‹ Pour se damnerChapitre 8 sur 33 · LES BOTTES DE CENDRINLON · texte numérisé non relu

LES BOTTES DE CENDRINLON

ses toilettes merveilleuses et de son sourire enchanteur.

A la prison Saint-Lazare, dans ce lieu résumant à lui seul tous les cercles de l'enfer du Dante, il y a une jeune femme pâle qui lui ressemble; si vous la rencontrez, détournez les 3^eux de cette ombre désespérée à laquelle les vivants n'ont plus rien à dire ; gardez-vous de chercher à savoir si c'est là l'amoureuse adorable de la fenêtre des roses, le gamin rieur qui courait après les papillons et après l'amour, de toutes les forces de ses petites bottes.

Rcqiiicscat in pace pour Cendrillon !

Par un beau jour d'été, alors que les jardins sont des bouquets, que les flèches d'or criblent le feuillage et que les roses énormes envoient leur parfum comme des encensoirs, l'âme de la petite marquise Réginalde quitta son joli corps de satin, et s'envola vers les sphères éternelles, tout éblouie des magnificences qu'elle rencontrait en chemin.

La marquise n'avait pas quitté la terre de son plein gré, la vie lui semblait bonne ; elle était très courtisée, on satisfaisait ses moindres caprices, et ce grand inconnu lui causait une insurmontable terreur.

Pour se distraire, elle réfléchissait, ce qui ne lui était jamais arrivé jusque-là.

— J'irai très certainement en Paradis, se disait-elle ; il n'y a que les petites gens pour tâter du Purgatoire ; ils seront trop heureux là-haut de recevoir une femme de mon rang; ensuite, le père Vincent, qui m'a confessée ce matin, a dit au marquis que j'étais un ange et m'a donné l'absolution de tous mes péchés : Allons, allons, du courage !

Pourtant, elle était un peu tremblante, la pauvre âme, lorsque, dans son vol, elle arriva à la porte du Paradis.

Elle frappa timidement, et saint Pierre, le concierge, comme chacun sait, vint ou-

vrir et lui demanda assez poliment son nom :

— Je suis la marquise Réginalde, répondit-elle fièrement.

— Et vous osez vous présenter au ciel, reprit saint Pierre dont les sourcils se froncèrent dans ce lieu des célestes béatitudes où il n'arrive que des âmes blanches, en état de grâce !

— Mais qu'ai-je donc fait? demanda la pauvrette un peu troublée.

— Malheureuse ! reprit le portier sacré avec indignation, avez-vous oublié Gaston et Octave et Paul et Emile ?

« C'est étonnant, pensa la marquise, comme ces gens-là sont peu au courant des choses d'en-bas ; ils ne se doutent pas que tout cela est reçu dans notre monde. »

— ■ Hélas ! dit le saint, la terre impie appelle les adultères d'adorables peccadilles ; mais nous, nous sommes sans pitié pour ces crimes abominables.

— Pourtant, dit encore Réginalde qui avait un lambeau d'érudition, vous avez écrit quelque part : « A celle qui a beau-

coup aimé, il sera beaucoup pardonné ! »

— Oui, Madame la marquise, mais vous n'avez pas aimé une minute de votre vie : l'Amour est passé par ici hier au soir, nous annonçant votre visite, et ajoutant que probablement vous mettiez son nom en avant parce que vous l'avez souvent prononcé ; mais il paraît qu'à votre appel il ne s'est jamais dérangé.

— Alors^ reprit la pauvre âme, qui se serait tordu les bras si elle en avait eu encore, il me faudra donc aller en Purgatoire ?

— En Purgatoire ! s'écria saint Pierre d'une voix terrible \ nenni, ma belle, il vous faut aller en Enfer, vous l'avez mille fois mérité !

A ces mots épouvantables, il se fit un grand tumulte, de tous côtés on accourut; les anges, les dominations, les séraphins, les chérubins, les archanges et les élus voulaient voir l'âme qui allait brûler dans

LE PURGATOIRE Sj

les flammes éternelles, et le rire de Satan arriva directement aux oreilles de la marquise épouvantée.

Il y avait une foule énorme ; les damnés étaient enchantés d'avoir une grande dame de plus dans leur rôtissoire, les bienheureux flairaient une distraction à leur sempiternelle extase.

