‹ Pour tuer BonaparteChapitre 1 sur 6 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

2 exemplaires sur papier de Chine.

3 exemplaires sur papier du Japon.

5 exemplaires sur papier Vélin.

Numérotés à la presse.

POUR TUER RONAPARTE

La mer déferlait à grand bruit sur les récifs qui forment, en avant du petit village deVerville, un cirque, où les bateaux de pêche viennent, par le temps calme, débarquer leur poisson. Un ciel noir, dans lequel les nuages couraient lourds, chassés par le vent d'ouest, s'étendait sur la terre et les flots, traversé, à des intervalles de plus en plus rapprochés, par les éclairs livides d'un orage qui venait des côtes d'Angleterre. La pluie commençait à tomber, épaisse et froide, mélangée de grésil qui fouettait, comme du

sable. Une forme à peine distincte qui s'avançait, suivant un chemin de chèvres, tracé sur le bord de la falaise, s'arrêta, éblouie par un zigzag blafard, qui illumina les ténèbres. Un moment tout devint distinct, la mer, le rivage, les récifs, la falaise. Et, à une demi-lieue au large, un petit bâtiment qui louvoyait, sous ses basses voiles, apparut. La forme également se précisa. C'était celle d'un homme, vêtu en paysan, coiffé d'un bonnet de laine, enfoncé jusqu'aux oreilles, et recouvert d'une limousine de berger. Une carabine à canon court était suspendue à son épaule. Tout redevint ténèbres. Mais l'homme reprit son chemin, descendit dans un pli de la falaise, et là, adossé au rocher, il commença à battre le briquet. Au bout d'un instant l'amadou enflammé rougeoya entre ses doigts. Il se pencha et aussitôt des herbes crépitèrent, puis un fagot préparé d'avance s'alluma, et, dans l'obscurité profonde de la nuit, un feu brilla. Sans doute, c'était un signal attendu, car sur les flots noirs comme de l'encre, une vive lueur apparut bientôt suivie d'une sourde détonation. L'homme alors, sans plus s'occuper du feu qu'il avait allumé, assura sa carabine sur son épaule, serra la limousine autour de son corps, et, suivant un rapide sentier qui courait parmi les éboulis de marne et de roches, il descendit vers la mer. Le bruit du ressac, à ses pieds, grandissant, le guidait. Mais ces passages, où la place pour le pied souvent s'offrait tout juste, paraissaient lui être bien familiers, car il les suivait sans une hésitation. Il arriva, après quelques instants d'une marche extrêmement périlleuse, sur les galets, que le flot venait lécher de son écume, car la mer était haute. Il s'approcha d'une pierre carrée qui émergeait du

sol et s'assit dessus. Sa sécurité était grande. Il ne regarda pas une fois ni derrière lui, ni autour de lui. Sa carabine entre les jambes, adossé à la falaise, la mer à ses pieds, il attendait. Une heure au moins se passa. Puis un bruit sourd, à peine distinct, fut apporté par le vent jusqu'à l'homme qui guettait. Il se pencha en avant, comme s'il eût voulu, de ses regards plus perçants, sonder l'ombre opaque qui pesait sur les flots. Mais l'horizon demeura impénétrable. Enfin, le bruit devenu plus fort se précisa, et, mieux rythmé, parut être celui de rames frappant l'eau. En même tempsune masse sombre émergea à vingt pas et le raclement du bois sur les galets annonça l'abordage d'une chaloupe. L'homme, sans se lever, toucha le chien de sa carabine, et un claquement sec annonça qu'il l'armait, a tout événement. Au même moment un sifflement modulé bizarrement, signal de manœuvre coutumier aux marins, se fit entendre. L'irrésolution de l'homme qui attendait cessa et, se levant, il s'avança vers l'embarcation. Une voix cria dans l'obscurité :

— Est-ce vous, Parquin ?

— C'est moi, dit l'homme. Vos passagers sont-ils là?

— Ils y sont.

