Pour son enfant
L» comte Gilles de Mirembnd et sa femme, Marguerite, bien qu'ayant fait un mariage d'amour, ne sont pas fidèles l'un à l'autre. Marguerite, enceinte, accouche d'un enfant mort ; elle est épuisée, sur le point de mourir, et, pour la sauver, il faut lui éviter toute émotion. Le comte consent à remplacer son enfant mort par un bébé qui vient de naître et dont la mère a succombé en le mettant au monde. C'est ainsi qu'est née Blanche, fille de Gilles, comte de Miremond, et de Marguerite de Grèvecœur, sa légitime épouse, nièce du baron de Grèvecœur. > Marguerite ne se rétablit que lentement ; pour la sauver, le docteur Roscoff, son amant et le véritable père de l'enfant mort, lui transfuse du sang pris à sa sœur Marpha. Marguerite est sauvée.
Dix-huit ans plus tard, Blanche est devenue une charmante jeune fille blonde et douce. Elle vit heureuse auprès de ceux qu'elle croit être ses parents, au château de Foucherolles. Le marquis Georges ôê Thévanne aime Blanche et la demande en mariage au comte de Miremond. Celui-ci refuse et le jeune homme reproche au comte de haïr sa fille. Il a tort, ce n'est rp de la haine mais bien de lamour que le
comte ressent pour celle qu'il sait ne pas être sa îiile Hoscoff revient, après être resté absent de longues années ; il apprend que Blanche, qu'il croit sa fille, est déshéritée par le baron de Grèvecœur et eue ce dernier laissera à sa mort toute sa fortune à Maurice de Miremond, le frère de Blanche, de troi^ ans plus jeune qu'elle. Or, le fermier du château, Jean More, est un monomane, un fou, atteint de la manie de la persécution. Le docteur Roscoff lui donne une drogue aux effets pernicieux et Jean Mo^s assassine le baron de Grèvecœur. La justice enquête, mais ne trouve pas de traces, et voici qu'à son tour Maurice de Miremond est assassiné. Le comte Gilles de Miremond, par une tragique coïncidence, est soupçonné d'être l'auteur du double crime par M. Flanquart, le commissaire de police chargé de suivre cette affaire. Roscofî est inquiet, il a peur que Jean More, poursuivi par son idée fixe, ne s'en prenne à Blanche et ne la tue à son tour (1).
L'accès de folie de Jean More dura plusieurs jours.
Les paysans Riquelot et Magloire, après avoir consciencieusement vidé toutes les bouteilles de marc qu'ils trouvèrent, en étaient venus, à la fin, faute d'aliments à leur ivrognerie, à plus de sobriété.
Maintenant, ils curveillaient le fermier,
Gelui-ci, après sa tentative contre Blanche, parut calmé. Il resta au lit, où, lorsqu'il se leva, n'essaya même pat-- de quitter la chambre.
(i) Voir U l^VP.E NATIONAL ayant pour titre : t Auour »^tFENDU. r^
— Elle dure longtemps, c*le fois-ci, sottbwmcur noire! kiisait Riquelot..„
Up matin, Jean More se réveilla à la yie, à la raison, «^ car c'était autant de longs sommeils,, en quelque •©rte, que ces accès de fièvre.
Et quand il se réveillait ainsi, il cherchait toujours vainement à se rendre compte de ce qui s'était pa^sé, à faire un peu de clarté dans l'obscurité de son pauvre cerveau affaibli...
Mais la nuit restait toujours sombre et insondable.
Il avait tant de régularité dans sa vie de travail qu'en général, les quelques jours d'accès survenant brusquement, ne semblaient, pour ainsi dire, pas l'interrompre, cette vie.
Il reprenait, au lendemain d'une crise, la besogne interrompue la veille... et quand la crise avait duré plusieurs jours et qu'il se rendait compte ainsi du sommeil de sa raison, il n'avait garde d'interroger ceux qui lui demandaient des nouvelles de sa santé, dans la crainte de leur laisser deviner son véritable état.
Mais, cette fois, les circonstances n'étaient plus les mêmes.
Un événement irjiportant était survenu dans sa vie qui avait bouleversé celle-ci.
Cet événement, c'était son arrestation.
Et cette arrestation avait été opérée alors qu'il était en pleine raison... Il l'oubliait dans ses crises, mais la crise finie, il s'en souvenait.
Qu'est-ce que cela voulait dire ?
— Tout cela est cependant bien arrivé... tout cela n'est pas un rêve...
Et promenant son regard autour de lui, il aperçut tout à coup les deux paysans, couchés sur un matelas et qui dormaient.
~ Riquelot et Magloire, dit-il, je les reconnais... Que font-ils ici? Pourquoi sont-ils couchés près de moi?... Est-ce qu'ils me surveillent, par hasard?... Est-ce qu'après avoir été les auteurs de mon arrestation,^ Us sou? maintenant mes geôliers ?
S)t soudain, ane idée \n\ traversant TespHt :
— Ah I je vais b eu savoir si tout cela est vrai !
U se leva précipitamment ^t, quoique très faible, m jeta sur Ma gloire, le premier qu'il rencontra, et le secoua de toutes ses forces.
— Réveille-toi, misérable, révellîe-toi, fainéant... et dis-moi un peu ce que tu fais ici au lieu d'ôtre dans lei champs à travailler...
Magloire se leva, se frotta le» yeux...
Hiquelot, aux cris de More, se réveillait aussi...
Bt le fermier, saisissant le» deux paysans à la gors^e, les bousculait de toutes «es forces, malgré leur résistance:
— Ah 1 misérables, ah! lâches, ah î menteurs!.., q«'est-ce que vous avez raconté an juge d'instruction? Oseriez-vous répéter vos menteries devant moi, mainte» ■ant que je vous tiens?...
— Mais, patron, mais, patron, je vous assure que ça «'est pas des mensonges...
— Et c'est à moi que vous avoues ça, en face ?
— Mais oui, not maître, il le faut ben, pisque c*«§ft wai, encore.
— Et qu'est-ce que vous faites près de moi ?
— Nous vous gardons...
— Ah! vous me gardiez, coquins!...
— Oui, not'maître, par déTouement...
— Et il y a longtemps ?...
— Dam î patron, depuie votre retour de Rambouillet...
— C'est Vf ai... dit-il an hasard, je suis revenu de Rambouillet avec la fièvre... et il me semble que depuis ce temps-là j*ai dormi ôq^ heures et des heures...
— Ça. vous ne vous trompez pas, patron, car il y a bien quatre jours et cinq nuits — depuis votre sortie de prison, quoi ! — que vous délire?,
— Quatre jours et cinq nuits, pendant lesquels j*ai M oomme mort, murmura Jean.
Et il se renferma éai^iiB un silence obstiné, cherclian! I â«Yia'^ h £tiyitè?9 ^* eatte étrang» maladie «t k re.^
monter jant la vie de ces jours qui lui échappaient et qu'il aurait voulu coastituer heure par heure...
— Ce que prétendent Magloire et Riquelot es4-il donc vrai? ge disait-il... Aurais-je vraiment, dans unacGès de délire, montré le poing au château?... proféré des menaces contre Maurice?... Non, c'est impossible... Pourquoi ces menaces?... Je n'ai jamais eu à me plaindre d'eux, et la mort si malheureuse de M. Maurice m'a fait assez de peine I... Je n'ai menacé personne, évidemment, si ces gens ont entendu quelque chose, il» se sont trompés, voilà tout.
Le doute était entré en son esprit.
Riquelot et Magloire étaient sortis pour le laisser seul.
— Eh bien, crois-tu qu'il nous chassera ?
— C'est certain. Mais nons gagnerons toujours de l'argent avec le docteur comme avec Caradec.
— Qu'est-ce qu'il faut faire à présent ?
— Ne pas quitter la ferme tant qu'il ne nous aura pas renvoyés.
— Mais faudrait prévenir le docteur que son malade va mieux, qu'il n'est pins délirant.
— Reste ici, alors, je vais aller au château. Magloire partit et trouva Roscoff à Foucherolles.
Le docteur, à la nouvelle que lui apportait le paysan, eut un mouvement de Joie.
C'était le calme, là sécurité, au moins pour quelques jours... Ahl s'il pouvait empêcher une nouvelle crise...
Il avait longuement réfléchi, depuis le retour de Jean More, et le refus de Blanche — ne voulant point s'éloigner de Foucherolles — Ini avait suggéré ano^ idée qu'il essaya de mettre tout de suite à exécution.
Roscoff, le lendemain^ vint à la ferme. Il n'y trouva pas Jean More, qui, aussitôt revenu à la raison, avait repris ses habitudes de travail, comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé, et 6^5 trouvait dans les champs.
Jean More était brave homme et moins rancunier que mQ le sont d'ordinaire les paysans, li avait pardonné A
Riquelot et à Magloire, au lieu de les renvoyer, craiguanl de les J'éduire à la gène et ne pouvant deviner «ue les deux gars gagnaient, à ne pas le perdre de vue, à peu près dix fois pins que ne leur rapportait leur journée de labeur acharné à la ferme.
Roscoff, pressé d'exécuter la pensée qu'il avait conçue, s'en alla rejoindre le fermier dans les champs, là où on lui avait dit que travaillait le pauvre homme.
Quand il y arriva, Jean More venait de partir, et il n'avait pu se croiser avec le docteur puisqu'il avait pris un autre chemin.
— Il traversera probablement le bois des Maréchaux, dit un ouvrier à Roscoff.
Roscoff repartit, se dirigeant machinalement vers le château, se disant qu'il verrait Jean More le lendemain, quand il l'aperçut, à quelque cent mètres, suivant le bord de l'eau, sans se presser.
Roscoff le rejoignit.
Le paysan le salua polimeot et tout de suite entra en conversation :
— Je sais tout ce que je vous dois, monsieur Roscoff, disait le malheureux... Vous ne m'avez point abandonné pendant que j'étais malade...
— C'est bon, c'est bon, disait Roscoff se mordant les lèvres, n'en parlons plus... Tout autre en eût fait autant... Puisque vous êtes malade, n'est-ce pas mon devoir de TOUS soigner?
Ils s'étaient arrêtés sur le bord du bois des Maréchaux, 4ont les arbres de haute futaie poussaient, en cet endroit, |»ar-dessus des broussailles épaisses.
— J'ai beaucoup réfléchi sur votre maladie depuis quelque temps, cootinua Roscoff... Car je ne vous le dissimule pas, vous me préoccupez grandement...
— C'est trop de bonté, je ne suis qu'un pauvre diable. Vous ne gagnez pas un sou à me soigner. Il vaudrait peut-être mieux me laisser crever, dans mon coin, que de vous donner tant d'embarras, à cause de moi...
Roscoff poursuivait sa pensée :
-j- Ne vous ôtes-vous jamais demandé, Jean More, si
VOUS ne voiis porteriez paà mieux eu quittant ce pavs peut aller eu habiter un autre?...
— Ma foi, non, monsieur le docteur, dit naïvement 1© fermier... je ne me suis jamais demandé ça...
— Et cependant si votre santé en dépendait?...
— Dépendait d'un voyage? Eh bien, monsieur le docteur, je dirais : Tant pis pour ma santé, car je n*ai pas le moyen de me payer des excursions en Suisse ou autre part...
— Si votre santé dépendait non pas seulement d'un voyage, mais de votre départ de Foucherolles...
— De mon départ ? fit le fermier interdit... Eh bien! je dirais : Je ne peux point partir... Tant pis pour ma santé!... Et voilà!
— S'il fallait partir? Réfléchissez... s'il le fallait?...
— Eh bien, quoi?... dit rudement le paysan... c'est tout réfléchi... Je m'en moque pas mal, de ma santé... Après moi la fin du monde!...
— S'il le fallait, More?... s'il le fallait? insista Roscoff.
— Je ne partirais pas. Rien ne peut me faire partir d*ici... Je suis un enfant du pays... comment voulez-vous que Tair de mon pays me soit mauvais?... Et puis, je n'ai jamais quitté Foucherolles... Je ne me plairais pas autre part... Je m'ennuierais et c'est pour le coup que je serai? malade et que je serais obligé de revenir..,
— Ainsi, vous refuseriez?
— Certes, n'en doutez pas, je refuserais... Mais qui peut songer à me faire partir?
— Moi, je vous l'ai dit.
— Merci mille tois, monsieur Roscoff, c'est dans unt bonne intention sans doute ; mais n'en parlons plus.
-" Parlons-en, Jean More, au contraire.
— Inutile, puisque je n'accepterais pas.
— Vous accepterez. Il le fauti
Roscoff avait changé de ton. Jean More, tout surprk, mais sans la moindre inquiétude, le regarda.
— Il le faut, dites-vous? Et cela pour raisons de tjanté ?
Le iiu2^8« sentit qu'il était sur k point de &6 traJhlL
-- Oui, dit-il, c'est pour vous une question de vie ou de mort.
— Soit. J'opte pour la mort. On ne meurt qu'une fois.
— C'est de la folie, dit le docteur, pris d'un© colère terrible.
— Pas du tout. Qu'est-ce que j'irais faire autre part?
— Je vous sauverai malgré votre obstination.
— Gomment vous y prendrez-vous?
— Par rintérôt, je ne vous le caclie pas...
— Au moins vous avez de la franchise... Ainsi, non seulement vous voulez me rendre la santé, mais vous semblez vouloir me donner derargei\t pour cela?... C'est assurément fort rare comme procédé...
Et le ruré paysan se mit à rire.
Roscofi, peu à peu, perdait sa présence d*esprit.
— - Jean More, je vous répète une dernière fois ma demande — et soyez sûr qu'elle n'est inspirée que par la compassion que m'inspire votre état — voulez-vous quitter la ferme et ce pays?
— Et moi, je vous réitère ma réponse — et soyez sûr qu'elle n'est inspirée par aucune malice et par aucun désir de vous être désagréable — non, je ne veux quitter ni la ferme ni le pays.,
Roscoif se tut. Il réQéchissait. Gomment vaincre Tobstination du paysan?
Il reprit, au bout d'un instant :
-— Vous reconnaissez bien mal les bontés que j'ai eues pour vous. Jean More, dit-il...
— C'est que vous exigez ià, aussi, une chose si bizarre I
— Vous devriez être sûr, cependant, que tout ce que je vous propose n'a qu'un but : celui de vous guérir...
— Ma foi, monsieur le docteur, jusqu'aujourd'hui, je n'ai eu qu'à me louer de vous... Pourquoi faut-il que sette étrange idée vous soit passée par la tête?... Au lieu de me traiter doucement, comme vous le faites toujours, voilà que vous me parlez avec dureté depuis un quart d'heure... On dirait que ce n'est plus ma santé que vous avez en vao, ^m tout cela, mais que vous écoutez je na
ftoseotî ifesftaiiilL
Pourlaut 80ÏÏ vi»age prit un air dédaigr.e?j3, haussa les épaules.
Il vouiait paraître méprisant.
Et il avait de Taiigoissu dans le cœu7... Il tremblait poor Blanche et il la voyait victime du monomane, au premier accèb qu'il aurait de son terrible délire de persécutions.
Cette idée lui ât abandonner toute prudence.
— Il faut que voub partiez, répéta-t-il a tiûe voix rude. Vi le faut, ei dans le plus bref délai...
— Au nom de qui parlez-vouaî' ha misérable hésita, pais :
— Au nom de la comtesse de Miremond...
— Tous êtesi son fondé de pouvoirs?
— Je le suis .
— Parlei, que veat-elle, madame de Miremond?
— Ëlîd veut que vous quittiez la ferme ei que vous ne reparaissiez plu» dans le pays..,
"— Pourquoi?...
Que dire? quel prétexte trouver?...
— Parce qu'elle ne partage pas ce qui semble Ôtps ia Cv^nviction des juges qui vous ont remis en liberté... parce qa'wlie est persuadée que c'est vous, Jean More, qm AT«s commis les crimes dont on accuse le comte...
— C'est impossible. La comtesse est trop bonne. Une idée pareille ne peut loi être venue. Elle me connaît...
— J'ai dit la vérité. Sa volonté est celle-ci : vous allex quitter la ferme... On vous tpooyera autre part une propriété à gérer... meilleure que celle de Foucherolles... Ohl ne vous désolez pas... votre position sera enviable...
— Mais je ne veux pas... je ne veux pas... C'est odieux de me soupçonner, alors que les magistrats eux-mêmes OEit reconnu que j'étais innocent 1...
— St pour vous décider... pour que ce départ de votre pays ne vous paraisse pas trop cruel, étant aus^si précipité... la comtesse m'a chargé de vous remettre telle somme d'argeot que vous exigerez...
-— Alors Ole :ae chasse, oui, on me cbFi«sa.
— Là OÙ VOUS irez, et avec ce que vous remettra la aomtesse, vous serez riche, Jeao More...
— Puisqu'elle me chasse, puisqu'elle me croit Tassasdhi de non Q\s et de sou oncle, pourquoi me fait-elle donner de l'argent?...
— Je ne discute pas ses ordres, je ne fais que vous les transmettre...
— Eh bicii, je résisterai. Des ordres, je n'ai pas à en recevoir de madame de Miremond. Et en ce qui concerne la ferme, elle n'a pas le droit de m'en donner. Oh! je connais mon aflaire. La ferme fait partie de l'héritage du baron de Crèvecœur... Elle appartient donc à mademoiselle Blanche de Miremond, depuis la mort de son frère, qui héritait. Mademoiselle Blanche étant mineure, c'est le comte qui administrera la fortune jusqu'à sa majorité* C'est donc au comte seul que j'appartiens.
— Mais il est arrêté... sous le coup d'une grave accusation...
— Dont il est aussi innocent que moi, j'en suis certain, et dont il finira bien, comme moi, par se tirer...
— En attendant, il est sous les verrous.
— Tant qu'il n'aura pas été condamné, monsieur le comte gérera toujours la fortune de sa fille... C'est après sa condamnation seulement que l'on choisira un tuteur à mademoiselle Blanche...
— Soit. Puisque vous voulez nous pousser à bout, nous irons plus loin. Vos comptes de fermage ne sont pas en règle... La comtesse fera instrumenter contre vous, vous fera saisir et expulser, au besoin, sans attendre la fin de votre bail,
— ISon, la comtesse ne fera pas cela, et pour deux raisons...
— Qui sont ?
— La première, c'est qu'elle est incapable, de partipris, de faire de la peine à un pauvre homme comme moi..5^(}l la seconde — et elle suffirait même si madame de Miremond était animée de mauvaises intentions à mon égard, — la secoade raison, dis-je, c'est que je s)*^'* parfaitement en règle, que je n§ doi& j^âii an sou^ >|ue la
ferme de Foucherolïes est prospère... at qca j'ai môme quelques centaines de fn.ncs d'économie' qui pourraient me servir à vous piiyer vos visites 2% à me libérer envers vous, si vous vous repenties do vos générosités.
Roscoff se mordait les lèvres avec rage.
Il ne pouvait rien contre cet homme... Il était condamné à le voir errer toujours autour du château, et toujours la menace terrible de la mort de Blanche allait être suspendue sur sa t6te..«
Par un suprême effort de t olonlé, il se calma pourtant.