Et la pauvre âme aff'olée songeait à l'absolution du père Vincent, aux tendresses de Gaston, d'Octave, de Paul et d'Emile,, et faisait des réflexions philosophiques. Combien tout est mensonge sur la terre !

Mais voilà que tout à coup, au moment où le pied fourchu arrachait un cri d'horreur à tous les assistants, on entendit un grand bruit d'ailes, et un ange beau comme le jour, ne ressemblant en aucune façon à ceux dont parle Henri Heine, qui n'ont que la tète, apparut en étendant la main.

— Arrêtez! s'ècria-t-il d'une voix empruntée à la lyre de David, je viens de voir le bon Dieu ; il fait grâce à une condition.

— Laquelle ? laquelle ? s'écrièrent les

assistants^ consternés de la façon dont tournait l'aventure.

— Si la marquise a, dans le cours de sa vie, donné un baiser sincère, un seul, elle entrera dans le Purgatoire.

Satan se remit à rire; le Paradis se pâma de joie et Réginalde perdit l'espérance. Depuis qu'elle avait quitté la terre, elle comprenait ce que valaient ses tendresses.

Alors le fond s'ouvrit comme dans un décor d'opéra, et la campagne ensoleillée apparut ; la rivière miroitait sous les arbres en fleur ; sur la rivière, dans une barque, un jeune homme et une jeune fille avaient laissé les avirons aller k la dérive et se tenaient les mains enlacées ; les cheveux blonds de la femme frôlaient la bouche de l'amoureux, qui la regardait avec extase.

Le ciel était gris et doux, un oiseau chantait sur le bord d'un nid, l'eau coulait avec un bruit de chuchotements discrets. La jeune fille laissa tomber sa tête alanguie

sur l'épnule de son compagnon ; celui-ci lui baisait les cheveux, les yeux, et, des-

cendant encore un peu, colla ses lèvres sur les lèvres rouges qui s'offraient.

— Mais c'est moi, s'écria Réginalde, pendant que tout disparaissait dans l'ombre, c'est moi et le fils de notre intendant; je sortais du couvent... Depuis, je l'ai fait chasser. . .

— Eh bien, marquise, ce baiser-là vous arrache à l'Enfer ?

— Ah ! si j'avais su ! soupira l'âme de Réginalde pendant qu'on lui ouvrait la porte et qu'elle se remettait à rouler dans les espaces, cherchant le chemin du Purgatoire.

V\CADAME HECTOX

Elle était folle de son comédien et ne pouvait le cacher, allant le voir jouer chaque soir, pâle et frémissante, les joues couvertes de larmes, les mains crispées nerveusement sur le velours de la loge.

Mais aussi, il était beau et charmant et superbe ; les femmes restaient pâmées derrière leurs éventails, alors que les éclats de sa voix puissante jetaient les

notes de la colère et de la jalousie ; dans le dialogue amoureux il faisait palpiter tous les coeurs d'une volupté pleine de tendresse et, quand avec des gestes enthousiastes, il parlait de vertu et d'honneur, les hommes applaudissaient, sentant naître en eux quelque chose de bon et de fier.

On citait les grandes dames qui s'étaient compromises pour Hector, et deux comtesses, de celles dont les journaux mondains citent les toilettes et les faits, s'étaient souffletées dans les couloirs du théâtre, s'attribuant toutes deux un sourire tombé des lèvres du comédien.

Elle savait tout cela, la baronne, elle savait aussi qu'il était marié et que sa femme, toute jeune et de conduite régu- Uère, vivait à l'écart, triste peut-être, mais en tout cas résignée.

Hector avait été flatté de Tamour de la baronne, parce qu'elle était plus jeune et plus belle que toutes les patriciennes qui lui faisaient tenir, par le concierge du

théâtre, des billets enflammés ; et lorsqu'elle avait consenti à le recevoir, elle le crut véritablement amoureux, tant ce comédien, aussi beau à la ville qu'à la scène, avait le don de faire vibrer toutes les cordes de l'âme.

Ce fut un joli amour tout plein de mystères et de rendez-vous exquis ; un peu avant la fin de la représentation, elle s'en retournait; quelques instants plus tard, une femme de chambre discrète faisait entrer Hector par la petite porte du jardin de l'hôtel, et l'amenait dans le boudoir où le souper était servi.

