‹ Pour tuer BonaparteChapitre 2 sur 6 · I .^uite, sur la même route, la voiture publique. Bien · texte numérisé non relu

I .^uite, sur la même route, la voiture publique. Bien

certainement ils se sont, leur coup fait, envolés à l'autre bout de la Normandie.

— Croyez-vous qu'il n'y ait qu'une bande ? reprit l'homme au carrick. C'est entre Rouen et Paris que vous courrez les plus mauvaises chances. La, aux environs de Rambouillet, vous vous trouverez en plein pays de chauffeurs. Le Rouge d'Auneau et le Dragon de Bouvray terrorisent toute cette banlieue. Et tant que vous ne serez pas arrivé à Versailles, vous n'aurez pas raison de vous croire quitte.

— Monsieur, vous m'effrayez, dit le voyageur, en pâlissant. Et, au lieu du coche, je vais prendre une voiture particulière. Sans doute, un individu isolé, aura moins de risques d'attirer l'attention des coupeurs de route.

— Vous portez donc sur vous de bien grosses sommes? demanda l'homme au carrick en ricanant.

— Ma foi, non, monsieur, ce ne sont que des marchandises...

— Sous un bien petit volume, alors ?

Le voyageur demeura muet. Mais l'homme au carrick parut s'être promis de forcer cet imprudent à des explications dangereuses :

— Il ne peut s'agir alors que de pierres fines. Et, dans ce cas-là, pardieu, la prise serait meilleure encore que si vous portiez de l'or sur vous... Monsieur, croyez-moi, demandez une escorte, car vous risquez gros, à vous promener dans de telles conditions...

— 11 n'est pas besoin de tant d'affaires! dit brusquement Saint-Régeant, en regardant le voyageur. Mon compagnon et moi, nous allons à Rouen, en cabriolet.

Nous y serons rendus à quatre heures. Je vous offre, citoyen, de vous y conduire. Et je suis curieux de voir s'il y aura un mauvais drôle assez mal avisé pour essayer de nous arrêter sur le parcours...

Le voyageur leva les yeux sur Saint-Régeant, et, rassuré sans doute par sa jeune figure et sa mine avenante, il répondit avec empressement :

— J'accepte avec bien de la reconnaissance, monsieur, votre généreuse proposition. Mais ne vais-je pas vous gêner beaucoup?

— Nous nous serrerons un peu. Et puisque vos richesses tiennent si peu de place...

— A vous, je puis dire...

— Rien ! Je vous en prie ! Laissez-moi dans l'ignorance de ce que je transporte. Peut-être sont-ce des marchandises prohibées. Je ne voudrais pas me mettre mal avec le gouvernement, en favorisant la contrebande...

— Ce n'est pas la contrebande que craint le gouvernement, dit le gendarme. Ce sont les conspirations des chouans et les agitations des Jacobins... Le général Bonaparte est le plus ferme soutien de la tranquillité publique. . . Aussi voudrait-on le renverser ou le tuer. Mais il a la chance pour lui. . . Et ce n'est pas rien ! Je l'ai vu, à Arcole et à la Favorite, où il aurait dû laisser sa peau et la nôtre aux mains des Autrichiens...

— Ah! Vous avez servi à l'armée d'Italie? demanda Hyde sortant de son mutisme.

— Oui, citoyen. Et j'ai reçu un fameux coup de baïonnette, à côté du général, dans les boues de l'Alpon... C'est li qu'il m'a fait sous-officier... Ensuite j'ai demandé à

passer dans la gendarmerie... Mais, voyez-vous, un lapin comme Bonaparte, ça ne se supprime pas si facilement !

— Eh ! 11 y a cinq ans on n'en parlait même pas !

— C'est justement ce qu'il y a de prodigieux dans son affaire. Il est arrivé à la façon d'un orage, brusquement, sans prévenir, au milieu des éclairs et du tonnerre...

— Il peut s'en aller de même, dit Hyde d'un air insouciant. Mais, on ne peut nier qu'il laisserait un certain vide derrière lui !

— Parfaitement raisonné, dit le gendarme avec satisfaction.

Le dîner était achevé et tout le monde se levait. L'homme au carrick laissa sortir les convives, il s'approcha du gendarme, sans affectation, et lui montrant, du coin de l'œil, Hyde et Saint-Régeant, il murmura :

— Demandez donc leurs papiers à ces deux particuliers là..

— Et pourquoi donc me donnez-vous des ordres? répliqua le gendarme avec mécontentement.

— Parce que j'en ai le droit.

— Il faudrait le prouver.

L'homme sortit de son carrick vert un portefeuille, dans lequel il prit une carte qu'il mit sous le nez du représentant de la force publique. Celui-ci lut : Ministère de la Police. Carte de service délivrée au sieur Braconneau. Signé Fouché. Il porta la main à son chapeau, rectifia sa position et dit :

— Excusez. Je ne pouvais pas deviner... J'obéis. Dans la cour, Saint-Régeant ayant pris l'hùtelier à part.

Taisait atteler, au cabriolet du fermier de Biville, un

robuste cheval gris et surveillait le harnachement. Le gendarme lui frappa sur l'épaule :

— Je pense, dit-il, qu'un voyageur aussi soucieux de ne pas se faire d'affaire avec le gouvernement, doit avoir rempli toutes les formalités...

— C'est mon passe-port que vous voulez voir? dit Saint- Re'geant. Mais comment donc ! Tout à votre disposition...

11 fouilla dans sa lévite, en sortit un papier plié en quatre et le mit aux mains du brigadier. Celui-ci déplia le passe-port et le parcourut. 11 était ainsi libellé : Victor Leclerc, négociant en soieries, demeurant à Paris rue des Prouvaires n° 7. Il examina le signalement : il était conforme aux apparences. Il le tendit à Saint-Régeant qui serrait la têtière du cheval :

— Voulez-vous voir celui de mon compagnon ? demanda le jeune homme. Je puis l'appeler.

— Non ! C'est inutile ! Vous êtes en règle.

— Peste! Il ferait beau voir que je n'y fusse pas!... Jamais la police n'a été aussi exigeante que dans le temps où nous vivons. Pour venir de Fécamp, nous n'avons rencontré que des patrouilles sur les routes. Et l'on nous a demandé, plus de dix fois, nos passe-ports...

— C'est ce maudit Frotté qui est cause de tous ces tracas. Mais, heureusement, il a quitté le pays, et, depuis deux jours, on signale sa présence du côté d'Argentan...

— Ah ! fit Saint-Régeant. Eh bien ! bon débarras !

Le gendarme traversa la cour, s'approcha de l'homme au carrick qui flânait les mains dans ses poches :

— Vous le soupçonniez à tort. C'est un commis voyageur. Il s'appelle Victor Leclerc. Il vient de Fécamp et s'en retourne à Paris...

— Bon ! Ce n'est pas une raison. L'habit ne fait pas le moine.

Il tourna le dos, siffla avec force, ce qui fit apparaître un garçon d'écurie, tenant par la bride un bidet tout sdle, que l'homme enfourcha avec dextérité. Il mit une pièce de monnaie dans la main du garçon, et, saluant du geste le patron de l'auberge, il sortit au pas, puis, au détour de la porte cochère, prit un trot allongé sur la grande route. En même temps, Hyde faisant signe à l'homme en redingote brune de monter dans le cabriolet, s'y installait auprès de lui. Saint-Kégeant ayant réglé la dépense avec l'hôte, s'apprêtait à monter à son tour, lorsque celui-ci, le tirant par la basque de son habit, l'arrêta sur le marchepied et lui glissa dans l'oreille :

— Vous avez bien vu cette espèce de maquignon au carrick vert, qui vient de prendre les devants? Le sous-officier de gendarmerie me dit, à l'instant, que c'est un homme de la police et qu'il a des soupçons sur vous. Ouvrez donc l'œil. Descendez à Rouen, rue des Charrettes, Au Grand Cerf. Le patron reconnaîtra mon cheval. Vous n'aurez aucune explication à lui donner. Bon voyage.

— Merci.

Le jeune homme monta vivement, prit les guides, et le cabriolet roula. A Ptouen, vers le soir, même cérémonie qu'à Yvetot. L'hôte accueillit les voyageurs avec empressement, leur donna à dîner, à coucher, se contenta des noms qu'ils déclarèrent, et là Hyde et son compagnon apprirent que le voyageur recueilli par eux se nommait François Lerebourg, marchand de nouveautés à Paris. Après une nuit tranquille, les voyageurs, à la première

heure déjeunèrent et montèrent dans leur voiture attelée

d'un vigoureux cheval noir. Comme à Yvetot, l'hôte leur

dit :

— Vous vous arrêterez à Evreux, chez le maître de

poste. Mon cheval qu'il connaît bien, vous servira d'introduction auprès de lui. Vous lui fe-

rez mes compliments et lui direz que je compte le voir un de ces jours. Bonne route.

Le cheval noir valait le cheval gris et dévora, en deux attelées, la distance entre Rouen et Evreux. Aucune mauvaise rencontre sur la route. La campagne était tranquille. Les paysans travaillaient la terre. Le citoyen Lerebourg, qui paraissait, depuis Rouen, débarrassé d'un pesant souci,

commença à parler, et ses compagnons apprirent, en peu d'heures, tout ce qui constituait l'existence du négociant. Il était âgé de quarante-cinq ans et marié aune toute jeune femme, qui appartenait à une famille de bonne noblesse, détruite par la révolution. Restée seule au monde, sans aucune ressource, Mlle Emilie avait été recueillie par Lerebourg, en Thermidor. D'abord employée dans le magasin, la jeune fille était promptement devenue, par son intelligence et sa bonne grâce, indispensable au marchand de nouveautés. Elle s'était résignée à l'épouser. Il paraissait avoir en elle une confiance complète, la considérait comme une personne d'essence supérieure et ne parlait d'elle qu'avec admiration. Ses affaires, grâce à sa femme, avaient pris une grande extension. Elle avait ouvert dans la maison un comptoir de modes. C'était même, pour aller prendre livraison d'un envoi de précieuses dentelles, expédiées d'Angleterre, que Lerebourg s'était rendu sur la côte, où un contrebandier avait jeté, par une nuit noire, toute une cargaison de marchandises, avec la complicité des gabelous. Mais les chouans avaient été moinsdiscrets que les agents du gouvernement, ils avaient troublé l'opération. Enfin le brave Lerebourg s'en était tiré en cachant ses pièces les plus précieuses, et en abandonnant les marchandises courantes aux mains brutales des brigands. Les dentelles étaient destinées à Mme Bonaparte, qui était de ses meilleures clientes, et qui, par son élégance, contribuait à relever le commerce parisien si durement éprouvé par une longue période de troubles.