— Vous auriez tort, mon brave, dit- il en souriant, de considérer ce que je viens de vou» dire comme une marque d'antipathie contre vous... Je vous Tai dit : Je ne suis, en tout cela, que l'intermédiaire entre la comtesse et vous. A tort ou à raison, madame de Miremond ne pense plus, sans terreur, que vous 6tes voisin du château... Les dépositions des paysans ont influé sur son esprit, et il faudra beaucoup de temps avant qu'elle ait de nouveau confiance en vous...
— Ah I elle n'a pas besoin de me craindre, vous pouvez bien la rassurer, car je suis inoffensif... Est-ce que j'ai jamais fait du mal à quelqu'un ?
Roscoff trembla.
N'était-ce pas une situation vraiment horrible que celle de cet homme, de ce monomane sinistre, protestant de sa faiblesse et de sa bonté ! ...
Et protestant de bonne foi, car il disait vrai... Ce n'était pas lui qui avait assassiné Crèvecœur... ce n'était pas lui non plus qui avait noyé Maurice... Jean More, celui qui parlait en ce moment était un brave garçon... Mais c'était un autre Jean More, quMl ne connaissait pas, un fou redoutable, aux caprices homicides... qui avait commis ces forfaits.
— Voyez-vous, reprit le pauvre homme, quand bien môme j'aurais pu m'en aller de la îth^me, en écoutant toutes vos raisons, je ne serais pas parti, ç^peAdaut^ parce que quelque cho8« ê'j BôfàH ^y posé....
14 POUn SON ENFANT
— Quoi donc? dit Roscoff, attentif.
«— Youâ ae couipreuez pub bien qae je sais daus une situation très délicate... On vient de m'arrôter, q est-ce pas? et l'on m'a accusé — faussement, soit, mais enfin, je n'en ai pas moins été accusé — de deux crimes. J'ai été remis en liberté, mais croyez-vous qu'on ne me soupçonnerait pas de nouveau si Ton voyait que je quitte le pays? La justice a desserré la corde, mais elle ne Tapas desserrée tellement qu'elle ne puisse la resserrer de nouveau et y faire un nœud solide. — Si loin que je sois, on saura bien me repincer... Et l'on n'y manquerait pasl... Que penserait-on, encore, lorsqu'on apprendrait que, quittant la ferme de FoucheroUes, j'ai refu de la comtesse ou du eomtô une grosse somme d'argent et que la propriété nouvelle où j'ai été envoyé est plus riche et plus productive que ma ferme?... On se rappellerait que j'ai été aussi soupçonné de complicité avec le comte... Et Ton n'aurait pas tort, si on disait que j'ai dû ôtro payé, de cette façon, de ma complicité. Je sais bien que l'honneur et la liberté d'nn pauvre diable comme moi^ ce n'est pas grand'chose, mais %i peo que ce soit, on y tient, cependant, monsieur Roscoif, et voilà pourquoi je reste à FoucheroUes.
Il n'y avait rien à objecter. Roscoff se tut. Puis ne voulant point laisser Jean More sous une mauvaise impression à son endroit :
— Cette dernière considération me touche plus que les autres, dit-il... Je crois, en effet, que vous éviterez des fK)upçons en demenrant à FoucheroUes...
Le visage du monomane s'éclaira.
V Âh { vous le reconnaissez vous-même, monsieur le: docteur; aussi, quelle mouche vous piquait de vouloir me faire partir? On eût dit, ma parole ! que vous aviez peur de moi?...
Le paysan et Roseoff se séparèrent, le premier, tout keureux d'en être quitte à si bon compte, le second, sombre et inquiet de n'avoir pas réussi.
Roscoff longea b ^ois peur rentrer &u cbâtean.
POUR SON ENFANT i-^»
Jean More, au contraire, ira?erw i© bois des Maréchaux pour revenir à la ferme.
5t ils n'étaient pas plu» tôt partis tons les éct^ que la ^te de M. Flanquart se montrait, ém«rgtant des broussailles.
Le commissaire de police resta ainsi quelques minutes écoutant le bruit des pas du fermier sur les feuilles et les branches mortes du bois; et quand il fut certain que Roscoff, d'un côté, et Jean More, de Tantre, avaient disparu, il se leva tout à fait.
— Qu'est-ce que cet entretien signifie ? murmura-t-il. Une idée lui traversa Fesprit.
— Je parie que le Roscoff aura pris sous son bonnet ce qu'il a raconté à Jean More et qoe la comtesse de Miremond n'est ponrnen dans tout ce qu'il a dit... Comment le savoir?
Et après un iottanl ;
— Je vais en parler à Garadee.
Il se dirigea vers le château, sans* quitter le bois, et, quand il fut tout près, il lan^a un coup de sifflet perçant, étrangement modulé, et attendit.
Un quart d'heure après, Garadee arrivait.
— Du nouveau ? interrogeait-îi laconiquement.
— Peut-être.
Et Flanquart lui raconta ce qu'il venait d'apprendre e^ ce qu'il désirait savoir, maintenant, de la comtesse.
— Rien de plus simple, dit Garadee... C'est plus facile que d'avoir du beau temps dans la Manche quand il vente du sud-ouest... N'avons-nous pas M. Morgand pour allié et M. Morgand ne peut-il se charger — avec mille précautions pour ne pas laisser deviner les soupçons qui nou^ viennent — d'interroger la comtesse à ce sujet?
— C'est vrai, par M. Morgand, nous saurons... Vous vous chargez de le lui demander?...
— C'est convenu...
— Et quand m'apprendres-vousce que je veux savoir? r- Demain au petit jour, où serei-vous?
— A l'Yvette, parbleu.
-- Eh bien, demain, au petit jour, à TTvette
li^ PO un SON ENFANT
Et le lendemain, en effet, retrouvant Flanquart & sa place favorite, il lui disait : /
— J'ai vu M. Morgand. Je lui ai raconté la chose. îl est allé trouver la comtesse et il lui a parlé en s'y prenant le plus adroitement possible et sans éveiller ses soupçons...
— Et qu'a répondu la comtesse? dit Flanquart, intéressé.
— Voici le sens de ses paroles : « Je n'ai pour ma part rien à reprocher à ce Jean More. Dans quel but et pour servir quels intérêts aurait-il commis ces deux crimes? Jean More est un être inoffensif et je ne vois pas les raisons qui pourraient m'engager à l'éloigner du château... »
— Très bien. Le Roscoff a donc menti au fermier...
— Oui. Et ce n'a pas été sans motif. Jean More doit le gêner, ou l'effrayer... c'est l'un des deux...
— Assurément. Mais lequel des deux?
— C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir, j'en suis convaincu, monsieur Flanquart...
— Que le Dieu de la police — un malin, celui-là — vous entende, monsieur Caradec!...
Ils allaient se séparer, quand ils virent arriver à eux un paysan, Riquelot, qui se dirigea vers Caradec en lui faisant signe.
— C'est un de ceïiz qui surveillent Jean More pour notre compte, murmura-l-il à l'oreille du commissaire.
— Rejoignez-le, il a sans doute qaelque chose à vous communiquer...
Caradec et Riquelot s'éloignèrent.
— Après y avoir réfléchi avec Magloire, dit-il sans autre préambule, nous voulons vous faire part tout de m6me de ce qui arrive... d'abord, parce que nous sommes engagés envers vous le premier, ensuite parce que ça ne peut pas nous empocher dt surveiller Jean Mpjre pour le conate de l'autre.
— Quel autre ? fit Caradec, inquiet.
Alors Riquelot saconta ce qui s'était passé entre lui,
Magloho o* RoscoC; H \n reixnn m fiu dation faite par le
Russe de ne pas quitter le fermier jour et nuit...
i Et il faut qu'il y tienne et qu'il ait, à ça, autant de
raisons que vous, ajouta Biquelot, car il nous paye
cher...
Caradec remercia le paysan, l'engagea à continuer sa surveillance, et, quand Riqnelot fut parti, revint près de Flanquart, auquel il fit le récit de ce qu'il venait d'apprendre.
Le jour de son entretien avec Jean More, Roscoff était rentré chez lui, sombre et préoccupé.
Sa sœur Marpha était là, l'attendant.
Et elle vit, tout de suite, qu'un orage grondait dans ce cœur.
— Qu'as-tu donc?... Est-ce que tu craindrais quelque chose ?
T aurait-il donc une mauvaise nouvelle?...
— J'ai vu Jean More... J'ai voulu l'éloigner de ce pays...
— Eh bien ?
— Il refuse... J'ai failli me trahir... j'ai failli lui donner des soupçons... il reste... et sa présence ici, tu le sais, est une cause de cauchemars pour moi... Cet homme est une perpétuelle menace pour Blanche... S'il demeure, Blanche est perdue.
^ Veille sur lui. Empêche ses accès au lieu de les provoquer.
— Je ne suis pas complètement maître de sa folie et je ne peux la diriger à ma guise... je pourrais l'aggraver... je suis impuissant à la guérir... c'est pourquoi j'ai penr...
Et sourdement, avec un cri de haine féroce :
— Ah! si je n'avais encore besoin de lui, comme jeî^ tuerais de mes propres mains, celui-là l...
18 l'OUR 30N ENFANT
Marpha le regardait avec une protonde terreur.
— Songes-tu donc encore à quelque crime ?
— Eh I pardieul... crois-tu qu'il me suffise d'avoir fait cadeau de cette fortune immense à ma ûlle et que je n'aie point le désir d'en profiter moi-môme?...
— Que veux-tu dire?
— E^ ! tu m'as compris depuis longtemps — s'il eu était autrement, tu me ferais douter de ton intelligence... Pour que cette fortune appartînt à Blanche, j'ai fait assassiner Grèvecœur, j'ai fait assassiner plus tard son héritier — aujourd'hui Blanche seule hérite...
— • Et mainteniïîit ?
— Maintenant c'est le comte de Miremond qui a l'administration de la fortune jusqu'à la majorité ou jusqu'au mariage de Blanche... Je connais Blanche... elle laissera une partie de sa fortune à sa mère et à son père, en se mariant... et je crois connaître également M. de Thévanne, il ne s'opposera pas à cet acte de sa femme, qu'il favorisera de sa signature... Eh bien, après avoir enrichi ma fille, js» veux qu'elle m'enrichisse à son tour. C'est au comte de Miremond qu'elle fera cadeau d'une partie de sa fortune ; or, c'est moi qui remplacerai, auprès de la comtesse, le comte de Miremond...
— Je ne comprends pas...
~~ Je m'explique, dit le misérable, avec un firoid sourire. Le comte mort, j'épouserai la comtesse...
— Mais le comte peut ne pas mourir...
— Je l'y aiderai... Et Jean More m'aidera. . .
— Mais il est en prison... à l'abri de tes projets...
— Il n'y sera pas longtemps. Il arrivera deux choses, ou bien le comte sera reconnu couDable, passera en cour d'assises, et comme à deux meurtres comme ceux dont on l'accuse, je ne vois guère de circonstances atténuantes, il sera condamné à mort, exécuté... et la com» tesse sera veuve...
Marpha, malgré son cynisme, frissonnaii.
»Son frère parlait de ces éventualités abominables avee une indifférence qui l'épou vantait.
— E&foite? demanda -l-«lia«..
POUIÎ SON ENFANT 19
— Ou Lien, et c^estce qui arriv^r^ peut-être^ i) n'y SLWth pa& àhh^sL de preuvei cootrf M. cù Miremond , oo rendra une ordonnance de uon-iieu et il itira remis en liberté, comme Jean More...
— Ïït lu le feras tuer?...
— Et je le ferai tuer I
— Encore un crime I! Michel i Tu ne te lasseras pasi!
— Encore un crime, mais le dernier, celui-là... et qui me fera le mari de Marguerite... et qui me donnera la puissance et la fortune...
— Mais la comtesse voudra-t-elle se remarier? Tu l'ignores I...
— Elle le youdra, si je te veux !
— Mais elle est fière et hautaine» Elle a pu Vaeeepter pour amant... Gonsentirait-eUe à t'aecepter pour mari?
— Elle y consentira, quand je le lui ordonnerai... Elle est à ma dévotion... J*ai su prendre sur elle un tel empire que je la domine et qu'elle me craint, à présent, autant qu'elle m'a aimé jadis... elle est faible et timorée... moi je suis fort et ne redoute rien au monde, pas même les spectres de ceux que j'ai tuét se dressant devant moi I Elle cédera, te dis-je...
<-* Et si eUe se doute de tes crimes?...
— Qui lui donnerait des doutes?... Personne... Qui peut deviner l'entente qui existe entre Jean More et moi? Qui peut me trahir? Pas même Jean More!!... Puisque Jean More, mon complice, l'assassin, l'exécuieur de mes projets, ignore lui-même que sa main^ par deux fois, a versé le sang ! !...
Il reprit, toujours souriant :
— Et vois combien je suis sûr de moi I... Je mets les choses au pis... Je conviens avec toi que la chance peut tourner, que la fortune peut me devenir contraire, après m'avoir favorisé jusqu'à aujourd'hui... Je conviens que Jean More, accusé de nouveau — de ce troisième meurtre, du .iieurtre du comte — soit reconnu coupable, cette fois... et qu'il y ait contre lui des preuves convaincantes... J'admets tout cela. Qu'arrivera-t-il?
Et il se glorifiait de son infern&ld adresse,,.
— Il arrivera que Jean More seul sera soupçonaé, el que ^ean More, accusé, traîné à la guillotine, n'aura même pas la pensée de m'accuser... de montrer qu'il n'a été là qu'un instrument... puisque Jean More, dans ses moments de raison, ne me connaît que comme son docteur et n'a pas à se plaindre de moi, au contraire... puisque Jean More, dans ses moments de raison, ne peut avoir conscience de ses crimes...
— Mais ne peut-il, sous Timpression de sa condamnation, avoir un accès de folie et tout dire ?
Roscoff haussa les épaules.
— Gela, toujours, est impossible.
— Pourquoi ?
— Jean More, raisonnable, ne se souvient pas de ses crimes. Jean More, fou, ne peut comprendre qu'il est condamné, que sa vie est en danger, que c'est la guillotine qu'on dresse pour lui, et les juges ne s'en douteront jamais... Accès de folie ou accès de raison, c'est un fou que le bourreau traînera sur Téchafaud, ce matin-ià, — un fou, c'est-à-dire un irresponsable, c'est-à-dire un innocent, c'est-à-dire une victime! .. Trouves-tu toujours que j'aie quelque chose à craindre et crois>tu que la police soit de taille à se mesurer avec un homme comme moi?
Roscoff revint le soir au château et rencontra Blanche dans le jardin.
Il ne l'avait pas revue depuis le jour où la jeune fille avait accueilli si cruellement la proposition qu'il lui faisait de retourner à Paris.
D'ordiriaire elle le fuyait, sitôt qu'elle le voyait s'approcher d'elle.
Elle ne pouvait supporter sa présence.
Il avait déjà fait maintes tentatives pour la voir, pour lui parler, sans jamais réussir.
Ce soir-là, elle fut surprise et ne put lui échapper.
— Qu*av8z-voas donc à me reprocher, dit-il, et pourquoi m'évitez-vous avec tant de soin ?
— Je n'ai rien à vous reprocher^ monsieur, et je ne Totti évite patf..^ .
El en disant cela, elle s'éloignait, du dégoût sur les lèvres.
^oscoff la regarda partir, anéanti... sans faire un i--oavement...
Et il tomba sur un f;iateuil du jardin et, la tôte dans les mainF., rêva.
— Elle me hait, j'en suis sûr maintenant, je le sentais, je l'avais deviné... que faire?... N'aurai-je donc commis tous ces crimes que pour en être récompensé par la haine de ma fille?... Elle ne comprend donc rien?... Elle ne voit donc pas qu'elle est tout pour moi, au monde, et que le reste m'importe peu !... ah I c'est un obstacle auquel je ne m'attendais pas... mais je le vaincrai, comme les autres...
Et depuis longtemps il était à réfléchir ainffl, quand il entendit un peu de bruit derrière lui.
On eût dit que quelqu'un passait non loin de là, furti vement, comme honteusement.
Il se leva, écarta les branches de la charmille et ne re tint pas un geste de surprise.
Un homme traversait le jardin, en effet, h ce moment, — marchant tète baissée, et lo dos voûté, comme accablé par une grande fatigue.
Et cet homme, c'était Gilles de Miremond.
C'était le comte, que le juge d'instruction avait remis en liberté, reculant, au dernier moment, devant la grave responsabilité de l'envoyer en cour d'assises.
M. Poulverel avait longtemps cherché contre lui les preuves matérielles des crimes dont il Taccusait.
11 n'avait rien trouvé»
Il n'existait contre Gilles que les premières preuves, celles qui l'avaient fait soupçonner, les preuves morales... et cela n'était pas suffisant.
^ malgré lui, ne voulant pas faire éclater un scandale énorme autour du nom de Miremond par la divulgation de l'amour incestueux du comte... M. Poulverel avait signé l'ordonnance de non-lien...
Il n'abandonnait pas, pour cela, une aûdire qui avait fait grand tapage... Ilayertit Flanqnart d'avoir à surreil?
^~ POTJR SON ENFANT
1er Gilles, et pour calmer l'opinion publique qai ponvait s'émouvoir de la prévention prolongée — et en apparence imméritée — du comte, le juge tit publier dans leb journaux parisiens que la justice, o un instant égarée sur une fausse voie, était maintenant sur la piste du vrai coupable, lequel ne tarderait pas à ôtre arrêté. »
C'était donc Gilles que Roscofif voyait...
Le pauvre homme avait bien vieilli pendant les semaines qu'avait duré sa détention I
On eût dit que des années avaient pastfé sur sa tête... Son visage, ainsi que celui de Marguerite, était ravagé par la tristeftse, une tristesse incurable et mortelle... Son iront était ridé, les idvres pâlies... les c4[ieveux avaient blanchi...
Quand il arriva ea bas du perron, des domestiques l'aperçurent et s'assemblèrent tumultueuiement autour de lui, sans déguiser leur joie.
Il restait toujours là, tôte baissée...
Et tout à coup du château sortit une temme, une jeun€ fille, Blanche.
Et Blanche le vit, laissa échapper un grand cri et tomba dans s#s brai, cachant sa tête dans la poitrine de son père...
— Te voilà, c'est toi, je te rev<M8,.. ah l j'avais cru que je ne te reverraii jamais...
Et elle étreignait dans ses bras son père qoi pleurait.
£t Roscolf, qui, de loin, ne perdait pas de vue ce qui 6ti passait, Roscoff tressaillit à chacun des baisers de Ôlaûche à Gilles...
Il était mordu au ccsur par une jalousie furieuse.
— Elle l'aime.., se disait-il, et moi elle me hait... Et a n'est rien pour elle, cependant... c'est moi qui suis son père... c'est lui qui devrait lui être indliférent, et c'est moi qu'elle devrait aimer.
Ses deux mainb .'se crispaient sur sa poitrine.
Et il murmura encore, avec vm atroce sourire de joie:
— Elle ne t'aimtra pas longtemps... Toi, tu es désigné pour mourir.
Et uô voulant pas assister plus longtemps au spectacle
d'un bonheur qui lui faisait mal, il s* en alla, errant, la lôte en feu, par la campagne.