C'était charmant, ce fin repas où, seule, la grande dame le servait, buvant dans son verre, assise sur ses genoux, s'enivrant à la voix sonore où les r sonnaient comme des fanfares ; les heures s'écoulaient au milieu des baisers pépiant comme des oiseaux familiers, et les serments, les tendres bouderies, les ivresses inénarrables voyaient poindre le jour dans ce nid de satin, dont une immense fourrure noire cachait le tapis.

Cela durait depuis un mois, et la baronne, qui savait pourtant bien que les amours sont plus éphémères que les papillons, regardait les semaines s'envoler, sans qu'Hector eût l'idée de nouvelles conquêtes; puis elle était sûre d'être belle et spirituelle parmi les reines de Paris ; pourquoi donc cesserait-il de l'aimer?

Un jour, pendant qu'elle s'habillait, on lui apporta une carte ; une dame demandait à la voir. Sur la carte, en caractères très fins, était gravé le nom de M""* Hector.

Elle devint pâle.

— Vous avez fait entrer cette personne dans le petit salon ?

— Oui, Madame la baronne.

— C'est bien, dites-lui que dans cinq minutes je suis à elle.

Elle acheva sa toilette, en proie à une angoisse; elle avait oublié l'existence de cette infime rivale, mais rivale légitime après tout. Que voulait-elle ? faire du

scandale sans doute, ou, se jetant à ses pieds, la supplier de lui rendre son mari ; l'image du vitriol et du revolver passait aussi devant ses yeux troublés et elle se voyait sanglante, défigurée, la fable de Paris.

Mais comme elle était vaillante, elle s'écria : « A la grâce de Dieu ! » et entra résolument dans la pièce où l'attendait M'"'^ Hector.

Elle n'avait pas l'air bien terrible, la femme du comédien ; toute jeune, mignonne, avec de beaux cheveux blonds et des yeux bleus très doux, elle se tenait assise, modestement vêtue, sans effronterie et sans embarras ; de toute sa personne, se dégageait un charme de pureté et de tranquilUté simple ; certes, ce n'était pas là une rivale à craindre.

— Puis-je savoir , Madame , dit la baronne avec un peu de hauteur, ce qui me procure le plaisir de vous voir chez moi ?

— Madame la baronne, répondit froidement M""^ Hector, depuis un mois vous êtes la maîtresse de mon mari !

La baronne se leva toute droite.

— Vous en avez menti! s'écria-t-elle d'une voix étouffée, votre jalousie vous empêche de vous souvenir à qui vous parlez et...

— Ma jalousie ? interrompit la jeune femme en ouvrant, étonnée, ses grands yeux, mais nous ne nous entendons plus du tout ; il ne s'agit pas de jalousie ; vous savez bien, Madame la baronne, pourquoi je me permets de vous déranger.

— Moi, je ne vois pas

— Tous les mois, j'apporte ma petite note, et si vous voulez y jeter les yeux, vous verrez que tout est compté très consciencieusement.

— Mais quelle note, que signifie, qu'estce donc que je vous dois ?

— Mon mari, en un mois, a... soupe ici dix fois, reprit la jeune femme avec tranquillité^ c'est dix mille francs que vous nous devez.

— Dix mille francs ? balbutia la baronne stupéfaite.

— Oui, dix mille francs, mille francs

par fois, c'est le tarit ; ohl mon Hector a beaucoup d'ordre et nos livres sont très bien tenus ; cependant, si vous aviez à me faire une objection, je me fie à votre honnêteté comme vous pouvez vous fier à la nôtre ; je serais désolée de demander plus qu'il ne nous est dû.

— Non, non, Madame, répondit la baronne avec un geste de dégoût ; je vais vous cherciier vos dix mille trancs, le chiffre est exact.

Elle sortit quelques minutes, puis revint tenant une liasse de billets de banque qu'elle remit à M""' Hector ; tout à coup :

— Avouez, chère Madame, que tout ceci est du dernier comique ?

— Pourquoi, dit la mignonne créature ; n'est-il pas juste que de grandes dames comme vous payent très cher les célébrités ? Je vais de ce pas chez la duchesse de V... qui nous redoit cinq mille francs.

La baronne s'était laissé tomber sur un canapé en riant nerveusement, et comme

l'autre prenait congé avec son air de bourgeoise honnête:

— Pardon, Madame, un seul mot, fitelle encore, mais vous ? vous êtes jeune et charmante, vous aimez votre mari...

— Madame la baronne , répondit M'"^ Hector avec un sourire, ne savezvous donc pas que les marchands ne doivent jamais abîmer leurs marchandises ?

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