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Gaston était à l'Opéra, il s'ennuyait.
On donnait T{pbert le T)iable, et l'amour paternel de Bertram, et les exhortations vertueuses de la gentille Alice le faisaient bâiller en mesure.
Il songeait à aller finir la soirée à son cercle, lorsqu'en levant les yeux vers la loge de la comtesse de Troublemont, il la
5o FRAISES AU CHAMPAGNE
vit lui faire un signe qui signifiait clairement : Montez, il faut que je vous parle. Et il monta !
Il y avait dans la loge trois femmes et deux hommes : la comtesse et son mari, une marquise italienne accompagnée d'un Monsieur qu'elle appelait mon cousin, et enfin une princesse russe que Gaston n'avait jamais vue ; celle-là était seule.
Comme il saluait ces dames, la comtesse lui dit :
— Monsieur Dérigny, il faut que vous sovez des nôtres; après le théâtre nous désirons aller prendre des fraises et du Champagne au cabaret; et voici mon amie, la princesse Vanda, qui n'a pas de cavalier ; voulez- vous être le sien ?
Gaston s'inclina , affirmant qu'il était trop heureux ; et, en effet, il ne mentait pas ! La princesse Vanda était une adorable blonde, de ces fleurs envoyées par la Russie, pour nous prouver que les femmes ainsi que les plantes rares n'ont pas besoin de soleil ; sa peau laiteuse, sous la-
quelle on voyait courir du sang d'un rose de corail, était sillonnée de petites veines bleues comme ces marbres de Carrare dont on fait les statues exquises; ses cheveux, dont le lourd poids retombait sur un joli cou plein et gras, avaient les nuances indéfinissables de l'or en fusion ; sa bouche une peu grande, aux lèvres sensuellement rouges, possédait ces commissures affriolantes qui donnent l'envie d'y planter des baisers fous, et ses yeux, d'un bleu de bluet sombre, deux yeux étranges, regardant parfois avec angoisse, parfois avec une stupeur étonnée, restaient une énigme qui complétait l'ensemble inquiétant de cette belle étrana;ère.
On laissa Robert très perplexe entre l'enfer et le ciel et on partit gaiement pour la Maison Dorée,
Là on commanda les fraises et le Champagne; mais ces dames déclarèrent qu'elles mouraient de faim, en avouant qu'une
mayonnaise de volaille et une salade de légumes seraient vues d'un bon œil.
Gaston s'était placé naturellement à côté de la princesse, et il avait pour elle toute sortes d'attentions galantes qu'elle recevait avec assez d'indifierence.
Cependant ses yeux troublants s'animaient un peu, et chaque fois que le jeune homme lui adressait la parole, elle le regardait, prise d'une attention singiilière.
Elle parlait doucement, avec une voix d'harmonica un peu voilée ; elle hésitait, semblant chercher ses mots, et les laissait tomber tout pleins de nonchaloir.
Par moments des gestes brusques faisaient courir des frissons sur les fossettes de ses épaules, puis, se retournant tout à coup, elle plongeait ses yeux de velours dans ceux de son voisin, légèrement décontenancé par cette bizarrerie de manières.
Gaston avait de l'esprit, et du meilleur ; pourtant il restait embarrassé devant cette étrangère parlant admirablement le fran-
çais, mais qui paraissait être à mille lieues de lui.
Alors qu'il tenait des propos rieurs, elle répondait sérieusement comme envahie tout à coup par une soudaine tristesse, et lorsqu'il se mettait au diapason de cette mélancolie tendre, elle éclatait d'un rire perlé qui prenait des accents de flûte.
— Pourquoi diable, se disait le jeune homme, jouons-nous aux propos interrompus ? Mais bah ! elle est bien belle, à moins pourtant qu'elle n'ait de vilaines mains !
En effet, la princesse avait gardé ses gants, et mangeait lentement, un peu gênée par les longs Suède trop larges qui cachaient une partie de ses bras.
Gaston, agacé outre mesure, eût donné tout au monde pour voir les mains de Vanda; enfin il n'y tint plus.
— Princesse, dit-il à voix basse, j'ai une grâce à vous demander.
Elle tourna vers lui un regard de biche effarouchée en tendant la tête.
— Eh bien, ajouta-t-il avec une inflexion
suppliante, ôtez vos gants, donnez-moi ce régal charmant de voir vos petites pattes blanches, le voulez-vous ?
Elle le regarda avec une expression de hauteur méprisante, et dit nettement :
— Oh ! pour cela non, je vous le jure!
