‹ Pour retrouver l'enfantChapitre 3 sur 8 · PROMENADES · texte numérisé non relu

PROMENADES

On se dit, on se croit tout d'abord courageux... Puis notre beau projet s'envole et roule à terre Comme un frêle fétu dans un souffle orageux...

Oh ! ces premiers repas, où le cœur solitaire

A la table trop large évoque encor l'absent,

Où Ton souffre à parler et Ton craint de se taire !

Vingt fois l'entretien tombe et recommence : on sent Dans le vide les mots sonner comme un mensonge, Tandis que sur les yeux une brume descend.

Chacun alors s'exile en sa pensée et songe, Et dans un lourd silence, à de la nuit pareil, Le repas terminé vaguement se prolonge...

Où rayonnait, naguère encor, tant de soleil,

La maison, en deuil, semble elle-même une morte,

Dont chacun se lait peur de troubler le sommeil.

Des pleurs baignent mes cils... Il vaut mieux que je sortej

Je ne sortais jamais sans lui.

Je disais : « Qui vient ? Qui se nomme Pour la promenade aujourd'hui ? »

— « Moi, criait-il, ton petit homme! »

Et Ton partait, gais compagnons, Inséparables, par la route Qui s'en va vers les Trianons...

Sa trace y reste encor sans doute.

Moi, je lisais, un peu distrait.

Lui, devant moi, grave ou frivole, Soudain faisait halte ou courait, Comme un oiseau se pose ou vole.

l8 POUR RETROUVER l'eNFANT

Il cueillait de petites fleurs

Dont l'herbe du printemps abonde,

— Et nous ignorions les douleurs Qui pleurent partout dans le monde..

Je lisais, mais souvent mes yeux S'égaraient par-dessus le livre; Lui, m*épiait malicieux...

Et fiers tous deux, contents de vivre,

Nous revenions, main dans la main.

Du soleil à plein cœur, sans crainte...

— Et seul, hélas ! dans ce chemin, Où se perd sa suprême empreinte,

Je glisse et fuis, le front baissé...

Et ceux qui m'enviaient prospère.

Disent, me montrant, je le sai:

« Voyez passer le pauvre père ! »

Oh ! ne jouons pas — jeu cruel ! — à nous cacher... C'est près de ce bassin, derrière ce gros orme, Qu'un jour — je me souviens — il a dû me chercher.

Une trop longue absence en la mort se transforme, Et l'enfant, pris de peur, m'appelant d'un grand cri, Vite, pour l'apaiser, j'ai quitté le gros orme :

« Ton petit père est là ! ne pleure pas, chéri !

Mes bras s'ouvrent encor : que ton cœur s'y rassure! »

Et l'enfant, consolé, dans mes bras a souri.

— Mais c'est moi, maintenant, saignant de ta blessure, Dans le parc vide, immense, autour de ce bassin, Qui te cherche, mon fils, et t'appelle et t'adjure,

Et pleure, inconsolable, à letcrnel larcin...

vS'

Que de feuilles, dans l'air brutal qui les tourmente, Pleuvent, pleuvent sans fin sur les gazons flétris, Sur Teau mélancolique, en ces vasques dormante !

J'avais bien vu déjà des jours endoloris,

Mais j'ignorais encor le vrai deuil de l'automne :

Avril restait mon hôte... A présent j'ai compris.

Aux lanières des vents, sur le fond monotone,

Lamentablement gris, d'un ciel tout affligé,

La nue en flocons noirs s'échevèle et moutonne;

22 POUR RETROUVKR L ENFANT

Et de vagues rumeurs dans mon cœur naufragé Prolongent sourdement leur tristesse infinie... Qu'un enfant naisse ou parte, et le monde est changé î

Où j'ai rêvé d'amour, de joie et d'harmonie, La Nature n'a plus que de mornes secrets Dans le grand parc désert dont je sens l'agonie.

Tout dit l'adieu suprême. Oh î ce soir, sans regrets^ Si du trépas, mon Dieu, vous m'ouvriez les portes, Pour rejoindre l'enfant, comme je m'en irais !