— Ils peuvent descendre, la route est libre pour l'instant, mais il ne faut pas lambiner. Nous pouvons, d'un moment à l'autre, avoir les gendarmes sur le dos.

— Alors, nous voilà.

Un des passagers annoncés sauta vivement sur la grève. Un autre, avec plus de précaution, descendit de la barque. Un troisième se fit porter par les matelots.

— Mordieu ! En finirez-vous ? dit d'une voix rude le premier débarqué.

— Eh ! Georges, pas d'impatience ! répliqua celui qui se faisait porter, nous allons, peut-être, à la mort. Libre à vous d'y courir !

— Monsieur, fit Georges avec un ton bourru, il ne faut pas craindre de se dépoudrer!

— Bon ! Bon ! Quand nous en viendrons à l'action, vous ne me laisserez pas en arrière. Pour le moment, il ne -'agit que de se mouiller les pieds dans la mer !

Le patron de la barque mit, sur la plage, quelques menus paquets apportés par les passagers. Parquin les réunit avec une corde, et les plaça sur son épaule. Celui que Georges avait appelé « monsieur » se tourna alors vers l'équipage, et s'adressant au patron, en langue anglaise :

— Je vous remercie, master, dit-il, de nous avoir amenés, sans encombre, au rivage. Prenez ceci pour vos hommes et pour vous.

Il lui mit sa bourse dans la main. Puis, sans attendre un remerciement, il rejoignit ses compagnons qui, sous la conduite de Parquin, commençaient à gravir le difficile et rude sentier qui conduisait au haut de la falaise. Après un quart d'heure d'une marche lente et pénible, les quatre hommes prirent pied sur le maigre gazon. Parquin s'arrêta et dit :

— Messieurs, soufflons un instant.

— Avons-nous beaucoup de chemin à faire pour être rendus à notre premier gîte?

— Si la nuit n'était pas si sombre, répondit Parquin, vous verriez d'ici la ferme de Biville. A travers les terres, il n'y a pas un quart de lieue.

■ Eh bien ! Remettons-nous en route, fit Georges. Il fait ici un froid glacial et, ma foi, je meurs de faim.

POUR TUER BONAPAlt l E 5

— Etes-vous reposé, Saint-Régeant? demanda le voyageur, qui aimait ses aises, à celui des quatre hommes qui avait silencieusement suivi ses compagnons.

— Pas de noms, s'il vous plaît, interjeta Georges rudement.

— Je suis à vos ordres, dit Saint-Régeant, d'une voix douce.

La petite troupe se remit en marche, et, à travers champs, par la nuit noire, gagna un vaste enclos, formé par des levées en terre plantées de hêtres séculaires, au centre duquel un»4 faible lumière brillait. L'aboiement du chien signala l'approche des voyageurs. Une porte s'ouvrit, par laquelle une grande clarté se répandit sur l'herbage. Deux hommes et une femme s'empressèrent, et les arrivants entrèrent dans la cuisine de la ferme. Sous le manteau de la cheminée, assis sur un escabeau en bois grossier, un homme se chauffait, tournant le dos, sans cérémonie. Quand la porte fut refermée, il fit pivoter son tabouret sur un pied, et exposant son dos à la flamme, il tourna vers les arrivants un visage rasé, aux yeux gris et à la bouche circonspecte. Des cheveux noirs pendaient sur le col de sa veste de drap, un grand chapeau noir couvrait sa tète. Il avait aux jambes les larges braies des paysans de Bretagne, et des guêtres de cuir descendaient jusqu'à ses gros souliers.

— Approchez-vous, messieurs, dit-il, d'un ton fort poli, la nuit est froide, et un air de feu ne vous sera pas inutile.

Il céda sa place devant la cheminée et, d'un geste qui n'était pas d'accord avec ses vêtements misérables, il offrit l'escabeau qu'il quittait.

— Par le diable! c'est M. de Frotté? dit vivement Georges, en s'avançant vers le paysan la main tendue. Eh quoi ! vous êtes venu, vous-même, au-devant de nous? Parquin, votre homme de confiance, nous suffisait.

