont fréquentes à toutes les époques : l’Orient, encore de nos jours, en offre de nombreux exemples. En Perse, les figures de guerriers peintes ou sculptées reçoivent toutes le nom de Roustem ou de Féridoun. Pour le rhapsode, ces bas-reliefs représentaient Achille, Glaucos ou quelque autre héros mainte fois célébré. Identification d’autant plus aisée que d’anciens souvenirs mythologiques venaient s’y mêler. De même que le moyen âge est personnifié pour nous par des hommes bardés de fer, de même les temps héroïques de la Grèce furent symbolisés par ces guerriers conduisant debout leur attelage. D’innombrables petits objets, semblables à ceux qu’on

découvre encore tous les jours, émaux, bijoux, intailles, où l’on voyait reproduites des scènes toutes pareilles, et que le commerce apportait d’Égypte ou de Phénicie, servaient à la fois de modèle et de confirmation au poète.

C’est ainsi qu’Achille, qui cependant était renommé pour la rapidité de sa course, et qui livre habituellement ses combats à pied, c’est ainsi qu’Agamemnon, Ménélas, Idoménée, devinrent des héros à l’égyptienne. Cette représentation des chars a plus d’importance qu’il ne semblerait d’abord : car elle a décidé de l’allure générale du poème, qui consiste en une suite indéfinie de combats singuliers. On ne voit pas que les hommes se soutiennent entre eux, ou qu’ils aient seulement l’idée d’appeler un compagnon d’armes. Dans un temps où de grandes armées régulières et disciplinées opéraient les unes contre les autres, où depuis de longs siècles on connaissait en Asie Mineure, pour les avoir vues de près, les forces de l’Assyrie et de l’Égypte, ce fut sous la forme d’une série d’aventures de chevalerie que la guerre des Grecs et des Troyens prit place dans la mémoire des hommes.

On voit maintenant quelle part d’erreur, quel véritable cercle vicieux il y aurait à vouloir prouver la vérité des poèmes homériques par leur accord avec les monuments figurés. Homère détaille longuement la façon dont s’apprêtent ses guerriers : il s’arrête

avec complaisance sur chacune des pièces de leur armure. Il s’y arrêterait moins si c’était l’équipement des hommes de guerre de son temps. L’idée de noter les choses du jour est une idée qui vient tard en littérature : ce qu’on demandait au poète, ce qu’on cherchait dans ses vers, c’étaient les vaillants hommes, les héros légendaires d’autrefois.

Je viens maintenant au style de l’Iliade, ce style qui s’avance d’un pas égal et tranquille, ne reculant devant les objets les plus familiers, et qui tout à coup, sans qu’on s’y attende, s’élève jusqu’à la pensée la plus haute, pour reprendre ensuite avec la plus parfaite aisance sa démarche accoutumée. Pour expliquer cette merveille du genre narratif, ce n’est pas assez de supposer un rare génie poétique : on est obligé, en outre, d’admettre l’existence d’une forme depuis longtemps assouplie. Il faut, à la fois, le poète et la tradition. Au poète est due la grandeur du cadre, la vérité des caractères, l’intérêt de l’action, l’harmonie de l’ensemble ; à la tradition est due la mesure des vers, l’abondance du vocabulaire, la richesse des formes grammaticales, l’habitude des formules pour tous les actes de la vie, l’usage des épithètes invariables et des périphrases consacrées. Sans la tradition une œuvre de cette envergure ne se

peut concevoir, de même que sans le génie on aboutissait à la versification banale des poètes cycliques.

Une longue période d’essais épiques a dû procéder. On en a pour preuve ces locutions stéréotypées que roule le flot continu de la narration, ces façons de parler assez étranges dont l’habitude nous empêche de sentir l’apprêt. La bataille se dit couramment « le tumulte d’Arès » ; la mort est nommée « le jour du destin ». Un territoire fertile s’appelle « la mamelle du labourage » ; d’un chef expérimenté on dit qu’il connaît « les sentiers » ou « les couloirs de la guerre ». Quant à ces épithètes qui sont devenues fameuses sous le nom d’Homère : la « mer fertile en poissons », « les chevaux au sabot uni », « les bœufs qui tournent les jambes en marchant », elles sont le sédiment déposé par un long passé d’essais poétiques. Il n’y faut pas voir des photographies involontaires du monde extérieur, comme on l’a dit, mais bien plutôt des réminiscences telles que l’habitude de la versification en fournit, ou telles que le défaut de mémoire en suggère. Quelquefois ces épithètes viennent à contretemps : à l’occasion de la courroie d’un casque il est parlé du bœuf « violemment mis à mort » ; au commencement de l’Odyssée, Égisthe est appelé « l’irréprochable » dans le moment même où vont être rappelés ses crimes. C’est le vers qui a fonctionné tout seul, comme un rouage dont on a trop usé!

