‹ Pour retrouver l'enfantChapitre 4 sur 8 · DANS LA MAISON · texte numérisé non relu

DANS LA MAISON

Me voici seul — entin ! — dans la maison déserte. J'y vais tout un long jour contenter mon désir, Scruter tous les recoins de chaque chambre ouverte.

Tous les miens sont partis : je puis tout à loisir Chercher mon petit roi dans son ancien royaume.., Mon entant ! mon enfant! je veux le ressaisir!

Peut-être ainsi mon mal sentira quelque baume ;

Peut-être en retouchant tout ce qu'il a touché,

Si frêle et prompt qu'il soit, j'atteindrai son fantôme.

34 POUR RETROUVER l'eNKANT

Que de temps à mes yeux il s'est déjà caché ! Sans doute, quand il voit trop de monde, il s'exile, Il s'évade, confus et vite etfarouché...

Mais ne crains rien. Mon seuil est clos. Voici l'asile,

Où je te verrai seul, où seul tu me verras.

Viens ! Je t'en prie, enfant, montre-toi, — plus facile !

C'est ton papa, tu vois, qui te tend ses deux bras !

Les meubles, tout autour de la salle, bien sages, Demeurent gravement à leur place rangés, Avec l'air ennuyé des calmes paysages.

Autrefois, un peu fous, au hasard mélangés, Les chaises, les fauteuils, en fantasque cortège, Formaient d'immenses trains, de bagages chargés.

Du désordre joyeux // semblait le chorège. Il empilait, content, les bancs sur les coussins, Et puis, fouette, cocher! il grimpait sur le siège.

Et ses cris excitaient d'impassibles roussins... — Parfois aussi, penché sur un livre d'images, Il aimait regarder d'exotiques dessins,

Des navires fuyant dans d'écumants sillages...

Et nous disions : « Pourquoi, pourquoi donc ce petit

Ne songe-t-il jamais qu'à de lointains voyages ? »

Et c'est ainsi qu'un jour il est vraiment parti...

Ah ! si cette glace aujourd'hui Pouvait me rendre sans dommages, M'exprimer les tendres images Qu'elle a dû conserver de lui !

Sont-elles toutes abolies, Mortes sans rien avoir laissé ?...

C'est là pourtant — ô cher passé ! - Qu'on s'abandonnait aux folies.

Que de fois, juste là, devant, Elle a vu mon beau camarade Par ses bras, comme à la parade, Jusqu'à mon front se soulevant !

Et comme, avec des mines drôles, — Oh î l'heureuse paire d'amis ! — Pour enfourcher mon cou soumis, Il escaladait mes épaules !

C'était un terrible grimpeur, Qui du ciel rêvait la conquête...

D\in air de défi, sur ma tête, A sa maman qu'il faisait peur !

Nous nous promenions dans la chambre, Puis on revenait au miroir, Où, tout fier, il pouvait se voir Triompher comme un chef Sicambre !...

C'est bien vrai ! J'aurais dû bannir Ce jeu redouté de sa mère :

Monter toujours, quelle chimère !

.Te croyais pourtant le tenir !...

Je regarde à la même place :

L'enfanta dû faire un grand saut ; Il est monté si haut..., si haut, Que je reste seul dans la glace !...

C'est lui,mon tout joli, trait pour trait ressemblant !,

Si la dévotion maternelle à l'image

Consacre chaque jour son petit bouquet blanc,

Mon regard la caresse avec un tendre hommage... Pourtant plus je la vois, plus je sens qu'elle ment! Elle ne me rend rien, mais m'ôte mon courage.

Ce portrait, ce fut lui, jadis, un court moment ! Immuable et gardé sous sa forme éphémère, Ce qui de lui nous vient nous le laisse un enfant !

Les autres grandiront pour remplacer leur père ; Lui, ne peut plus changer: l'arrêt est sans recours. Et devant ce portrait mon regret s'exaspère :

Il devra pour nos yeux rester Venfant toujours! Mon esprit et mon cœur pourraient lui rendre vie Sous un plus grave aspect, de plus virils contours ;

Mais non !... Ah ! mieux vaudrait qu'elle nous fût ravi L'image où son destin semble à jamais fixé ! Par elle — et voilà tout ce qu'elle signifie! —

Lui, ce bel avenir, n'est plus que du passai

Qu'ai-je fait? Qu'ai-je fait ? Imprudent ! J'ai cherché A rouvrir cette armoire où le passé sommeille, A lever ce rideau qui le gardait caché ;

Et voici que, dans l'ombre, où ma main les réveille, Je touche avec effroi ses anciens vêtements, Tous les jouets naïfs de sa vieille corbeille!

