DEUXIEME TABLEAU
Rayon de Lune
A la onzième mesure du très-court prélude d'introduction de la deuxième partie {page 212) apparaît, pour la première fois, le motif thématique, symbole ou image de ce sentiment d'un ordre si élevé pour le cœur humain: Patrie.
Ce motif, présenté ici dans sa manifts-
tation harmonique la plus simple, est le
point de départ des transformations de
toutes formes qu'il reçoit jusqu'à ce qu'il
arrive à l'apogée de ses développements,
en se fusionnant dans le thème principal
de La mort de Jeanne (ballade du Comte
VArnau à la fin de la Trilogie).
A la tei'minaison du prélude, V appel de
Foix retentit transformé radicalement au moyen de la note initiale. {Voyez page 2 13.)
Le rideau se lève. La scène représente le cloître de l'abbaye de Bolbona. La sanglante guerre des Albigeois touche déjà à sa fin: tout est au pouvoir de Rome et de la France, exception faite du château de Montségur, le dernier rempart de la patrie romaine, qui résiste encore. Après avoir soutenu une lutte héroïque, Foix (Eoger Bernard) caché dans l'abbaye, croit IDOuvoir échapper à l'Inquisition triomphante.
La scène est vide. On entend au loin le chant des moines qui entonnent le dernier verset de V Invitatorio de l'office des morts {page 213), et, peu après, le psaume De Pi^f midis, avec lequel s'enlace un fragment de la chanson La mort de Jeanne, que l'on entend chanter, au dehors du couvent, par la voix de Rayon de Lune {pages 215 et suivayites).
J'ai avancé précédemment une indication sur Tapplication du chant de R^yon DE Lune à l'un des tons du plain-chant qui se sont laissés « comiDénétrer » mutuel-
— salement par les analogies de modalité, qui, quoique cela paraisse un fait rare — et ceci est un cas bien éloquent, certainement, — existent en mélodies d'apparence si antithétiques et si opposées de toutes façons.
J'ai voulu traduire en musique toutes les indications scèniques que l'auteur du poëme met dans la bouche des personnages, ou qu'il indique seulement, en déterminant le triple caractère du chant des moines qui prient, cJiantent, psalmodient, suivant les moments de l'action et d'accord avec la lithurgie. Dans cette scène, donc, et suivant les cas, je m'appliquai à traduire en musique les trois caractères du chant lithurgique, et, à part l'obligation où je me voyais d'enlacer le chant de Rayon de Lune avec celui des moines qui prient (formant cette espèce de récitatif sombre sur une note grave répétée avec une monotone «grandiosité» {depiiix les dernières mesiirea de la page 215), qui, dans le finale, se transforme infailliblement en un intervalle descendant de tierce mineure), qui chantent un faîix-bourdon,i\^ exemple {page 216) propre de notre ^^^
catalane, et qui psalmodient (alternant le faux-bourdon avec le ton de plain-chant correspondant, et, dans ce cas, l'unique qui me convenait pour qu'il puisse s'adapter au fragment de la chanson de Rayon DE Lune). Les deux versets h faux-hourdon qui apparaissent dans cette scène, présentent dans Içiflexo identique harmonisation, variée dans la médiation et dans le finale ou Sœculorum, avec l'idée d'obtenir certains effets de sonorité.
Tous les fils de la trame dramatique de la seconde partie de la Trilogie convergent depuis le racconto de Rayon de Lune {page 253, andantino, assai animato) aux diverses scènes de cette partie de l'ouvrage.
J'indiquerai les nouveaux thèmes expressifs contenus dans le précité racconto, que la marche de l'action et les situations du drame m'obligaient à inventer, en signalant, en passant, leur dérivation et leurs transformations.
Le thème, qui commeuce à -la seizième mesure de la pag-e 253, et tousses développements mélodiques et harmoniques, procède d'une mélancolique chanson berceuse qui vaguait par mes souvenirs d'enfance, et avec laquelle ma vénérée mère m'endormait.
Le thème principal de la procession funèbre de la scène IV de cette partie {page 236, depuis la mesure 8) provient de cette jolie et typique mélodie.
Dans le second membre du racconto apparaît la phrase qui commence à la dizième mesure de la page 255, imprégnée de la saveur d'une ancienne chanson des maures d'Espagne composée dans le mode zeidan, dans laquelle il y a de grandes affinités avec le fandango, le pafw moruno, et quelques-uns des chants caractéristiques andalous, sauf que je n'ai pas voulu laisser le modèle, que j'ai inventé en partie, «influer» par la tonalité moderne comme en paraissent « influés > la majeure partie des chants caractéristiques précités.