C’est qu’Homère représente la maturité, et non l’enfance d’un âge poétique. Nous n’en pouvons douter, quand nous voyons l’hexamètre, du commencement à la fin, être la forme invariablement adoptée. Comme le fait observer Wilamowitz, entre les divers mètres que nous offre la poésie grecque, l’hexamètre est l’un des plus sévèrement réglés. La place des longues et des brèves y est fixée à l’avance, une assez petite part étant laissée à la liberté du poète. Non moins rigoureuses sont les lois de la prosodie. Le principe qu’une longue vaut deux brèves a évidemment quelque chose d’arbitraire. Non moins conventionnel est celui qui veut que deux consonnes consécutives allongent la syllabe. Si nous prêtons l’oreille à des poésies vraiment sorties du peuple, nous y rencontrons une variété de mesures et de rythmes, nous y trouvons des allongements, des raccourcissements, des suppressions de syllabes entières, qui nous transportent loin de la prosodie réglée de l’hexamètre épique. Comme l’alexandrin français, celui-ci a l’air d’être l’héritier d’une longue évolution.

Cette raison du mètre suffirait, à elle seule, pour réfuter la théorie de Lachmann, qui suppose que l’Iliade est une juxtaposition de petits poèmes indépendants. On conçoit, à la rigueur, l’uniformité de la langue, car il a pu se trouver un dernier rhapsode ayant tout transporté dans son dialecte. Mais on admettra difficilement qu’il se soit trouvé un versifica-

teur pour ramener à un seul et même mètre des compositions depuis longtemps confiées à la mémoire et consacrées par l’admiration des hommes.

La langue d’Homère n’est pas moins faite pour provoquer l’étonnement. Depuis que des trouvailles faites un peu partout ont multiplié les spécimens des divers dialectes grecs, on n’a encore découvert nulle part le dialecte homérique. Il déroute le linguiste par l’inconsistance de sa phonétique et par la bigarrure de ses formes grammaticales. Différents systèmes ont été proposés pour expliquer cette irrégularité. En dernier lieu, on a supposé que le rhapsode changeait de dialecte selon la population devant laquelle il produisait ses vers, et que dans la rédaction finale il est resté quelque chose de cette perpétuelle transposition. L’explication n’est rpas sans vraisemblance : mais il faut ajouter que l’habitude de la transposition devait être ancienne, et qu’elle avait fait naître un langage mixte où les rhapsodes avaient permission de puiser les formes à leur convenance. On composait en ce dialecte mêlé qui était la langue de l’épopée. C’est ainsi que pendant deux . siècles nos troubadours ont composé leurs poésies en un limousin où se rencontrent des formes catalanes, provençales et italiennes.

Pour ne rien oublier, il faut encore parler de ce digamma qui a été deviné dans Homère par Bentley au xvme siècle, et qui a tant fait déraisonner d’honnêtes savants auxquels il servait d’expédient en toute

occasion. Il s’agit de la lettre v (prononcez comme le w anglais) qu’il faut, pour faire le vers, rétablir au commencement de certains mots, comme vergon pour ergon « travail » (anglais work). On a cru posséder en cette lettre un moyen de dater les différents chants de l’Iliade. Mais le progrès de la science a montré que le moyen était insuffisant : non seulement la versification ne permet pas de rétablir cette lettre partout où elle devrait être, mais, de plus, elle ne serait pas, à elle seule, la preuve d’une antiquité reculée. Certains dialectes ont conservé le digamma jusqu’au ive siècle. S’il fallait s’en rapporter à ce signe, nous aurions des inscriptions plus anciennes qu’Homère, car il s’en trouve de très exactes à marquer cette articulation, au lieu que l’épopée s’en sert ou ne s’en sert pas, comme d’un son prêt à disparaître.