Qu'ai-je fait ? Compagnons de sa vie, instruments De sa délicieuse et printanière ivresse, Gomme vous m'infligez de stériles tourments!

OÙ ses yeux, où ses doigts ont cueilli Tallégresse, Mes doigts, mes yeux troublés ne peuvent plus m'otfrir Rien, rien qu'une infinie, indicible détresse !

Beau petit mouton blanc, qu'il a su bien chérir, Tambour, dont la gaîté nous semble une ironie, Jeux qui l'amusiez tant, que vous faites souffrir!

Mais puisqu'encor renaît, avec vous, l'agonie Démon trop court bonheur,comme un hochet cassé, Allez, objets cruels, ma douleur vous renie !

Cahiers, ou vit sans an son premier nom tracé. Bon 7"om, pauvre Bijou^ de son caprice esclaves, Flûte où frémit sa lèvre, où son souffle a passé,

Pantin qu'il a brisé, mais qui ris et nous braves, Blouse où sa forme reste, où son cœur a battu. Disparaissez toujours, douloureuses épaves

Survivant au naufrage où lui-même s'est lui

Votre portrait sourit encor : je vous envie, Vous qui me possédiez, parents, heureux parents! La richesse d'un fils ne vous fut point ravie... Vous souriez : je vous comprends !

Partir avant l'enfant qu'on chérit, — quelle chance Je ne vous ai pas fait la peine des adieux ; Mais selon la loi juste, avec obéissance.

C'est ma main qui ferma vos yeux !

Plaignez mon deuil sans nom : notre langue de France, Qui, nommant Vorphelin, l'adopte et le défend. N'a pas un mot pour moi, pour nommer la souffrance De celui qui perd son enfant!

Mon fils vous a rejoints, ô mon père et ma mère ! Laissez-le jusqu'à moi, quand mon cœur est trop plein, Descendre, se pencher, assoupir ma misère!... Oh! que je me sens orphelin !...

Pauvre infiniment, comme un roi découronné,

Pour longtemps, bien longtemps — telle est ma lassitude !■

J'implore du sommeil l'oubli, la quiétude,

Le rêve, sur ce lit où notre enfant est né.

Chaque soir, je dis : « Viens! je t'attends ! » et j'espère, Toujours, qu'il n'osera manquer, me décevoir. Qui pourrait l'empêcher de consoler son père ? J'y pense tant le jour qu'il doit la nuit me voir !

Et deux fois en effet, pris d'une pitié sainte. Penché, les bras vers moi tendus, il m'a souri : C'ét-ait lui, mais plus belencor, mon beau chéri ! Kt j'ai pu l'embrasser, ô joie ! à pleine étreinte.

46 POUR rl:trouver l'enfant

Mais, hélas ! de quel coup brutal le cœur se fend, Quand on cherche au réveil près de soi, sans entendre La respiration chantante de Tenfant,

Et qu'il faut à l'horrible évidence se rendre !

D'autres, d'un vain fantôme un moment anxieux. Dès le premier rayon quittent l'affreux mensonge: C'est la réalité qui m'est un mauvais songe Tel que chaque matin je crains d'ouvrir les yeux !

Qu'il ferait bon dormir, rêver toujours, connaître Cette aube sans chagrins que nous promet le Ciel ! Quand verrai-jc en mes bras toujours mon fils renaître, O lit du grand repos et du rcve éternel ?

Je suis, tel qu'au départ, de tout rayon privé : Qu'il fut triste, à travers la maison, mon voyage ! J'ai cherché mon enfant, et ne l'ai pas trouvé.

J'ai voulu demand'cr aux choses du courage, Les choses m'ont partout répondu par des pleurs. ■Mon deuil n'est qu'une mer immense, sans rivage...

Mon Dieu! que faire, las, brisé, de mes douleurs,

Si je ne Vous les offre, et n'obtiens Votre grâce

D'y laisser du moins croître au milieu quelques fleurs

48 POUR RKTROUVER l'eNFANT

Voilà, sur ce tapis, tout justement, la place,

Où le soir, à genoux, auprès de sa maman,

Pour nous tous il priait, avant qu'on ne l'embrasse;

Et devant son « petit Jésus », tout simplement, Pour Celui qui peut mettre aux épines des roses, Je redis à mon tour sa prière d'enfant...

VOIX Di: L ENFANT

« Non ! père, il ne faut plus me chercher dans les choses; Comprends bien qu'au-dessus de ce qui passe et meurt. De moi-même, en priant, à ton gré lu disposes.

Vois ! tu m'as retrinivé: je suis là, dans ton cceur. »

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