A cette communication, Saint-Régeant et Hyde avaient échangé un regard. La connaissance qu'ils avaient faite du

marchand de nouveautés s'annonçait comme avantageuse. Et il devenait utile de la cultiver plus avant. Ils descendirent, près de Rambouillet, chez un cultivateur, qui leur avait été indiqué parle maître de poste d'Évreux, et furent reçus avec la même cordialité où se révélaient les secrètes affinités qui les unissaient à leurs hôtes. La ferme était isolée, loin de la grande route. Il leur avait fallu demander des indications pour y arriver. La nuit était close quand ils étaient descendus de voiture et un orage menaçait. Le fermier, vieillard à cheveux blancs, dont le fils était sous les drapeaux, leur servit lui-même à souper. Les domestiques s'étaient déjà retirés dans les bâtiments où ils couchaient. Le berger, qui venait de rentrer ses moutons, prit un pot de cidre, un morceau de fromage et de pain, pour aller souper dans sa bergerie. Hyde, Saint-Régeant, Lerebourg et le cultivateur restèrent en présence. L'homme parlait peu et paraissait soucieux. 11 ferma, avec un soin si méticuleux les volets et la porte de la salle, que Hyde ne put se retenir de lui demander :

— Est-ce que vous avez si grand peur des voleurs ? >ous sommes en nombre, ce soir, chez vous.

L'homme agita la tête et dit :

— Le pays n'est pas bon, depuis quelque temps, et il est sage de prendre des précautions...

— Y a-t-il donc des rôdeurs, dans la campagne ?

— Il y a des chauffeurs, fit le fermier en baissant la voix, avec un air de crainte. La ferme des Buisserets a été visitée, par eux, il y a une semaine. Ils ont tué l'homme, emporté tout ce que la maison contenait d'argent, puis allumé les granges et détruit les bâtiments.

— Ah ! diable ! fit Saint-Régeant.

— On dit, à Paris, déclara Lerebourg, que ces chauffeurs sont des chouans qui dévalisent pour le compte des aimées de Bretagne et de Normandie.

— Je n'en crois rien, fit le fermier. La manière dont ils opèrent prouve que ce sont des scélérats réunis pour voler et tuer, et non des partisans. ... Au reste, si c'étaient des chouans...

Il allait sans doute donner quelque assurance compromettante, mais Hyde porta son doigt à sa bouche, pour lui recommander le silence. Le fermier parut très étonné et changeant de propos :

— Je vais, messieurs, vous conduire à vos lits. Vous devez être las...

Lerebourg passa le premier, et fut emmené par le fermier au premier étage que desservait un escalier très raide. Saint-Régeant et Hyde demeurèrent dans la salle basse. Quand leur hôte reparut, Hyde lui dit :

— Je vous ai interrompu, parce que nous ne sommes pas sûrs, politiquement, de notre compagnon de route. C'est un très brave homme, mais il peut n'être pas de notre bord... J'estimais donc mauvais de lui apprendre qui nous sommes... Là-dessus, allons nous coucher, et ne nous déshabillons pas, pour être prêts à tout événement...

Bientôt toute la ferme parut endormie. La nuit très noire, de temps à autre était traversée par des éclairs livides et, dans le silence, roulait sourdement le tonnerre. Deux heures s'écoulèrent. Soudain un cri terrible traversa l'obscurité, et, du côté des étables, des lumières parurent.

Une troupe d'une vingtaine d'hommes vêtus en soldats, mais avec des pièces d'uniformes disparates, s'avança vers le corps de logis habité. Le berger, traîné par deux individus armés, vêtus de pantalons de fantassins et de vestes de hussards, poussait des cris d'épouvante, qu'un vigoureux coup de crosse fit cesser. Le silence se rétablit, rompu seulement par le piétinement de l'étrange troupe massée devant la porte de la ferme. A l'intérieur le réveil avait été rapide. Déjà, dans la salle basse, l'hôte, Saint- Régeant, Hyde et Lerebourg étaient réunis. Deux domestiques du fermier les avaient rejoints. Avec un grand sang-froid, Hyde et Saint-Régeant avaient vérifié les amorces de leurs pistolets. Lerebourg d'une main tremblante avait sorti les siens de sa redingote. Le fermier chargeait un fusil à deux coups. Il avait placé sur la table une lourde cognée et un sabre de cavalerie. Chaque domestique tenait en main une serpe. Pas un mot n'avait été échangé. Chacun savait ce dont il retournait et s'apprêtait à défendre sa vie. Un grand coup frappé à la porte fut suivi de cette sommation : Ouvrez î

— Qui êtes-vous? demanda le fermier.

— Vous le saurez, quand vous aurez ouvert...

— Je n'ouvre pas, la nuit, ma porte à tout venant...

11 y eut un silence, puis un choc violent ébranla la porte. Un second coup fit sauter la serrure. Au troisième, le battant disloqué tomba et les assaillants se ruèrent dans la salle en poussant des cris. Un intervalle de dix pas séparait les deux partis. Un homme de haute stature, vêtu d'un costume de drap gris, chaussé de hautes guêtres de cuir, un tricorne sur la tête, s'avança et dit :

— Allons ! pas de résistance inutile ! Je suis le meunier de Limours. Qu'on me donne les clefs de l'armoire à l'argent. Service du Roi ! »

A ces mots, Saint-Régeant pâlit. Il s'avança et toisant l'homme d'un air d'autorité :

— Si tu travailles pour l'armée royale, tu as un grade, une commission, montre-les...

— Les voilà ! dit le meunier en tirant de sa ceinture deux pistolets tout armés.

— As-tu au moins un signe de reconnaissance? reprit le jeune homme.

— Réponds à celui-ci ! fit le brigand en ajustant Saint- Régeant.

Le royaliste releva vivement le pistolet qui partit en l'air, et saisissant le sabre placé sur la table à sa portée, il fondit sur le meunier, auquel il ouvrit une joue d'un coup de revers. En même temps Hyde déchargeait ses pistolets et le fermier son fusil. Une riposte générale des assaillants emplit la salle de flammes et de fumée. Un corps à corps suivit et, quand la salle fut dégagée, cinq morts et quatre blessés gisaient sur le carreau. Le fermier expirait avec une balle dans le ventre. Le meunier et un des garçons de ferme se tordaient en gémissant. La bande décimée avait reculé dans la cour. Hyde, Saint-Régeant, Lerebourg et le >nd domestique étaient intacts. Ils rechargèrent leurs armes.

— Ils sont encore une douzaine, fit Saint-Régeant qui lit approché de la fenêtre.

— Oui, mais leur chef est à bas, dit Hyde, et nous le tenons en notre pouvoir. Rarricadons la porte pour nous

mettre à l'abri d'un retour offensif, et délibérons.

La grande armoire de la salle boucha l'entrée, un bahut et des bancs servirent à l'arcbouter. Cela fait, Sain t-Régeant poussant du bout de sa botte le meunier qui geignait, la figure couverte de sang :

— Allons, mon drôle, il s'agit maintenant de s'expliquer, sans nous forcer à recourir aux.

derniers expédients.

Vous venez de tuer le maître de cette maison, que vous aviez dessein de piller. Par contre, votre bande est fort dimi-

nuée, et vous êtes en mauvais point, vous-même. Nous, nous sommes des gens de passage, auxquels il importe peu que vous terrorisiez le pays, pourvu qu'ils n'aient pas à en souffrir personnellement. Nous n'avons pas la charge de faire la police des campagnes. Si donc vous voulez donner ordre à vos gens de se retirer et de nous laisser en paix, nous partirons tout à l'heure de ce logis, et vous pourrez vous en aller vous-même, à vos affaires ou au diable, ce qui est, sans doute, tout pareil. Cet arrangement vous agrée-t-il ?

— Le tonnerre vous extermine ! grogna le meunier.

— Mon garçon, le tonnerre ne fera pas vos affaires, mieux que vous ne les avez faites vous-même. Et vous êtes un sot de bouder, puisque vous n'êtes pas le plus fort !

— Que faut-il que je fasse ?

— Ordonnez à vos hommes de quitter la place.

— Approchez-moi de la fenêtre.

Saint-Régeant fit signe au valet de ferme d'aider le meunier à se lever. Celui-ci chancelant, mettant des empreintes de sang sur le mur avec ses mains, s'approcha et d'une voix rauque :

— Le Grêlé, es-tu là? M'entends-tu?

— Oui, chef, répondit une voix dans l'ombre.

— J'ai reçu mon compte, ils sont en force, ici, il n'y a rien à faire. Du reste le fermier est mort, et il ne pourrait plus nous dire où est son argent. Retirez-vous donc aux Quatre chemins, et attendez-moi, j'irai vous y rejoindre, quand ceux qui me tiennent m'auront lâché. J'ai avec moi Petit-Colin, qui m'aidera à marcher. Est-ce compris?

— Oui, chef, niais malheur à ceux qui vous ont frappé

— Malheur à toi-même, coquin, dit Saint-Régeant d'une voix forte, si tu n'obéis pas à l'instant !

Un sourd murmure s'éleva dans la nuit, puis un cri et un bruit sourd, comme si un sac était jeté dans l'eau. Promptement le silence se rétablit, et il parut évident que les ordres du meunier avaient été exécutés. Hyde s'avança vers la porte et regarda dans la cour. Un groupe d'hommes s'éloignait éclairé par les lueurs de l'incendie.

— Qu'ont-ils fait de ce berger qu'ils tenaient, quand ils ont attaqué la ferme? demande Saint-Régeant à ses compagnons. )>

Une masse sombre, se débattant dans les eaux de la mare qui occupait le milieu de la cour, attira leur attention.

— Ah ! les misérables ! Ils ont noyé le malheureux! Vite, des fourches, des crocs... Peut-être est-il encore temps de le sauver !

Les domestiques de la ferme s'élancèrent et se jetant résolument à l'eau ramenèrent à la berge leur camarade. Une large blessure lui ouvrait la tête. Il expira aussitôt. Alors, regardant autour de lui, et voyant l'incendie gagner de proche en proche, Saint-Régeant dit aux valets :

— Mes amis, nous n'avons plus rien à faire ici. La ferme va brûler, sauvez ce qui vous appartient, et allez demander du secours à Rambouillet. Nous, nous allons atteler notre cheval et repartir.

Ils prirent le fermier et le déposèrent à l'abri du feu, sous un hangar écarté. Puis, mettant le cheval noir, restauré et reposé, dans les brancards du cabriolet, ils se dirigèrent vers Paris.