Je ne peux me dispenser d’ajouter que le texte d’Homère ne doit jamais être considéré comme d’une absolue certitude. Ces vers ont tant voyagé par la bouche des hommes qu’ils ont nécessairement été mêlés de mots nouveaux, que des passages ont été modifiés, que d’autres ont disparu. Nous avons à ce sujet quelques avertissements significatifs. Platon cite comme tirés de l’Iliade des vers qui manquent dans la rédaction arrivée jusqu’à nous. Les papyrus trouvés en Égypte présentent d’assez nombreuses variantes. La langue a dû être constamment rajeunie. Une certaine réserve est donc nécessaire, quoi-

qu’il ne faille pas pousser le scepticisme jusqu’au point de dire, avec un critique allemand contemporain, que peut-être nous n’avons pas un seul vers qui soit comme il était dans le texte initial.

Je viens à la seconde des deux causes qui ont poussé la critique moderne à transporter les chants homériques dans un passé beaucoup trop lointain. Cette cause était en nous : elle vient des théories littéraires dont nous avons été nourris, particulièrement de la théorie d’une épopée composée par le peuple, d’une Volksepik. Rien de plus séduisant qu’une idée de ce genre : mais encore faut-il qu’elle soit vraie....

Wolf n’est pas le premier qui l’ait jetée dans la circulation. Avant lui, l’italien Vico et le danois Zoega l’avaient déjà présentée au monde, non sans une certaine éloquence.

En ces âges lointains, disaient-ils, la culture était à peu près la même pour tous ; ce que l’un savait, les autres le savaient. En chacun vivaient les forces réunies de toute la nation. Aussi le même chant s’élevait ici et là : ce qu’un premier aède avait trouvé, un autre le continuait, développait, embellissait. Il en était de la poésie comme du langage : ce fut le travail commun de tous. Il y avait des peuples entiers d’Homères. Les œuvres particulières se fondaient ensuite pour

former un ensemble. Finalement un assembleur, un Homère (son nom, ajoutait-on, ne signifie pas autre chose), réunissait le tout. Quant aux œuvres qui ne méritaient pas de survivre, elles périssaient, tombaient dans l’oubli.

Ce sont les mêmes idées que Herder anima de son enthousiasme, et que Wolf confirma par l’autorité de son érudition. Il y a — je le répète — quelque chose de séduisant dans ces vues. Mais nous savons aujourd’hui un peu mieux qu’au temps de Zoega et de Vico quels sont les vrais caractères de la poésie populaire.

Avant tout, elle est brève. Attribuer à la poésie populaire une composition en vingt-quatre chants, quelle folie ! Et même, à supposer une série de petits poèmes indépendants, cela dépasse encore la mesure de la muse populaire.

Lisez les vrais chants sortis du peuple, lisez-les même retouchés légèrement, comme dans les recueils de Percy ou de Brentano. Le langage de la poésie populaire est heurté, obscur, point narratif, encore moins descriptif, mais semé de courts dialogues et de détails nullement amenés. La poésie populaire trouve, sans les avoir cherchés, des mots émouvants : mais elle n’est point capable de mettre sous les yeux une scène qui se prolonge et qui se suive. En général, la suite est ce qui lui manque le plus : il suffit d’un mot, d’une allusion, d’une assonance pour la détourner de sa route. La poésie d’Homère est tout juste l’op-

posé : cette continuité du récit, cette constante sérénité de la pensée, qui se colore de temps à autre comme d’un rayon d’intelligence supérieure, nous ne les constatons pas dans la poésie populaire, et nous avons hâte d’ajouter qu’il serait injuste de les lui demander.

Que l’auteur de l’Iliade n’ait pas eu de devanciers, c’est ce que personne ne croira, puisque lui-même fait allusion à des poèmes en l’honneur d’autres héros, comme Méléagre et Bellérophon. Que l’Iliade, d’autre part, soit vierge d’interpolations, la chose également est peu vraisemblable : il aurait fallu quelque abnégation au rhapsode pour résister au désir de se faire une place à côté du maître, surtout avec des auditeurs qui devaient être charmés d’entendre célébrer leurs héros indigènes. On peut soupçonner que le chant consacré aux hauts faits d’Idoménée était le bienvenu en Crète. Mais ce qu’il importe de remarquer, c’est que ces morceaux ne sont point venus rejoindre la grande épopée après coup au hasard, comme des feuillets venus de n’importe où, qu’on insère tant bien que mal dans un manuscrit. Ils ont été composés par des hommes du métier qui avaient l’ensemble présent à la pensée : ils ont été faits pour y occuper une certaine place. Dès lors on s’explique la similitude de la langue et du rythme, l’allure identique du style. On peut d’ailleurs s’en rapporter à l’ingéniosité de ces chanteurs, pour avoir, par des

préparatifs adroits et par des rappels pleins de vraisemblance, soudé ces pièces au corps principal.