Le lendemain, composant son visage, il ^at au châ- ^au serrer la main du comte.
Marguerite, en voyant Gilles, semblait renaître à la vie... comme si elle eût pensé qu'avec le retour du comte, s'en allait quelque chose de la malédiction qui pesait sur FoucheroUes.
Garadec, se souvenant que c'était à lui, surtout, à la trouvaille qu'il avait faite des papiers, des mémoires, qu'on devait l'arrestation du comte, se tenait à l'écart, n'osant se montrer.
Il parla, dans la soirée, à Pierre Morgand de la position difficile qai lui était faite au château, maintenant que le comte était revenu.
Mais Morgand le tranquillisa:
— Rassurez -vous, dit-il, il faut que je voie le comte. Je lui parlerai de vous. Le comte a confiance en moi et il vous gardera quand il saura que vous m'êtes utile et que nous nous sommes tous employés, ici, vous comme les les autres, depuis son arrestation, à prouver son innocence.
L'entrevue de Morgand et du comte fut curieuse.
Les deux hommes, seuls à posséder, tous les deux, le secret de la naissance de Blanche, s'étaient vus devant la comtesse et sa fille et s'étaient tendu la main chaleareusement, mais sans une allusion, bien entendu.
On sentait qu'ils attendaient d'être isolés.
Ce ne fut que plus tard que le comte fit naître l'occasion qu'ils cherchaient.
Quand ils furent l'cx. c*i' face de l'autre, ils se regardèrent longuement, en silence, puis leurs mains s'étreigni rent une seconde fois.
Morgand n'osait prendre la parole.
Ce fut Gilles qui parla le premier.
— Mon cher enfant, dit-il, j'ai été obligé de vous faire Je confident d'un secret, le jour où M. Poulverel m'a emmené... et je m'attends à ce que vous me demandies aujourd'hui d*«atrM deuils... C'dtt voir* droit... j« ?oii
ai révélé que Blanche était votre sœur, je ne puis voui refuser les explications que vous allez exiger de moi sans doute...
— J'ignore quelles raisons graves vous ont empêché de me les dire plus tôt, répliqua Morgand, en conservant dans sa main la main du comte, mais j'ai si grande con* fiance en vous que je n'exige rien...
Le comte réfléchissait.
— Je vous remercie, Pierre, de me parler comme vous le faites, de me laisser libre de tout vous dire ou de me taire... mais je parlerai... je ne veux pas qu'il reste un doute en votre esprit... Vous aviez surpris l'amour que j'ai pour Blanche... et vous aviez cru à un amour incestueux... Moi, j'avais surpris votre amour pour ma fille et rien, en votre cœur, ne vous disait que cet amour était coupable... C'était à vous, cependant, non à mgi, que la nature défendait d'aimer Blanche...
— Elle est ma sœur... murmurait le jeune homme one joie dans les yeux.
— Ecoutez ce secret, Pierre.
Et il lui fil le récit que nos lecteurs connaissent. Et quand il eut fini, Pierre, profondéai nt ému :
— Et c'est parce que vous ne vouliez pas me priver de ma sœur, que, dans votre bonté et votre probité, vous avez recueilli auprès de vous, le fils abandonné que vous avez fait élever près de sa sœur... Et vous avez aimez l'un autant que l'autre, ne les séparant pas dans votre cœur... Et à l'un, ainsi qu'à l'autre, Toas avei fait donner une éducation brillante !...
Et tous les deux étaient traités par vous avec autant d'affection et d'égards que Maurice lui-môme, votre vrai fils, celui-là...
-^0'ii,j*ai agi de la sorte, parce que c'était mon devoir... et pourtant, j'ai failli en être cruellement puni, Pierre, quand je vis que l'afiTection que vous aviez poui Blanche était de l'amour au lieu d'être une amitié frac ternelle,..
jHeire rougit à ce souvenir, puis, noblement î
— Maintenaut que j'interroge mon cœur, dit-il,
me "souviens plus d'avoir aimé Blanche autrement... J'ai besTi^fôraontor dans ma vie, je ne vois Blancht, que comme ma sœur... Ainsi toujours elle m'apparaît^ à piésenii I Ahl si vous saviez combien je suis heureux de pouvoir l'aimer de cette façon !... Sa pensée emplit ma vie 1... Je voudrais me dévouer pour elle !... Et voyez que je ji'aime comme je dois l'aimor et non d*un autre amour, ïïioja dévouement ne s'étend pas seulement sur elle, mais aussi sur Thévanne, qu'elle aime, qui est digne d'elle et qui la rendra heureuse...
Il avait parlé sans penser... il s'arrêta,.*
Le comte, pâle, détournait la tête...
Alors, Pierre, douloureusement :
— Vous aussi, vous l'aimiez; ah I je comprends la fatalité de cet amour... Elle n'était, de par la nature, qu'une étrangère pour vous... Gomment pouvait-on ne point l'aimer, en la voyant tous les jours, grandissant en beauté, en fierté, en sagesse... Vos souffrances ont dû ""^abominables... je vous plains... mais vous êtes fort!..
— Oui, je suis fort, je résisterai... je marcherai sur mon cœur... Et je suis sûr de triompher, mon Pierre,, maintenant surtout que je pourrai me confier à quelqu'un qui me comprendra...
Et les mains entrelacées, ils se regardèrent de nouveau, ourlant vaguement, heureux de se retrouver comme un père et son fils, heureux aussi de voir qu'ils étaient dignes l'un de l'autre...
Et Blanche, dont ils venaient de tant parler, celle-là qui les préoccupait, Blanche, qui les cherchait, accourut à eux tout à coup, accompagnée du marquis de Thévanne.
Et ces quatre Ôtres, honnêtes et bons tous les quatre, se trouvèrent réunis pendant quelques instants dans une comm une joie, dans le môme bonheur,».
2s POUR SON ENFANT
TI
Le comte de Miremond était à peine installé au château que Ro^dCoU, obéisbaut à son idée tixe, taisait auprès de lui les tentatives qu'il avait faites quelques jours auparavant auprès de Blanche...
Il alla le trouver et lui ayant exposé les raisons apparentes — car il ne pouvait laisser deviner la terrible vérité — qui lui inspiraient des craintes pour la vie de la jeune fille:
— On a tué Crèvecœur, on a tué Maurice, dit le misérable, qui sait si l'on n'essaiera pas de tuer votre fille... pour obéir à quelque ténébreux et horrible projet que nous ne soupçonnons pas ?..,
Le comte alla trouver Blanche, à laquelle il soumit les observations de Roscoff.
— Mon père, dit-elle, je ne peux que vous obéir... et si vous croyez que je doive retourner à Paris, je partirai... Cependant veuillez me permettre une simple remarque...
— Parle, mon enfant.
— S'il est vrai que je cours un danger, si quelqu'un est intéressé à ce que je meure, ce n'est point mon départ qui empêchera l'exécution de ce projet... L'assassin saura me trouver partout où je serai... à Paris, comme ailleurs... Et partout où j'irai, mon cher père, serai-je donc plus en sûreté qu*auprès de vous?
Gilles resta silencieux, puis :
— Que la volonté de Dieu soit faite. Reste donc auprès de moi, mon enfant, dit-il.
Les jours qui suivirent se passèrent au milieu du calme, de la tranquillité la plus complète.
De tous les côtés, maintenant, s'était répandue la nouvelle de l'élargissement du comte.
Mais, chose bizarre, le château de PoucheroUes continuait d'être désert, abandonné, maudit, comme pendant rarrestatitm.., ""''
Les châtelains des environs, les mondains amis de Miremond, ne s'étaient pas décidés à revenir.
Seuls Thévanne et sa mère étaient là... ayant conservé, du premier au dernier jour, une foi robuste dans l'innocence du pauvre homme...
Le comte, libre, continua d'ôtre regardé comme coupable, par beaucoup de gens... par tout le monde, plutôtl...
— Il n'y a pas de fumée sans feu I...
Et voilà pourquoi le château était délaissé.
Un événement inattendu devait bientôt faire éclater son innocence aux yeux du monde. En le voyant victime lui-môme du mystérieux meurtrier de PoucheroUes, le monde allait ôtre obligé de ne plus le considérer comme l'assassin.
Un matin, le comte était sorti à cheval du château.
Il était sorti seul, car Blanche était consijs:née amicalement à Foucheroîîes par son père, sur lequel n'avaient pas manqué d'agir les craintes exprimées par RoscofF.
Ses promenades ne duraient guère que deux heures, en général, et l'habitude du comte était — cela depuis longtemps — de revenir en traversant dans toute sa longueur le bois des Maréchaux.
Ce jour-là, il faisait très beau, et Gilles prolongea sa promenade un peu plus que de coutume.
A onze heures, — l'heure du déjeuner, il s'aperçut qu'il était loin de PoucheroUes, craignit d'inquiéter la comtesse, sa fille, ses amis eî mit son cheval au galop.
Le plus court était de traverser îe bois, puisque ce bois était contigu au parc de PoucheroUes et que le parc aboutissait au jardin.
Il y arriva au bout d'une demi-heure d'une conjrse effrénée et prit la grande allée du bois.
Il n'y avait pas fait deux cents mètres qu'un homme se dressait devant son cheval, au risque d'être écrasé, et restait là planté debout au milieu du chemin, les bras en croix...
Cet homme, c'était Jean More...
> « ^}iMfk\ «vait f«^it «n tel âcart, bi brasqoe et d vio-
lent, que le comte, tout bon cavalier q;»'il fût, perdit l'équilibre, eut un déplacement et fut jeté hors de la selle...
Le cheval fit un nouvel écart et le pied de Gilles se trouva engagé malheureusement dans l'étrier.
En même temps le cheval prenait sa course à travers les broussailles, entraînant le cavalier.
Il fit ainsi une vingtaine de mètres; le corps du comte traçait un large ei profond sillon dans les basses branches des broussailles.
Il faisait de vains efiforts pour se retenir, n'y réussissait pas.
Ses vêtements étaient en lambeaux, sa tête en sang, il sentait qu'il allait perdre connaissance et poussa tout à coup un grand cri :
— A moi I à moi ! Au secours !.,.
Ce cri, strident, arrêta brusquement le cheval... Le comte dégagea son pied de l'étrier, et en une seconde, la pensée lui venait :
— Je suis sauvé II
Et au moment où cette pensée lui traversait l'esprit, de là où il était étendu, il crut voir s'agiter les branches auprès de lui... et des broussailles épaisses sortait une tête pâle aux yeux brillants et sombres... la tête d'un homme qu'il connaissait bien, qui était son ami, dont le matin encore il avait serré la main.
Roscoff, (enfin ! Roscoff qui, n'ayant pu éloigner Blanche dn château, n'ayant de confiance qu'en luimême, ne quittait plus guère le monomane, veillait sur lui comme il se l'était promis pour protéger Blanche contre toute tentative homicide du malheureux...
3ui, Roscoff, qui regardait le comte, sans se douter que le comte l'apercevait... Roscoff qui allait voir se commettre, sous ses yeux, le troisième meurtre patiemment élaboré par lui en surexcitant l'imagination des monomane en plein accès.
. Le comte le reconnaissait bien, et dans sa faiblesse extrême il allait dire :
— Docteur, je perds connaissance... tirez-moi donc
âe ce mauvais pas... au lieu de me regardôî* Comme si ^ous faisiez une expérience...
Il allait le lui dire, étonné que le Russe ne fût pat déj) ^prèsde lui...
Mais il n'en eut pas le temps !!..,
Une tôte hideuse, grimaçante et rouge, se penchait au-dessus de lui... deux mains noueuses se serraient autour de son cou...
Et il vit, comme en un cauchemar atroce, le visage de Jean More, de son fermier.
Toutes ses forces se tendirent en un suprôme effort...
Son corps s'arcbouta, ne tenant plus à la terre que par les pieds et par le crâne...
Dans cet instant suprême, alors que le souffle déjà lui manquait, et qu'à son imagination surexcitée, ainsi qu'aux heures d'agonie, à sa perception rendue plus aigu6, à sa pénétration centuplée, apparaissaient visibles les crimes commis par ces deux hommes ... il trouva, pour leur échapper, pour les punir, une vigueur plu? qu'humaine, une vigueur de hôte sauvage...
Certes, en un autre moment, il fût venu à bout db Jean More, dont les mains dures, comme de grosses chaînes, le sericaient, Tétranglaient, lui arrachaient Tâme...
Mais la course faite dans les épines et les ronces, sa tèto rebondissant sur les pierres et les racines, l'avait singulièrement aiffaibli...
Sa vue se troubla...
Une dernière fois, il entrevit la hidevise figure du fou... penchée au-dessus de lui, les lèvres écartées par un rire atroce... une dernière fois il entrevît la tête de Roscoffj de plus en plus p&le et dont les yeux ardents le dévo raient...
Il eut deux ou trois soubresauts, ses mains s'enfon Gèrent dans la mousse de la terre humide...
Puis il ne remua plus î...
Alors les broussailles se refermèrent... Roscoff dispa-^ rut silencieusement, et l'on n'entendit môme point 1a bruit de ta marche sur les feuilles.
30 l'Oim SON ENFAM
Bt quand Gilles ne fit plus aucun mouyement ^o muûomane se détacha de lui...
Ses ongles étaient déchirés, lûUement U pressio^ ùvait été rapide et forte...
Et lui aussi partit, titubant, grisé par snc meurtre, comme un ivrogne qui Tient de Aéd^r à sa pâ»ilon iavorite...
Et il rentra à 1» ferme...
Le corps de Gilles resta là, inerte, étendu sur l'horbe haute et molle qui lui faisait comme une couche trèf douce... pendant que le cheval apaisé, revenu de sà peur, attendait, h quelques pas de là^ le bon plaisir dfr son maître...
Et les heures s'écoulèrent ainsi.
L'inquiétude la plus vive régnait au château.
On avait attendu le comte pour déjeuner, puis comme il se faisait tard, on avait déjeuné sans lui.
Gela lui était arrivé plusieurs fois, d'être si éloigné de FoucheroUes, alors qu'il sortait ainsi à cheval, qu'il avait mieux aimé aller demander à déjeuner dans quelque château voisin, où il avait des ami»s.
xMais alors et chaque fois il s'était h&té de rentrer, depuis surtout le meurtre du baron de Crèvecœur, parce qu'il n'ignorait pas que la moindre absence, un peu trop orolongée, jetait l'inquiétude et l'effroi dans toute S9 famille.
Deux heures, trois heures, quatre heures sonnèrent.
Tout à coup, un homme surgit au bout du jardin.
Cet homme, qui arrivait à pas lents, s'appuyant sur sa canne, s'arrôtant souvent, dans les allées, pour examiner quelque fleur, cet homme un peu plus pâle que d'habitude, mais calme en apparence, c'était Roscoff !
Il s'informa du comte.
Marguerite lui ât part de ses inquiétudes.
RoscofiF partit, sur-le-champ, à la recherche de Gilles
— Je m'informerai, dit-il, je trouverai bien sa trace< An interrogeant dcg paysans; tranquillisb: tous., '''-vais ?ous ie ramener e..
^Mais lî était à peine «lescendu quf^ "in vit accourir le |ardinior, lequel agitait les bras...
BlaDcbe était prête à s'évanouir ; quant à la comtesse, elle étreignait son front dans ses deux mains et se sentait devenir folle.
Et elle murmurait :
— Encore un malheur ! bien sûr, encore un malheur I Et le jardinier, qui survenait, Tentendit — et i'une
voix entrecoupée par la course qu'il venait de faire :
— Oui... madame la comtesse... c'est encore un malheur...il faut bien le croire... ou quelque chose coiume ça.
— Qu'y a-t-il?... que savez-vous ?... demanda Roscoff, qui revenait... Car les deux femmes, — la mère et la fille, — pâles à faire pitié, étaient incapables de prononcer môme une parole.
— Il y a, monsieur, qu'un ouvrier de la ferme, nommé Riquelot, vient de rencontrer dans le bois des Maréchaux le cheval de M. le comte... sans son mattre...
Blanche eut un éclair d'espoir.
Elle se rattacha à une espérance, si faible qu'elle fût.
— Mon père avait quelquefois l'habitude de descendre de cheval dans le parc ou Ib bois des Maréchaux, et de se promener à pied, ou de s'asseoir, laissant son cheval en liberté... Ne peut-ii avoir fait aujourd'hui comme les autres jours?... Le cheval se sera éloigné sans que mon père y prît garde, et qui sait s'il ne le cherche pas, à cette heure?...
— Hélas ! mademoiselle, c'est bien possible et je le souhaite ardemment... mais je crois plutôt que le cheval 8*est emporté... la selle est toute défaite...
— Alors mon père est dans la forêt, blessé peut-être, ayant besoin de secours ; courons 1
La comtesse seule resta au château. Elle n'avait pas la force de marcher. Elie ne pensait plus à rien, du reste. Quelque chose tournoyait devant ses yeux, bourdonnait dans son cerveau. EU© fermait les yeux pour î)e point voir et continuait d'appuyer les mains sur son front comme si «lîg â?Êi^ voulu retenir son intelligauce ojui «'en allait.,'
32 POUR SON «NFANT
Elle attendit donc, à Foucherollns, pondant qao sa fille, Roscoff et les domestiques se répandaient eo tous les sens dans les bois et dans la campagne.
Elle faisait peine à voir.
Certes, ce n'était pas la douleur de perdre son mari qui l'abattait brusquement, en cet instant.
Puisqu'elle était la maîtresse de Roscoff depuis longtemps, elle n'aimait plus Gilles, tout en conservant pour lui du respect, tout en reconnaissant souvent, à part elle, ses hautes qualités de noblesse, de cœur, de fierté.
Mais nous avons dit que la comtesse était faible, timorée et superstitieuse.
Dans la mort de son fils, suivant de près celle de Crèvecœur, elle avait vu comme une punition de son adultère...
Dans l'accident, dans la mort, peut-être, de son mari, elle voyait toujours cette punition...
Et puis, elle avait, au fond de l'âme, une vague épouvante... un remords aussi aigu, aussi insupportable — bien qu'elle ne se l'expliquât point — que si elle avait été coupable elle-même de ces crimes...
Elle se réveillait, parfois, la nuit, avec d'affreux cauchemars où étaient apparus Maurice et Crèvecœur lui reprochant leur mort.
Et elle murmurait, tout haut, effrayée de l'éclat de sa voix, dans le silence nocturne :
— Ce n'est pas moi... Je suis innocente... Pourquoi m'accusent'ils tou* les deux?
Les domestiques du château s'étaient donc répandus dans les champs, pendant que Roscoff, qui ne voulait pas se trouver en tête à tête avec le corps du comte, prenait un chemin tout opposé à celui où il se trouvait.
Caradec, on le pense bien, n'avait pas été sans être singulièrement ému de la nouvelle qu'un accident pouvait être arrivé au comte.
La première chose qu'il fit, fut d'aller trouver le commissaire (le police Flaoquart.
Il lui raconta ce qu'il venaÀt d'apprendre,
POUR SON ENFAiNT 33
ÎFïâûquart, en train de pocher dans l'Yvette, seion son habitude, laissa là sa ligne et devint paie.
— V;<u8 croyez à un accident, vous, Garadect
— Hélas ! je n^ose penser à autre chose.