Gaston resta stupéfait. C'était donc là le défaut de la cuirasse ; cette femme adorable avait des mains de cuisinière ; un doigt lui manquait peut-être, ou bien elle en avait six comme les monstres de la foire ; il tombait de son rêve sur le pavé.
Enfin on apporta les fraises ; ces dames s'en barbouillèrent gentiment les lèvres, et la princesse, en écrasant les fruits rouges dans son assiette, tacha tout à fait ses gants.
Elle fit une petite moue de dégoût et, les arrachant, elle les jeta sur le tapis avec un joli rire.
Gaston retint un cri de surprise et de joie; les menottes ravissantes, potelées, avec des ongles roses comme les griffes du diable, auraient tenté Phidias ou Praxitèle ; les mains d'Anne d'Autriche qui
étaient, disait le duc de Buckingliam, les plus beaux joyaux de la couronne de France.
— Je comprends, princesse, pourquoi vous ne vouliez pas me laisser voir vos mains, vous saviez bien qu'on ne peut les regarder impunément.
Elle baissa la tête cette fois et dit en rougissant :
— Oh ! non, pas encore !
Il ne comprit pas, mais il était heureux; penché vers elle, il voyait un corsage ouvert et deux nids de satin dans lesquels on avait planté une grosse rose mousseuse dont le parfum commençait à lui monter terriblement à la tête ; et il lui prenait des envies folles de l'emporter loin, pour se jeter à ses pieds en lui disant: Je t'aime.
Les autres riaient de ses mines d'amoureux, et, raillant la princesse, lui disaient de se méfier de ce libertin qui en contait à toutes les femmes.
Elle n'écoutait pas; ses yeux doux et tristes avaient l'air de chercher au loin,
comme Mignon^ la patrie absente, la patrie où fleurissent amours pures.
où fleurissent la fleur de neige et les
Deux heures sonnaient, les femmes parlaient de se retirer. On se leva de table, il était temps! Gaston ne savait plus que dire. Vanda semblait prise d'une fatigue douloureuse ; il la suivait des yeux pendant que, devant la glace, elle mettait une dentelle sur ses cheveux d'or.
— Eh bien ! lui dit la comtesse en s'approchant^ elle a donc fait votre conquête, ma pauvre et chère Vanda.
— Tout à fait, répondit le jeune homme en souriant, mais elle est étrange.
— Oh ! cela tient à son infirmité, elle en souffre bien, allez 1
— Son infirmité ! la princesse infirme ?
— Comment, mon cher,, vous causez avec elle pendant deux heures et vous ne vous apercevez pas qu'elle est sourde comme on ne Test plus ? Elle est venue à Paris pour consulter les médecins; mais
FRAISES AU CHAMPAGNE Sj
il paraît qu'il n'y a pas de remède, elle n'entendra plus jamais !
Gaston ne répondit pas et, allant à la rencontre de Vanda, il lui offrit son bras qu'elle prit avec un sourire un peu égaré ; soudain elle releva la tête avec surprise, une larme venait de tomber sursamainnue.
— Pardonnez-moi, princesse! cria Gaston en montrant d'un geste les bouteilles de Champagne vides, j'ai le vin triste !
La floraison de juin éclatait dans les branches ; c'étaient des feux d'artifice de fleurs, des fusées de parfums, des symphonies dans tous les nids ; sous la feuillée, les insectes au corselet d'or s'envolaient
6o IDYLLE PARISIENNE
avec des bourdonnements affairés ; les arbres des bois s'entrelaçaient pour tormer des voûtes sombres, et les hautes bruyères, qui cachent les jolis chemins où l'on va deux à deux et d'où s'envolent les baisers sonores, formaient des dentelures exquises découpées par les fées de la forêt.
Il cherchait une place pour se pendre et s'enfonçait dans le plus épais des taillis, une corde à la main ; par moments^ il poussait de gros soupirs, parce qu'il est très dur de mourir par un beau soleil, alors que la terre a une si bonne odeur de sève et que les oiseaux jacassent des choses galantes; mais il n'en pouvait plus, il était trop malheureux ; elle l'avait trompé, puis mis à la porte, la grande comédienne, et comme il avait eu les joies du paradis,, il souffrait trop d'en être chassé à jamais.
Il arriva à une petite clairière, cherchant toujours une branche propre à son dessein. Tout à coup il s'arrêta : une jeune fille, du bout de son ombrelle blanche, agaçait une nuée de fourmis qui fuyaient en désordre ; ses lèvres, deux jolis pots
IDYLLE PARISIENNE 6l
de fraises, riaient goulûment, des cheveux blonds tombaient en frisons d'or sur deux yeux de velours foncé, et un petit nez mutin s'envolait un peu, en quête d'aventure extraordinaire.