— Je ne l'ai point pensé, fit le chef chouan. Vous veniez de Londres, ayant vu les Princes. J'ai voulu tenir de votre bouche même, les instructions qu'ils m'envoient, sans doute. Mais tout d'abord faites-moi faire connaissance avec ces messieurs.

Georges s'inclina avec déférence, et désignant successivement ses compagnons :

— M. Hyde de Neuville, secrétaire de Sa Majesté... M. le chevalier de Saint-Régeant, chargés l'un et l'autre d'une importante mission auprès de nos amis de Paris...

Les deux hommes saluèrent. Georges alors montrant le paysan :

— M. le marquis de Frotté, lieutenant général, commandant en chef de l'armée de Basse-Normandie.

Frotté échangea un regard avec Parquin et les fermiers de Biville qui sortirent silencieusement. Lorsque les quatre royalistes se trouvèrent seuls, le chef chouan demanda :

— Nous apportez-vous des ordres ?

— Oui, dit Georges, et formels. Sa Majesté commande que les hostilités cessent jusqu'à ce que nous ayons accompli la mission dont nous sommes chargés auprès du gouvernement.

— Le diable vous emporte, avec vos atermoiements! Espérez-vous donc quelque chose de ces jacobins? Vous

z bien qu'ils ne lâcheront pas le pouvoir. Ils en tirent

trop de profits ! Il vaudrait bien mieux continuer à terroriser les entours de la capitale, comme nous avons commencé à le faire. Quatre fermes brûlées et pillées valent mieux, comme effet moral, qu'une bataille gagnée. Et nous n'y courons aucun risque. De même, l'arrestation des courriers portant l'argent de l'État... Voilà qui frappe les imaginations! Bonaparte en est malade de fureur. Et c'est là ce que vous voulez interrompre?

— Le Roi veut faire une dernière tentative de conciliation.

— Et c'est vous, Cadoudal, qu'il en a chargé? Je vous croyais meilleur aux coups qu'à la discussion.

— Il faut obéir, dit simplement le chef Vendéen. C'est un exemple que je donnerai, quoique la commission ne me plaise guère. Mais Sa Majesté ne m'a pas demandé mon avis. Elle m'a donné ses ordres.

— Bon ! fit Frotté. Quand comptez-vous partir pour Paris?

— Demain matin, avant le jour.

— Je vous ferai préparer des relais sur la route. Nous tenons le territoire jusqu'à Chartres, par des postes détachés.

— A Chartres nous nous débrouillerons. J'ai aussi mes moyens pour entrer dans Paris, avec ces messieurs.

— Eh bien ! fit Frotté d'un ton railleur, voici l'abbé Bernier rallié, et aussi Chatillon et D'Autichamp. Il parait qu'ils en ont assez du coté de la Loire. Vous, Georges, votre Morbihan tient encore bon ! M. le général llédouville n'aura pas facilement raison de vos gars.

— Pas plus que de moi-même, dit Cadoudal. Je serai le

s POUR ÏUKR BONAPARTE

dernier à faire résistance, mais il ne faut pas nous dissimuler que le gouvernement consulaire a singulièrement amolli les résistances en rassurant les esprits. Nos populations de Bretagne, qui regimbaient contre l'emprunt forcé, sont très sensibles à la modération toute nouvelle des agents du fisc. Bonaparte a plus fait pour la pacification, en remettant de l'ordre dans le pays, qu'en écrasant nos armées.

— Et M. Fouché, en couvrant la France de ses agents, a découragé l'ardeur des compagnons de Jéhu...

— La tentative que nous allons faire auprès du premier Consul est inspirée de toutes ces défaillances...

— Ab ! si le comte d'Artois s'était décidé à venir en Bretagne, fit Frotté, nous serions les maîtres de la situation aujourd'hui...