Que les vents sous mes pas roulent de feuilles mortes !,

Nous nous connaissions peu naguère ; mais parfois Nos enfants s'amusaient tous deux dans cette allée, Et voici qu'où je vais triste et seul — je vous vois,

Seule aussi, tristement venir, de nuit voilée... Et nos regards pareils se croisent, douloureux ; Et peut-être mon deuil vous a-t-il consolée,

Et peut-être à présent suis-je moins malheureux. .►

Nos enfants ont joué près de cette charmille,

Et loin de nous, Ailleurs, ils s'amusent entre eux.

Je songe à ce qu'était votre petite fille,

Et vous songez de même à mon petit garçon:

Dieu les a réunis dans sa grande famille !

Et, du fait de souffrir ensemble, à l'unisson, Une entente secrète entre nous s'est conclue : Sous vos longs voiles noirs, dont j'aime le frisson,

Je crois voir ma Douleur qui passe et me salue !

Ami, je vous sais gré de me plaindre — à l'écart.

L'indiscrète pitié devient vite un supplice :

Dans le chagrin, tout blesse, un mot comme un regard,

C'est cela ! laissez-moi bien pleurer! Que je glisse, Farouche et douloureux, sous les rameaux épais! On aime à boire seul les larmes du Calice !

Laissez-moi m'enivrer de silence et de paix !... Il se peut que plus tard mon ennui vous réclame ; Mais que dire à présent, si je ne vous trompais?

Et je me frappe en vain la poitrine et me blâme : Mon fier vouloir, déchu, flotte comme un lambeau, Et, si las par instants, j'ai mal, si mal à l'âme,

Que je voudrais m'enfuir dans l'ombre d'un tombeau

Oh ! ces visions dans les rues Des petits garçons rencontrés !

O douleurs pas à pas accrues !

Devant mes regards éplorés, Petits garçons, ses camarades, Comme sans merci vous courez!

Que vos cris joyeux, vos gambades, Que, sans savoir, vos teints vermeils Semblent m'adresser de bravades!

Vous jouez, tous à lui pareils...

Mais réclat de vos yeux atteste

Qu'ils doivent voir de longs soleils I

Sous la cape plaisant et preste.

Tel il trottait, — tels je vous vois ! C'étaient son allure et son geste !

Vous me parlez : c'est bien sa voix ! Vous riez: c'est bien son bon rire!...

Et là, pour la première fois,

— Ah ! que la peine qui déchire Nous fait vilainement penser ! — Beaux petits garçons que j'admire,

Qu'il me faut parfois embrasser, Comme si vous preniez sa vie, Je sens dans mon cœur s'enfoncer

Le dard venimeux de l'Envie !

Laissez-moi donc aller, furtif, d'un air qui craint, Comme un pauvre honteux qui cache sa misère... Le chagrin, voyez-vous, m'a fait l'âme étrangère A tout ce qui n'est pas ma peine et mon chagrin.

Pourquoi désirez-vous qu'à causer je m'arrête ? Oubliez ce malade égoïste... J'aurais Des sourires forcés et des propos distraits, Et la source des pleurs à jaillir toujours prête.

Je reviens au logis plus triste et mécontent : L'air du dehors, trop vif,me semble encore contraire ; Tout ce bruit méfait mal... Au lieu de me distraire, De grâce, laissez-moi rentrer vite ! — Et pourtant...

3o POUR RETROUVER l'eNFANT

Jadis, là-haut, à la fenêtre, Quand de mon travail je rentrais, J'étais bien sûr que je verrais Mon beau petit blond m'apparaître.

Que de fois son cri m'appela !

Ou, devant son humble pupitre.

Ses doigts, tapotant sur la vitre.

M'ont dit : « Je t'attends î Je suis là ! »

Et mon cœur battait d'allégresse, Sachant qu'il devait accourir, Et que la porte allait s'ouvrir Pour le livrer à ma caresse ;

Et mon cœur avait bien raison :

Mon seuil s'ouvrait pour m'introduire, Et l'enfant m'offrait dans son rire Tout le bonheur de ma maison!...

Pourquoi voulez-vous donc que je m'arrête et cause? De grâce, laissez-moi rentrer vite! — Et pourtant, Derrière le rideau baissé, nul ne m'attend, Et ma porte, au retour, je sais, doit rester close !

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