La maison Lerebourg, à l'enseigne du Bonnet bleu, nouveautés, plumes et dentelles, était située rue Saint- Honoré, proche Saint-Roch. Elle occupait un vaste rez-dechaussée, pour la vente au détail, et, au premier étage, des salons s'ouvraient pour l'essayage des confections. Anciens fournisseurs de la cour, de père en fils, depuis Louis XV, les Lerebourg avaient amassé une belle fortune, dont le dernier du nom François-Charles, filleul du comte d'Artois, était l'unique héritier. Lerebourg, pendant la période révolutionnaire, avait passé par de durs moments. Son civisme fort contesté avait eu besoin de fournir des preuves de sa sincérité, sous forme de souscription nationale, d'emprunt forcé, et autres exactions, qui avaient coûté fort cher à la maison, mais préservé la vie et la liberté de son chef suspect de modérantisme. Lerebourg, empressé à plaire, avait fourni toutes les cravates de mousseline de Collot d'Herbois et les gilets de piqué de Tallien. La protection de ces .Jacobins avait sauvé de la guillotine le marchand de nouveautés, mais ne lui avait pas fait chérir le régime. L'avènement du Directoire et le retour de l'élégance, sous l'influence des muscadins, avaient excité l'enthousiasme de

POUR TUEB BONAPARTE !H

Lerebourg. Barras avait été son homme. Mais il avait fondé de bien plus grandes espérances encore sur Bonaparte. La reprise des affaires, la gloire militaire, la restauration de l'Église, avaient rendu à la bourgeoisie parisienne une confiance qu'elle avait perdu depuis de longues années. Les loques des sans-culottes avaient fait place à la soie et aux dentelles des incroyables. Et il avait été permis d'être élégant sans risquer sa tête.

Le luxe avait reparu dans les magasins de Lerebourg. Les étalages avaient repris leur aspect séducteur. Les marchandises prohibées regarnirent les rayons et les plus coûteuses fantaisies de la mode s'offrirent aux regards des passants. Mme Lerebourg engagea dix demoiselles et cinq commis, qui emplirent les magasins de leur activité. Elle-même trôna dans ses salons du premier étage, parée et gracieuse à souhait pour la clientèle. En peu de temps, les magasins de la rue Saint-Honoré redevinrent ce qu'ils étaient sous l'ancien régime : le rendez-vous des élégantes de la société nouvelle. Ce n'est pas que Lerebourg accueillit d'un œil très favorable les modifications apportées à sa clientèle, mais il fallait bien vendre. Et, la noblesse étant h l'étranger, il fallait bien se contenter d'avoir pour clients les bourgeois et les fonctionnaires. Quoiqu'elle eût vingt ans de moins que son mari, Mme Lerebourg passait pour une très honnête femme. Les jeunes et brillants officiers de l'armée d'Italie avaient vainement pour elle fait sonner leurs éperons et traîner leurs sabres. Charmante, spirituelle, et désireuse de plaire, mais non point coquette. M. Lerebourg avait en son Emilie, la plus complète

confiance. Et tout portait à croire quelle était méritée.

Aussi, sans la moindre arrière-pensée, le marchand de nouveautés, ^^ rentré à Paris sans accidents, sinon sans dangers, invita-t-il à venir chez lui Saint-Régeant, pour lequel il s'était pris d'une amitié particulière. La finesse froide et mordante de Hyde avait tenu à distance le négociant. La bonne grâce aisée et souriante de Saint-Régeant avait conquis le bon et sensible Lerebourg. Et en arrivant rue Saint-Honoré, à sa porte, il avait fait promettre à son nouvel ami de lui faire visite, e lendemain même. Saint- Régeant se serait bien gardé d'y manquer. Descendu, avec Hyde, rue de l'Arbre-Sec, au Lion rouge, modeste hôtel, dont le patron était tout acquis à la cause royaliste, il y avait re- £x; trouvé Georges, arrivé de ~*~ la veille , sans aucune aventure. Le chef chouan, vêtud'un élégant costume

de muscadin était méconnaissable. Une coiffure en oreilles de chien, dissimulait sa tête énorme, une haute cravate de mousseline cachait son cou de taureau. Il avait déjà battu Paris, depuis le matin, et donné avis de son arrivée à divers affiliés. Il encouragea vivement Saint-Régeant à cultiver les relations commencées avec le marchand de nouveautés et lui conseilla de se faire bien venir de la maîtresse de maison. Sans doute, c'était quelque bonne bourgeoise qu'il ne serait pas difficile d'amadouer avec un peu de prévenance, et il pourrait être utile d'évoluer dans ce milieu commerçant pour y faire les affaires du parti.

— Nous lui vendrons tout ce qu'il voudra, à cet excellent M. Lerebourg. Les étoffes des Indes, les cachemires, les cotonnades de Manchester, et la toile d'Irlande, à son gré. Nous savons comment les passer en franchise, sous le nez des gabelous. Et, s'il y a du bénéfice, nous en profiterons. Ce sera l'affaire de quelques charges de poudre. Et nous n'en sommes pas chiches. Le comble du parfait serait que vous trouvassiez à vous entendre avec le bonhomme pour entrer dans sa maison. Vous y seriez en sûreté et pourriez, mon cher, manœuvrer tout à votre aise pour le bien de la cause.

— Ce sera l'affaire des circonstances, dit Saint-Régeant. Je -aisirai l'occasion si elle se présente.

Il partit, sa canne sous le bras, pour se rendre rue Saint-IIonoré. Il traversa la place du Palais-Royal et passa devant Saint-Roch, qu'il n'avait pas revu depuis la terrible journée, où, avec ses amis du Club de Clichy, il avait été mitraillé par les deux pièces de canon du général Bonaparte, sur les marches mêmes de l'Eglise. Il arriva

devant une vieille maison, haute de deux étages, au rezde-chaussée de laquelle s'ouvrait le magasin de M. Lerebourg, au Bonnet bleu. Il y avait à peine un an que l'enseigne révolutionnaire au Bonnet rouge avait été grattée et remplacée par le Bonnet bleu, qui n'était encore qu'un timide acheminement vers l'enseigne primitive au Bonnet blanc. La porte poussée sonna et une jeune demoiselle de magasin s'avança l'air engageant vers le visiteur :

— Le citoyen désire ?

— Parler à M. Lerebourg.

— Au premier étage, citoyen, par l'escalier qui est en face de vous.

Saint-Régeant gravit les douze marches de l'escalier intérieur, drapé de serge verte, et arriva dans les salons de confection, où son compagnon de voyage était en grande conférence avec deux dames qui choisissaient des rubans et des fleurs. A la vue du jeune homme, il poussa une exclamation de plaisir, et, avec des grâces, il quitta pour un instant ses clientes :

— Asseyez-vous, je vous en prie, je suis à vous, tout de suite. Le temps d'expédier ces dames.

— Ne vous hâtez pas. J'attendrai.

L'une des dames, jeune et jolie blonde, avait déjà dirigé son lorgnon sur le beau garçon, et le regardait avec intérêt. Saint-Régeant prit un tabouret en forme d'X, et examina le magasin. C'était le cadre sérieux et cossu qu'il s'était plu à se figurer pour M. Lerebourg. Les tables et les comptoirs en .chêne noirci par l'usage étaient couverts de marchandises variées et riches. Les fauteuils pour les clients étaient de forme Louis XVI, couverts en

POUR TCER BONAPARTE 41

velours d'Utrecht, et au plafond, un lustre en bronze était suspendu. Point de prétention, ni de luxe, mais un solide confortable.

— Eh bien ! Monsieur Lerebourg, dit la plus jeune des deux femmes, en se levant, voici qui est entendu. Vous enverrez tout ceci à choisir... Le général voudra certainement donner son avis. Et c'est lui qui décidera...

— Il est aussi connaisseur en élégance que compétent en art militaire, répliqua en souriant le marchand, qui s'empressait auprès de ses clientes.

Il les conduisitjusqu'à l'escalier, et, après des salutations réitérées, revenant à Saint-Régeant :

— Ah! mon jeune ami, vous voilà donc! Excusez-moi ! Je ne pouvais pas quitter ces dames... La plus jeune est Mme Murât, la sœur du premier consul... l'autre est Mme Junot...

— Mme Murât est fort jolie, dit Saint-Régeant...

— Oui, mais Mme Junot a bien de l'esprit !... \h ! maintenant, ce sont ces dames qui sont les princesses! Mais, voyons, comment êtes-vous, depuis que nous nous sommes quittés ?

— Mais fort bien. Mon compagnon est parti en province, pour ses affaires. Moi, comme je vous l'avais promis, je suis venu vous voir...

— Et vous allez dîner avec moi. Ma femme sera enchantée de vous connaître... Elle a bien de la reconnaissance pour les services que vous m'avez rendus. . . C'est singulier, les femmes! Imaginez-vous que, quand elle a connu la façon dont nous avions voyagé, elle a été convaincue que nous avions joui de protections particulières... Elle n'est

pas éloignée dépenser que, vous et votre compagnon, vous êtes d'autres gens que vous ne dites.

— Oh ! je ne demanderais pas mieux ! fit Saint-Régeant en riant. Je ne pourrais qu'y gagner.

— Vraiment? Voyons, ouvrez-vous à moi complètement. Est-ce que vos affaires ne vont pas? Est-ce que votre bourse est mal garnie ?

— Je ne manque de rien, pour le moment. Mais les affaires sont fort mauvaises. Et je ne vous cacherai pas que si je trouvais une situation à Paris, je me priverais volontiers de courir les chemins comme je le fais, ce qui n'est pas sans péril, quelquefois, vous avez pu vous en convaincre.

— Eh bien ! nous nous occuperons de vous trouver cela... Qu'est-ce que vous avez fait jusqu'ici?

— J'ai placé des soies et des velours, pour des maisons de Lyon... Mais, vous le savez, l'industrie a été ruinée par la révolution, et tout est en transformation. On parle d'un métier à tisser inventé par un nommé Jacquart... Mais les ouvriers ont voulu détruire la machine, qui, disent-ils, les réduirait à la misère... Pour toutes ces raisons l'avenir, dans ma profession, est bien incertain...

— Etes-vous bon vendeur?

— On me l'a quelquefois assuré. Mais n'est-ce pas pure bienveillance?..,

— Nous verrons donc ce qu'on peut faire de vous... Ah ! voilà ma femme...

Par la porte du fond, en soulevant une draperie verte, M Lerebourg venait d'entrer. Saint-Régeant demeura

immobile, toutes ses facultés absorbées par la ravissante vision qui s'offrait à lui. Emilie avait alors vingt-cinq ans, et la proportion parfaite de son corps donnait à sa démarche une élégance, une grâce toutes particulières. Elle paraissait plus grande qu'elle n'était en réalité, tant sa taille était svelte. Son visage un peu pâle, aux traits fins et mobiles, était éclairé par des yeux bleus, et couronné d'une magnifique chevelure châtaine. Sa bouche souriait délicieusement en montrant des dents très blanches. Elle s'avança vers son mari qui, désignant le visiteur :

— Ma chère Emilie, voici M. Victor Leclerc, courtier en soieries, de qui je t'ai parlé, et qui m'a, sans doute, sauvé la vie au retour de mon voyage...