— Ne parlons pas de cela ! interrompit gravement Cadoudal. Nous ne devons pas juger nos maîtres. Monsieur, pour ne point faire ce que tous les chefs royalistes lui demandaient si instamment, a eu ses raisons que nous ne connaissons pas, mais qui ne peuvent être qu'excellentes. Les Bourbons sont braves. D'ailleurs nos princes s'ennuient à l'étranger. La guerre les aurait distraits.

— Mais il eût fallu quitter Mme de Polastron... fit légèrement Hyde. Les Agnès Sorel ne poussent guère les Charles VII à la guerre ! Et, hélas! cette fois, il n'y a pas eu de Jeanne d'Arc !

— Mordieu ! les Jeanne d'Arc étaient toutes devenues tricoteuses et ne marchaient qu'avec les Jacobins !

Ils se mirent tous à rire.

— Donc, vous vous mettez en route, dès l'aurore, reprit Frotté.

— Et pour ne pas éveiller les soupçons, chacun ira de son côté, sous un déguisement. Georges voyage pour les farines, et M. de Saint-Régeant pour les modes. Quant à notre secrétaire il est courtier en eaux-de-vie.

— Eh bien ! Messieurs, bonne nuit. Je vous laisse sous la garde des fermiers de Biville et de Parquin. Moi, je suis attendu à Caen, et il faut que je me mette en chemin, car je ne voyage guère de jour, avec mes gars.

— Au revoir, Marquis, et dans des jours meilleurs, espérons-le.

Ils se serrèrent la main. Frotté ouvrit la porte pour faire rentrer Parquin, avec les maîtres du logis, et, jetant sur ses épaules un lourd manteau, il disparut. Dans la cuisine de la ferme, les voyageurs demeurèrent un instant silencieux, se chauffant au grand feu de la cheminée. Puis Parquin dit :

— Nos messieurs ne seraient sans doute pas fâchés de se reposer... Maître Sénéchal, montrez les chambres...

— Elles sont toutes au rez-de-chaussée, il n'y a qu'une fenêtre à ouvrir pour être dans la cour. Et je recommande à nos messieurs de ne pas se déshabiller pour dormir... Toutes les précautions sont prises pour leur assurer une nuit tranquille, mais, avec la police de Fouché, sait-on jamais sur quoi on peut compter.

— ■ Maître Sénéchal est cultivateur ? demanda Saint- Régeant en souriant.

— Il fait cultiver, ce qui revient au même, répondit

|2 l'nril TUER BONAPARTE

Parquin. N'allez-vous pas vendre des fanfreluches et des dentelles? Contentons-nous de ce que nous paraissons être.. Le jour où il faudra absolument reprendre sa personnalité...

— Ce sera l'affaire de la justice de l'établir! fit Georges rudement. Maître Sénéchal et la compagnie, je vous souhaite de bons rêves...

— Alors, rêvons que Bonaparte a fait connaissance avec un boulet de canon et que c'est Lebrun, ou Cambacérès, qui gouverne la France...

Ils se saluèrent en souriant, et, sous la conduite du fermier, ils se dirigèrent vers leurs appartements. Depuis que la révolution avait, par des secousses successives, ruiné dans le pays le principe d'autorité, jamais la société française n'avait éprouvé la sensation de calme reposant dont elle jouissait depuis l'avènement de Bonaparte au Consulat. Après la Terreur, après avoir vu les plus dangereux scélérats s'emparer du pouvoir pour se livrer aux pires excès, lès honnêtes gens commençaient à respirer. La fortune publique était bien ébranlée, le crédit était à ce point précaire que la rente cinq pour cent valait quatorze francs. Mais peu à peu le commerce reprenait de l'activité, l'industrie renaissait, et le luxe même reparaissait. La sécurité était rétablie dans les villes. Cependant, dans les provinces de l'Ouest, la chouannerie sévissait encore très gravement. Les routes de Bretagne et de Normandie étaient infestées de brigands qui arrêtaient les diligences, sous prétexte de s'emparer de l'argent du gouvernement, mais prenaient parfaitement aussi celui des voyageurs. Enfin, des bandes de chauffeurs saccageaient les environs.de Paris

POUR TUER BONAPARTE \'i

et venaient braver la force publique jusqu'à dix lieues de la capitale.