On a appelé l’ Odyssée le poème des marins et l’Iliade celui des soldats. Je ne crois pas que l’expression soit juste, au moins a-t-elle besoin d’être expliquée. Le peuple est absent de ces vers, ou, s’il en est fait mention, c’est pour dire en un hémistiche et sans s’y arrêter autrement « que les peuples périssaient », oXexovTo 8à Xaot'. L’auditoire auquel s’adressent ces longues tirades est avant tout un auditoire qui n’est pas pressé : il a le temps d’écouter, non seulement la généalogie des personnages, non seulement les discours des orateurs, mais l’histoire d’un sceptre qui a passé de main en main, ou celle d’un casque qui a appartenu à plusieurs générations de héros. C’est un auditoire qui veut être' amusé et distrait. Quel pouvait-il bien être?

Si nous voulons nous faire une idée de cet auditoire, la chose est possible, car nous en trouvons le portrait jusqu’à trois fois chez Homère : d’abord la cour de Ménélas à Pylos, ensuite celle d’Alkinooschez les Phéaciens, enfin celle de Télémaque à Ithaque. Le poète s’y arrête chaque fois avec complaisance, car la scène lui est bien connue, et c’est lui-même qu’il fait paraître sous les traits de Démodocos ou de Phémios.

Il ne ménage pas les louanges à son public : à l’en croire, ce ne sont pas moins que des rois porte sceptre qui l'écoutent. La sage reine Arètè, ou bien la vertueuse épouse du roi Alkinoos, ou bien encore la reine de Pylos, la divine Hélène elle-même, préside l’assemblée. Car il n’y a pas de plus grand plaisir au monde que d’être assis par longues files à une table chargée de mets, pendant qu’un chantre inspiré du ciel raconte les aventures des dieux et des héros.

C’est un auditoire instruit (si l’on peut employer ce terme) : les allusions à d’anciennes histoires sont aussitôt comprises. Il suffit de lui nommer les personnages. C’est un auditoire d’un esprit assez libre : s’il se délecte aux récits de l’Olympe, c’est sans y croire beaucoup, car on permet au poète d’en imaginer de nouveaux. Même on lui permet de s’égayer doucement aux dépens des dieux immortels, comme quand il raconte les querelles de Zeus et de Hèra, ou quand il dit par quelle invention la divine Aphrodite s’est laissé prendre avec Arès pour la plus grande joie de tous les habitants de l’Ida; ou encore quand il rapporte les plaisanteries de la terrible Athéna, se moquant des plaintes de Vénus blessée (sur son instigation) par Diomède. « Zeus, mon père, te fâcheras-tu de ce que je vais te dire?... Cypris aura, sans doute, voulu attirer quelque belle Achéenne, pour l’amener du côté des Troyens. Car c’est une chose étonnante, comme elle les aime à présent ! Elle se sera blessée en la ca-

ressant, tandis qu’elle passait sa main sur sa boucle d’or. »

Le ton est libre, mais il n’est jamais vulgaire ni bas. Un air de courtoisie est répandu sur l’ensemble. II n’en faut point juger par les invectives qu’échangent les deux chefs grecs au commencement du poème : c’est la colère qui parle en eux. En tout pays, la colère abaisse le discours d’un ou deux degrés. Mais quelques heures plus tard, Achille, quoique pénétré de douleur, a des paroles équitables pour les envoyés qui, de la part d’Agamemnon, viennent chercher Briséis. « Soyez les bienvenus, hérauts, messagers de Zeus et des hommes. Approchez : la faute n’est pas à vous.... » Et il les reçoit à sa table. De son côté, Agamemnon, qu’on a vu hautain et injuste, se montre plus tard sous un tout autre jour. « Écoutez tous, Argiens, et retenez mes paroles. J’atteste Zeus, la Terre, le Soleil et les Érinnyes infernales qui poursuivent le parjure. Jamais ma main n’a touché Briséis, jamais je n’ai approché de sa couche. Elle a été traitée avec respect dans ma tente. Si je mens, que les dieux m’accablent des calamités dont ils punissent les faux serments ! »