— Vous exagérez beaucoup, monsieur Lerebourg, fit Saint-Régeant... J'ai été, en tout cas, fort heureux défaire la route avec vous...

— Et moi, monsieur, dit la jeune femme, je vous suis très reconnaissante de l'aide que vous avez donnée à mon mari...

— M. Leclerc va dîner avec nous, ma chère, et nous pourrons nous occuper de lui chercher une position... Il trouve, comme beaucoup de jeunes gens, la vie difficile...

Mme Lerebourg examina un instant Saint-Régeant, et dit :

— Il est surprenant que monsieur ne soit pas à l'armée. Comment a-t-il échappé aux levées de la conscription?...

— Jetais à l'étranger, madame, répondit Saint-Régeant, avec une légère rougeur. Si j'avais servi, peut-être seraisje officier supérieur...

Peut-être auriez-vous été tué ! interrompit Lere-

bours dans ces hécatombes d'Allemagne ou d'Italie... Quel âge avez- vous?

— Trente-deux ans...

— Allons ! Le moment est venu de vous caser sérieusement. Nous y pourvoirons de notre mieux. Les affaires reprennent, la société se rassure, et il va y avoir de l'argent à gagner.

La jeune femme ne prononça pas une parole pour appuyer son mari dans sa déclaration sympathique au faux Victor Leclerc. Elle ne regardait même plus Saint- Régeant. Et il eût été facile de penser qu'elle n'approuvait pas complètement les offres de service faites avec une telle ouverture de cœur par le bon Lerebourg.

— Et votre ami, qu'est-il devenu? demanda le marchand. Est-ce que nous n'aurons pas le plaisir de le voir? C'est un homme d'un bien beau sang-froid. Je ne crois pas qu'il ait une condition qui réponde à son mérite.

— Il est parti pour le Midi. Il va dans la Charente, pour ses eaux-de-vie. Vous l'avez bien jugé. C'est un fils de famille, ruiné par la Révolution... Il se débrouillera... Je ne suis pas inquiet de lui. .

— Allons! tant mieux! Mais vous, est-ce que vous n'avez pas de parents?

— Rien que des parents éloignés, qui habitent la Bretagne et que je ne connais pas.

— Et où habitez-vous, à Paris, en ce moment ?

— Dans un hôtel assez médiocre, où la vie est cependant fort coûteuse...

— KL vous ne roulez pas sur l'or... Eh bien ! Emilie, si

nous offrions à M. Leclerc une des chambres du second étage. Elles sont libres et ne servent à rien. Nous n'aimerions pas les louer à un inconnu, et nous ne pourrions en disposer mieux, si toutefois M. Leclerc veut bien s'en accommoder...

11 s'arrêta en voyant la figure de sa femme se rembrunir. Il esquissaun geste d'étonnement. Mais déjà Saint-Régeant avait pris les devants et disait :

— Je serais désolé de vous causer le moindre embarras... Je compte quitter Paris vers la fin de la semaine... Je n'y reviendrai pas, sans doute, de quelque temps, il est donc inutile que je m'y installe. Je vous suis très reconnaissant de votre bienveillante proposition, mais je ne puis l'accepter...

Un léger soupir, comme de soulagement, glissa entre les lèvres de la jeune femme. Sa physionomie se fit plus souriante. Elle eut un mouvement joyeux :

— Ne pourrons-nous donc pas vous manifester notre gratitude d'aucune manière? dit-elle avec une admirable hypocrisie. Voilà qui est bien désolant pour nous.

— Ah ! ma chère amie, toi qui es de Bretagne, tu dois doublement regretter le refus de M. Leclerc.

— Ah ! Madame est ma compatriote...

— Ma femme est née dePlémeur...

A ce nom Saint-Régeant ne put réprimer un signe d'étonnement...

— N'habitiez-vous pas le château de Kermadio, près d'Auray ?

— C'est là que j'ai vécu, en effet, pendant toute mon enfance. C'est là que mon père et ma mère sont morts. Là

que j'ai été prise par les républicains et emmenée à Vannes, après que Kermadio eut été incendié. . . J'avais dixsept ans... Mes souvenirs sont très précis, et j'ai gardé la mémoire de tous ceux qui venaient chez mon père et participaient au mouvement royaliste...

Saint-Régeant, devenu grave, n'insista pas. Il agita la tête, comme pour chasser des pensées douloureuses, et affecta de regarder distraitement autour de lui. Les tables en vieux chêne, noirci par l'usage, étaient couvertes d'étoffes bien rangées en piles, et des mètres, attachés au plafond, s'allongeaient prêts à l'aunage. Lerebourg inconsciemment, repris par son souci de marchand, remettait en ordre une pile de pièces de quinze-vingt, tout en continuant à parler :

— Vous voilà, tout à l'heure, en pays de connaissance avec Emilie... Je vous l'avoue, en confidence, madame Lerebourg a fréquenté autrefois les pires brigands...

La belle Emilie fronça le sourcil et échangea avec le faux Victor Leclerc un regard mécontent. Une sorte d'entente se nouait entre eux, malgré eux, et à l'insu de Lerebourg qui continuait à replier ses étoffes en bavardant :

— Aussi les ci-devant sont-ils accueillis chez moi, comme des clients de choix, même s'ils sont de paye difficile... Mme de Beauharnais, avant d'être la femme du général I'»') i) aparté, avait ici une note très forte qu'elle a, du reste, sensiblement augmentée... Mais, maintenant, on ne court plus de risques avec elle... Et je lui vendrais bien tout le magasin, à crédit, si elle voulait...

Une voix du rez-de-chaussée appela par l'escalier :

— Monsieur Lerebourg, s'il vous plaît... C'est pour les gants d'ordonnance du général Lannes...

— C'est bien ! J'y vais... Vous permettez, citoyen Leclerc?... Je vous laisse avec ma femme. Je reviens dans l'instant...

Le jeune homme, resté seul avec Mme Lerebourg, se disposait à lui parler de choses indifférentes, lorsque celle-ci brusquement lui dit :

— Monsieur de Saint-Régeant, quels motifs avez-vous de vous cacher sous un nom d'emprunt, et que venez-vous faire à Paris ?

Saint-Régeant ne put retenir un geste d'étonnement; il sourit et d'une voix tranquille :

— Madame, croyez que les raisons que j'ai de déguiser ma personnalité sont parfaitement honorables... Je ne suis pas un criminel... Au moins en ce qui attribue à ce mot un sens ignominieux... Je me cache, parce que ma vie serait gravement compromise, si j'étais découvert par la police...

— Toujours la chouannerie, toujours les conspirations ?

— Madame, tant que le Roi ne sera pas remonté sur son trône, nous combattrons ses ennemis, et les dangers que nous courrons, par ce fait, seront notre honneur. Mais en épousant M. Lerebourg, MUe de Plémeur est-elle donc devenue jacobine ?

— Mme Lerebourg n'a point changé de sentiments, elle est toujours royaliste, et M. Lerebourg a horreur de la secte révolutionnaire. Il est, je ne vous le cache pas, du reste il a dû vous le dire, très dévoué au gouvernement

des consuls. Il y voit le relèvement de l'ordre et de la fortune publique...

Je ne veux retenir que ce que vous m'avez dit de vos

sentiments personnels... Gela me suffît...

Ne comptez pas que je puisse approuver des violences,

si vous en préparez...

— Nullement. Notre projet est des plus pacifiques. Nous souhaitons parvenir jusqu'au premier Consul pour nous entretenir avec lui.

— Songez-vous à le gagner à votre cause ?

— Peut-être !

— Voyez- vous en lui l'étoffe d'un Monck?

— Nous voulons le savoir. Il est inconnu de nous. Quelles sont ses intentions, ses espérances, ses rêves. A-t-il une ambition personnelle? Ou veut-ilie bonheur de la France? Voilà ce que nous nous proposons d'apprendre de sa bouche. Quand nous serons fixés, nous agirons en conséquence.

— Mais quels moyens avez-vous de pénétrer jusqu'à lui?

— Nous n'en avons aucun et c'est pour nous aboucher avec quelqu'un de son entourage que nous sommes venus à Paris. Nous savons que le général Bonaparte est aussi préoccupé de nos intentions que nous le sommes de ses desseins. Sa politique oscille, en ce moment, entre les jacobins et les royalistes. L'opposition à son gouvernement, il l'attribue aux jacobins, et Fouché, au contraire, en accuse les royalistes. Une entrevue, entre le premier Consul et nous, peut dissiper toutes les équivoques et assurer la pacification générale.

— Le ciel vous entende ! Mais s'il ne faut que vous ménager des intelligences auprès du premier Consul, peutêtre le pourrais-je.

— Oh ! ce serait un immense service que vous nous rendriez.

— Encore faudrait-il que je fusse certaine que tout ce que vous m'avez dit est sincère et vrai.

— Me supposez-vous capable d'abuser de votre confiance ?

Emilie regarda le jeune homme. Il avait la loyauté dans les yeux. Elle se promit néanmoins d'être prudente et de ne pas se compromettre.

— Je suis en rapport fréquent avec Mme Bonaparte, qui est élégante et coquette, je pénètre aux Tuileries, comme et quand il me plaît, grâce aux femmes de chambre. Rien ne me sera plus aisé que de parler de votre projet d'entrevue à ma belle cliente. Elle est par goût, et je crois aussi par calcul, disposée à favoriser tous ceux qui tiennent à l'ancien régime. Elle a déjà obtenu de son mari la radiation de nombreux émigrés, et je crois bien qu'elle travaille à rétablir la religion en France, quoiqu'elle soit médiocrement pieuse, mais par esprit d'ordre. Si donc vous le désirez, je puis lui demander de faciliter un entretien entre vos amis et le général Bonaparte...

— Attendez que je les consulte sur ce point. Il faudra, en tout cas, que nul, dans l'entourage du premier Consul, ne puisse soupçonner notre véritable personnalité. 11 suffirait que Dubois ou Fouché eussent vent de ce qui se prépare, pour que nous soyons arrêtés, avant même d'avoir pu parlera Bonaparte...

— Bon. Rassurez-vous. Consultez vos amis, et quand vous aurez pris un parti, comptez sur mon savoir faire. En attendant plus un mot, voici mon mari...

Lerebourg remontait. Il dit avec rondeur :

Ah ! Le général Lannes est, en ce moment, un peu

embarrassé dans ses affaires. Il est fastueux pour ses soldats, le vainqueur de Montebello... Sans s'occuper de faire ordonnancer les crédits, il a commandé des uniformes neufs pour toute la garde consulaire et le général Bonaparte, furieux, lui a déclaré qu'il paierait la note sur ses appointements... Il demande du crédit pour les galons et les passementeries que nous avons fournis... Bah! Tout cela s'arrangera... Entre frères d'armes on ne se fait pas des niches !