Le Beau François épouvantait la vallée de Chevreuse, les entours de Chartres et de Versailles, par ses crimes toujours impunis. La gendarmerie était sur les dents, et le premier consul furieux s'en prenait vainement à son ministre de la police des excès sans cesse renouvelés avec une impudence grandissante. Bonaparte et Fouché n'étaient pas d'accord sur les auteurs de tous ces crimes. Tandis que le premier consul les attribuait à la faction révolutionnaire, désireuse de troubler la paix publique pour essayer de reprendre le pouvoir, Fouché soupçonnait les royalistes de fomenter ces désordres, pour créer des embarras au gouvernement et désaffectionner la France d'un régime qui paraissait la satisfaire. L'un et l'autre avaient raison. Ceux des Jacobins, qui n'avaient pas pardonné à Bonaparte le 18 Brumaire, conspiraient sourdement et, délogés des Clubs, avaient formé des sociétés secrètes. Quant aux royalistes, obligés de traiter, parce que la guerre ouverte ne leur valait que des défaites, une fraction de leur parti essayait de provoquer une restauration des Bourbons en obtenant de Bonaparte qu'il se fit le Monck de Monsieur le comte de Provence, l'autre fraction songeait à recourir au meurtre pour se défaire de l'homme qui seul paraissait faire obstacle au rétablissement de la Monarchie.

En ce moment même, des émissaires du parti de la conciliation, et du parti de la violence se trouvaient réunis à la ferme de Biville, et, si Hyde de Neuville espérait, grâce aux intrigues ourdies par l'abbé Bernier, et grâce à la sympathie de Joséphine, arriver à circonvenir le premier

consul, Cadoudal et Saint-Régeant étaient bien résolus à

le tuer, s'ils n'obtenaient pas de lui la capitulation qu'ils

rêvaient. Obligés d'attendre, pour agir, le résultat des

,ciations politiques, ces hommes d'action se dirigeaient

vers Paris, bien décidés à n'en pas sortir sans avoir obtenu un résultat favorable à leur cause. Du reste, ils avaient fait, dès longtemps, le sacrifice de leur vie.

Georges, trempé pour la guerre d'embuscade si rudement faite par lui aux troupes républicaines, ne redoutait que le repos. Le jeune Saint- Régeant, tout nouveau dans le parti, brûlait de se signaler et comptait ne pas être en reste avec son redoutable compagnon. Issu d'une excellente famille, il était aussi raffiné et élégant que Georges était rude et débraillé. Il voulait bien se battre, mais en habit de soie, et en manchettes de dentelles. Son compagnon, à cause de sa délicatesse, le raillait ouvertement, et l'appelait, par dérision, Mademoiselle de Saint-Régeant. Aussi bien, le jeune homme possédait une charmante figure, une voix douce, et attirait facilement le regard des femmes. Cadoudal. avec sa force d'athlète, son cou de taureau, sa grosse figure, représentait bien le laboureur qu'il avait été avant Lire chef de partisans, et ses soldats, ses amis, lui