— Eh bieni j'ose, moi, c'est encore un crime... et $*est la suite des autres et leur complément, sans doute. Qu'est-ce que va dire M. Poulverel?... C'est à se jeter à l'eau, parole d'honneur t
Et le brave homme s'arrachait les cheveux.
— Faut pas vous déralinguer, Planquart, dit Garadec... Nous n'avons pas réussi les deux premières fois... Qui sait si cette fois-ci nous ne serons pas plus heureux?...
— Ecoutez-moi bien, monsieur Garadec... dit le commissaire de pohce avec une singulière dignité... Si mousieur de Miremond a été assassiné, c'est que nous l'avons accusé à tort, n'est-il pas vrai ?... C'est la meilleure des preuves, puisque d'assassin il devient victime...
— C'est évident. Tout le monde se le dira comme nous.
— Eh bien, si le comte est assassiné, ce que nous saurons bientôt, et si je ne parviens pas à découvrir le misérable auteur de ces trois meurtres, — car c'est le même — aussi vrai que je crois qu'il y a un Dieu an ciel et foi d'ancien sous-officier, je me brûle la cervelle î
Garadec, aussi troublé que le commissaire, ne put que \ui serrer la main, en murmurant :
— Mon pauvre Flanquart, c'est un grand malheur I... Alors tous les deux se dirigèrent, en toute hâte, vers
le bois et prirent la grande allée...
— C'est de ce côté qu'il est passé, disait Flanquart, reprenant son sang-froid ; j'étais en train de relever une paire de goujons, du môme coup, quand j'entendis sur la r/iute, derrière moi, un galop du diable... Il pouvait être midi..^ à ce moment-là. Je me retournai et j'aperçus le comte qui passait comme un éclair... Je crus d'abord que ie cheval était empcrté... Mais pas du tout.,. Le comte en était absolument maître et s'il galopait ainsi, <î'est qu'il ie voulait bien... Je n'y prêtai pas plus d'attention... et bientôt M; de Mir«moad disparu! dans ie bois... Tenez,
Cîaradec,To!cI la trace encore fraîche du aabot <^\\ ohf ^^ i. Si le comte a juivi tout le temps l'allée, il Jat certain que nous allons le trouver par ici... Allons sur la piste...
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à l'endroit ot» Jean More, sortant du fourré, s'était précipité au-devant du comto, les bras tendus... Les traces fraîches ne s'avançaient pas plus loin, en longueur, mais un écart se faisait... et Flanquart se retournant à droite, vers les broussailles, y remarqua la tracée profonde qu'y avaient imprimée, en cassant on pliant les branches, le cheval et le cavalier.
Flanquart dit, montrant du doigt :
— C'est là... Je jurerais que c'est là qu'il doit être... Ils pénétrèrent dans les broussailles, en se gardant
bien d'effacer le chemin qu'ils voyaient frayé de fraîche date.
Et bi/entôt, tous les deux, on môme temps, laissèrent échapper un grand cri.
Ils se trouvaient en face du comte... du comte presque défiguré, presque méconnaissable, tant le sang qui avait coulé des déchirures laites par les ronces lui couvrait le visage...
Ils se précipitèrent à son secours, le soulevèrent et le mirent debout... et pendant que Flanquart le soutenait ainsi dans ses bras robustes, Caradec, inhabile, tant ses mains tremblaient, lui déliait sa cravate, le débarrassait de son veston et de son gilet, et, ouvrant la chemise, s'assurait qu'il n'avait pas reçu d'autres blessures que celles du visage et du cou.
— Rien, disait-il, je ne vois rien i...
Ils reposèrent sur l'herbe le corps inerte.
— Mort, dit Flanquart... mort, lui aussi...
Et cet homme eut un moment de désespoir suprdme... comme s'il sentait qu'un peu de son honneur s'en abait avec la vie de Gilles,
Et, une main étendue sur le corps, il répéta, en regardant le vieux marin qui frissonnait :
— Je renouvelle mon serment, monsieur Caradec... Si j0 ne venge pas eelui-là comme lei deux antre*. i«î
me croirai déshonoré et alors jo m a brûlerai la cervelle!!...
Ils r^jsortireni dans Tallée et appelèrriut à eux.
Bientôt des domestiques accourureiit.
Bientôt Blanche^ elle-même, fut là.
Il nous serait impossible de dépeindre bn uuuieur horrible,.. Ainsi frappée trois fois dans ce qu'elle avaii de plus cher, elle ne trouvait plus de larit es pour pleurer..* Ses yeux restaient secs, et brillaient seulement d'une fièvre intense...
Garadec et Planquart avaient mis le corps de Miremond sur le bord de la route, afin d'empêcher les allées et venues des gens dans les broussailles qu'ils tenaient à garder, jusqu'après une inspection minutieuse, telles qu'ils les avaient trouvées...
Blanche s'agenouilla près du corps... souleva la tête de son père, et déposa des baisers sur le front...
Et elle resta de longs rnomeats à le regarder.
Elle murmurait, d'une voix sourde :
— On Ta déshonoré par une accusation infâme et c'est lui, maintenant, qui est victime.
Car à elle non plus, maintenant, pas plus qu'à Flanquart et à Garadec, l'idée ne vanait que C6 pouvait être là un accident...
Elle croyait au crime, d'instinct, sans rechercher comment le crime avait pu se commettre.
Personne de ceux qui étaient là n'osa la troubler.
Du reste, tous étaient émus, effarés, épouvantés p^ cette troisième mort, ce troisième assassinat.
Et ils se regardaient en disant tout bas :
— C'est le château maudit, c'est le château maudit I Enfin, Blanche se releva, et d'une voix sourde, altérée,
méconnaissable, elle s'adressa aux domestiques :
— Nous ne pouvons le laisser ici... Eauportez-le dans vos bras, et que que' qu'un d'entre vous aille prévenir un médecin, M. Vincent, à Poucherolles.
— U, Roscofif ne doit pas être loin, hasarda quelqu'un.
Blanche n'entendit pas.
POUft son INFANT
L*^. kigiîbrr fo^t^^^: ^*i ^iin^en vers le nnâtean ^'^uItJ par la jeuut' iiile qui icarchiiit ovj tr6buch;«':t, «es ?«' tant mourir à chaque pas et se disant que jamais elle n'at tftindrail FoucberolleB.
Fianquart et Carpxdec étaient restés en arrière.
— CaradL'C, allez donc auprès de cette malheureuse enfaut et soutencz-îa. Elle va tomber... Moi, je reste ici^ je n'ai pa? hesuinde vou^..,
Caradec obéi^ et rejoignit sa j^iune maîtresse.
Nous les iaisserou? e'eG aller vers le château et nous accompagnerous flanquart, qui, aussitôt que le cortège eut disparu, se rejeta sous bois.
VU
Le commissaire de police se disait :
— J*ai comme ud pressentimei>i que je ssrai pinh b^nreux aujourd'hui que les deui premières fois.
Et c'était presque avec la certitude que ses recherchas allaient être couronnées de succès qu'il était rentré sous bois.
Il refit le trajet qu'il »vaiî fait précédemment avec Caradec...
Et tout d'abord il ne trouva rien.
Seulement il cherchait à reconstituer le drame qui s'était passé \h.
El pour un œil aussi exercé que le sien, ce drame était visible...
Le passage du cbeval atfolé» dans les broussailles épineuses aussi bien que dans les iougèrQ3, avait laissé une trace profonde
— Le cheval a eu peur et s'est lancé là-dedans, murlaurait ie policier.
Des gouttes de sang attirèrent son attention.
Elles étaient tombées sur les herbes, de distance en -iistance, ou apparaissaient,, consme des lijbis, «ir le iàuue des feuilles «^oit^es.
Pom SON ÉNFÀNÏ' 97
Tpôs rare» d'abord, elles aevenaient, k mesura qu% avançait, plus nombreuses.
Flanquart était chasseur aussi bien qad pôeheur à la ligne.
Il avait souvent suivi, dans les fourrés, un lièvre, uu sanglier blessé et marquant sa trace par une sanglante traînée.
Jusqu'alors, le commissaire de police ne pouvait sa douter que le comte était tombé de cheval et que son pied avait été retenu dans Tétrier.
11 fut donc étonné et resta pensif :
— Qu'est-ce que cela signifie?... Garâdeo aurait-il mal vu et le comte aurait-il été blessé?...
Puis il se souvint que le visage de Gilles était couvert de sang quand il Tavait trouvé.
-> Tiens! tiens ! se dit^il, il aurait doae été tué dans U chemin et l'assassin l'aurait traîné jusqu'ici ?.♦.
11 continua de chercbort..
Auprès d'une tache de sang, il découvrit un lambeau d'étotîe... et l'étoffe, il la reconnut pour être la môme que c«lle du vêtement du comte...
— Cela ne me prouve rien encore ! murmura-t-il.
Il revint sur ses pas, rentra dans le chemin, et baissé sur la poussière, examina les traces des sabots du cheval...
Là où le cheval s'était précipité dans le bois, il y avait une autre trace, bizarre, incompréhensible, et qui dérouta longtemps la perspicacité de Flanquart.
C'était celle-là qui l'inquiétait st le retenait penché sur la route...
— On dirait, ma parole! murmurait-il, que ce sont des mains qui ont passé là... comme si elles avaient voulu sa retenir convulsivement... Voilà les cinq doigts marqués... et ici encore, cinq autres doigts... Et entre les deux mains, cette trace-là, serait-ce colle delatôte?... Alors les blessures de la tête s'expliqueraient!.,. Le comte serait tornb^ de cheval.., le cheval aurait pris le mors aux dftiils... se serait jeté dans le bois... le comte, Ib pied dans rétrier, n'aurait pu se dég?iger.,. Eh ! eli! tout cela
^^'^ POtJH SON KNFANT
me semble nlen naturel... tout cela s'explique bien faci lementtl Eat-ce que par hasard, nous nous trouyprions »D présence d'un accident et non d'un crime?... Ami Planquart, ne commettez pas de bêtises, s'il tôqs ^lalt?...
Il réfléchit longuement.
— Bizarre I bizarre!... On ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a eu un crime... et il faut que j'en sois sûrl...
Pour la troisième fois, il rcTint aux broussailles.
Il n'y avait pas fait deux pas qu'il poussait un cri de joie et se baissait vivement.
U ramassa un couteau auquel pendait un cordon de cuir... le cordon de cuir était attaché au couteau par an trou percé dans le manche en corne...
C'était un gros couteau à plusieurs lames, muni d'un tire-bouchon et d'une de ces tigea de fer qui servent aux paysans pour retirer quelque pierrette enfoncée sous le sabot de leurs chevaux.
Le propriétaire de ce couteau le portait, comme c'est Vhabitude dans beaucoup de campagnes, retenu par le cordon de cuir à un bouton de son pantalon.
Flaoquart n'ignorait pas ce détail.
— Pour que ce couteau soit ià, réfiéchiâsait-ii, il faut que non seulement il soit tombé de la poche, mais que le cordon, accroché à quelque branche, ait fait céder le bontoD qui le retenait... En cherchant bien il est donc possible que j« retrouve le bouton qui doit être dans les herbes.
Il se mit I genoux, écarta une à une les herbes qui avaient poussé là, mettant à cotte besogne autant de loin que s'il avait perdu un bijou précieux.
Et i) eut raison ; car, après cinq minutes de recherchât, il aperçut le bouton de cuivre sur la mousse.
Et certes, il eût mis la main sur quelque diamant dont la vente lui eût procuré une fortune qu'il n'en eût pM été plus heureux, ni plus fier.
Le bc^uton p^i^ait la marque du fàbrieaiit :
Hmnêlott Paru.
rOTJR SON ENFANT 30
— Bont 86 dît Planquait, ceci est déjà une indication. Il est probable que ce n'est pas de la pocbe du comte qn<^ le couteau est tombé et de sou pantalon que le bouton i sauté. Le comte est un gentilhomme et il n'y a que nos paysans qu? portent leurs couteaux accrochés de cette façon... Donc, il y avait ici un autre homme que le comte... Donc, j*ai raison de croire que nous n'ftvons pâs devant nous un simple et vulgaire accident de cheval, mais un nouveau et my.^térieux drame... Ce qui me le prouve, c*est que l'homme au couteau, s'il n'avait été que simple spectateur d'un accident et non acteur d'un crime, ne se serait pas enfui et aurait tout d'abord essayé de porter secours à M. de Miremond.
C'était, en effet, rigoureusement logique.
— Continuons, se dit Flanquart, et puisque je suis en veine de trouvailles, espérons î [
Mais sur le parcours des broussailles où Gillas avait été traîné, il ne trouva plus rien,., plus rien qu'une empreinte de pied sur une motte de terre fraîche récemment élevée par les taupes,..
L'empreinte était très visible... le pied qui s'était posé là était chaussé d'un soulier grossier à plusieurs rangées de larges clous.
Chaque clou s'était enfoncé dans la terre comme en une pâte molle...
Flanquart put les compter.
Et il eu compta trente-trois de la même dimension.
Au talon, il en manquait deux ou trois, sur une môme rangée, soit que les clous fussent arrachés du soulier, soit que quelque pierre en eût empêché l'empreinte.
Le commissaire prenait minutieusement note de ce qu'il voyait.
Cette fois, enfin, la chance semblait tourner en sa faveur.
Il reprit ses recherches, non plus en se tenant dans les broussailles où le comte avait été découveri, mais en s'en écartant légèrement, et en rayonnant alentour,
Ei tout à cou©. Is «oleil. neroant à travars Us arbres.
Ht étlnr6ler defADi lui un objet accroché k de* bra&chM de coudrier.
— Qu'esi-cô que cei^?
El iî ft'approcba vàveyn^Qt.
— Oh! ohl voî d bieu une aolre affaire il...
L'objet qui étinceiait au toleil était quelques cbalDons détachés, sans doute, par une brusque eecousse, d'und ch&in6 de montre en or.
!] y avait nne dUaine de clialrioDâ, détendus et tordo^ par la secousse.
Et Flanquarty qui ii»s examinait eurieusemeut, réflé> chissait :
— Il est bien érident que ce morceau de cbatue de montre ne vient pas de mon individu au couteau pendu par une lanière de cnlf et au groà soulier fené. Tout, du moins, le fait supposer... Reste à savoir si la chaîne n'appartient pas au comte de Miremood, lequell'aurart ainsi perdue et cassée an moment où il se débattait. J'en doute, car il ne me paraît pas que le cheval ait passé par ici... Je ne vois pas de traces... mais il sera facile de m*ea assurer, tout à l'heure, au ch&teau. Si la chatue appartient au comte, nous retrouverons Tautre bout attach<^' à la boutonnière de son gilet... à moin:* que chaîne et montre ne lui aient été volées... mais, même dans ce cas, il me sera facile de savoir la vérité... J'interrogerai la comtesse, j'interrogerai Blanche, j'ioterrogerai Morgand, Garadec, tout le monde... s'il le faut... et je trouverai bien quelqu'un pour me dire si ce bout de chalue se rapporte et ressemble à la chaine de montre du comte...
Il en était là de ses réflexions quand il crut entendre que quelqu'un s'approchait lentement, à travers les broussailles, de l'endroit où il était.
Fianquart s'accroupit, rampant dans les herbes comme ^ne couleuvre et alla se blottir plus loin, dans un fouillis ée hautes fougères où il disparut.
Il ne s'était pas trompé. Quelqu'un ariivait là, doucement.
Fianquart ne le vit pas tout d*abord, ce qui fit qa*au premier moment, s'imaginaut qu'il avait uOaire à Carâ-
dee, ti allait ee môulrtir, quand» soudain, apparut le docteur lloscoff.
L'éraotion du comïEÎss&lfe d« police fut si C&rts qu'il r(î.i3ei.«tit an coup vioieot ru cœur.
— Qu'est-ce qui Tamène par ici, cehii-làl
Et eu une secondo, i^. S9 r^ppi^la tous les petits indices déjà reisTés cootre cet hoîSfas ^A\m soupçons qu'il avait «us autrefois, lesqnsis a*â?2iieiîi pas pris corps, mais avaient suffi, cependant, à éveiller son altantiou.
Roscolf jeta autour de hii un rr gard dêûanl, puis, rassuré sans douts s'avança.
Il semblait, ainsi qiio Flanquart tout à Than?®, rstàwcber des traces, et sou examen fut aussi long, aussi sai!» nntieux, que celui du coaioaissair© de poUca.
Pianquart ne «avait que penser.
Il vit le docteur remoDtar la pista laissée par îe ebetal dans les broussailles, passer près de lui, s'en aller au buisson de coudrier à uu« branche» duquel s'était accrochée la chaîne de montre, puis revenir sur la cbemin.
Alors Flanqu^rt ccutinua de S9 traîner soos bois, en s'^cartant du Russe, puis, faisant comme !m, sauta dans le chemin, sans bruit.
 cinquante mètres en avant, Rosco9 était deboal, loi tournant le dos, pardssant réfléchir.
Flanqiiart toussa.
Hoscolf tressaillit brusquement, se retourna, vit le commissaire do polie» et se troubla, car sea lèvres devinrent toutes blancbos et ^.on front se rida.
Mais le policier paraissait iudiîîArent et nft!f«..
Il entama la conversation:
— Ah I c'est un malheur... ua bien grand malheur dit-il... et j8 suis «àr que monsieur est venu, comme moi... essayer de démc^ler le mystère de eette mortdana les broussailles du bois...
Déjà Roscnfi était Tsatire de lai.
— En etfel, dU-ii, nnh cela est pour sici iattr^t cloie, i^ je n'ai rien trouvé...
Flanquarl ^ «vaii rôjomt.
Ï2 POUR SON ENiANT
— Et lo comte est bien mort, u'est-ce pas ? detnanda» t-i!, en ra^rthant les mai as dans les poches.
— Mort, /*\i laconiquement, le miséf able.
— li sera iombé de cheval et se sera cassé la tôte sur le cbnmio ou ies pierres du bois...
Roi,coff ne répondit pas et hUîa le pas pour se séparer de cet importun,
Flauquart le comprit, le salua, puis négligemment et sans attacher d*imporUnce à ce qu'il demandait :
— Moûiiieur, dit-il, voudriez- vous bien être assez aimable peur me dire Theure?
Roscoff tressaillit.
Ses yenx plongèreac, pour ainsi dire, dans les yeux du commissaire.
Mais cette émotioa eut la durée d'un éoiaif.
•^ Mille regrgts, monsieur, dit-il froidement, mais je n'ai pas ma montre...
Et rendant à Flanquait son salut, il partit, laissant le commissaire de police un peu décontenaricé.
On ne vit pas Flanquari au château ce jour-là.
je n'était pas au ohâteau qu'était l'intérêt, pour lai.
Cependant, il allait s'y passer des événements qui devaient avoir une grande importance sur l'action de notre récit.
Le corps inanimé de Miremond avait été, on le sait, rapporté à Fouchorolies,
Morgand et Thé vanne, aidés de Bknche qui faisait preuve d'un viril courage, avaient essayé, mais vainement, de iô rappeler à la vie.
Roscoif, que les getis du chÀteao avaient cherché, n'avait poinJ paru.
