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TROISIEME TABLEAU

La Journée de Panissars

Toutes les intentions expressives de lyrisme dramatique de cette troisième et dernière partie de la Trilogie, tendent à « sublimifier » l'idée de la patrie victorieuse, la liberté des Pyrénées, la déroute des oppresseurs, le triomphe de Pierre Je Grand.

Les tonalités majeures accentuent le fond du cadre musical dès les premières scènes: Pierre d'Aragon et de Sicile, Roger de Lauria, les Almogavars, les descendants des héros de la patrie romaine, sont les vengeurs de Muret, des Pyrénées et la Provence. ^

Dans la première phrase du court pré-

lude d'orchestre de cette troisième partie {page 287) persiste le thême-symbole du sentiment de la patrie, formant le traitd'union idéal entre cette partie et les précédentes de la tragédie; il s'éteint dans les profondeurs de l'orchestre, et tout à coup se perçoit un bruit de clairons qui sonne au campement des Almogavars dans le Col de Panissars; les premières lignes mélodiques du chant de guerre des Almogavars se détachent et le rideau se

lève.

Rayon de Lune, image de la légende des Pyrénées, représentante, à la fois, de la patrie perdue et de la patrie délivrée, véritable fatum du poème, creuse une fosse et chante quelques strophes de la Chamon de Jeanne {page 291).

Le chant et l'orchestre évoquent le souvenir de la patrie romaine {ballade du comte l'Aman), et l'exposé des situations qui doivent se développer dans cette troisième partie commence.

Balaguer, avec son grand instinct dramatique et poétique, a créé ici une figure de haut-relief qui est la véritable note

tendre du tableau, figure qui ressort encore au milieu des clameurs de cet hymne de victoire qui, comme je l'ai dit, remplit tout le fond de l'action de cette partie. J'ai essayé d'accentuer avec amour, en la remplissant de détails délicats, cette figure par tous les moyens que me suggéraient l'expression lyrique, l'étude du personnage mis en contact et en contraste avec les autres et l'essence poético-morale de son caractère. Je ne sais pas si j'ai réussi. D'abord, j'ai accentué, au moyen d'une intention expressive, cette rougeur, cette confusion qu'on éprouve quand on craint d'être découvert, cet amour qui aime d'amour et qui d'amour vit, qui dilate son cœur. (Voyez pages 298, dernière ligne, pages 301, 325, 335, etc.)

Le racconto de Rayon de Luxe {Là, neUa terra de Sicilia bella, page 326) dans lequel l'ancienne jongleuse découvre le secret amour de LiSA, qui, déguisée en almogavar, suit le roi Don Pedro depuis la Sicile, est écrit d'après un de ces nombreux curieux exemples qu'offrent certaines écoles gallaïques, chinoises et japonaises, com-

posés de cinq sons parmi lesquels la tonique, si en réalité il mérite ce nom, peut occuper tous les degrés de l'échelle. Cette classe de mélodies, en qui n'apparaissent point deux tons de l'échelle moderne, les deux intervalles de demi-ton de notre échelle se convertissant en deux intervalles de un ton et de demi-ton, présente des traits en rapport avec Tancien système enharmonique des grecs, qui diffère essentiellement du nôtre.

La chanson de l'Etoile contient la majeure partie des motifs expressifs qui m'ont servi pour peindre le caractère moral de la tendre Lisa. Quoique non sujette à aucune imitation ni à aucune transformation, parce qu'elle n'a pas été écrite en vue d'un modèle mélodique déterminé, il y a en cette chanson des tours mélodiques inspirés par la muse populaire, spécialement les terminaisons des phrases des premières périodes, et, particulièrement, l'avant-dernière mesure de la partie chantante, en laquelle j'ai adopté un accent so* nore mélodique populaire espagnol pur, que je doute que possède aucune autre na-

tioii du monde. (Voyez page 345, vingtième mesure.)

Le chant de guerre de Rayon de Lune ou l'hymne guerrier des Almogavars, naquit d'une admirable création de la muse populaire catalane, dont les paroles présentent une grande analogie avec celles de la chanson française Jean Renaud. Le refrain qu'entonne le chœur d'almogavars: Ti desta, férro, est une imitation d'un namâz arabe, mélodie typique d'une des cinq prières qu'entonne le muezin dans les mosquées.

La mélodie de la deuxième strophe du chant de guerre est presqu'une transcription d'une Kaaha, danse arabe propre à certaines cérémonies du culte islamite.

La retraite que font résonner les Almogavars après l'hymne de guerre (page 362, depuis r avant-dernière mesure) laisse inférer, facilement, que le thème principal et les diverses sonneries de clairons et de trompettes proviennent du même hymne et sont le point de départ des appels qui alternent dans l'hymne de victoire du finale de la Trilosie.

L'apparition en scène du comte de Foix, Foix Roger Bernard III, est annoncée par un dessin des basses de l'orchestre, répété plusieur fois. {Voyez jJ a g es 367, mesures 8, 9, 10, etc., images 36H et 374.)

C'est le glorieux aj)pel des anciens Foix, chassant le fils bâtard, le renégat de la patrie.

Déjà, dès la seconde scène, l'élément expressif qui doit se diriger vers un point déterminé du drame, se dispose; tout Vci, se préparant, pour se concentrer dans l'Hymne de la patrie; les sonneries des clairons, les cris des combattants, les exclamations de victoire, les aur! aur! des Almogavars, la mélodie centrale, le thème culminant de l'hymne, la salutation au Roi d'Aragon, qui, cVogni val or porto cinta la corda (Dante) {voyez page 403, sainte a te).