— On dit cependant que Bonaparte a été impitoyable

pour Masséna.

— Ah ! C'est qu'aussi ce bon Niçard avait eu la main un peu large... Il a fait ses orges en Italie! Le premier Consul l'a forcé à restituer... L'enfant chéri de la Victoire en a pleuré ! Il tient à son argent !

— Il y a si peu de temps qu'il en a !

— Le fait est que la destinée de tous ces hommes-là est extraordinaire! Murât était garçon d'auberge, Augereau maître d'armes, Masséna contrebandier, Ney tonnelier... Bonaparte, lui-même...

— Chut! mon ami, fit Mme Lerebourg, avec un sourire. Celui-là a du génie ! Cela légitime tout !

— Il a les femmes pour lui, monsieur Leclerc... Aussi gardez-vous de l'attaquer! Mais voici qu'on nous annonce le dîner.

Une servante venait d'ouvrir la porte du fond par laquelle Mmc Lerebourg avait fait son entrée. Le jeune homme offrit son bras à la belle Emilie. Et suivis par le mari, ils passèrent dans l'appartement particulier du marchand de nouveautés. On dînait alors à midi, suivant la coutume française. Dans la salle à manger de Lerebourg, déjà reparaissait le luxe aboli par la Révolution. Les pièces d'argenterie sortaient de leurs cachettes, et, sur la table élégamment servie, Saint-Régeant trouvait la preuve de la large aisance dans laquelle ne craignaient plus de vivre les riches bourgeois de Paris.

— Asseyez-vous, mon cher compagnon, dit Lerebourg, en désignant à Saint-Régeant une place entre sa femme et lui. J'espère que vous n'avez pas perdu le bel appétit que vous aviez en voyage. J'ai ici du vin qui ne vous fera pas regretter celui des auberges où nous avons fréquenté... Et nous allons boire à notre heureuse réunion... Je suis fâché que votre ami ne soit pas là, c'est un aimable convive... S'il rapporte des Charentes quelque vieille eau-devie, il faudra qu'il m'en fasse part...

— Je le lui dirai.

— En attendant, nous allons faire honneur à mon bourgogne. C'est du Ghambertin. Le même que boit le premier Consul. On a pu tout bouleverser en France, on n'a pas gâté le vin, c'est déjà quelque chose!

Assis à la table de ce bon bourgeois, Saint-Régeant écoutait avec intérêt les confidences que lui faisait le commerçant. Il comprenait bien que dans ses propos se manifestaient les sentiments moyens des habitants de Paris, qu'il lui importait tant de connaître. C'était pour la réussite

des projets de restauration conçus par la cour de Hartwell, une précieuse indication. II savait bien qu'on ne fait pas de révolution contre l'opinion publique. Il fallait tenir compte des désirs et des aspirations de la masse. Or, après

les années de la Terreur, la société française renaissante était-elle restée attachée aux principes de la Révolution, ou bien souhaitait elleun changement

de système qui la ramenât à la Monarchie? Tout de suite, il comprit que Bonaparte donnait à la classe bourgeoise l'impression de la force et de l'autorité, sans lesquelles l'ordre ne peut pas exister.

Ce qu'il nous faut, voyez-vous, monsieur Leclerc, c'est la stabilité des institutions, d'abord. Avec un gouvernement

P 0 U K T L'EU 15 0 N A P A R 1 E o o

qui change tous les ans, il est impossible de travailler dans la sécurité. Et sans sécurité, pas d'affaires. Or les affaires, pour nous, tout est là. Pendant dix ans, monsieur, il a été impossible de compter sur le lendemain. Tous les jours, c'était un à-coup, une surprise, une catastrophe. C'était l'emprunt forcé, le discrédit des valeurs financières, le maximum, quesais-je? On a tout fait pour ruiner ce malheureux pays. Et il faut vraiment qu'il ait l'existence chevillée dans le ventre, pour avoir résisté à toutes les épreuves qu'on lui a fait subir. Aujourd'hui, ce n'est pas trop tôt! on commence à respirer. Le calme renaît, les relations se rétablissent. On ne tremble plus pour sa vie. On ose penser, parler. Les réceptions recommencent, et le luxe en découle immédiatement. Or le luxe, voyez-vous, c'est l'existence même de Paris. Comment vendriez-vous vos soies, si les confectionneurs ne taillaient pas de belles robes pour les élégantes, et des costumes brillants pour les muscadins? Nous voilà, Dieu merci, en pleine réaction. Et le sans-culotlisme a vécu. On se fait poudrer, au lieu de porter le bonnet rouge. Ah ! Il y a quelque chose de changé, citoyen Leclerc, et les émigrés rentrent tous les jours.

— On dit que Mme Bonaparte s'emploie aux radiations avec un empressement de bon augure...

— Dame ! Elle ne peut oublier qu'elle s'est appelée la vicomtesse de Beauharnais, et puis son naturel la porte à la douceur et à la gracieuseté. C'est une bonne personne !

— Et lui, le premier Consul, qu'est-il?

— Ah ! qui peut le savoir ? C'est un homme remarquable ! Mais que veut-il? Où va-t-il? Pour qui travaille-t-il?

M. Lerebourg baissa la voix :

— Certains disent qu'il est, en sous-main, pour les Bourbons, et qu'il leur ménage la rentrée. Il serait alors connétable, prince, et tout ce qui s'ensuit, comme Monck, lorsqu'il eut fait remonter sur le trône d'Angleterre, le fils de Charles Stuart.... Mais qui peut être sûr de cela? Il est bien taciturne et bien pensif ! Cet homme-là doit avoir des projets, mais lesquels? Il est le maître ! Pourquoi ne garderait-il pas le pouvoir ?

— Lui ! Un petit gentillâtre corse ? Un officier de hasard, un parvenu, vrai champignon de fortune?

— Eh ! Eh ! Le vainqueur des Pyramides, le général de Marengo ! Il ne doit rien qu'à lui-même. Il est son propre ancêtre !

— L'approuveriez-vous donc s'il prenait la dictature ?

— Mais il l'a ! Il n'a pas besoin de la prendre. Cambacérès et Lebrun sont des comparses... Seul, Bonaparte compte. Entre le trône et lui, il n'y a qu'un acte de sa volonté. Quelle grandeur d'âme, s'il y renonçait...

— Quelle prudence, peut-être !

— Que risquerait-il, s'il voulait y monter?

— De rencontrer, sur la première marche, le poignard des meurtriers de César !

— Diable ! Diable ! Vous croyez que les Jacobins seraient capables?...

Saint-Hégeant sourit :

— Eh ! le jour de l'envahissement du conseil des Cinq- Cents, les grenadiers n'ont-ils pas dû protéger leur général contre les bras armés des représentants exaspérés?

— C'est vrai ! Mais les royalistes que feraient-ils?

POUR TUER BONAPARTK 57

— Vous me questionnez sur la politique, et je ne suis qu'un pauvre diable qui n'y entends goutte. Donnez-moi plutôt votre opinion...

Mme Lerebourg adressa à Saint-Régeant un regard mécontent. Visiblement elle était contrariée de voir que le jeune homme essayait de faire bavarder son mari.

— Évidemment, dit Lerebourg, nous autres commerçants, nous nous accommoderions bien d'une restauration monarchique, mais, si vous voulez mon sentiment, nous ne la croyons pas possible, en ce moment. L'armée est souveraine maîtresse de la France. On Ta bien vu au 18 Brumaire. En somme, nous avons de la gloire, de la sécurité. C'est de quoi être reconnaissants aux gens qui, depuis près de dix ans, se battent contre toute l'Europe et victorieusement. Aujourd'hui, l'ordre est rétabli, nous n'en demandons pas davantage. Maintenant, si vous pouvez ramener les lys, sans qu'il nous en coûte une révolution nouvelle, ne vous gênez pas. Ma femme, qui est royaliste de cœur, ne vous marchandera pas les applaudissements. Mais si Bonaparte se fait nommer Empereur, comme on le prévoit, soyez sûr que je ne lui ferai pas d'opposition. Parce que, voyez-vous, et tous mes confrères les commerçants de Paris sont comme moi, avant tout, il nous faut la tranquillité, pour que nous puissions travailler. Là-dessus, citoyen, à votre santé.

Les verres se choquèrent, dans lesquels brillaient les rubis du Chambertin et les convives entamèrent le dessert.

La porte du cabinet de Bonaparte s'ouvrit et la tête de Bourrienne se montra dans l'entrebâillement. Le premier Consul s'arrêta dans sa promenade méditative et regardant son secrétaire d'un air mécontent :

— Eh bien? Seul?

Bourrienne entra, et s'approchant de son chef :

— Mme Bonaparte n'a pas voulu descendre, dit-il. Elle a beaucoup pleuré. Elle ne paraîtra qu'à l'heure du diner.

— A-t-eile au moins donné des explications ?

— Vagues. Des chiffres approximatifs. Mais point de notes... En somme, il paraît y avoir abus de la part des fournisseurs...

— Us la volent ! C'est évident ! Une femme qui ne paye jamais ! Et cependant il passe dans ses mains des sommes énormes...

Il se reprit, jeta vers son secrétaire un froid regard, et changeant de conversation :

— Fouché est-il arrivé?

— Il attend dans le salon des aides de camp.

— Fais-le entrer.

Bonaparte se remit à marcher, de long en large, dans

POUR TUER BOXAPA R T E

son cabinet, jusqu'à ce qu'il entendit la porté s'ouvrir. Il leva son front pensif, et voyant devant lui la blême figure de l'ancien oratorien, il fit une légère inclination de la tête, montra un fauteuil, et s'assit lui-même :

— Qui de nous deux avait raison, citoyen Foucbé, dit-il, quand vous affirmiez les complots des royalistes, et lorsque je signalais les menées des Jacobins?

— Nous avions raison l'un et l'autre, général-consul. Les Jacobins s'agitent. Mais les royalistes conspirent, et

les uns sont aussi menaçants que les autres. Cependant, si je devais craindre un attentat, je prendrais mes précautions du côté des royalistes. Ils sont mieux organisés, et plus hardis que les Jacobins.

— Depuis le 18 Fructidor, dit Bonaparte avec un léger sourire.

Fouché fit une grimace. Il n'aimait pas qu'on lui rappelât la traîtrise qui lui avait fait livrer et déporter ses anciens collègues, dont quelques-uns étaient ses amis. Il répliqua d'une voix sourde :

— Le 18 Fructidor a brisé le parti jacobin. La convention de Fontenay a exaspéré le parti royaliste.

— Si brisé qu'il fût, le parti jacobin n'en a pas moins suscité Ceracchi, Arena, Chevalier, qui ont essayé de m'assassiner.