Et Mf'gand, ne voulant pas perdre de temps, avait envoyé iiii domestique à Poucherolies.
Le dume jque avait ramené le docteur Vincent.
Celui ci, accouru en toute hâte, lava avec soin le yijBage de Gilles, s'attendant, d'après le sang répandu, à y trouver quelque grav^^ blessure.
11 n'y^léeouvrit que d«s écorchuriis pi'ofonde»; des 6ont(i»iu»s, mais sanî> gravité.
POUR SON ENFANT 4o
li m désbabilier le corp6.
Il ne portait, celui ci^ nou plus, quci dos trace» de con-
iUSlODS..,
C'est alors qu'an examen plus attentif prouva au doc* teur Vincent que Gilles avait été élrangié, car le cou, entre les éraflures produites par les épines, présentait des traces de strangulation.
Un moment, le médecin lui-mêoa* «t ùbux qui l'assistaient avaient cru à un accident. ^
Maintenant, l'incertitude était impossible.
C'était bien à un crime qu'avait succombé Gilles.
Il avait été étranglé, comme le baron de Crèvecœur.
Morgand et Thévanne étaient plongés dans la cons^ teruation.
Blanche, après avoir fait preuve d'un sang- froid extraordinaire, était montée dam sa chambre, ol; elle s'était jetée sur son lit, et elle afiil été prise et ,^^fe accompagnée de délire.
Quant à la comh^e, elle était chez elle, aussi, abandonnée de tous, dan Teffarement général, et n'était pas encore revenue de ta faiblesse.
— Marquis, dit Morgand à Thévanne, prenez un cheval et coures à Rambouillet et raœeai^s-noas le juge d'instruction...
Thévanne sortit, obéit san« réplique.
Morgand manda ensuite Garadee*
Le vieux marin amva aussitôt. Ses veux étaient rouges.
Il avait pleuré, il pleurait encore et n'essayait pas de se cacher.
— Ah I monsieur Morgand, dit-il I travers ses sanglots, je crois que nous avous eotrepris une tâche âu -dessus de nos forces... et que nous ne découvrirons jamais l'auteur de tous ces crimes... Si je le tenais, pourtant, si je le tenais dans les deux mains que voilà, quel quart d'heure il passerait!!
Et le bonhomme étesâait deux mains larges et robustes, capables d'assomma? an taureau.
Mais Morirand n'écoutaU pas ce 'rr»*?! â'--'^'* ?
44 r^OUR SON ENFAWT
-« Ailaz trouver FlauquAft, dit»il, et priez-le de Vbuir me voir sans perdre une minute.
Caradoe obéit.
Une demi-heure aprèi», il Irappait à la maison habitée par le policier.
La m&isoa semblait déserte, car personne ne répondit-
Caradec rétiéchit alors que sans doute le commissaire de police était toujours dans le bois des Maréchaux, aux alentours de l'endroit où le crime s'était commis. Il y courut.
Il n'avait pas tait viûgt pdô qu'il s*enteudjit appeler...
En môme temps, quelqu'un courait derrière lui.
Il se retourna.
C'était Magioire qui s'en venait de son côté, une lettre à la main.
— Monsieur Garadec I monsieur Caraôec i
— Eh bien, qu'y a-t-il f
— Une lettre pour vous, dit Magioire essonfâé.
— De la part de qui ? fit le marin étonné.
— De la part de M. Athanase Babeloa.
On se rappelle que c'était ce nom noiu iequel l'honnête Fianquart était connu des paysans de Foucherolies.
— Donne. Merci.
Le marin prit la lettre, la retourna dans tous les sens, très gêné, murmurant :
— Fianquart a donc perdu la tête?... H m'écrit et je ne sais pas lire!...
£t tout haut, s'adressant à Magioire ;
— Et oîi est-il donc, monsieur Babelon ?
— ie n'en sais rien. Il m'a paru très pressé.
Il courait de toutes ses forces. En me rencontrant, il rn'a jeté une pièce de cinq francs et la lettre, et, sans s'arrêter, m'a dit seulement : « Pour Garadec, au château î » Il a continué sa course et je ue l'ai plui vu.
— Cet boDj ^pommiiîa ie marin. 4g vais alittr trouver M. Morgand.... V me Uri eette lettre. %
•-• Vous ramenez Flauquart? dit le jeuae homme, qvaûd ii le vit.
'— Non, Flanquari était abSbiît.
Et Caradec, rapidement, expliqua ce qui s'était passé*
En môme tomps, il tendait la lettre.
Morgaod fii sauter renviiîoppe.
Garadec pencha la téta et écouta avidement.
La lettre ne contenait que quelques lignes et disait :
« Garadec, je suis sur une piste et je la crois bonne. » Pas d'impradciice. Prévenez monsieur Morgand. Je » vais à Paris. De là je reviendrai à Rambouillet. Demain » soir, peut-être, je âsrai de retour à Foucherolles. Sur- » veillez le docteur Roscoiï et^ s'en allât-il au bout du » monde, ne le quittez pas, dussiez-vous, pour cela, dé- » penser jusqu'au dernier sou la fortune des Miremond- » Crôvecœur. »
VÎII
Les domestiques s'étaient retirée dans leurs chambres, tout tremblants... résolus pour la plupart à quitter le Ch&teau-Maudit, pris d'une crainte superstitieuse et ne voulant pas habiter plus longtemps une maison sur laquelle l'ange noir de la mort avait étendu ses ailes linistres.
L'évanouissement de la comtesse durait toujours.
Et Blanche, incapable de sortir de son lit, grelottait de fièvre et délirait.
Thé vanne était en route pour Ramboniliet d'où il devait ramener le Juge d'instruction.
Le médecin Vincent, n'ayant plus rien à faire auprès du cadavre, s'était retiré.
11 ne resta dans la chambre mortuaire, oli Gilles avait été déposé par les soins de sa fille, que Pierre Morgand — seul pour veiller ctj mort.
U était Ih àfipnh une heure i^aand la p^rte s'^Mvril ds»«6«ai9nt @t E^c«^â' «3tf&».
i 8a vucv, Pierre tressaillit, se rappefaut ios termes de ^ If^tfro de Klan quart.
Aosooff, après avoir passé devant lui en s'inclinant légèrement, se dirigea vers le lit;
Maigre son empire sur lui-mftme, il paraissait en proie à une émotion intense.
Morgand, qui ne le perdait pas de vue^ remarqua que son front était couvert de sueur...
Et ses doigts tremblèrent en soulevant le drap qui recouvrait le visage du comte...
Graignait-il que la mort ne se dresiât soudain pour l'accuser?.,.
n se livra, sur le comte, à un examen attentif, ainsi que l'avait fait pi*écédemment le médecin du village.
Puis le misérable murmura d'une voix sourde, en regardant Pierre et en joignant les mains avec angoisse:
— Mort! mort étranglé! C'est horrible!...
Cet homme, même devant ce cadavre, continuait son effroyable comédie.,.
IMais le regard dont Pierre le poursuivait était si singu* lièrement pénétrant qu'il baissa les yeux.
Et lentement ii s'en alla.
On }m avait dit que la comtesse et sa fille se trouvaient dans un état alarmant.
Il alla leur donner les soins nécessaires.
Et de nouveau Pierre fut seul auprèe? du moH...
Le ciel se couvrait... le soir venait... une demi-obscurité régnait dans la chambre...
Une heure s'écoula.
L'obscurité était tout à fait venue, et lierre, immobile, assis dans un fauteuil devant le lit, Pierre, tout entier à ses réflexion», tout entier à la pensée ûtn^ redoutables dangers qui pouvaient menacer sa sœur bien-aimé<i, Pierre n'avait pas détaché ses yeux du cadavre.
Et tout à coup, il fat le jouet d'une hallucination étrange...
Il crut que, dans ce Ut, sous les draps duquel se voyait la forme^glda d« eoïp#, ce corps avait fait an ro^s^v*^
i*ierre se trotta les yeux... attribuant ce qu'il ayait vu à la fixité fatigante de son regard.
La pensée ne lui vint môme pas qu ii pouvait ne pas s'être trompé... que le comte pouvait ne pas être mort, mais qu'il était en syncope seuU^jment.
Et après s'être frotté le» yeux, il regarda de nouveau, mais machinalement.
Sa pensée, toujours occupée de Blanche, cherchait, en son esprit, par quels moyens il la préserverait des malheurs qu'il craignait.
Et soudain, il se dressa, étoutfant un cri, le front mouillé de sueur...
Cette fois, il ne s'était pa» trompé.*, il avait bien vu I
Le corps avait bougé...
Gilles n'était pas mort.
— Voyons, suis je fou?... murmura Pierre. .«
Et il s'approchait du lit... et penché sur les lèvres du comte , il attendit une nouvelle manifestation de la vie...
Il n'attendit pas longtemps !
Ge ne fut pas seulement la tête de Gilles qui fit, cette fois, un mouvement, essayant de se soulever péniblement, ce furent ses mains dont les doigts remuèrent comme s'ils avaient voulu s'accrocher à quelque invisible objet...
~ Mon Dieu ! Qjon Dieu ! quel bonheur !I disait Morgand, fou de joMi|^ors de lui...
Il alluma une bougie... et sa main tremblait tellement qu'il crut ne pouvoir y parvenir...
Il approcha la bougie du visage du comte...
Le comte avait les yeux ouverts 11...
Il y avait dans la chambre des cuvettes pleines d'eau fraîche, des linges, des éponges dont le docteur Vincent s'était servi...
Morgand bassina les tempes, le visage, le cou de diile» avec l'eau fraîche...
\àà respiration revenait, régulière...
— Sauvé! murmurait Pierre, il est sauvé! Maintenant, /est un médecin qu'il faudrait... ah ! Roscoff !.. ^^
lî alîait sortir quand un géiiiissumâxit du coiute Ia r*^
1 se retourna.
Gilles le regardait et il y avait comme une siippiioatiof dans ses yeux...
En môme temps, du reste, le jeune homme se souvenait de la lettre de Flanquart et de la recommandation qui s'y trouvait : « Surveillez Roscoff et s'en allât-il au bout du monde,,. »
Et Flanquart déclarait qu'il suivait une piste II Quel rôle ce Roscoff avait-il donc joué dans ce meurtre?
ïl allait sortir... il revint sur ses pas... et approchant les lèvres de l'oreille du comte:
— Roscoff est au château... Lui seul, ici, pourrait vous donner les soins qui vous sont nécessaire».. . Tout le monde vous croit mort... L'épouvante règne partout... Je vais aller prévenir Roscoff... et préparer la comtesse et Blanche à cette bonne nouvelle... Uo bonheur pareil, •ans préparation, les tuerait.
Mais le comte, avec un effort suprêcae, articula ;
~~ Non... reste... je le veux...
Pierre, ne comprenant pas les motifs de cet ordre, allait sortir quand môme, désobéir au comte dont il oe croyait pas la raison revenue, quand celui-ci, accompagnant ses paroles du môme suppliant regard :
— Va fermer la porte... qu'il n'entre personne ici... Sa voix était si faible qu'on eût dit un soupir. Morgand, pour !'enii?n«lre, était obligé de pencher la
tête près de son visage...
Il obéit, alla fermer la porte... revint au lit da comte.
Celui-ci se taisait...
Et i) paraissait, en cet instant, si faible, que Pierre craignait qu'il ne trépassât ftntre ses bras et 68 repentait île n'avoir averti personne^
Pourtant il se trompait.
Le comte, au coutraire, semblait reprendre des foreas..;
Ce fut d'une voix t.lus distincte qu'il dil :
— Raconte-raoi ce qui s'est passé, mon enfant... Tu aideras ainsi coa mémoire... C» dont i« me souviens ê»t ii
âirnccc qnft jô n'ns^ y p;i!):-.er... Ce doii, C"?o quelque S^orriMo cancherjiar, saiis doute... Pârl^^..
Pierre lui dit les inquiétudes nui avaient assailli la comtesse et Blanche... l'arrivée d*un paysan avec son /beval... les recherches... ce qu'il savait.
Le oorate frissonnait et fermait les yeux,
— Tout cela est vrai, tout cela est vrai, murmurait-il. Et quand Pierre eut fîni de parler, Gilles resta un long
moment silencieux.
Puis, tout à coup, se soulevant:
— Tu veux savoir la vérité, n'est-ce pas t et il faut que tu la saches... Eh bien ! écoute-la. On a voulu m*assassiner... J'ai été renversé de cheval dans les broussailles du bois des Maréchaux, traîné sur les pierres et les ronces; quand j'eus réussi à dégager mon pied de rétrier, alors que j'allais pouvoir me relever, un être hideux s'est précipité sur moi... a jeté ses deux mains autour de mon cou et c'est h peine si j'ai pu appeler à mon secours...
— Et cet homme? demandait Morgand, épouvanté.
— Cet homme, c'est Jean More II...
— Ah I le misérable I le misérable I!
— Ce n'est pas tout... Jean More n'était pas seul... Il y avait là quelqu'un qui a assisté à ce spectacle d'un homme étranglé par un autre homme •— sans môme faire un pas pour lui porter secours — et celui-là, certes, avait armé le bras de l'assassin, était son complice... Son nom, il faut que tu le saches, aussi... je vais te le dire..*
— C'est inutile, fit Morgand, d'une voix sourde... cet homme, c'est le docteur RoscofF...
— Oui 11 Comment le sais-tu?
— Plus tard, je vous l'expliquerai...
— Tu as raison... maintenant nos minutes sont comptées et nous n'en avons pas une à perdre... Celui qui a ^^sayé de m'assassiner est le môme qui a tué le baron de Srèvecœur, qui a tué mon fils.,. C'est Roscoff, c'est Jean More... Dans quel but?... Quel mystérieux projet a cet homme ?... Voilà ce qu'il importe de savoir... Et pour la •av^ir il faut que personne n'appreone que je suis vi-
v.ttil... ii i .al-, c.\i contraire^ que tout Id moude cooliuub lie croire h ma mort.,. li faut, toi, Pierre, que tu oublies .«iotn<^ntanêiriént que Joau More et Roscoff sor.l les tssasâinà.?: Et il faut, enûn, que la justice ne d< viae rieu de ce qui s*esl passé eutre nous... Pour cela, il faut que tu m'obéisses... Jure de suivre, jusqu'au dernier, les ordres que je vais te donner...
— Je le jure, dit Pierre, profondément érna. Après un uouveau silence, le comte reprit :
— Si je n'avais pas d*âulre intention que celle défaire punir deux assassins, dit-il, je n'aurais pas besoin d'avoir recours au subterfuge que je vais employer. Mais faire punir Jean ^iore, faite punir Roscoff sans connaître quel était le but de leurs crimes, quels étaient leurs desseins secrets, cela ne me satisferait pas. Je crains quelque terrible et mystérieuse complication cù je ne voudrais pas voir la justice porter, malgré moi, la lumière. îvorsqne aous aurons deviné quel est le plan de Roscoff — car Uoscoff est la tôte, Jean More le bras — il sera temps dagir et de prendre une décision... li sera temps, selon les circonstances ou les révélations qui nous auront été faites, d'être nous-mêmes nos justiciers, si quelque horrible secret nous oblige à éviter le scandale, ou de livrer ces deux hommes à la justice, si ce ne sont que des assassins vulgaires...
Gilles s'arrêta, respira un peu, car il était toujours ^rès faible, puis continua :
— Puisqu'il rentre dans les projets de Roscoff que je dois mourir, si Roscoff apprenait que je ne suis pas mort, tout son plan serait dérangé... Il vaut donc mieux qu'il croie comme tout le monde, que j'ai succombé I... Nous serons plus libres de nos actes ensuite, et la punition, quel({ue jour, n'en sera que plus impitoyable dl plus inatti^ndue...
— Gomment faire pour cacher que vous vivez ?
— Il faut que je continue de passer pour mort... Il faut que l'on me voie, dans mon lit, présentant l'aspect, rimmobilit^d'un cadavre... Il faut, enfin, que l'on m'enterre, au£ yeux de mes serviteurs, de mes amis, dt ma
POUR SON ENFAN'l ^^
famillo, dans le caveau du château^ là où Grèvecceui et Maurice reposent l'un auprès de l'autre.
Pierre Is regardait, stupéfait, ne comprenant pas ,-8 comte et s'imaginant que la viole» io secousse qu'il avait ressentie lui avait occasionné une faiblesse d'esprit.
Gilles saisit sa pensée et sourit tristement.
— Je ne suis pas fou, dit-il, rassure-toi, mon enfant, et laisse-moi compléter l'explication de mon projet,
La curiosité de Pierre était vivement surexcitée.
— Tu vas te rendre dans ma chambre... Tu trouveras les clés de mon secrétaire dans un vase en porcelaine de Chine, sur mon bureau. Tu ouvriras le plus petit des tiroirs de gauche avec la plus petite des clés, et là, tu trouveras une fiole. Elle est pleine d'une liqueur blanchâtre; c'est un poison fait en Amérique avec le curare des Indiens, qui est lui-môme un poison terrible, tu dois le savoir et tu as dû lire le travail du savant Claude Bernard à ce sujet. Cette liqueur, prise à certaine dose, retrouve les propriétés du curare; mais, à dose inférieure, et j'en connais la quantité, n'est plus qu'une sorte de « stupéfiant », de narcotique si puissant qu'après l'avoir bu, les chirurgiens pourraient se livrer sur moi aux opérations les plus douloureuses sans que j'éprouvasse même la plus légère sensation. C'est ce stupéfiant qui me fera ressembler à un cadavre, me rendra absolument insensible... La justice examinera mon corps... Le» larmes couleront autour de moi... Je ne verrai.., je n'entendrai rien... On me mettra dans le cercueil... le prôlre dira, sur moi, dans la chapelle du château, les dernières prières... on me transportera dans le caveau de la fumille... je ne me réveillerai point. Mais alors, quand la nuit sera venue... quand au château tout le monde sera plongé dans le sommeil... quand ma femme et Blanche, elles-mêmes, se seront éloignées, quand enfin, il n'y aura plus, pour toi, danger d'être su^^pris, ton rôle commencera, mon enfant...
— Et ce rôle, à présent, je le comprends, dit Pierre... La nuit venue, *euX <m avec un ami aw^ne) j'aurai confié
62 POim SON ENFANT
noire secret et qui leudr.i ma lÀcbe plub facile, ja def< ceniirai au caveau et jo vous délivrerai...
— Oui. Mais qui mettras-tu daub'la confidence! &ûnge que je désireque hia ûlie et ma femme ignorent la vérité...
— Je me confierai au commissaire de police Flanquart, dit Morgand.
Et sur un geste étonné du comte :
— C'est un honnête homme, fort intelligent, qui nous est tout dévoué, et ce n'est pas sa faute si, pendant que vous étiez en prison à Rambouillet, votre innocence n*a pas été reconnue...
Et comme Gilles ne paraissait pas convaincu :
— Du reste, dit Pierre, nous ferons bien, si nous vouions que la justice ne nous devance pas, en cette affaire, de nous confier à Flanquart et d'agir de concert avec lui, car il a écrit tout a l'heure qu'il était sur la piste des meurtriers et il a de forts soupçons contre RoscofT.
Cette observation décida le comte de Miremond.