La guerre n’a pas suspendu les rapports que se doivent entre eux des hommes bien nés. Les relations avec l’ennemi sont réglées par un code de politesse et de loyauté. Hector et Ajax s’étant livré un combat acharné, la nuit venue, on les sépare. « Assez, mes

enfants, ne vous battez pas davantage. Vous êtes tous deux également chers à Zeus; vous êtes des braves l’un et l’autre, et c’est ce que nous savons tous. Voici déjà la nuit : il convient d’obéir à la nuit. » — Ainsi s’expriment les hérauts. « C’est à Hector de parler, dit Ajax, le défi est venu de lui. Qu’il commence, j’obéirai. »

Et après qu’ils ont échangé des présents : « On dira un jour chez les Troyens et chez les Achéens que nous avons combattu le combat de la dévorante discorde, et que nous nous sommes séparés amis et réconciliés. »

Ce n’est sans doute pas un simple hasard qui fait qu’Hector a obtenu une place au nombre des figures typiques du moyen âge. Je suppose que, par les traductions et les imitations, un souvenir de ces beaux endroits de l’Iliade a filtré jusqu’à nos romans de chevalerie.

Le sentiment qui revient le plus souvent dans l’Iliade est l’amour de la gloire. Tous les guerriers sont assurés que la postérité s’occupera d’eux. « Songez à ce que diront de vous ceux qui viendront un jour. » Cette idée est répétée nombre de fois. Quand Hector se voit perdu, sa dernière pensée est pour le souvenir que les hommes garderont de lui. On a prétendu que le sentiment de l’honneur était moderne : mais c’est là une erreur. Ce qui est vrai, c’est que l’expression pour nommer le sentiment de l’honneur

n’est pas encore trouvée, et que la langue est à sa recherche. « O mes amis, dit Ajax, soyez hommes, et ayez honte les uns pour les autres dans la bataille. » — « Tout cela m’est à cœur, répond Hector aux supplications d’Andromaque : mais fai honte des Troyens et des Troyennes aux longs voiles. » — « Ainsi mon ennemi, s’écrie Diomède, pourra se vanter un jour que le fils de Tydée s’est enfui devant lui vers les vaisseaux : que plutôt la terre s’ouvre sous moi ! »

Sont-ce là les idées et les sentiments d’un peuple encore sans culture ? Je ne le crois pas. En ces guerriers empanachés qui s’envoient d’orgueilleux défis et qui des deux parts mettent par-dessus tout les lois de l’honneur, je vois plutôt comme une première apparition de la chevalerie. Sauf le sentiment de l’amour, qui est l’élément nouveau ajouté par les temps modernes, l’on pourrait songer à des personnages du Tasse.

Mais, s’il faut dire où réside pour moi le côté le plus curieux de ces poèmes, je n’hésite pas à proclamer que c’est dans les portraits de femmes. D’abord Pénélope : ainsi que le dit un critique anglais, le romancier contemporain le plus habile n’aurait pas plus délicatement dessiné ce caractère. Son mari étant revenu, et elle, après dix ans d’absence, n’étant pas sûre de le reconnaître, nous la voyons se conduire en femme avisée, en maîtresse de maison prudente, en mère dévouée aux intérêts de la famille. Andromaque

ne paraît qu’en deux endroits, mais sa figure est inoubliable ; les mots qu’elle adresse à son mari sont les plus touchants qu’une épouse ait jamais tirés de son cœur. Et enfin ce merveilleux caractère d’Hélène, dont l’auteur de Faust a été si frappé qu’il l’a fait entrer dans ses visions de l’éternel féminin. Elle est devenue Troyenne ; mais quand on lui annonce qu’une trêve est conclue, elle ne peut se tenir d’aller voir du haut des murs les chefs grecs et, parmi eux, son ancien époux. Elle quitte ses fuseaux, le cœur envahi par un doux sentiment de désir; elle accourt sur le rempart les yeux mouillés de larmes. Cette même Hélène, on la retrouve dans l’Odyssée, déjà détachée des Troyens, et pressentant la ruine de la ville. Seule, elle devine ce que recèle l’engin qu’on vient d’introduire, et par la plus audacieuse bravade, par une gaminerie qui remplit de terreur les guerriers cachés dans le cheval, elle tourne autour, appelle les chefs grecs par leurs noms, en contrefaisant la voix de leurs épouses. Pour couronner le tout, on la retrouve enfin à Sparte, aux côtés de Ménélas, aimée et honorée, se plaisant à conter les épisodes de sa vie, l’orgueil de son époux, la digne fille de Zeus, et déjà prête à prendre place parmi les Immortels. Je sais que ces traits ne sont peut-être pas tous du même poète ; mais ils font partie de l’idée que la Grèce des temps homériques s’était faite de la divine Hélène.