La voilà, l'aventure extraordinaire; il lâche sa corde et l'aborde poliment :
— Mademoiselle, vous êtes un Greuze, posez une minute, je vous en supplie.
Et il tire un album de sa poche, parce que tout en cherchant le trépas, on ne peut oublier qu'on est peintre, et qu'un album de plus ou de moins n'est pas embarrassant dans le dernier voyage.
Elle consentit à poser pour le Greuze, et les voilà babillant tous deux comme des merles ivres de rosée.
Il esquissait la mignonne dans sa robe claire, et elle, tout en continuant sa chanson, venait parfois voir par-dessus son épaule si l'ouvrage avançait.
Elle raconta qu'elle habitait la ville voisine chez une vieille tante qui ne s'inquiétait de rien ; elle avait dix-sept ans et se trouvait être pure comme les lys de la Bible.
Lui avoua qu'il peignait dans ses moments perdus et qu'il était prêt à l'adorer dans les autres moments. Il ne prononça pas le nom de la comédienne ni ne parla de ses souffrances ; d'ailleurs, il ne voulait plus mourir puisqu'il aimait Margot maintenant.
Puis il était toujours temps ; après tout^ l'amour n'est-il pas le plus doux des suicides ?
Et il adora Margot qui lui donna tout, et toute son âme.
Cela dura trois mois, trois mois d'ivresses exquises, de longs baisers, de tendresses folles ; on roucoulait sur les étangs^ dans les bois, au haut des montagnes, au milieu des prairies; tout était rayons et chansons, surtout la chanson des baisers, celle-là l'écho la répétait du matin au soir. L'autre était bien loin! Comme c'était gentil d'aimer cette jeunesse en bouton, cette sincérité qui sentait bon comme un
bouquet ; le diable avait emporté les pensées noires, lui qui d'ordinaire fait envoler les bonnes.
On revint à Paris, et ce furent d'autres surprises, des extases nouvelles ; les théâtres, les dîners dans les restaurants où grignottent les femmes à tapage, l'atelier encombré de curieux bibelots : les chimères à ventre énorme, les faïences d'un autre âge, les superbes tapisseries fanées, les toiles jetées pêle-mêle sur les vieux sièges de cuir, tout cela plongeait l'amoureuse fillette dans des ravissements qui avivaient sa passion et devaient la rendre éternelle ; l'amour fait son nid dans tous les coins du monde et sa litanie se trouve sur toutes les lèvres de vingt ans !
Et Lui ! comme il avait bien fait de ne pas se pendre dans le bois ! Il comprenait que l'âme est comme la nature ; elle ne meurt que pour ressusciter.
C'était l'hiver; il faisait chaud dans cet atelier tout capitonné d'an et d'ivresses ; au dehors, il neigeait et, par instants, de
gros flocons venaient frapper les vitres.
Dans son peignoir de satin rose, elle se blottissait contre lui la mignonne câline, et ses jolis bras passés autour de son cou, elle lui faisait dire des vers de Musset.
La porte s'ouvrit toute grande et une femme entra.
Elle n'était plus jeune, mais très parée; ses lèvres peintes avaient un méchant sourire .
— Je viens te chercher, dit-elle au jeune homme qui s'était levé en jetant un nom, ou plutôt je te prie de mettre dehors mademoiselle ; cette idylle a trop duré ; les amourettes n'ont qu'un temps, mon cher, sans cela elles deviennent ridicules; allons, petite, habillez-vous et sortez ; il m'a plu de quitter mon amant, aujourd'hui il me plaît de le reprendre.
Elle ôta son chapeau, passa ses doigts dans ses fins cheveux teints, de couleur fauve, et regarda le peintre avec son sourire de sorcière faisant son charme ; lui enivré, fou, tendait les bras vers elle avec un cri d'amour que Margot n'avait jamais entendu.
Margot le regardait de ses yeux suppliants et pleins de larmes ; elle avait joint les mains et attendait ; mais il ne la voyait plus, et elle se retira lentement, sans voix;, écroulée, à reculons, comme une bête blessée qui va mourir au loin.
Arrivée à la porte, elle se retourna ; il s'était mis aux genoux de l'autre, et elle, de haut, avec un sourire de mépris, elle lui avait renversé la tête et le contemplait.
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