-» Soit, dit-il, va pour cet homme!! Maintenant, Pierre, hâte-toi... monte à ma chambre et reviens vite... Et lorsque tu me verras endormi, n'aie pas peur pour moi... Souviens-toi seulement qoe je ne peux rester qu'un temps limité en cet état de syncope. Si quelque obstacle surgissait et que tu ne pusses me tirer du cercueil après vingt-quatre ou trente heures, ce serait la mort, ne l'oublie pas... la mort certaine pour moi...
Pierre Morgand courut à la chambre du comte.
Nous Tavons dit, le château semblait désert et Blanche et la comtesse étaient retenues chez elles ; auprès d'elles s'empressait Roscoff, alarmé de les voir en cet état.
Ce fut heureux pour Morgand.
11 avait fermé à clé la porte du corridor qui communiquait à Tappartement où Gilles avait été transporté, de telle sorte qu'étant donnée, surtout, la solitude du château, il n'y avait pas à craindre que le comte fût surpris.
Pierre revint au plus vite, apportant lo flacon dont le comte avait parlé et qu'il avait en effet trevivA dan» Is secrétaire à l'^pdroH ci^Laié*
^Oiileà s'en empara, et gan» hésitatioû, ayant versé une goutte do la liqueur dans une cuillerée d'eau fraiche, ravala.
L'effet fut presque instantané.. «
A peine avait-il absorbé cette étrange potion qu'il tombait dans une immobilité complète, brusquement, sans transition, sans môme avoir eu le temps de serrer une dernière fois la main du jeune homme.
Et Pierre, ému, ramenait sur le visage du comte le coin de drap qui le recouvrait tout à l'heure et reprenait devant le lit, dans le fauteuil, la place qu'il occupait au moment où les premiers signes de vie s'étaient manifestés chez M. de Miremond.
Et dans cette chambre, — changée en chambre mortuaire, — il semblait que rien d'extraordinaire ne s'était passé... Rien ne pouvait faire supposer que le comte Tivait... et que ces deux hommes venaient ainsi de préparer, d'une façon si hardie et si étrangement dramatique, la reTanche qu'ils rôvaient,..
Dans le courant de la soirée, pour la troisième fois depuis un an, — et trois fois pour un crime différent, de plus en plus mystérieux, M. Pouiverel arriva.
Il manda tout de suite Fianquart, mais fut obligé de commencer sans lui son enquête, — Fianquart n'avait pas reparu, — et Pierre et Garadec, celui-ci sur le conseil de Pierre, ■— n'avaient pas jugé à propos de mettre le juge d'instruction dans la confidence de la lettre qu'ils avaient reçue du commissaire de police.
Pierre avait môme, à ce propos, donné des instructions au vieux marin.
-— Je tiens beaucoup, avait dit le jeune homme, à ce que Fianquart me voie avant l'instruction. Gela peut avoir pour nous, par la suite, un intérêt capital. Si donc vous apercevei demain Fianquart — car il nous prévient dans sa lettre qu'il sera de retour dans la journée — dites-lui que je voudrais lui parler.
La journée du lendemain s'écoula sans incidents dignes d^^tre rapportés.
"j* POUR SON ENFANT
maib là n'avait rien trouvé, si ce n'est toutefois la trace du souiior ferré déjà découverte par Flauquart.
Mais M. Poulverel soupçonnait tort le commissairo de police d'ôtre passé là et il se disait qu'il fallait qu'il fût sur une piste bien sérieuse pour s'être ainsi absenté alors que son chef immédiat pouvait avoir besoin de lui.
L'enterrement du eomte eut lieu ce jour-là.
Le corps de Gilles fut placé dans un cercueil provisoire et déposé dans le caveau de la famille.
Blanche et la comtesse, faibles toujours, abattues par la fièvre, n'avaient pu aisisier à cette lugubre cérémonie.
Elles n'avaient, ni Tune ni l'antre, du reste^ conscience de ce qui se passait.
Roscoff, inquiet, ne les quittait pas.
Les gens du château étaient là seulement, avec Garadec; et plus loin, silencieux, pâles et recueillis. Thévanne, sa mère, des amis, châtelains des environs, aux yeux desquels la mort tra^que du comte était apparue comme un» manifestation suprême de son innocence et qui regrettaient, à ce moment-là, mais trop tard, les soupçons odieux dont ils l'avaient poursuivi...
Morgand était le seul qui fût calme.
Mais il sut composer son visage et ne rien laisser paraître du secret qu'il connaissaitc
Il aUendait avec impatience le retour de Flanqnart.
Celui-ci arriva dans la soirée...
Et Garadec qui le guettait, le saisit par le bras au moment où il entrait dans le jardin du château, et l'emmena à l'écart sans mot dire.
Quand ils furent seuls et que le vieux marin ne craignit plus d'être dérangé, il dit au commissaire de police :
— Cest par ordre de M. Mor|!tnd que j'agis ainsi envers vons.
— Ah ! il se passe done qnelqtie ehose d'extraordinaire?
— Je m'en doute, ot je vais le voir à i instant.
--- Justemeût, c'est ce que M Morgand veut empocher...
— Je ne comprends pas très bien.
— M. Morgand vous donnera des explications. Il m*a dit I « Il faut que je cause avec Flanquart avant qu'il aille trouver le juge d'instruction. C'est d'un intérêt capital. » J'ai guetté votre retour. Maintenant que vou« voici, je vais aller prévenir M. Morgand. Restez où vous êtes. Ne vous montrez pas. La charmille vous cache et personne ne pense plus gu^e à se promener au jardin. Attendez-nous.
Cinq minutes après, Morgand était là.
Les deux hommes se serrèrent la main et avant que le sculpteur n'eùi pris la parole ;
-« Cette fois, dit Flanquart à voix basse, je crois que ie comte sera vengé.
— Vous avez des indices ?
— Oui. Et avec un peu d'habileté nous réussirons. Flanquart, en quelques mots, apprit à Morgand le
résultat de ses recherches dans le bois des Maréchaux.
— Le couteau, dit-ii, ne portait plus de marque de fabrique, ceKe-ci élail effacée par la meule... du reste en cette occasion, la marque de tabrique eût été à peu près inutile, car c'était un de ces couteaux vulgaires que vendent les marchands dans les fêtes de village. Je ne m'en occupai donc pas davantage. Restait le bouton du pantalon auquel était attaché le cordon de cuir qui retenait le couteau. Le bouton portait l'indication : Éamelot, à Paris. Le bottin de Paris m'indiqua l'adresse de Ramelot, rue Lafayette, l24. C'était un fabricant. Je lui demandai s'il n'avait pas fait à Foucherolles ou à Rambouillet, à quelque tailleur, des livraisons de boutons pareils à jeiui que je lui montrais. Il me nomma un tailleur de Rambouillet, appelé Pireau. Je sautai dans le train et revins à Rambouillet. Le tailleur Pireau, lequel vend, aussi, des vêtements confectionnés, m'avoua qu'il ne pourrait lui-môme me donneriez renseignements que ie lui demandais. Mais il me mit au courant de son sys-
tème da vdule. Uu commiesionDaire de ^t maigou, laquelle <i»i installée à Ramboailiet depuis le printemps deruiet ébuletnent, parcourt les villages avec une voiture et déballe des vêtements de toile, de coutil et de drap commun. I! était probable que ce commissionnaire pourrait me renseigner. Et, en effet, il se rappela que, dans le courant de l'été, il avait vendu un pantalon de toile bleue au fermier du château de Poucherolles. Le couteau trouvé appartient donc à Jean More. Et cette fois il n'en faut pas douter, Jean More est Fassassin. Du reste, l'empreinte du pied est là... et pas plus tard que tout à l'heure, je me rendrai h la ferme.
Et Flanquart, fier du succès de son enquôte, regarda Moigand, un peu inquiet de ne point voir plus d'étonnémeut sur le visage du jeune homme.
— Je le savais, dit Pierre. Ensuite?
— Comment, vous le saviez? Que s'est-il donc passé? Puisque vous le saviez, pourquoi me laisser perdre mon temps à TOUS raconter un tas de choses?... Jean More est-il arrêté?
— Pas encore. Mais est-ce tout ce que vous aviez à me dire?
— Ma foi, puisque vous en savez autant que moi, dit le commissaire désappointé, je n'ajouterai rien de plus.
— Ne vous fâchez pas, monsieur Flanquart, dit Morgand, qui souriait.
— Avez-vous au mois? préveau monsieur PouWerel?
— Je n'en ai eu garde.
— Eh bien, je vais aller tout lui dire... moi.
— Je vous le défends, monsieur Flanquart.
— Morbleu, vous n'avez pas le droit de me défendre oe qui est mon devoir... Savez-vous bien que je ne suis pas sans remords et que je ne fais trop comment je vais me présenter devant M. Poulverel?... C'est un peu grâce à moi que Jean More a été mis en liberté... et voilà que Jean More, Jialgré la surveillance que j'avais établie autour de lui, commet un nouveau crime... Voulez-vous me dire ce que je répondrAÎ «a juge d'instruetioD quand il m'en fera la remarcrue?
— Toui laisserez passer Torage et vous courberez U 1^ sans répondre, mon cher Flanquart.
— Mille tonnerres! ça ne sera pas vrail
— Vous pouvez me désobéir, à moi, quand je vous ^rie de voos taire> de ne rien confier au jUge de ce que vous avex appris... quand je vous conseille d'encourir son mécontentement plutôt que de parler... de perdre votre place même, au besoin...
— Ah! mais non...
— Écoutes-moi jusqu'au bout. Je vous laisserai libre d*agir, ensuite, comme bon vous semblera. Ce n'est pas moi qui vous donne Tordre de vous taire, en ce moment... jo ne fais que vous transmettre Tordre du comte...
— Le comte a donc parlé avant de mourir? dit Flanquart, pâte d'émotion, oubliant toute querelle.
Pierre se pencha à son oreille et très bas :
— Le comte n'est pas mortl...
Flanquart fit un brusque mouvement, s'empara des mains du jeune homme et le regarda avec compassion Evidemment il le croyait fou !...
Pierre comprit et soudant toujours :
-~ Je ne suis pas fou.
— Mais j'ai entendu dire à Poucherolles, tout à l'heure, qu'il était enterré... et cela par des paysans qui s'en revenaient de Tenterrement...
— Ils n'ont pas menti... le comte, dans son cercueil, repose, en ce moment, au fond du caveau de sa famille...
— Done^ il est moFt !
— Il vit! I
Et, pour ne point prolonger la stupéfaction croissante du commissaire de police, Morgand, toujours à voix basse et penché à son oreille, lui raconta ce qui s'était passé : comment le comte, évanoui, laissé pour mort paï Tassassin, était revenu à la vie après une longue syncopt pareille à une léthargie; il dit à Flanquart quelles instructions Gilles lui avait laissées, et comment il se faisait qu'endormi par un dangereux et puissant narcotiqut^ /e comte vivait toujours, bien que tout le monde le crût
ujort, et comment il attendait, dans le caTeau fuDèbr(3, que Flanquart et lui, Morgaod, allassent le délivrer. Et Flanquart, naïvement :
— Dites donc, vous ne vous moquez pas de moi, DQdn- «ieur Morgand?. .. Ça ne serait pas juste, vous savez, car malgré ma colère de tout à l'heure, je vous iuis dévoué, vous ne l'ignorez pas...
— Je vous jure que je vous ai dit la vérité.
Alors le brave homme, s'étreignant le front comme s'il avait voulu y faire entrer les doigts :
— Mais c'est du roman, tout cela, ce n'est plus de la police. . Ainsi, le comte est sûr de ce qu'il ditt... Il a reconnu Jean More?... Il a reconnu Roscoff?...
— Oui. Gela vous prouve que je n'invente rien. Car si le comte n'avait pas parié, oomment eussé-je appris que ces deux hommes sont coupables?
— C'est vrai. Excusez-moi d'avoir cru un moment que vous déraisonniez. Mais tout cela e«t si étrange!... C'est égal, je regrette presque que le comte ait vu ses assassins... 11 m'enlève tout le mérite de les avoir découverts moi-même... J'en connaissais un déjà, et je n'aurais pas tardé à connaître l'autre..,
Morgand ne put s'empêcher de sourire, à cette réflexion bizarre du brave homme.
— Consolez-vous, dit-il, tout n'est pas fini. Le plus difficile reste à faire. M. de Miremond ne se contente point de savoir quels sont les meurtriers de son oncle et de son fils, il veut pénétrer aussi le secret du plan de Roscoff.
— Oui, ceci sera intéressant à connattre, mais ne me parait pas présenter des difficultés insurmontables. Un peu de patience sutfira. Nous nous tiendrons coi, et nous laisserons venir le Roscoff. Si ce n'est point par amour de l'art qu'il a commis ces assassinats, s'il a un plan enfin, ce plan nous apparaîtra bientôt, clair comme le jour... Si l'on apprenait au comte que sa femme est, depuis vingt ans, la maîtresse de ce monstre^ cette nouvelle le mettrait peut-être sur la voie de ee qu'il cherche...
"t« Jamais je n'aurai le coiirafe d§ k lui dit»...
■^ Ni moi, car c'est une triste bétiogue... '^^ Comptons sur le hasard. Et cependant..* Flanquart hésitait.
— Quelle est votre pensée, mon ami ?
— Je vous la dirai plus tard, murmura le commissaire. C'est une idée qui me vient et qui pourrait bien ôtre la bonne... Seulement à moins que je ne me trompe — pour que le phn de Boscoif reçût ton entière exécution, il faudrait un crime de plus...
— Un crime 1 dit Pierre, frissonnant.
— Il faudrait le meurtre de mademoiselle Blanche ! I... Bit comme Pierre, pâle, épouvanté, s'afiaissait sur un
banc, Flanquart, doutTimagination surexcitée travaillait, murmura à part lui :
— Mais pourquoi diable ce Roscoff, Tautre jour, voulait-il éloigner Jean More, le chasser de la ferme, lui faire quitter le pays?... Encore an mystère... Il comptait donc faire sa besogne tout seul et assassiner lo comte •ans le secours de personne?... Nouveau mystère I... Allons, allons, Flanquart, il reste encore là de quoi exercer voire intelligence, mon ami.
Le soir, Flanquart pénétrait dans le jardin du château, en sautant par-dessus le mur, à un endroit que Pierre Morgand lui avait désigné — se couchant et prenant les plus minutieuses précautions pour n'être point vu, ni phis ni moins qu'un vulgaire malfaiteur.
Pierre Morgand l'attendait, du reste, de l'antre côté de la muraille.
Il pouvait être près de minuit, à ce momsnt-là.
La nuit était très obscure ; il n'y avait pas une lumière aux fenêtres du château.
les deux hommes se dirigèrent vers la chapelle.
C'était, nous l'avons dit, dans la chapelle, que setroafiât le caveau de Ut famille GrèTiH^«Mir^ lÀ qu'avaient été
ftO l'OUH SON ENFANT
nhuïTîés le baron, MauTicr^, là encore. fjn*<5faH r,fll«f/ enseveli vivant.
La chapelle était déserte.
Au fond, la porte du caveau, enir'ouverte sui^ i'escaliei: qui descendait aux tombes, laissait altrer un rayon de lumière pâle.
Ils allèrent là, descendirent.
Une veilleuse brûlait, suspendue à là voAte, au-dessus du cercueil où ?e trouvait Gilles.
Pierre avait apporté un ciseau et un marteau.
Et tout de suite, sans perdre da tprnps, il disjoignit les planches, étouffant le bruit du marteau, qui résonnait dans les profondeurs de la chapelle.
Pour plus de sécurité, Planquart, toujour» prudent, avait soufflé la veilleuse.
De telle sorte qu'iU étaient environnés de ténèbr&s épaisses... et qu'en entrant dans îa chapelle personne ne pouvait les apercevoir...
Tout à coup, Morgand s*arrôta de frapper et murmura :
— îje couvercle est descellé. Ma main pénètre dans le cercueil et rencontre le suaire...
Alors tous les deux, très émus, emportèrent le comte si rigide et si froid qu'on n'eût jamais d'aviné, sans être prévenu, que ce n'était point là un cadavre.
Ils le déposèrent dans la chupelie, puis retournèrent au caveau, où ils étaient obligés de faire disparaître toute trace de leur passage.
Flanquart avait apporté des pierres tirées du mur à l'endroit où celui-ci, s'écroulant sur une longueur de quelques métros, lui avait permis de passer dans le jardin.
Ils enveloppèrent ces pierres dans le suaire du comte afin que leur bruit n'avertît pas de îa substitution dans le cas où l'on viendrait à changer de place h cercueil.
Ils reiermèrent celui-ci.
IBt Flanquart, rallumant là veilleuse, s'assura, avant de s'éloigner, que tout était p.ïx ordre, et qu* vcone tra« n'éveillerait les soupçons.
POtJR SON ENFANl' ©1
Aïorg,ili sortirent de îa ■^;bapelis, emportant dans Imr^ hraf \e comte de Mireraond toujours inanimé.
Un quart d'heure après, non sans beaucoup de peine, sans s'être arrêtés bien des fois, craignant d être suivit et reconnus, ils arrivèrent i\ la brèche de la muraille par 'Sti le commissaire était passé.
Ils gagnèrent aussitôt ie bois d;6s Maréchaux et ne reprirent haleine que lorsqu'ils furent an bord de ryvette, dans des broussailles qui les protégeaient suffisamment et où ils pouvaient attendre que le comte, rafraîchi par l'^Jr tr^? vif de cette nuit da septembre, reprît connaissance,
Morgand s'était assis et avait la tête de Gilles sur ses genoux, et ses yeux, habitués à robscurité, épiaient sur ie visage de son bienfaiteur le moindre signe do vie.
Plan quart alla vers l'Yvette, puisa de l'eau dans son chapeau et versa cette ean sur le front du comte.
En même temps, Morgand. ayant défait les vêtements dont il avait revêtu lui-même Mirecuond avant d'aider à Tensevelir, lui frottait vigoureusement la poitrine et les épaules, afin de rétablir et d'activer la circulation du sang.
Au bout d'une heure d'une attente pleine d*anxiété, pendant laquelle les deux hommes ne s'adressèrent que de rares et rapides paroles montrant Tangoisse de leur âme, le comte fit un léger mouvement.
Morgand et Planquart le virent en même temps, étouffèrent un cri de joie et se précipitèrent sur lui, guettant toujours les manifestations de la vie qui revenait.
Cela fut très long.
Et jusqu'au matin, jusqu'à l'heure où l'aube allait blanchir la cime des arbres, Pierre et Flanquart n'arrêtèrent pas de lui prodiguer des soins...
Enfin, le premier mouvement du comte fut suifi d'un second, le second d'un troisième,.-
Alors, Flanquart dit :
'—A présent, il est sauvé.c Tout à l'heure il ouvrira les yeux,., 11 nous verra, il noua reconnaîtra,., mais \^ doute fort qu'il puisse se tenir sur ses jambes.,,
{)2 l'OUR SON ENFANT
Or, il serait dangereux d'attendre ici plus longtemp6 qu'il lit recouvré complètement sa présence d'esprit. Mieui vaut donc profiter du reste de la nuit et de l'obs curité qui règne encore pour transporter chez moi M. de Miremond... Là, le comte sera en sûreté et nous pourrons attendre les événements.