On doit commencer à se figurer pour quel public

singulièrement bien préparé l’aède compose ses chants. Il ne peut être question d’un auditoire réuni au hasard, d’un simple attroupement de passants : jamais, en ces conditions, les vers du chanteur n’auraient survécu. Il s’adresse en réalité à un auditoire d’élite, à ceux que lui-même il appelle les aristêés. Si nous mettons la scène à Smyrne ou à Milet, ce seront les descendants des vieilles familles, ceux qui, en tête de leur généalogie, inscrivent quelque nom de héros ou de divinité. Et à côté d’eux, comme iPest naturel en ces républiques enrichies par le commerce et par les expéditions maritimes, nous pouvons supposer les chefs de guerre, les pirates (ce nom n’avait rien que d’honorable), le négociant de la pourpre et de la laine, le nauelère ou armateur qui envoie ses vaisseaux chercher le blé en Égypte, le fer et l’étain dans les pays d’Occident. Public mêlé, mais actif, intelligent, curieux, ami des arts, comme il convient à ces races aimées du ciel. Et, pour rester dans la ressemblance des auditoires dépeints par le poète, on peut supposer à la* place de la reine Arêtê, quelque Milésienne ou Smyrniote déjà familière avec le charme des vieilles légendes. Auditoire privilégié entre tous, qui eut ce rare et unique plaisir d’entendre d’abord, de la bouche du poète, le chant de la colère d’Achille ou celui des courses errantes d’Odysseus !

Il est probable que ces réunions étaient en rapport avec quelque solennité publique. Quand l’Iliade et

l’Odyssée arrivèrent à Athènes, une loi en plaça la récitation aux Panathénées. C’est une place analogue qu’elles ont dû avoir dans leur pays natal. La longueur de ces poèmes fait même supposer des fêtes se prolongeant durant plusieurs jours

De tout temps, l’on s’est demandé si, à travers la fiction, il n’y a pas quelque événement réel qui se laisse encore entrevoir, si aucun souvenir véritable, si aucun fait historique ne sert de base à Y Iliade . Toutes les hypothèses ont été émises à ce sujet, depuis celle de Voltaire qui suppose qu’Homèrea pu prendre part à la guerre de Troie et connaître personnellement les acteurs, jusqu’à Max Müller, qui incline à penser que le noyau de cette histoire est la lutte du soleil contre les nuées. Les noms des personnages ont été analysés, disséqués, rapprochés des héros et des dieux d’autres peuples. Rien de bien convaincant n’est sorti de ce travail. Après tant d’investigations historiques, géographiques, mythologiques, le découragement a conduit un savant contemporain, M. Niese, à émettre l’idée que la guerre de Troie pourrait bien être simplement une invention d’Homère. C’est aller trop loin dans le renoncement.

Il semble probable qu’un événement vrai, tel qu’une grande expédition d’Europe contre un puissant

royaume asiatique, se trouve au fond de ces fables. Autour de cet événement sont venus se cristalliser des mythes, des figures qui existaient depuis des siècles dans l’imagination populaire et qui, sous des noms différents, se retrouvent chez les autres peuples de la race indo-européenne. Il semble que tout ne soit point pure fiction : le poète a une vague idée de la topographie troyenne, puisqu’il nomme différents lieux de la plaine et parle d’une ^source d’eau chaude coulant à proximité de la ville. Le tombeau où reposent ensemble Achille et Patrocle est plusieurs fois mentionné comme un monument connu de tout le monde. On peut encore apercevoir quelque reste de tradition locale dans ce mur que les Grecs, pour leur défense, construisent sur le rivage de la mer, et que plus tard les dieux, par crainte ou par jalousie, font disparaître dans une grande catastrophe physique. Un personnage qui semble avoir quelque réalité, quoique parmi des circonstances de pure fantaisie, c’est le roi Priam, vrai souverain oriental avec ses richesses immenses, ses palais somptueux, ses cent femmes, ses cinquante fils et ses cinquante gendres. Il tranche sur le monde grec, où la monogamie est la règle, ainsi que sur l’Olympe grec, où chaque dieu, malgré des infidélités fréquentes, n’a cependant qu’une femme légitime.