— Il faut tout craindre des royalistes.

— Je veux en finir avec les uns et avec les autres. Il n'est pas admissible qu'aux portes de la capitale les routes soient coupées par des bandes de brigands, qui incendient les fermes, arrêtent les diligences, rançonnent les voyageurs.

— Les chauffeurs sont des enfants perdus du marquis de Frotté. Bruslart est le chef de ces partisans... Il était, il y a trois jours, à Paris. D'habiles limiers, qui suivaient sa trace, l'ont manqué à la barrière Saint-Jacques. 11 est sorti en cabriolet, et s'est dirigé sur Versailles... Il retourne en Beauce...

— Faudra-t-il que j'envoie une colonne, commandée par un général, pour mettre ces scélérats à la raison? Vous me les dénoncez, mais, en somme, vous ignorez tout d'eux... Ils échappent à votre surveillance...

Fouché eut un rire silencieux :

— Donnez-moi l'ordre de les prendre, général-consul, et dans les vingt-quatre heures, je fais une rafle de tous les chefs... Gela suffira...

Bonaparte fronça le sourcil :

— Pas en ce moment. Dans quelques jours, nous verrons...

— Vous espérez donc un résultat de vos négociations ? Le premier Consul eut un mouvement de curiosité :

— Quelles négociations

— Celles que vous avez engagées avec le Prétendant, par l'intermédiaire de l'abbé Bernier. Croyez-vous que je les ignore?

Il prit un temps et dit d'un ton sec :

— Vous ne réussirez pas.

— Parce que?

— Parce que vous avez affaire à des gens qui veulent se servir de vous. Votre demande de renonciation à des droits au Trône, adressée par lettre au comte de Provence, aura pour première conséquence, avant toute réponse, une contre-proposition tendant à obtenir de vous la restauration du roi légitime. Si vous l'acceptez, la royauté vous fera un pont d'or. Si vous ne l'acceptez pas, réponse publique sera faite à votre demande, et on recommencera à essayer de vous tuer. C'est très clair. Les gens chargés de vous voir et de vous apporter les propositions de Monsieur, sont déjà à Paris.

— Comment le savez-vous ?

— Parce que je sais toujours tout. C'est mon état.

— Je ne suis même pas encore avisé de la démarche.

— Si, puisque je vous l'annonce.

Bonaparte sourit.

— Et qui sont les gens que l'on m'envoie?

— M. Hyde de Neuville, secrétaire du Prétendant, et le général Cadoudal.

— Le fameux Georges ?

— Oui, Tête-ronde.

— Comment avez-vous appris leur arrivée ?

— J'ai d'abord appris leur départ. Et, depuis le moment où ils se sont mis en route, des hommes à moi ne les ont pas perdus de vue. Leurs étapes étaient préparées d'avance, et* leurs gîtes marqués. C'est un service très bien fait que celui qui relie Paris à Londres, à travers la Normandie. Malheureusement pour les royalistes, il a été organisé par des agents à moi. De sorte que, le jour où il me plaira, je me saisirai des courriers et des correspondances.

— Pourquoi ne l'avez-vous pas encore fait?

— Parce que c'était prématuré. A quoi bon découvrir la ruche avant que le miel soit terminé ? Cela fait partir les abeilles, et tout est à recommencer.

— Et vous savez où sont descendus MM. Hyde et Cadoudal?

— Oui, général-consul.

— Et vous pourriez les prendre et les amener devant moi?

— A quoi bon, puisqu'il y viendront d'eux-mêmes? Et quelle fâcheuse intervention, puisqu'ils ont un laissezpasser signé de vous...

— Qui le leur a fait parvenir ?

— Madame Bonaparte.

Le premier Consul demeura silencieux un instant, puis il dit très lentement :

— Oui, Joséphine a toujours eu des relations dans le parti royaliste. Au fond, elle favorise les Princes, et ne voit d'avenir, pour moi, que si je m'attache à leur fortune. Elle a laissé pénétrer sa pensée par les Jacobins, et c'est en partie de là que vient leur haine contre moi. Les complots de Chevalier, d'Aréna, sont des retours de fureur terroriste... Oh! mais je briserai les chouans et les montagnards, vous entendez, Fouché. Je ne veux plus de la Révolution et je ne veux pas de la Monarchie...

— Pour les Bourbons? lit Fouché avec un mince sourire.

— Pour personne ! Le droit divin ne peut plus exister en France, après l'affirmation du droit populaire. Mais j'aurai le cœur net des prétentions de Monsieur...

— Et vous verrez ses envoyés ?

— Je vois tous ceux qui ont à me parler...

— Alors, je dois rester inactif en ce qui les concerne ?...

— Jusqu'à plus ample informé.

Fouché comprit que l'entretien était terminé et se leva. Au même moment, le service apportait la table ronde sur laquelle le premier Consul avait l'habitude de déjeuner dans son cabinet. Le profil basané de Roustam se montra dans l'antichambre. Il y eut un mouvement des valets vers la porte. Mmc Bonaparte entrait. Elle avait soigné son visage et habilement choisi son vêtement. Souple, onduleuse, elle s'avança les yeux à demi fermés, les lèvres souriantes. Le premier Consul, qui s'attendait à une scène et à des pleurs, détendit les lignes serrées de sa physionomie.

Il regarda venir sa femme, avec un air de complaisance, et, lui montrant sa place d'un geste brusque :

— Assieds-toi, Joséphine.

Il constata qu'ils étaient seuls et laissa alors s'exhaler son mécontentement :

— Comment se fait-il que tu te sois fait tant prier pour donner les explications que je réclamais de toi? Encore des dettes ? Encore des prodigalités? Toujours du désordre ? C'est ce que je supporte le moins facilement. Encourage le luxe, bon ! C'est ma politique. Mais solde ce que tu achètes ! Tu as un goût fâcheux pour les colifichets. Choisis des objets de valeur, de belles pierres, de riches orfèvreries. Mais des paillettes, des verroteries? C'est le goût des nègres de ton pays ! Qu'est-ce qu'il en reste ? De la poussière et des notes impayées. Je ne veux plus de cela.

— Comme tu es sévère, ce matin !

— C'est que tu donnes le mauvais exemple. Et les meilleurs de mon entourage s'y laissent aller. Voici Lannes qui a renouvelé, sans mandat et sans crédit, les uniformes de la garde consulaire. Qui donc va payer la dépense? J'ai donné des ordres pour que ce soit lui. Et avec son exécrable caractère, il boude et ne me parle plus. Suis-je le maître, oui ou non?

Joséphine s'en prit à ses yeux. C'était son habituelle ressource. Bonaparte, mangeant avec rapidité de tous les plats, servis en même temps sur la table, laissa pendant un temps sa femme se désoler, puis d'un ton radouci :

— Allons ! Ne pleure plus ! Je paierai. Mais ne recommence pas, si c'est possible. Imite la sagesse et l'obéissance de ton fils. Eugène est un modèle. Jamais, je n'ai

POUR TUER HONÀPARTE 67

une observation à lui faire. Il est honnête et brave. C'est le meilleur soldat de mon armée.

— Il sait ce qu'il te doit.

— Les autres aussi me doivent : Junot, Murât, Augereau, Bessières. Et pourtant...

Il se leva, jeta sa serviette sur la table. Le déjeuner n'avait pas duré plus d'un quart d'heure. On apportait le café. Venant à Joséphine, il la regarda tendrement :

— Ne te fais pas de chagrin, ma bonne Joséphine. Mais ne sois pas dépensière. On m'a dit que tu avais des ressources cachées, et que Fouché te faisait ta part sut les redevances des jeux... Prends garde à toi, si j'en acquiers la preuve !

Il l'embrassa, et la caressa, car il avait toujours une vive tendresse pour elle, en dépit de toutes ses désillusions. Elle voulut faire une diversion qu'elle sentait opportune, et dirigeant les idées de Bonaparte vers la politique :

— J'ai reçu encore une demande de radiation pour une noble famille provençale, les Saint-Estrangin. Ils tiennent à tout ce qu'il y a de plus distingué dans le Comtat... Tu sais que les gens du Midi sont très royalistes... Une grâce ferait bon effet.

— Tu feras remettre une note à Cambacérès...

— Il y a aussi les Charost, de la famille des Ducs, auxquels s'intéressent les Clary... Mme Bernadotte m'en a parlé... Elle n'a pas voulu te prier elle-même.

Bonaparte pinça les lèvres. Il n'aimait pas qu'on lui parlât de cette Désirée, qu'il avait aimée et délaissée, pour épouser Joséphine dotée du commandement de l'armée d'Italie. Il fit :

— Bon! Bon! A Cambacérès... Si je t'écoutais, il n'y aurait bientôt plus en France que d'anciens émigrés, et il faudrait recommencer à les canonner, comme devant Saint-Roch... Ces gens-là s'agitent beaucoup. C'est peutêtre une grande duperie de les traiter généreusement... Persister dans la sévérité vaudrait mieux pour l'ordre public... Cela dispenserait de faire un exemple sévère, à un moment donné, si les menées des princes continuent...

— Ah! Bonaparte, qui sait si tu ne ferais pas mieux de

les ramener...

Tu es folle, Joséphine ! Ce n'est pas pour eux que

j'ai risqué ma fortune et ma vie à Arcole et à Marengo.

— Cependant, ils comptent sur toi. Ils me l'ont fait dire, il n'y a pas deux jours, et ils ont, à Paris, en ce moment des envoyés chargés de te pressentir...

— Comment sais-tu cela?

— Parce que c'est à moi qu'abouti, sent toutes les négociations que les royalistes essayent d'engager avec toi...

— Cela pourrait singulièrement te compromettre, dit Bonaparte avec un sourire.

— Pourquoi, puisque je t'avertis ?

— Me dis-tu bien tout, au moins ?

— N'y suis-je pas intéressée? Sans toi, que suis-je?

— Et qui sont ces émissaires ?

— MM. Hyde et Cadoudal.

Bonaparte pencha la tête :

— Oui, je le savais, Fouché m'en a prévenu. Mais, toi, Joséphine, comment as-tu été avertie.

— Ne me demande pas de te le dire. Si tu commets une

indiscrétion, je deviendrai suspecte, et je n'apprendrai plus rien. C'est toi qui en pâtiras...

— Mais que veulent ces deux hommes, en fin décompte?

— Te parler.

— Quels gages donnent-ils de ma se'curité ?

— Ils risquent la leur.

— La partie n'est pas e'gale. On peut me détacher deux fanatiques résolus à me tuer, au prix de leur vie. Et que vaut leur vie, en balance avec la mienne ?