avaient donné le sobriquet très expressif de Tète-ronde. Les chefs royalistes, en envoyant Cadoudal et ïïyde de Neuville au premier consul, avaient eu pour but de frapper son esprit, en lui montrant les deux représentants les plus caractéristiques de leur parti. Le diplomate Hyde devait faire entendre à Bonaparte les séduisantes promesses et les mielleuses louanges qui pouvaient le disposer à un accord. Le chouan Cadoudal avait pour mission de montrer au général d'Arcole la puissante carrure des réfractaires de l'Ouest, afin de lui faire comprendre tout le danger qu'il y aurail à continuer de les combattre. Joséphine, qui n'avait jamais cessé de montrer la plus grande sympathie aux familles royalistes, s'employant à obtenir pour elles l'autorisation de rentrer en France et la remise de leurs biens, était tout acquise au projet qui amenait à Paris Cadoudal et Hyde. Elle avait pris l'engagement de les mettre en présence du premier consul. Et, plus fidèle en politique qu'elle n'était en amour, ce n'était assurément pas sans l'aveu de Bonaparte qu'elle s'était prêtée à cette combinaison. Mais le secret, en tout cas, avait été bien gardé. Fouché n'avait pas reçu de ses habiles espions le moindre renseignement sur l'arrivée des personnages royalistes en Normandie. Le navire qui les portait avait échappé à la surveillance des gardecotes français; les douaniers et les gendarmes, attirés par les partisans de Frotté sur un point éloigné, avaient négligé la falaise de Biville. Et, dans la plus complète sécurité, les émissaires du comte de Provence dormaient sous la garde de Parquin, en attendant que l'aube éclairât les sombres hêtrées qui entouraient la ferme.

Un coq chanta, dans le silence de la campagne, et

comme si Parquin n'eût attendu que ce signal pour réveiller les hôtes de Biville, il frappa à la porte de Cadoudal et do Saint-Régeant. Le Breton était déjà debout. Il avait changé son costume de la veille, pour des vêtements grossiers, Dos guêtres de cuir dans lesquelles était prise sa culotte de velours olive, de gros souliers ferrés, une blouse déteinte, serrée à la taille par une ceinture de laine, un large chapeau, faisaient de lui un type achevé de paysan. Une barbe rousse, encadrant son visage rougi par le grand air, changeait complètement sa physionomie. Il tenait dans sa main droite un bâton de cornouiller, lié à son poignet par une tresse de corde. Sans mot dire, il suivit Parquin. Dans la cour, un bidet bien râblé et près de terre attendait, attaché à un anneau de fer. Cadoudal le regarda en connaisseur. Il lui desserra la gourmette, examina si la selle était bien sanglée, et, après avoir pressé la main de Parquin, il sauta sur le dos du cheval, rassembla les rênes, et partit au petit trot. Pour le sybarite Hyde et pour Saint-Régeant, un cabriolet sans capote, monté sur des roues énormes, avait été préparé.

— Vous n'aurez, messieurs, dit Parquin, qu'à descendre à l'auberge du Cheval noir, à Yvetot. Le patron vous donnera le meilleur cheval de ses écuries, si vous voulez continuer jusqu'à Rouen. Il vous indiquera l'auberge où vous devez descendre. Là vous trouverez des indications nouvelles. Je pense que l'un de vous sait conduire .

— L'un et l'autre, dit Saint-Régeant, soyez sans inquiétude.

Hyde prit les paquets, que Parquin avait apportés de la

plage sur son épaule, et les chargea avec précaution dans le cabriolet. Puis tendant la main à Parquin :

— Avec tous nos remerciements, recevez nos adieux, mon brave camarade.

Saint-Régeant était déjà dans la voiture. Parquin lâcha la bride du cheval, en disant :

— Bon voyage ! Le premier chemin à gauche... Puis toujours tout droit...

Conduit par Hyde, le cabriolet s'engagea dans l'herbage, traversa la barrière, et s'engagea dans le chemin indiqué. Le matin venait, frais et clair. Une brise marine agitait les épaisses frondaisons des hêtres, et dans les herbages les vaches couchées, au milieu d'une buée lourde, levaient à peine leur muftle pesant, au passage des voyageurs. Au bout du chemin, la grande route s'offrit aux deux compagnons, et le cheval, mis dans son train, fila d'un trot à faire trois lieues et demie à l'heure.