Une chose qui déconcerte le lecteur d’Homère, c’est l’absolu silence sur tout ce qui concerne le poète, sa

patrie, son temps. Nous serions tentés de lui dire avec un personnage de l’Odyssée : « Apprends-nous quelle est ta race, d’où tu es, car je ne suppose pas que tu sois sorti, comme dit la fable, d’un chêne ou d’une pierre. » Aucun des nombreux peuples qui, durant ces siècles agités, se sont disputé la primauté, n’est mentionné avec précision. Des Lydiens, qui allaient bientôt se soumettre les villes grecques, Homère ne prononce pas le nom : quand il ne peut éviter d’en parler, il va chercher l’ancien terme de Méonie. Des Cariens, il est dit seulement qu’ils ont un langage barbare. Les Phrygiens sont mentionnés pour ce fait qu’ils sont alliés des Troyens ; les Phéniciens sont cités comme de rusés commerçants : et c’est tout. Quand il faut nommer les Grecs, le poète a recours à quelque vocable mal défini, comme les Pélasges, les Danaens, les Achéens, les Argiens. 11 a l’air de s’évader du présent.

Ce silence n’est pas une raison pour mettre la personnalité d’Homère hors de son temps et de son milieu. Les poèmes homériques sont éclos dans le même pays, vers la même époque, et grâce aux mêmes circonstances qui ont produit la plus magnifique floraison intellectuelle dont l’histoire ait souvenir. Ces poèmes ne peuvent être beaucoup antérieurs au temps où

Thalès inaugure la philosophie ionienne, où Ilécatée compose le premier livre d’histoire, où Alcman et Mimnerme créent la poésie lyrique. Si le style est moins condensé que chez ces derniers, cela tient probablement encore plus à la différence du genre qu’à un grand éloignement dans le temps. On a voulu placer Homère un ou deux siècles avant cet âge de production littéraire. Mais un tel intervalle est peu vraisemblable : une si longue jachère après une aussi grande production serait extraordinaire. Nous savons que la transmission orale n’améliore pas les œuvres, mais plutôt les gâte et les déforme. Si l’Iliade avait dû subir un stage de deux siècles de transmission orale, elle présenterait plus de remplissage, plus de répétitions, plus d’épithètes hors de leur place, elle offrirait plus d’épisodes suspects et de parties manifestement interpolées, que nous n’en trouvons dans le texte venu jusqu’à nous.

Un renseignement — il est vrai, très contesté — place sous Pisistrate (561-528) l’époque où les deux épopées furent recueillies à Athènes et fixées par écrit. Quelle que soit la valeur de ce renseignement, si nous admettons à peu près cette date, et si nous supposons cent cinquante ans de transmission orale, ce qui est le plus qu’on peut admettre, nous sommes conduits vers le temps où les colonies grecques d’Asie étaient en pleine prospérité et jouissaient encore de leur indépendance. En acceptant ces chiffres qui, nous le

répétons, sont un maximum, c’est au commencement du Yiie siècle qu’on peut avec vraisemblance placer l’âge d’Homère. Remonter plus haut, penser aux vme, ixc ou même au xe siècle, c’est méconnaître tout ce qui atteste [une civilisation déjà mûrement développée. On peut dire que, sauf une légère différence de forme, tout ce qui constitue essentiellement la société grecque — famille, droit, morale — se trouve déjà dans Homère.

Quant aux essais de reconstruction de l’Iliade primitive, de l’ Ur-Ilias, ce n’est pas ici le lieu de discuter ces tentatives, où il s’est dépensé, depuis cinquante ans, beaucoup de sagacité et d’érudition. Je dirai seulement qu’en général la vieille épopée n’a pas l’air de gagner à ces remaniements. L’action dépouillée de ses épisodes, resserrée entre un petit nombre de personnages, courant en ligne droite vers son dénouement, perd ce qui en fait le charme : la variété et le contraste des acteurs, l’aisance du récit, la plénitude de la veine poétique. Un des derniers critiques réduit le nombre des chants à quatre, celui des personnages à six ou sept : toute cette riche poésie s’en trouve ébranchée et dénudée. On a cru bien faire en rendant les mœurs sauvages : Achille, au lieu d’avoir une âme accessible à la pitié, fait dévorer par ses chiens le cœur de son ennemi. Si tel eût été le dénouement primitif, qui aurait été assez hardi pour le tourner en son contraire? Mais ce sont là les mœurs de l’âge de

la pierre. Ces anciens Ioniens étaient plus humains quand jls faisaient finir le poème sur une scène de pardon et sur les plaintes des femmes troyennes.