— Tu prendras toutes les précautions que tu voudras. Ici, aux Tuileries, avec tes gens autour de toi, que peux-tu craindre? Garde Murât et Rapp, dans la pièce d'entrée, Junot et Roustam dans l'arrière-cabinet... On ne lèvera pas un doigt contre toi sans qu'ils se précipitent... Et, en faisant fouiller les émissaires, avant qu'ils entrent, on s'assurera qu'ils n'ont point d'armes...

Bonaparte marcha rêveusement dans le cabinet. Sa tête maigre et pâle, aux cheveux secs et emmêlés, se penchait sur sa poitrine. Il s'arrêta près de la cheminée, s'assit et demeura quelques minutes sans parler. Puis fixant ses yeux gris sur Joséphine :

— Eh bien ! je les verrai, ces messagers des princes, demain soir, après le dîner. Fais-leur dire de se présenter chez toi. C'est par tes soins qu'ils seront admis auprès de moi.

Le soir du même jour, Hyde de Neuville venait de rentrer à l'hôtel et de monter au troisième étage, dans la chambre qu'il occupait, entre celles de Cadoudal et de Saint-Régeant, lorsque ce dernier entra sans frapper.

— Je vous ai entendu rentrer. Ces diables de murs sont

minces comme du papier. 11 est impossible de causer chez moi ou chez Georges : on serait à la merci des voisins... Dans votre logis on est, au moins, en sûreté...

Il s'assit dans un fauteuil de paille, et balançant sa jambe moulée dans un bas de soie moucheté :

— J'ai du nouveau à vous apprendre... J'ai vu, tout à l'heure, ma charmante payse... L'affaire de l'entrevue est réglée... Vous serez reçu, avec Georges, demain soir, par le premier Consul.

— Ah ! Quelle prompte réussite! dit Hyde en souriant. C'est affaire à vous! Il n'est rien de tel que d'être joli garçon pour forcer toutes les portes !

— Je n'ai rien forcé du tout. Et il n'y a pas de coquet, terie dans mon cas. Il se trouve que la femme de notre ami Lerebourg est une fervente royaliste et fournit justement Mme Bonaparte. Il allait de soi qu'elle servît d'intermédiaire entre la femme du premier Consul et nous. Elle s'est, je dois l'avouer, acquittée de sa mission avec une promptitude et une adresse parfaites. Nous entrerons donc aux Tuileries sous ses auspices, et chargés des nouveautés qu'elle apporte à sa puissante protectrice... Une fois dans la place, Mme Bonaparte se charge de vous mettre, Cadoudal et vous, en présence du général.

— Et le mari, dans tout cela, mon cher Saint-Preux?

— Le mari, fit en riant Saint-Régeant, ne se doutera de rien, et continuera à vendre ses nouveautés en toute confiance.

— Pendant que, sous le couvert de son nom, nous nous efforcerons de changer la fortune de la France.

— Mais où est Georges?

POUR TL'ER BONAPARTE 7l

— Le sait-on jamais ? Mon gaillard s'est fait raser, coiffer, adoniser, et, vêtu comme un muscadin, au risque d'être reconnu et arrêté par la police de Dubois, il se promène au Palais Royal, à moins qu'il ne joue. Ah! je l'aime mieux dans les landes de Bretagne que sur le pavé de Paris. D'autant plus qu'avec sa corpulence, sa grosse tête, et ses allures, il ne passe pas facilement inaperçu...

Au même moment, un pas net et décidé frappa les marches de l'escalier, et un sifflement joyeux se fit entendre.

— Tenez ! le voici qui rentre !

Les pas se rapprochèrent, et le sifflement fut remplacé par l'air fameux de Monsigny fredonné à fleur de lèvres :

C'est ici que Rose respire

Ici se rassemblent mes vœux !

La porte s'ouvrit, et souriant, Georges entra. Il portait à la main une canne tordue en spirale de la grosseur de son poignet, et sa large figure, enfoncée dans une haute cravate de mousseline, était encadrée d'une perruque à cadenettes. Quoiqu'en eût dit Hyde de Neuville, Cadoudal était méconnaissable. Il jeta sa trique sur le lit, avec son chapeau, et se tournant vers ses amis :

— J'apporte du nouveau. . .

— Nous aussi. ..

— J'ai vu nos amis.

— Nous voyons demain le premier Consul...

— Ils sont prêts à marcher au premier signal...

— L'entrevue avec Bonaparte décidera de nos projets.

— Au diable le Corse!. . Nous ferions bien mieux de

l'enlever, que d'aller discourir avec lui... Tous ces bavardages affadissent les consciences, et énervent les résolutions.

— Il faut obéir aux ordres des princes...

— Oui, votre comte d'Artois, Hyde... Ah! ce n'est pas

un héros ! S'il avait voulu descendre en Vendée, et marcher à notre tête,

nous tiendrions Paris, et le Roi serait dans son palais. Mais qu'aurait ditMme de Polastron, si son cher seigneur avait risqué un cheveu de sa précieuse tête... Ah! mordieu! Il nous aurait fallu un Henri IV, et nous n'avons que des princes fainéants!

— Georgi

— Ah ! \ oiis savez bien que je suis un rustre, moi...

— Sapristi! Ne le dites pas tant! On finirait par le croire !

Cadoudal se mit à rire.

— Sur le terrain de la discussion, je serai toujours battu par vous, mon chez Hyde. Mais quand il s'agira d'aller aux coups...

— Je vous rends grâce, Georges. Voilà que vous doutez de mon courage, maintenant. Sur quelle herbe avez-vous marche', ce matin?

— Allons ! La paix ! Parlons de nos affaires. J'ai vu llivière, Pastoret, Gininville et Laravière.... Ils m'ont donné rendez-vous, pour après-demain, au prochain bal du Pavillon de Hanovre. Là, nous retrouverons tout notre monde, et nous pourrons reprendre pied dans la société royaliste de Paris.

— Comptez-vous y trouver beaucoup d'auxiliaires?

— Ma foi, non. Ils sont rentrés, ces émigrés, c'est donc qu'ils ne se plaisaient pas à l'étranger, et qu'ils étaient disposés à accepter l'ordre de choses nouveau. J'entends bien que ce n'est pas de gaieté de cœur qu'ils le font. Ils boudent, ils frondent, ils conspirent dans les salons, mais de là à agir dans la rue, ou dans les champs, il y a loin. Pour les décider à marcher, il faudrait un coup de force. C'est ce coup de force que je tenterai, si, comme je le crois, nos négociations diplomatiques n'aboutissent pas.

Depuis le jour où il avait été présenté à Mme Lerebourg par son mari, et où il avait échangé avec elle les confidences inattendues qui établissaient entre eux des liens secrets, Saint-Régeant était retourné deux fois au magasin de la rue Saint-Honoré. La première fois, il avait apporté

à Lcrebourg des échantillons de soieries qu'il s'était procurés avec la plus grande peine. Il tenait à conserver aux yeux du marchand la qualité de commis voyageur qu'il avait prise, et qui pouvait lui servir pour assurer son incognito. Sur ces échantillons, véritablement magnifiques, il avait été convenu qu'une présentation d'étoffes en pièces serait faite à Mme Bonaparte. Mme Lerebourg, qui s'était ouverte très hardiment à Joséphine, avait décidé, avec la femme du premier Consul, que ce seraient Hyde, Georges et Saint-Régeant, qui, amenés par elle, apporteraient les ballots d'étoffes au Luxembourg, et seraient, à la faveur de cette introduction dans les appartements, mis en présence du premier Consul.

La seconde fois que Saint-Régeant s'était présenté au Bonnet bleu, c'était pour convenir avec Mme Lerebourg de l'heure à laquelle il devait venir la prendre, avec ses compagnons, pour porter les étoffes. Il avait été entendu que Saint-Régeant irait en voiture avec M. et Mme Lerebourg, et que Hyde et Georges les attendraient au coin de l'hôtel de Nantes. Le marchand de nouveautés, laissé dans l'ignorance de l'intrigue ourdie par sa femme, croyait faire uniquement acte de son négoce en apportant à l'épouse du chef de l'État des ballots d'étoffes, dont il espérait bien qu'une bonne partie resterait aux Tuileries. Reçu à sa seconde visite, en l'absence de Lerebourg, par la belle Emilie, Saint-Régeant en avait profité pour revenir avec elle sur le passé, et se faire raconter les effrayantes péripéties de l'existence menée par la jeune fille, lorsque la mort de ses parents l'avait laissée seule, au milieu des convulsions de la chouannerie, prise entre les exécutions

des bleus, les représailles des blancs, parmi les massacres et les incendies. Elle avait été bien heureuse de rencontrer à Xantes M. Lerebourg venu pour assister au débarquement d'un sloop contrebandier, entré moyennant redevance payée à Carrier, et qui portait dans ses flancs des quantités de madapolam, de lainages et de bonneterie, le tout provenant de Liverpool, en droite ligne. Emilie, recueillie comme ouvrière, chez les demoiselles du Guast, excellentes royalistes, en relations d'affaires avec Lerebourg, avait frappé les regards du commerçant par sa beauté et sa distinction. Connue de tout le quartier sous le nom d'Emilie Bourdin, Mlle de Plémeur était une très habile dentellière. Elle excellait dans le point d'Argentan, et passait ses journées à remuer sur un carré d'étoffe, avec des doigts agiles, de petites bobines de fil qui formaient la délicate trame de son ouvrage. Il parut à M. Lerebourg que Mllc Bourdin ferait bonne figure dans les magasins de la rue Saint-Honoré. Il s'en ouvrit aux demoiselles du Guast qui, à ses premières paroles, prirent un air si réservé que le négociant eut des doutes immédiats et sérieux sur la vertu de la belle Emilie. Au tressaillement profond qu'il ressentit, Lerebourg ne pût se faire d'illusion sur la force des sentiments qui l'entraînaient vers la charmante ouvrière. Instantanément il pensa : si elle n'est pas sage, que ferai-je? Il n'osa pas décider qu'il retournerait sur-le-champ à Paris, et ne s'occuperait plus de Mlle Bourdin. Il comprit même très bien qu'il ferait des concessions pour obtenir qu'elle lui sacrifiât ses préférences. Prêt à épouser, malgré tout, il éprouva une sensation délicieuse en apprenant de Mlles du

Guast, après bien des précautions et des réticences, que Mlle Emilie n'était pas une fille de basse condition, et que, très probablement, il lui paraîtrait inacceptable de devenir Mme Lerebourg, toute dénuée de ressources, d'assistance et d'espoir qu'elle se trouvât. Très sûr qu'on ne négocie bien ses affaires que soi-même, Lerebourg se tint pour suffisamment prévenu et aborda l'explication avec Mlle Emilie. La jeune fille, indifférente aux dangers que pouvait lui faire courir, dans une ville terrorisée par Carrier, la révélation de son identité, expliqua au négociant sa situation, lui révéla .^:.s son nom, et donna à k cet homme tous les JH-^ moyens de la perdre,

s'il avait dans le cœur un grain de bassesse ou de méchanceté. A l'offre de son nom, par Lerebourg, elle répondit qu'elle était heureuse auprès de Mlles du Guast. Mais, comme Lerebourg insinuait que le sort qui l'attendait à Paris, où elle serait, grâce à lui, tout à fait en sécurité, n'avait rien de commun avec la situation précaire et périlleuse qui était la sicnno à Nantes, où elle pouvait être soupçonnée, mnue, dénoncée, Emilie demanda h réfléchir. Con-

seillée par les demoiselles du Guast, effraye'e par les hor-

reurs révolutionnaires, convaincue que tout avenir était

perdu pour elle, en Bretagne, M1,e de Plémeur se résigna à épouser ce brave homme qui devait être, toute sa vie, son serviteur dévoué et prit le coche pour Paris.