Morgand partagea cette opinion.
Et sans perdre de temps, ils soulevèrent le comte et l'enlevèrent avec eux, suivant le bois des Maréchaux — ce sinistre bois qui avait été le théâtre de trois crimes — jusqu'à la lisière qui s'étendait en vue du village de Fou> cheroUes.
Là, ils s'arrêtèrent quelques instants, et Flanquart s'avança seul dans la plaine, eu se dirigeant vers la petite maison qu'il occupait, heureusement hors du village, afin de s'assurer que personne ne les surprendrait.
Il ne vit rien de suspect.
Il revint aussitôt.
Un quart d'heure après, la plaine était traversée s&m. encombre par les deux hommes qui ^'étaient acheminés, avec leur précieux fardeau, en suivant les arbreb le long des bords de la rivière.
Le commissaire de police avait sur lai la clef du jardin »i celle de sa maison.
En outre, il vivait seul dans un isolement complet.
Ils n'avaient donc rien à craindre et personne ne vien* drait les déranger.
Le comte de Miremond fut couché dans un lit où Morgand se remit à le masser avec vigueur pendant que Flanquart, lui, continuait de le rafraîchir en jetant de l'eau lur soi) visage.
Enfin, le pauvre homme ouvrit les yeux.
Le soleil s'était levé, sur ces entrefaites, et, pénétrant par les fenêtres que Flanquart avait ouvertes, inondait la chambre de ses brillants rayons.
En même temp» les oiseaox s'éveillaient, voletaient et piaillaient sur les arbres du jardin.
C'était une radieuse matinée d'automne.
Le cosatd, \m vdux ts.éi soi* U campa^ûe. oomuiâ doux
radmhcrj la bouche entr'ouverte comme pour aspirer Tair pur que lui envoyait une brise fraîches qui venait de se lever, /'e comte resta silencieux, cherchant r^ans doute à rappeler ses souvenirs et à reconstituer les lugubres et dramatiques scènes qui l'avaient amené là. Flanquart s'approcha de lui, et souriant :
— Il fait bon vivre, n*est-ce pas, monsieur? dit-il.
— Qui ôtes-vous? murmura le comte d'une voix faible.
— Flanquart, le commissaire de police, un ami dévoué.
Ce fut au tour de Morgand de venir près du lit.
— Et moi, me reconnaisseE-vous 7
— Pierre I
Et passant la main sur son front :
— Oui, je me rappelle, à présent... le fermier... traîné par mon cheval... étranglé... et le visage de Roscoff apparaissant devant moi, sortant d'un buisson.,, puis j'ai passé pour mort et j'ai dit à Pierre de me donner la flole de narcotique... puis, plus rien...
Et, regardant tour à tour les deux hommes :
— Ainsi, tout s'est passé comme je l'avais prévu ?
— Absolument. Après avoir bu quelques gouttes du stupéfiant, vous êtes tombé dans une sorte de léthargie si profonde qu'elle avait, certes, tous les symptômes de la mort, et que les médecins eux-mômes pouvaient s'y tromper. Vous avez été inhumé, hier, dans le caveau de FoucheroUes. Cette nuit, nous vous avons délivré et emporté ici oîi vous êtes en sûreté, où personne ne s'avisera de venir vous surprendre.
De nouveau , le comte resta silencieux, puis :
— Ma femme? ma fille, ma pauvre et chère Blanche I !
En l'entendant prononcer le nom de sa femme, le commissaire de police avait fait une grimace, mais un geste imperceptible de Morgand lui rendit son sang-froid.
— Je ne puis vous cacher, disait le jeune homme, qae la comtesse et Blanche sont malades. „ Le coup a été trop rude pour elles...
P Malades? En danger peut-être?
6i POUR SON ENFANT
ront p04ir l»ur permettre de supporter avec plus de coi rage raineux oiaibcur qui les a frappées...
— Qui donc est auprès d'elles et les soigne? ^- Leur médecin ordiuaire... Roscoll!
Le comte, en sou lit, 5e dreàsa debout, terrible.
— Pierre, il faut chasser cet homme du ehâteab... Je ne veux pas qu'il reste plus longtemps auprès de ma femme et de ma fille... je ne veux pas... songe donc qu'il fera peut-être d'elles ce qu'il a fait de Crèvecœur, de Maurice et de Dioi !,..
Mais Flanquarl hocha la tète.
Et Morgand ne répondit pat.
— Lô chasser du château, monsieur le comte, dit le commissaire de police, autant tout lui dira... c'est perdre, d'un seul coup, tous nos avantages...
— C'est vrai, murmura Gilles. Que faire?
— Attendre et ne vous point montrer, surtout^ car tout serait perdu si quelqu'un vous apercevait et si Roscoflf venait à apprendre que vous n'êtes point mort. Nous allons donc vous laisser ici. Quant à nous, notre présence au château est nécessaire. Il faut que nous nous rendions compté de ce qui se passe et je ne dois pas oublier non plus que M, Poulverel est mon chef et qu'il peut avoir besoin de moi.
Les deux hommes serreront les mains du comte et le quittèrent.
Au château, la même tristesse répinait, avec la môme solitude. Pendant que Morgand s'informait de la comtesse et de Blanche et demandait comment elles avaient passé la nuit, le coniinissaire allait trouver M. Poulverel qui commençait à trouver son absence extraordinaire et s'en inquiétait.
Flanquart eut avec son chef une longue conversation pjindant laquelle il supporta, tôte basse et sans se défendre, une verte réprimande.
U répondit siijiplement:
— Monsieur le juge, je sais qu'en apparence, je mérite las reprochtîs que vous pouvez me faire... je ne chsicherai donc pas h me disculper. Cependant, je vous dirai de
POUR t^N ENÏaNI 65
prentlre patience, car je prévois qne tous anrez à regrM^ ter, dans quelque temps, la trop grande sévérité dont vous use» aujourd'hui envers moi. Tout ce qui arrive est malheureux, je le sais bien, et cette histoire est étrangement dramatique et compliqu<^e. Mais q«ielles qu'en soient les complications, je suis sûr, maintenant, de pouvoir, à bref délai, les démôler. Patience donc,
— Que voulez-vous dire ? fit le juge un peu adouci.
— Hien de plus que ce que je vous ai dit, monsieur Poulverel.
— Si vous avei découvert quelques indices, votre devoir est de m*en avertir...
Le commissaire rougit comme une jeune fille.
— Je ne sais rien... rien encore... mais je ne vous demande qu'un peu de temps... et si les explications quf je vous donnerai ne vous satisfont point, je vous re mettrai ma démission, rii& jugeant indigne du poste que j'occupe.
M. Poulverel fit un signe qui voulait dire :
— J'accepte.
Et Flanquart, h part luf|
— Allons, voilà qui est entendu, n faut Tuinere on mourir.
Deux mois s'écoulèrent. Le comte, caché dan« la maison de Flanquart, était invisible à tous. Personne ne se doutait de sa présence, à personne n'était venue l'idée que peut-être il n'était point mort.
Blanche, après être restée six semaines malade, sans sortir de son lit, s'était enfin remise.
Elle était sauvée et on la voyait, maintenant, quand un pâle rayon du soleil d'hiver glissait entre les branches dénudées des arbres du parc, on la voyait so promener doucement, enveloppée de fourrures, au bras du marmi» de Tbévanne o» d* Pierre Mor«and ; elle éUit pftie
6Ô roUR 30N KNIfAST
et maigre^ et» yeux étaidut largement cerclés â*urie teinte bleuâtre.
La Qiort de son pore, qu'elle aimait beaucoup, l'avait brisée.
Elle avait été si faible, à un moment, que Roscolf désespéra de la sauver.
Quelles n'avaient pas été les angoisses du misérable !
Il voyait la vie de cette enfant s'en aller peu à peu de ses mains, pour ainsi dire... et il lui était impossible d'enrayer les progrès du mal... Il eut peur!... Après tant de crimes abominables commis pour Blanche... Blanche, alors qu'elle allaitlui appartenir, allait-elle lui échapper?
Se figure-t-on, également, pendant cette maladie, quelles durent ôtre les épouvantes de Pierre Morgand?
Outre qu'il craignait pour la vie de sa sœur, n'avait-il pas à craindre que RoscofT ne se portât sur elle à un nouveau crime?
Il ignorait que quelque chose rattachait encore ce monstre à l'humanité, son amour pour sa tille.
Aussi, pendant les longues semaines de la maladie de Blanche, alors qu'elle souffrait et délirait, Pierre ne quitta pas le chevet de son lit, n'ayant de confiance qu'en lui, goûtant le premier, alors que Roscoff était parti, les breuvages que celui-ci préparait lui-même.
Armé du formidable secret qu'il avait découvert, Morgand cherchait à lire jusque dans le fond de l'âme du misérable.
Mais il ne put découvrir chez lui d'autre préoccupation que celle qu'inspirait à Roscoff la maladie de Blanche.
— En vérité, se disait Pierre, si je ne savais pas que cet homme est un misérable, je pourrais croire, à sa tristesse, à son inquiétude, aux soins touchants dont il entoure Blanche, qu'il est incapable d'avoir commis tous ces crimes 1 1
Et il se demandait, ain-si que Flanquart se l'était demandé à lui-même, quel était le but mystérieux qui faisait agir cet homme.
Quant à la comtesse, la prostration oin elle était tombée à U Bouvdid de la mort 4d sa&^mari dumt docord ; c@
ddrnieï* ma^beor avait paru altérer ses facultés ; iîl© ne paraissait point malade, et, après avoir gardé le lit pendant les premiers jours, elle s'était levée, s'était assiso dans son fauteuil favori, près de la fenêtre de sa chambre à coucher, et elle restait là des heures, des journées entières sans faire un mouvement. On l'eût dite p»raly:?ée.
A peine avait-elle, de teQips en temps, assez d'intelligence et assez de forces pour .«'informer de sa fille auprès de Roscoff.
Quant à Jean More, qu*était-ll devenu?
Le comte de Miremond lui avait été désigné par Roscoff, pendant une des crises de folie provoquées par le médecin russe.
L'imagination du paysan, se représentant «ans cesse des persécuteurs, Roscoff chercha à laire dévier son idée fixe attachée sur Blanche et à la reporter sur le comte,
11 n'y réussit pas complètement; le fou, en étranglant Miremond, n'abandonnait pas pour cela l'idée de se débarrasser des persécutions imaginaires dont Blanche, disait-il. le faisait souffrir.
Comment le médecin s*élait-il trouvé là, au moment de la mort de Gilles?
Il venait de rencontrer Jean More dans le bois et n'eut que le temps de so jeter dans les broussailles, en reconnaissant, au bout de l'allée, le cheval et le cavalier.
Le drame s'était passé en quelques minutes... Roscoff semblait cloué au sol par une invincible force... et c'est à peine s'il put se baisser dans les branches feuillues au moment où, rapide comme l'éclair, pasea le cheval du comte.
Et ce fut ainsi qu'il assista à l'assassinat...
Et quand il vit le cheval se précipiter dans les arbres, quand il vit le comte, entraîné d'abord, se dégager enfin, il avança !a tête, et c'était à ce moment que Jean More se précipitait sur Gilles et lui entourait le cou de sas deux mains... c'était à ce moment aussi que Gilles, apercerant Roscoff devant lui, et (Jans l'impuissance où il était de se défendra, jetait au mMecin uo r«g^4 sup pliant,..
6b POUB SON ÏNfÀNT
Ce regard, te médecin le rit et il eut peur — il pear ju'au lieu de rnlirer Id tôle il resta là, sans mouveoieat.
El il De songea à fuir que lorsque Gilles fut mort.
Ôé à le fermier élaii loia.
Chaque meurtre appoiln il comme un apaisement dans la formidahle lolie de cet homme.
Il reuira chez lui et se coucha.
Riqueiol el Magloire o^exerçaieet autour de lui, on le 'oit, qu'une surveillance relative.
Les deux ouvriers n'hésitaient pas à le quitter, en iépit de la promesse qu'ils avaient faite à Caradec, d'abord, ensuite à Roscofif —lorsque leurs travaux les appelaient loin de la terme.
Le lendemain Jean More ne se réveilla qu'assez tard dans la journée; il avait la tète lourde; la crise n'était pas encore complètecnent passée; sa présence d'esprit ne lui était pas encore revenue, niais il était plus calme... il resta au lit... réussit à dormir encore, et cette fois, quand il se réveilla, à l'aube, il avait sa raison.
Et en môme temps que la raison réapparaissait chez lui, la mémoire des deux ou trois journées précédentes s'en allait.
Il se leva, vaqua aux travaux ordinaires de la ferme, sans quitter celle-ci toutefois, s'occupant dans la cour ou dans le jardin.
Aussitôt que Riqueiol et Magloire — qui avaient essayé d'entamer une conversation la veille avec lui, l'aperçurent, ils s'approchèrent.
— Eh bien, not' maître, ça va mieux à ce que je vois.
— Oui, ca va mieux. C'est toujours cette maudite fièvre...
— Et vous savez la nouvelle... pas vrai?
— Quoi donc?
^•^ M. de Miremond a été assassiné...
Jean More laissa tomber la bêche qa'll tenait à la main.
^— Ahl misère de Dieu! qu'est-ce que vous me dites ià ?
— La Tériti. Il a été étraa^^ amat-hMf des s le bois des Maréchaux.
t»Oim SON ENFANT 69
-^ C'dBi une malédiction du bon Dieu sur là familib, bien sûr...
— Et lai, le panvre nomm^, qu'or accusait des antre» crimes, voilà bien ce qui prouve son innocence pins que tout ce qu'on pourrait inventer — etla mienne ai^s^i, pardessus le marché, puisqu'on disait que j'étais son complice. AU moins, cette fois, a-l-on trou\é l'assassin?. .. ^ — Pas encore, mais on le trouvera, paraît-il...
— Eh bien, tant mieux, et ça ne sera pas trop tôt, et moi, voyez-vous, je ne regretterai qu'une chose...
— Et peut-on savoir ce que vou» regretterex, not' maître?
— - C'est qn'on ne puisse, pour les trois meurtres qu'il ^ commis, lui couper trois fois le cou...
Les deux paysans sortirent; Jean More déjeuna d'assez don appétit, et il se disposait, dans l'après-midi, à se rendre à Foucherolles, où il avait des courses à faire, quand deux hommes entrèrent chez lui, Morgand et le commissaire de police Flanquart, en même temps qu'un troisième, Caradec, restait en faction à la porte.
A la vue du commissaire de police, J0&n More tressaillit.
— Qu'est-ce qu'il me ipvnt encore, eelni-là ? murmura-t-il.
Pourtant il fut poli» Il se leva et offrit des chaises.
— Vous me reconnaissez? dit Flanquart.
— Je suis payé pour cela et je voudrais bien savoir quel est l'objet de votre visite?
— Je ne vous le cacherai pas longtemps, mais je me hâterai, avant toute question, de vous faire remarquer que je viens ici en ami, non en eunemi... et je vous rappellerai que non seulement vous n'avez Jamais eu à vous plaindre de moi, mais que c'est à moi que vous devez d'avoir été mis en liberté...
- — Bon. Je vous remercie tout de môme, bien que ma mise en liberté m'ait étonné moins que mon arrestation. J'étais innocent. Vous le saviez. C'était votre devoir de vous employer à ce qu'on ne me gardât pAi laogtempai Je veiis en suis reconnaiti»Ani,
'^0 POUn SON ENFANt
-*• Je âa toii8 demande pas de reconnaissance. Ce qut. je désire, c^est que vous répondiez franchement à no'^ questions.
— Parlez. Je n'ai aucun intérôtà mentir, sur quoi que ce soit...
— y ont n*ignores pat l'assassinat du comte de Mir»' mond ?
— Je l'ai appris, en effet.
— A quelle heure, avant-hier, la Dour3lle vous en est «Ile parvenue ?
— Avant-hier?.., Mais c*est d'aujourd'hui seulement que je la connais, la nouvelle... de ce ffal.n... C'est Magloire et Riquelot qui m'ont tout raconté... tout à l'heure.,. Interrogez-les ; ils vous diront si je mens...
— Que faisiez-vous avant- hier et hier?... Vous étiez donc ahsent ?...
— Je n'ai pas qnitté la ferme depuis mon retour de prison.
— Voilà qui est étrange. Et dans la journée d'hier, ▼ons n'avez pas entendu parler de la mort du comte?
— Non. Et il y a une bonne raison pour cela. C'est que j'étais dans mon lit. Quand je suis malade, et cela m'arrive souvent, malgré les soins du docteur Roscofl, je -ae sais rien de ce qui se passe. Je suis comme mort. Et zéÏ2L est si vrai, que lorsque je suis pris de fièvre plusieurs jours de suite, quand je suis guéri, je ne me rappelle plus ni quel jour, ni à quelle date du mois nous sommes.
Morgand et Flanquart se regardèrent, surpris.
— Et vous êtes content des soins que vous donne le docteur Roscoff? fit négligemment le commissaire.
Le fermier avança la lèvre inférieure :
— Ma foi, s'il faut vous dire la vérité, il me soigne en pore perte... Ce n'est pas sa faute, mais il me semble que mes crises de Q.èvre sont bien plu^^ fréquentes maintenant qu'autrefois.
— Il vous fait suivre un régime, sans doute ?
— Oui. Et puis il me fait prendre une poudre blanche ^i est très bonne, paralt-il, pour combattre la fièvre, «,
»» D« la poudre de quinina ?
POUR SON BNF.Wl- 71
— Je ne sais pjw. Je va!» yoos montrer. Il m'en reste laelques pincées, que je devais preudre ces jours-ci...
— Voulez-vous me donner cette poudre? demanda Morgand, qui eut tout de suite un pressentiment bizarre.
— Volontiers, monsieur, dit More, d'autant mieux que cela ne me coûte rien, car M. Roscoff, qui est ud brave homme, ne me la fait jamais payer.
Et le fermier alla chercher un petit paquet renfermant la poudre de stramonium qu'il tendit à Pierre.
— Quel jour en avez-vous pris pour la dernière foi» ? demanda Flaoquart qui semblait partager le pressentiment du jeune homme,
— Il y a deux jours, dans la soirée, en me couchant.
— Comment savez-vous qu'il y a deux jours, puisque tout à l'heure vous prétendiez ne pas vous rendre compte du temps qui s'écoule pendant vos crises?...
— Ne vous ai-je pas dit aussi que Riquelot et Magloire m'avaient renseigné?...
— £t depuis que vous avei pris cette poudre yons ne vous souvenez de rien ?
— De rien absolument, excepté de ce que j'ai vu et entendu ce matin, puisque c'est Cf^ matin seulement que la fièvre m'a quitté...
Flanquart resta quelques moments silencieux. Après quoi il reprit :
— Je vais vous dire des choses qui vous étonneront peut-être... Soyez franc, si vous voulez que rien de fâcheux ne vous arrive...
— Quoi doncV murmura le fermier alarmé.
— Avant-hier, vers midi, c'est à Th-eure même du crime» vous vous trouviez au bois des Maréchaux, à l'endroit même où le comte de Miremond a été assassiné.
Jean More haussa les épaules.