Divers fragments de ce thème vont, éparpillés, par la seconde et la troisième
partie de la Trilogie, chaque fois que je veux accentuer certains détails expressifs propres à l'influence de la mauresque Rayon DE Luxe dans le développement de l'action dramatique.
Le troisième thème du racconto (page 258, depuis la première mesure) provient d'une caractéristique chanson catalane que je conserve en ma collection inédite de chants populaires, et entendue par moi dans la province de Tarragone.
Ce thème est également un de ceux qui a eu le plus d'influence dans le lyrisme dramatique de la seconde partie : il apparaît déjà à la scène II [page 218), à celle des funérailles {page 240, depuis la septième mesure), et dans la dernière, quand Izarn, l'inquisiteur, se présente à l'abbaye et s'empare du comte de Foix (page 279, première mesure).
Le racconto de Rayon de Lune tend à obliger le Comte (en lui rappelant une histoire de Roger le vieux, son père) à se mettre à la tête des défenseurs de Montsé-
gnr, à sauver Estella d'Aura et ses deux filles, qui ont du sang de Foix dans les veines, à accomplir enfin ce que promit Raymond Roger, «que si un jour Estelle d'Aura et les siens demandent assistance aux Foix et ne la reçoivent point, lui, Raymond Roger de Foix, abandonnera son sépulcre et viendra faire son devoir, car h7i Foix ne faillit lias! — «Si Montségur est sauvé— ajoute Rayon de Luxe — Estella d'Aura et les siens seront sauvés et le vœu de Raymond Roger sera exaucé.» — «Tout est inutile»— s'écrie le Comte. — Dio un miracoJ allor farà perché salvarsi possano! dit Rayon DE Lune. Elle se dirige rapidement vers le panthéon des comtes de Foix, frappe du poing trois fois à la porte de fer, et, appliquant ses lèvres à la serrure, appelle: «Raymond Roger! Raymond Roger, comte de Foix ! »
L'orchestre exécute alors le dessin placé sous ces paroles, trois fois répété en tonalités ascendantes, qui a déjà paru dans l'orchestre dès les premières scènes de cette seconde partie.
Le COMTE de Foix fixe alors ses yeux
sur le panthéon de ces ancêtres et exclame: «Dormez en paix sous cette pierre; comte Raymond, mon père! Je tiendrai vos serments! »
Mais il est trop tard pour son noble sacrifice. «Monségur tombe — vient annoncer un fidèle serviteur — ses murs démantelés et détruits gisent dans les profondeurs de l'Abés. Les défenseurs du castel sont morts brûlés; l'Inquisition étc.it avec les assiégeants.»
IzARN, le grand inquisiteur, apparaît au haut de l'escalier du couvent (page 277). Le Comte va à sa rencontre (page 278).
Dès ce moment, le caractère moral du héros, vacillant et douteux, faible parfois, terrifié par cette guerre implacable de quarante ans de sang et d'extermination, se transforme: l'âme et l'esprit de la sainte patrie font battre son cœur; il appartient aux siens^ et puisque la patrie est morte, il ne veut pas de la vie, car seulement pour vivre et mourir avec elle naquit la maison de Foix. Que l'Inquisition le mène au bûcher! Au vent sa cendre! Que les zéphirs l'éparpillent j)ar les Pyrénées! En se
dispersant par l'âpre cordillière, elle y portera la mémoire de Foix, mémoire que les générations futures invoqueront un jour dans un cri de salut et de guerre, pour s'élancer contre les oppresseurs, soulevant avec elle les Pyrénées, et avec les Pyrénées, la Patrie! >
Bien indiqué, on le voit^ le programme s'accentue dans cette dernière scène, véritable apothéose du héros, le sentiment de la Patrie. Tout concourt à renforcer, élargir et magnifier ce sentiment, et le lecteur devinera facilement quelles intentions expressives doivent donner un vigoureux lyrisme à cette situation du drame.
Les gardes s'emparent du Comte et de ses fidèles serviteurs, Rayon de Lune et SiCART, et les emmènent. Izarn, l'impassible inquisiteur, qui voit le Comte en son pouvoir et Montségur détruit, s'écrie, avec une haine concentrée: La terra è nostra... [page 286). L'inquisiteur et ses sbires exultent en exclamant: Honneur à Rome!
Revient alors le motif correspondant au triomphe de l'Eglise et du pouvoir romain
{troisième mesure et suivantes de la précitée page). Le rideau tombe, et l'orchestre «suffoque» le cri des triomphateurs avec le motif de V appel de Foix, intention expressive de la patrie dans la mémoire de ses héros et de ses martvrs.