L'auberge du Cheval noir à Yvetot était pleine, quand Hyde et Saint-Régeant pénétrèrent dans la cour et descendirent de leur cabriolet. C'était jour de marché, et tous les o-ros cultivateurs de la région s'étaient rendus à la ville. Midi sonnait à l'horloge de la grande salle, et le premier service de la table d'hôte venait d'être achevé lorsque les deux voyageurs entrèrent. Une des filles de service les installa, dans un coin, sur un guéridon, toutes les places étant prises, et leur apporta les reliefs du repas commencé. Saint-Régeant insouciant et, sans doute, affamé par sept heures de trajet, se mit à manger. Hyde, observateur et curieux, commença par s'assurer de la qualité des convives. D'abord se signala à son attention un petit homme maigre, l'air chafouin, les yeux perçants, coiffé d'une titus rousse, vêtu d'un carrick vert à boutons de métal, d'un gilet bariolé, et d'une culotte noisette entrée dans des bottes à revers. Il pérorait, d'un air assuré, s'adressant de préférence à un homme d'aspect débonnaire, vêtu d'une longue redingote brune, les jambes serrées dans des guêtres de drap qui couvraient ses chaussures. Les autres dîneurs étaient des fermiers, des maquignons et

quelques employés de la ville. Un sous-officier de gendarmerie tenait le haut-bout de la table et c'était à lui qu'allaient toutes les prévenances des servantes. L'homme au carrick disait :

— Vous me croirez si vous voulez, mais j'ai traversé toute la France, depuis six mois, et il n'est pas de province plus tranquille et plus sûre que la Normandie... On y peut circuler sur les routes, sans le moindre danger, et une femme irait d'Yvetot à Bolbec, sans faire une seule mauvaise rencontre...

— Une femme? Peut-être! dit en riant un fermier. Encore ne faudrait-il pas qu'elle fût trop gentille. Car ces messieurs de la fleur de lys sont galants, et, à défaut de sa bourse, ils pourraient bien lui prendre le menton.

— Ah ! pour la bagatelle, je ne dis pas ! fit l'homme au carrick. Mais quant à la bourse...

— Eh ! citoyen, interrompit le gendarme, ne savezvous pas que la diligence a été arrêtée, avant-hier, à Malaunay, par quatre cavaliers masqués, qui ont pris dans le coffre du conducteur, cinquante mille francs de la recette de Dieppe...

— Et tous les objets de valeur appartenant aux voyageurs, ajouta le fermier.

— Parla mordieu ! fit l'homme au carrick, ces pleutres ne se sont donc pas défendus ?

— Excusez, citoyen, dit le voyageur à la redingote brune. Ils ont fait feu de leurs pistolets, du moins, deux de ceux qui étaient dans le coupé... Mais ce fut très inutilement... Les armes, placées par eux dans la poche de la portière, avaient sans doute été déchargées de leurs balles

par le conducteur... Car elles ne firent que du bruit...

Voilà un drôle à pendre! Et que firent les dévalise m

Ils dévalisèrent. Puis, ayant retourné toutes les poches, vidé tous les coffres, ils ordonnèrent au conducteur de' remonter sur son siège et de reprendre son chemin. Ce qu'il fit avec empressement...

— Et vous, citoyen, qui sans doute étiez de ceux qui se défendirent, ne subîtes-vous aucune vexation particulière pour avoir tiré sur les scélérats ?...

— Aucune. Ils me saluèrent poliment en m'engageant, pour une autre fois, à ne pas m'embarrasser d'armes à feu, sur les routes, vu le peu d'utilité qu'elles avaient. Et remontant à cheval, ils piquèrent des deux et disparurent.

— Et vous fûtes bien content?

— D'autant plus content que j'avais caché ce que je possédais de plus précieux dans* mes guêtres, et qu'ils ne me l'avaient pas pris...

Ah ! Ventre de biche ! s'exclama l'homme au carrick,

avec un air stupéfait. Eh bien ! voilà des détrousseurs bien maladroits, ou un détroussé bien chanceux !

— Citoyen, dit le gendarme, vous agiriez sagement en ne racontant pas vos affaires comme vous le faites. Il n'y a ici, je le crois, que d'honnêtes gens. Mais si, parmi les convives decette table, il se trouvait, de hasard, un camarade des brigands, cela pourrait vous coûter cher, ce soir, à la brune.

Ah ! Us ne se risqueraient pas à arrêter, deux jours

Page 1