Les héros du poème. Rayon de Lune, Roger de Lauria, le chef et les hordes almogavars, la multitude, les Pyrénées

élevant leurs âmes aux rayonnements splendides

al sol di lor gesta ,

les invisibles êtres qui du sein de la terre

elevan lor inni, che salgon al ciel,

tout, tout chante, éclate, dans la voix de cette mélodie centrale qui se développe, s'élargit et se renforce peu à peu et graduellement de sonorités jusqu'à leur concentration dans l'acclamation:

Victoire! victoire! victoire! pour le Roi d'Aragon!

J'ai indiqué autre part que la ballade de La mort de Jeanne (thème de Le Comte VArnau),

Dopo morta sotterratemi

représente, à la fois, dans les idées expressives du drame, la patrie perdue et la

patrie délivrée, le fatum même de la Trilogie, j)our ainsi dire. Dans cet ordre d'idées j'ai accentué la saillante figure de Rayon de Lune en donnant un relief déterminé à quelques fragments de cette ballade, pour qu'ils se prêtassent à tous les développements et «compénétrations»

du cas.

« Tranquilla m'adagero in mîa fossa; e pria elle chiuda, per sempre, gli occhimiei... dira Rayon de Lune (scène II, page 317): «Gia son vissuta: i Pirenei son liheri!»

C'est un désir, un pressentiment, un fait qui n'est pas arrivé à son accomplissement dans la marche dramatique du sujet. Pour la première fois, dans cette scène, se fondent et se condensent les deux thèmes symboliques, celui de la ballade {La mort de Jeanine, image de la patrie perdue), et l'harmonisation typique, comme aspiration véhémente de la patrie délivrée {dernières mesures de la page 318). Mais les faits ne sont pas arrivés à leur accomplissement dramatique, et l'exclamation de Rayon de Lune^ après le mélange de ces deux thèmes symboliques, tend à com-

méraorer le souvenir du héros, le héros de la patrie, et son désir vif, latent, les Pyrénées libres, se dirige encore à la mémoire du héros de la patrie, à Foix, à se fondre dans Vappel que synthétise le souvenir du héros {page 319, mesures 1 et 2). A l'avant-dernière scène du poème, les faits sont arrivés à leur accomplissement dramatique: Rayon de Lune a salué le libérateur de la patrie, celui qui d'ogni valor porto cinta la corda; Rayon de Lune peut reposer dans le tombeau en s'écriant (page 404):

Già son visuta

Elle peut mourir: elle a vu

Les Pyrénées libres.

Les destinées se sont accomplies, le fait dramatique s'est réalisé, elle a vécu, elle voit les Pyrénées libres, et les deux motifs symboliques étroitement unis (page 404) se confondent en un cri suprême d'acclamation, qui n'est plus Foix, non plus

( GlBLIOThECA J

que V appel, symbole de sa devise, non plus le héros, mais la patrie, l'Hymne à la patrie libre.

Il interprêterait mal mes desseins celui qui voudrait voir dans ce que j'ai écrit, une allusion calculée à la représentation de notre Trilogie, et, moins encore, un moyen de préparer et d'agiter l'opinion dans ce sens. Non, mille fois non! On ne pourra attribuer à ce mobile la tendance du présent écrit, car la petite portion du public que cette manifestation artistique pourra intéresser n'ignore pas que, outre d'autres ouvrages de plus ou moins de ressources, j'ai en portefeuille un autre drame lyrique, de non moindre importance que celui-ci, en ses proportions du moins, Cléopâtre, et mes amis intimes savent fort bien que je ne suis jamais allé et que je n'irai jamais, la jDartition sous le bras, frapper aux portes d'un théâtre, parce que ce serait un courage qui friserait la témérité que vouloir faire entrer quand même en maturité des fruits qui ne sont

pas encore à leur saison; parce qu'aucun auteur ne peut faire que les théâtres modernes d'opéra soient une manifestation de l'art et non un marché commercial où les éditeurs cotent le prix qu'ils veulent, exploitant le goût du public et la marchandise musicale dénommée opéra; parce que Tart d'entendre la musique est inconnu de la plupart; parce que la musique n'est point aimée comme un art qui se cultive avec prédilection, mais seulement comme un art qui distrait et divertit.

Que la Trilogie soit ou non représentée, qu'elle mérite ou non le suffrage du public, ce n'est pas la question pour le moment, et cela n'a rien à voir avec tout ce que j'ai dit plus haut. Il m'a paru louable, et même nécessaire et patriotique, d'exposer mes idées sur une œuvre qui aspire à mériter le titre de manifestation de l'art national,, et je les ai exposées.

Elles pourront être bonnes ou mauvaises, erronées ou justes, l'intelligence, la conviction et le culte de l'art auront pu les seconder ou non en cette sorte de manifestation artistique; je n'ai point à juger ces

points extrêmes. Il était urgent de les présenter au moyen d'une exposition de mes points de vue et je l'ai fait, uniment et pleinement, comme ma conscience d'artiste me l'a donné à entendre.

Et quoique ceci ne soit pas tout, car il y a beaucoup encore à dire sur cette importante matière avant d'avoir prononcé le dernier mot, je m'arrête ici et mets à ce travail le point final.

Felipe Pedrell.

Barcelone, Janvier 1893,

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

The Librat University of Date Due

CE KL CAIC .P26FeiA 1893 CJO PEDRELL, ACC# 1314A35

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