— Voilà vos histoires qui recommencent ! dit-il.
— Vous ne pouvez, du moins, affirmer le contraire, puisque vous étiez malade...
— C'est justement parce que j'étais dans mon lit que je ne pouvais pas être au bois des Maréchaux*
^ Mais puisque voas perdes, peudant vos $l?fei, Iê
eonnals§ance de ce qni it passe, qni yoas assare qm ?oui ne vous réveillez point, que vous ne marchai loint... que vous n'allez point d'un endroit à un autre, jue vous ne parlez pas... quefoui n'agissez pas^ enfla?... Jean More se mLt à rire.
— Vous allez me faire croire qae je suis fou I
•— Non, mail la fièvre fait accomplir de si drôles de choses.
— Expliqaei-Toot» am flioiBié** m'a-t-on vu, aa bois des Maréchaux ?...
— Oui.
— Qui?... je serais curieux de le connaître, celui-là... Flanquart ne pouvait nommer Miremond.
Il se contenta de v^èpondre :
— Je ne peux voas le nommer. Plus tard vous saures son nom.
— Vous voyez bien. Vous me trompes.
— J*ai d'autres preuves à tous donner.
— Ah I n'hésitez pas... alors...
— Est-ce que vous n'avez pas Fhabitude de porter sur vous un couteau à plusieurs lames, attaché par une courroie à un bouton de votre pantalon?
Le fermier regarda le commissaire avec une stupé> faction qui, certes, n*était pas jouée.
— Comment le savei-vous ?
— Je vous le dirai tout à Theuie. Je tous dirai de plus qoa ee couteau, vous Tavez perdu...
— Oui, flt le fermier, de plus en plus stupéfait.
— Et le bouton par lequel était tenue la courroie s'est arraché du pantalon.
— C'est encore vrai.
— Et TOUS aviez acheté le pantalon à un marchand imbulant de la maisou Pireau, de Rambouillet.
— Ah ça I vous êtes donc sorcier î
— Non, mais ce qui est plus simple, j*ai retrouvé couteau et bouton dans les broussailles du bois des Maréchaux, là même où l'on a relevé le cadavre du comte de Miremond. £t comme la couteao n*était ni mouillé,
&i rouillé, j'en ai conclu qu'il n'y atall pmê longtemps qu*il était là...
Jean More passa la main sur son front eoaTort dh sueur,
Bt il murmura :
^— C*est comme pour la hache, dans l'Yvette L..
Le commissaire tira le couteau de sa pocht.
— Le voilà, dit-il ; le reconnaissex-vous ?.,.
— Parbleu, fit Jean More tremblant, si je la rec:-^: nais... Il m'avait coûté trente-cinq sous àladerniôriî fête de Foucherolles.
— Et il y a longtemps que vous Tavei perdu ?
— Je vous ai promis de vous répondre franchement — et ce n'est pas ce que vous me dites qui me fera mentir — j'avais encore mon couteau dans ma poche, il y a trois jours... c'est-à-dire la veille du jour où le crime s'est commis. C'est ce matin seulement que je me suis aperçu que le bouton étant arracllé, j'avais dû le perdre. ..
— Ce n'est pas tout.
— Mon Dieu, qu'est-ce qu'il f » encore? t% le maiheureux.
— Montrez-moi vos chaussures htbitaellee...
— Mes souliers ou mes sâbots T
— Vous mettez des t abota pour &Utr à l'écurie seulement 7
— Oui, et pour travailler, dei sonliert,
— Et combien de paires possédei-voui?
— Deux paires de souliers, une pour les dimanchei» nne autre pour le travail ; «me paire de bottes pour ▼oyager.
— Montrex-les moi,
— Le temps d'aller les chercher...
Il passa dans une chambre voifine, et Flanquart, se levant, ne le perdit pas de vue.
Il revint presque aussitôt, ayant deux paire» de chaussures à la main.
— Voilà, dit-il.
^Le commissaire les examina.
— Ce n'est pas celles-là. ,« ûte» k» iotiUer» au© voué
74 POUB SON ENf ANT
Jean More très docile* obéit.
Flanquarl prit les soulier» l'un après Tantre, et Morgand, qui oe le quiltait pas des yeux, vit bieD qu'il avait découvert celte lois ce qu'il attendait.
— Eh bien ? interrogeait auxieuseioeot Jeao More, Intrigué.
— Eh bien, mon brave, voici qui va vous prouver à vous comme à moi que vous avez passé, avant-hier, sur le lieu du meurtre. Regardez, sur ce feuillet de papier, le dessin que j'ai pris d'une empreinte laissée par un soulier ferré sur une motte de terre fraîcbe.
— Je le vois...
— Remarquez que ce dessin porte l'indication de trente-trois clous... que deux clous manquent au talon... que les autres sont de diflérentes grosseurs... et que c'est du soulier droit qu'il s'agit... Regardez, à présent, cette chaussure qui est à vous, qui correspond à Tem preinte que je vous montre... et vous y verrez, reproduite, la marque des clous enlevés au talon.
— C'est Trai. Je ne peux pai dirr le contraire, o Vous êtes donc passé là.
— A moins qa'on ne m'ait volé et qu'on n'ait chaussé mei souliers pendant que j'étais malade.
— C'eût été possible ; mais n'oubliez pas que tous avei été vu. Donc, pas de doute, c'était bien vous,
— Et qu'en concluez-vous?
»- Que si vous n'êtes pas l'auteur du crime...
— Moi f dit More, épouvanté.
— Vous l'avez du moins vu commettre...
Le fermier baissa la tète et fut longtemps sans répondre.
Puis, d'une Toix altérée, il dit :
^ Ecoutez, monsieur, je n'irai pas par quatre chemins. le ne sais rien, absolument rien, sur l'assassinat du comte. Ce n'est pas moi qui l'ai commis et je n'ai rien TU, puisque j'étais malade et que je ne me rappelle pas être sorti de mon lit. Cependant, tout ce que vous me dites m'effraye. Et vous ne me le dites pas, j'en suis sûr, pour vous jouer de la crédulité d'un pauvre homme. Je «econnais, comme vous, que j'ai dû me trouver dans le
boii dm Maréchaux, puii»que voa» av^ix d<»a preuves du cela... et le jour du meurtre, encore... puisqu'ou m'y a vik. . mais comment m'y suis-je trouvé ? Voilà ce que je ne comprends pas... Il me semble qu'il y a là pour moi quelque chose d'inexplicable., quelque chose dont je suis victime... et si vous, le savez, vous, monsieur, je vous supplie de me renseigner... Vous ne pouvez penser que je suis l'assassin, n'est-ce pas ?... Ce serait pure folie que de penser cela I... Quel intérêt, aurais-je à la mort du comte?... Et pais où serait la logique de cette nouvelle accusation? La première fois, ou m'accuse, de complicité avec M. de Miremond, d'avoir assassiné son fils et son oncle... la seconde fois c'est le comte lui-même que vous semblez prétendre que j'ai assassiné... Pourquoi ces deux premiers meurtres?... Pourquoi le troisième?... J'avais bien plutôt intérêt à ce que le comte vécût, puis« qu'il était mon protecteur... puisque, acco^ comme moi, il avait promis de me défendre...
Morgand et Flanquart le laissaient parler.
Us savaient cet homme coupable, puisque le comte l'avait vu, puisque la victime avait désigné l'assassin et cependant, en cela même, ils pressentaient un mystère de plus...
Ou bien Jean More disait vrai, t'U était, parfois» iuconscient de ce qu'il faisait.
Ou bien il était l'âme damnée de Roscoff.
Comment faire pour le savoir?
D'une part, en laissant Jean More libre, il pouvait, se voyant soupçonné, leur échapper, prendre la fuite...
D'autre part, en dissimuiaût la certitude qu'ils avaient de sa culpabilité, en feignant de croire à àon innocence, ils lui laissaient sa sécurité.
Et Jean More ne cherchait pas à s*enfuir.
Ce fut à ce dernier parti que Flanquart s'arrêta.
— Je suis sûr que vous êtes innocent, dit-il, et vous le voyez bien à la façon tout amicale dont je vous interroge... C'est moins un interrogatoire qu'une demande de renseignements...
— Et je vous iremereie, montieari dit le fermier, éma«
Vous von^nex m*arr6ter» comme la première foU, que j» trouverais cela très juste — au moins momentanément — jusqu'à ce que voiis vous soyez assuré que je no vous ai pas menti... Ce qui ne pourrait tarder.
Jerin More pHnail avec une naïveté telle que les deux hoinriïe.îi en donifurinent confondus,
C'e>t que rien, en eflel, chez ie malheureux, n'indiquait son crime.
Il commençait alors à entrevoir quelque mystérieux drame dans sa vie,
il parlait avec franchise, et il se fût soumis avec plaisir à l'épreuve d'une nouvelle accusation, suivie d'une nouvelle arr.îstalion, pourvu que son innocence, en dépit des indices, en ressoriît claire aux yeux de tons.
Flanquart, la léte penchée, réfléchissait.
11 ne répondit pas à la dernière observation de Jean More ; mais, suivant la pensée qui venait de lui traverser l'esprit, il dit an paysan :
— Ainsi, troi- meurtres, en un an, ont été commis au château de Foucherolles, et il pourrait se faire que, malgré vou>, je le reconnais, vous ayez pris part à ces meurtre>. Rappelez bien vos souvenirs... Vous tombez souvent dans des accès de fièvre pendant lesquels vous ne vous possédez plus,.. Chacun de ces derniers accès ne coïncide-iL-il pas avec un de ces crimes?
— Oui. Quand on a assassiné M. le baron de Grèvecœur, j'étais dans mon lit... Quand M. Maurice a été lioyé dans l'Yvette, j'étais dans mon lit... du moins, je le croyais... je n'avais pas ma présence d'esprit... Enfin, vous le voyez, hier, avant-hier, au moment oix l'on asiassinait le comte, j'étais malade, toujours... Et cela est si vrai que, ces trois meurtres, je ne les ai appris que le lendemain ou le surlendemain du jour où ils ont été e/jmmi8...
— Je m'eti doutai», murmura Flanquart.
Morgaud l'interrogea des yeux, lui demandant, ainsi, sann par!-8.", quelle était sa pensés.
Flanquart comprit :
— Je vous 1« dirai tout à l'beiurfi, St-iU
JeAïi More contlDQft :
— 1! y a cependant unecri«« — qui a doré longterop» celle*là — et qui ne coïncide pas avec les crimes de Fou> cherolles...
— Ah ! ah ! fit le commissaire, intéressé.
— Je ne me rappelle pas dans quelles circonstances je suis sorti de piison... Tout ce que je me rappelle, c'est qu'une fois, cinq ou six semaines après mon arrestation, je me suis senti très malade, très fatigué... J'ai dû être pris de fièvre... Et c'est pendant que j'étais en cet état que Ton m'a remis en liberté.
— Et vous ne tous souvenez d'aucun détail?
— De rien, je vous le jure. Comment suis-je revenu dé Rambouillet? Ai-je fait le trajet à pied?... L'ai-je lait ev voiture?... Ai-je rencontré des amis le long de la route t. .. Quel chemin ai-je pris?... Je ne peux rien dire...
— Voilà qui est singulier, dit Flanquart, de plus en plus attentif. Et si je vous disais, moi, ce que vous avez fait... Peut-Cire cela aiderait-il votre mémoire.
— Vous m'avez donc accompagné?
— Je vous ai suivi.
Et Flanquart raconta le voyage de Jean More de Rambouillet jusqu'à la ferme, — voyage que nous avons rapporté en son temps.
Jean More hochait la tête à chaque mot.
— Non, dit-il, tout cela est nouveau pour moi. Morgand se pencha à l'oreille de Flanquart.
— De deux choses l'une... ou cet homme se joue ne notre crédulité... ou c'est un fou !
— C'est mon avis. Et nous le saurons bientôt. Et s'adressant au fermier :
— Jean Mort), dit le commissaire, J'ai encore quelques questions à vous adresser...
— Je sois pr^t à répondre, si je le peux.
— n y a longtemps que le doctsur Roscoff vous toigne?
— Mais depuis qu'il est dam le payte.. KCt en pure ç«rt«i, je dois le dire...
7k pu un SJON KNfANT
— Vos criscii n'aot pas diminué ?. . .
— Au contraire; malgré les soins du docteur, il ru<i semble que cela va de mai en pis...
— Rappelez bien vos souvenirs. Ce que je vais vous demander est très important. Chacune de vos dernières crises n'était-eile pas précédée de la visite de M. Roscofl?
Jean More resta longtemps pensif.
— Je le crois, dit-il ; pourtant je n'oserais l'affirmer. .. Ces fièvres, voyez-vous, ça a le don de me mettre la mémoire à Tenvers...
— Au moins, vous rappelei-vous si, la veille, M. Boscoff ne vous a pas conseillé — et cela en insistant d'une façon particulière — de prendre la poudre blanche que voici ?
— Oui. J'ai pris de cette poudre. Et cela ne me produisait pas beaucoup d'efifet, puisque cela n'empêchait pas la crise... J'en ai fait plus d'une t'ois la réflexion è M. Roscolf, qui m'a répondu que c'était à la longue seulement que la poudre me guérirait...
Morgand et Fi an quart, très pâles, se regardèrent un moment sans parler.
La même pensée leur venait.
— Quelles étaient les propriétés de cette poudre ? Flanquart entraîna le jeune homme dans un coin de la
chambre et très bas, à l'oreille :*
— ii iaul que cette poudre, nous la fassions examiner par un chimiste parisien... et ensuite, en suivant sos conseils, que nous l'expérimentions, nous-mêmes, sur Jean More.
— Consentira-t-iî ?
— Oui, s'il e-^t innocent. Non, s'il est coupable...
— Mais, coupable, il l'est... Le comte l'accuse...
— Soit; mais qui vous dit qu'en commettant son crime, cet homme jouissait de la plénitude de ses facultés?
Pierre Morgand frissonna.
— Ce serait horrible, dit-il. Ainsi, vous croyez que Roscotf aurait profité de la maladie de cet homme...
— Je ne crois rieû, mais je suppose tout.
— Et que comptez'TOus faire ?
— Écoutez. Tout ce qui se passe ici maintenant est nn secret que nous gardons à nous deux. Je n'ai rien dit i\ M. Poulverel de mes soupçons, cela sur votre prière. Continuons donc, puisque cela semble réussir. Moi, je ne puis m'absenter de Foucberolles, en ce moment, pour deux raisons : la première, c'est que le comte de Miremond est prisonnier dans ma maison et qu'il peut avoir besoin de moi ; la seconde, c'est qu*à chaque instant M. Poulverel me fait demander pour un supplément d'enquête. Vous allez donc vous rendre à Paris. Vous irez trouver le docteur Tardieu et vous le prierez de vous donner son opinion sur les propriétés de la poudre que vous lui remettrez. Ses propriétés sont peutêtre, après tout, înoffensives et il est possible que ce soit tout bonnement de la quinine. Vous serez, là-dessus, renseigné tout de suite. Alors, vous reviendrez, nou^ aviserons, car j'attendrai votre retour et je ne forai rien avant que vous soyez revenu.
— Et Jean More, que deviendra-t-il ?
— Ne craignez rien pour lui. Vous allez voir. Il se retourna vers le fermier.
— Monsieur Jean More, il me faut, avant d'ajouter foi è tout ce que vous m'avez dit, un renseignement que nous ne pourrons obtenir qu'à Paris. Donc, jusqu'à demain, considérez-vous comme prisonnier et ne bougez pas de la ferme, sous quelque prétexte que ce soit.
— C'est bien, dit le paysan toujours docile, vous pouvez être certain que je vous obéirai.
— Mais pour être sûr qu'il ne vous prendra pas quelque velléité de jouer de la (llle de l'air, je vous deman» derai la permission d'installer auprès de vous un de vos amis du château.*.
--Qui?
— Caradec, qui est ici à la porte. Il vous tiendra compagnie, afln que le temps ne vous paraisse pas trop long et si le eoeur vous en dit et que vous n'ayez p^M
meil, ii tous raeentera de» histoires de mann. n eu sv)^ de toutes les couleurs et ne se fera pas prier.
— C'est votre droit de me surveiller et de prendre d^f pricautions. Je ne ferai pas un pas hors d'ici, quand bien même le feu serait à la ferme.
Kt il ajouta tristement, la tète baissée :
— Il faut au moins que je vous prouve, par ma bonne Tolonté, que si je suis coupable, ce n'est pas ma faute...
Flanquart appela Garadec auquel il donna ses instructions.
Le vieux marin dit seulement :
— Entendu. Compris.
Puis il bourra sa pipe et s'assit philosophiquement sur un tabouret.
Pierre et Flanquart sortiient, et en s'éloignant ils entendirent les verrous et les serrures qui grinçaient.
C'était le marin qui fermait les portes.
Fianquart regagna Foucherolles, pendant que Pierre Morgand prenait ses dispositions pour se rendre à Paris sans perdre de temps.
— Ne flânez pas trop en route, lui dit le commissaire en souriant, car je vais vous attendre avec impatience...
Le lendemain, dans l'après-midi, Pierre était de retour.
Fianquart qui n'avait guère dormi, cette nuit-là, et qui était resté aux aguets, l'aperçut et accourut aussitôt.
— Êtes-vous renseigné ? demanda-t-iU
— Oui.
— Racontes-moi vite ce que vous savez.
Pierre était allé dans la matinée trouver le docteur Tardieu qu'il avait eu la chance de rencontrer chez lui. Il lui avait exposé l'objet de sa visite.
— Montrez>moi cette poudre, avait dit le grand médecin.
Pierre lui tendit le paquet. Le docteur le prit, flaira la poudre, la goûta du bout des lèvres...
— Attendez-moi un quart d'heure, dit-il... voici des journaax et sîes brochures pour vous occuper pendant Hii^ î'â^îdvâiriU ù^\ aoXis uî^â kûrorâtouê.
l>OUil SO^ ENFANt ^i
%Ê iAvaat ne fat pat plus d*aii quart d'heure.
— C'est de la poudre de stramonium, dit-il. > »- Quelles en sont les propriétés?,..
— C'est un poison, quand eUe est pme à cart<»«^e dose... à dose plus petite, c'est un excitaLt très violent, capable de troubler les facultés môme les mieux équilibrées, de donner la fièvre, d'engendrer le délire, un délire furieux quelquefois, enfin de changer un homme sage et calme en une sorte de fou dangereux capable de brutalités...
— Et lorsque cette poudre est absorbée par un malade, déjà atteint de fièvres périodiques ?
— Cela peut produire des désordres très graves et cela peut même occasionner la mort.
Morgand avait remercié le savant et avait pris congé de lui, ayant grande hâte de revenir à FoucheroUes.
Tel fut le récit que fit le jeune homme au commissaire.
Flanquart demanda:
— Le docteur Tardieu a-t-il employé toute la poudre, ou bien en avez-vous rapporté quelque peu ?
— Voici ce qu'il en reste.
— Merci. Je crois que cela suffira.
— Quelle est votre idée?
— Je veux juger sur Jean More lui-môme du joli remède de M, Roscoff, ]• vous l'ai dit.
mi M LA DEUXIÈME FABTIB
t»OUR SON ENFANT Hcl