Placée a l’époque que j’ai indiquée, et comprise comme une œuvre à demi savante, l’Iliade cesse de paraître une production incompréhensible. Les esprits enclins au mystère regretteront peut-être cette poésie qui émerge toute faite de la conscience populaire, comme le lotus d’un étang de l’Inde : mais ceux qui aiment les idées claires ne goûteront pas moins les poèmes homériques, quand ils sauront qu’ils ont été composés en un temps qui était déjà un temps de culture et d’art, au milieu d’une population curieuse de belles fictions, amoureuse de légendes et de poésie. Parmi les épopées des différents âges, des différents peuples, l’Iliade est la première et la plus belle : mais elle n’est pas d’une autre espèce.

QU’EST-CE QUE L’ILIADE

Il faut n’avoir jamais eu à mettre en ordre le plus mince ensemble de pièces pour croire qu’une Commission de savants, au temps de Pisistrate, aurait su combiner une suite de seize mille vers au moyen de morceaux recueillis de côté et d’autre — sorte de jeu de patience dont aucune Académie moderne, fût-ce l’Académie des Inscriptions, ou celle de Berlin ou de Rome, ne se sentirait capable.

Ceux qui ont émis cette idée se sont laissé tromper par un souvenir inopportun des temps modernes. Nous avons vu des amateurs aller de province en province, de hameau en hameau, pour colliger les productions de la muse populaire. C’est le goût de la science, ou la recherche des origines nationales, ou l’amour romantique des créations populaires qui les poussait. Mais quelle apparence qu’aucune de ces choses ait agi sur les hommes du vme ou du vnc siècle? Et, pour le dire tout de suite, qu’ont recueilli ces patriotes et ces savants? Ils ont recueilli de courtes chansons, répondant

QU’EST-CE QUE l/ILIADE?

aux impulsions primitives de la nature humaine, presque toujours les mêmes par le sujet, quoique différentes par le ton, le rythme et le dialecte. On en peut prendre une idée par les recueils publiés en Angleterre, en Allemagne, en France, quoique déjà eux-mêmes retouchés et embellis. Il a fallu l’inexpérience de l’époque qui a cru aux chants d’Ossian, et qui mettait les œuvres des troubadours au compte de la poésie instinctive, pour attribuer à l’inspiration populaire une composition comme l’Iliade, présentant — sans parler de tout le reste — le triple caractère d’un sujet traité avec suite, d’une langue toujours la même et d’un mètre invariable.

Ce n’est point par bribes qu’Athènes a reçu ce magnifique cadeau, le plus précieux présent littéraire qui ait jamais été offert à une cité ! Par les erreurs de classement qu’on peut constater dans l’oeuvre de la célèbre Commission athénienne, nous voyons que l’envoi consistait en larges morceaux d’un seul tenant. Il n’est pas impossible de nous représenter encore les choses. C’étaient vraisemblablement des manuscrits de papyrus, comme le monde antique en possédait depuis longtemps, et comme il s’en conserve encore dans nos musées, dont quelques-uns ont jusqu’à deux, trois et quatre mètres de longueur.

De qui et par quelle aventure Athènes recevait-elle ce présent? Ici les renseignements nous font défaut, ceux qui l’ont reçu ayant observé à ce sujet la plus

QU’EST-CE QUE L’ILIADE

remarquable discrétion. Comme c’est certainement du côté de l’Asie Mineure qu’il faut placer le berceau de Tlliade, nous devons tourner nos conjectures vers quelque île de la mer Égée, comme Chios, ou encore vers une ville de la côte, comme Smyrne ou Milet. Nous pensons qu’Athènes a été l’héritière de quelque antique et religieuse corporation ayant son siège de ces côtés. Quelle circonstance a pu l’engager à se dessaisir de cette précieuse partie de son patrimoine? Beaucoup de suppositions sont possibles : je me contenterai de faire remarquer que l’époque de Solon et de Pisistrate coïncide avec le temps où l’empire perse a étendu sa puissance jusqu’au rivage de la Méditerranée, et que les vieux sanctuaires helléniques de l’Asie Mineure ont pu éprouver des craintes pour la continuation de leur existence1. Il semble d’ailleurs que déjà quelque temps auparavant différentes parties soit de ces chants, soit de compositions analogues, aient fait leur apparition en Grèce. On en signale la présence aux jeux publics à Argos.

Mais ici je dois m’arrêter un moment pour dissiper un doute et prévenir une objection.

Ces mots d 'écriture et de manuscrit ont pu surprendre. Il a été tant dit, depuis Wolf, que la propagation par la parole vivante était la seule qui se dût admettre pour ces temps reculés! Mais je ferai d’abord

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