Elle avait tout de suite fait sensation dans le quartier. Le Bonnet rouge fournissait Robespierre qui, toujours tiré à quatre épingles, achetait, lui-même, les hautes cravates de moussseline qui dissimulaient, disait-on, des écrouelles. Fabre d'Eglantine rima des vers pour la belle citoyenne Lerebourg. Et Barras tourna autour d'elle. Mais la jeune femme était inaccessible aux grâces de gens qu'elle considérait comme des assassins, et, peu à peu, elle avait gagné son mari à ses idées, et fait de Lerebourg un suppôt du modérantisme. Mais elle n'avait pas pu le gagner au parti royaliste. Le consulat satisfaisait Lerebourg, et les affaires reprenant d'une façon suivie, le négociant n'en demandait pas plus.

Il accueillit donc Saint-Régeant avec une vive satisfaction, lorsque celui-ci arriva dans une voiture, le soir fixé pour l'entrevue. Aidé par le faux Leclerc, il descendit les ballots d'échantillons dans le fiacre, et, l'heure de partir étant sonnée, il appela Mme Lerebourg qui sortit vêtue d'une charmante robe de soie serrée au-dessus de la taille, découvrant le haut du cou, les épaules moulées dans une écharpe de mousseline à fleurs, et sa ravissante figure encadrée dans un grand chapeau cabriolet à coques de ruban. Elle laissa voir, en montant en voiture, le bas d'une jambe ravissante prise dans un bas de soie gris clair, nouée à la cheville par un petit soulier à cothurne. Lerebourg poussa Leclerc sur la banquette du fond, s'installa sur celle du devant, »té des paquets, et cria au cocher : « Aux Tuileries ».

Dans son cabinet, Fouché après l'algarade que lui avait fait subir le premier Consul, réfléchissait froidement aux observations et aux récriminations du chef de l'État. L'ancien oratorien n'était point homme à s'échauffer inutilement. Il considérait comme vaines les paroles qui n'avaient point une portée effective. Un acte, à la bonne heure, voilà qui valait la peine qu'on s'y arrêtât. Mais des paroles de mécontentement, de blâme, de colère, qu'est-ce que cela valait? Si Bonaparte lui avait donné l'ordre d'arrêter et de déporter, en masse, tout ce qui restait de Jacobins à Paris, il eût pu s'émouvoir. Mais le général se bornait à se plaindre. Fouché n'avait donc point à s'inquiéter de son mécontentement, mais il fallait donner à ce mécontentement une pâture. Et c'était à quoi il pensait, assis au coin de la cheminée, dans son vaste cabinet du ministère de la police.

Les royalistes, voilà ce qui devait occuper Bonaparte, et non pas les Jacobins. C'était sur les brigands qu'il fallait dériver le courroux du Consul, et non sur les anciens compagnons de Fouché lui-même. 11 l'avait bien affirmé au général : les chauffeurs étaient des chouans, les

dévaliseurs de diligence, des émissaires de l'armée de Normandie, des pourvoyeurs de Frotté. La preuve en était qu'ils prenaient l'argent de l'État, et respectaient la bourse des voyageurs. Mais ces faits épars ne se ramassaient pas en une seule forte et saisissante action, en un coup hardi, qui pût fixer l'attention générale, et forcer l'opinion publique à dire : voilà les coupables, ce sont les royalistes qui ont commis l'attentat, ce sont eux qu'il faut frapper. Fouché en était là de ses méditations lorsqu'un grattement sur le bois de la porte se fit entendre. Le ministre ne se donna même pas la peine de dire : Entrez! Celui qui venait devait être un familier. Il poussa le battant et parut.

— Ah! c'est vous, Braconneau, fit le ministre.

Un petit homme s'avança, vêtu d'une douillette puce, coiffé en ailes de pigeon et poudré, n'offrant aucune ressemblance avec le mouchard au carrick, qui avait fait demander par un gendarme le passe-port de Saint- Régeant, dans la cour de l'Hôtel du Cheval noir. Et c'était pourtant bien le même.

— Vous venez de chez Dubois? demanda Fouché. Que dit-il ce matin?

— Il affirme, citoyen ministre, que les Philadelphes se remuent, et qu'une tentative doit être faite pour mettre les consuls en accusation.

— 11 est fou !

— Il y a cependant du vrai, citoyen ministre, dans ses allégations. Les anciens clubs tendent à se reformer en sociétés secrètes... Mais là n'est pas le danger. Georges, :i peine arrivé à Paris, s'est abouché avec les chefs du

parti royaliste, que, bien imprudemment, le gouvernement a laissé rentrer.

— Le premier Consul l'a voulu.

— Il s'en mordra les pouces.

— Vous ne perdrez pas Georges de vue?

— Non, citoyen ministre.

— Où habite-t-il ?

— Il habite rue de V Arbre-Sec et, dans la même auberge que lui, sont descendus MM. Hyde de Neuville et de Saint- Réçeant.

— Vous êtes-vous assuré, par vous-même, de l'exactitude de ces renseignements?

— Oui, citoyen ministre. J'ai pris une chambre dans l'auberge, sous le nom de chevalier de Lavernières, et sous ce costume, j'ai pu me rapprocher de ces messieurs. Or Saint-Régeant et Hyde ont déjà été rencontrés par moi sur la route de Normandie, il y a quelques jours. Saint- Régeant voyageait sous le nom de Victor Leclerc, avec un passe-port bien en règle. Je les ai perdus sur la route. Us m'ont joué habilement. Mais je les ai retrouvés et c'est maintenant mon tour.

— Que savez-vous de précis sur eux :'

— Hyde n'a pour ainsi dire pas bougé de l'auberge. Saint- Régeant, au contraire, a fait plusieurs démarches, entre autres auprès de MM. le duc de Rivière, le marquis de Virieu, et M. Lerebourg, marchand de nouveautés, à l'enseigne du Bonnet bleu, rue Saint-Honoré, près Saint-Roch.

— Et qu'a-t-il à faire avec ce Lerebourg?

— Il l'a ramené de Normandie, dans son cabriolet, avec Hyde.

g2 POUR TUER BONAPARTE

— Se connaissaient-ils donc?

Nullement. Us se sont rencontrés à la table d'hôte,

devant moi. Et c'est pour rassurer ce brave commerçant, très effrayé par les dangers de la route, qu'il l'a pris en tiers dans sa voiture. Depuis, je crois qu'il a eu d'autres raisons de cultiver sa connaissance.

— Lesquelles?

— Le citoyen Lerebourg a une jeune et jolie femme.

— Quelles opinions, ce Lerebourg ?

— Excellentes, citoyen -ministre. Fournisseur de Mme Bonaparte et de toute la haute société parisienne. Les citoyennes Tallien et Récamier, la générale Junot, sont ses clientes assidues. Du reste notre homme ne s'occupe de politique que pour demander le maintien du gouvernement consulaire...

— Se doute-t-il de la qualité de son compagnon de route?

— Pas du tout. Il ne l'accueillerait pas, s'il soupçonnait qu'il s'est présenté à lui sous un faux nom. Il le prend pour le citoyen Victor Leclerc, sans plus...

— Et la femme?

— Ah ! la femme, c'est une autre affaire. J'ai fait causer les demoiselles du magasin. Mme Lerebourg est d'origine noble, venue de Bretagne, il y a quelques années, et épousée par le maître du Bonnet bleu, qui était amoureux fou d'elle, Elle passe pour sage. Mais...

— Une femme est toujours sage avant de cesser de l'être. Saint-Régeant est de Bretagne. Peut-être se sont-ils connus autrefois... A surveiller... Venons à Georges, que ■fait-il celui-là?

— Il ne sort pas du Palais-Royal. Il est aux galeries de 3ois, avec les filles, ou au 113, pour le pharaon. Il perd, du •este, tout ce qu'il veut... C'est à peine s'il se cache. 11 est >i facilement reconnaissable que, dès le premier instant, lix de mes agents me l'ont signalé... Faut-il l'arrêter?

— Gardez- vous en bien. La coïncidence du séjour à Paris le Hyde, venant d'Angleterre et de Georges, venant de 3retagne est significative. Il va se produire un événement mportant. Jusqu'à présent on a réussi à le dérober à ma surveillance. Mais je tiens le fil. Je saurai ce dont il s'agit.

— Alors, citoyen-ministre, je continue à m'occuper de ^aint-Régeant...

— Oui, mais ne négligez pas cette affaire des Philaielphes. Le premier Consul est convaincu que ce sont les Jacobins qui menacent le pouvoir. Quoique je ne partage pas ses craintes, je ne veux pas donner prise à la critique. Et si quelque complot se tramait de ce cùté-là, je dois être en mesure de le déjouer... Cet imbécile de Dubois ne voit rien et ne sait rien...

— Vous devriez, citoyen-ministre, obtenir du premier Consul qu'il le remplace...

— Eh ! mon cher, vous êtes fou ! Il pourrait tomber sur un homme de valeur, qui nous gênerait dans toutes nos opérations... Avec un incapable, on est tranquille!

— Ah ! je n'avais pas pensé à cela !

Fouché eut un mince sourire qui plissa les coins de sa [bouche. Il fit un geste de congé à son agent, qui s'inclina avec humilité, et sortit silencieusement comme il était entré. Le citoyen Braconneau, redoutable policier, dont la spécialité était la politique, avait fait partie des agents

g4 POUR TUER BONAPARTE

de M. Lenoir, avant la Révolution. Devenu le bras droi de Maillard, il avait participé aux massacres de Sep tembre, et, sous la Terreur, s'était distingué parmi les plu! farouches Hébertistes. En thermidor, comme par enchan tement, il avait secondé Tallien avec un flair du succès qui l'avait conduit tout droit au service de Fouché. Là i s'était vraiment senti dans le milieu qui lui convenait. Les intrigues tortueuses conduites par cet homme à doubh face, n'eurent pas d'artisan plus zélé que le citoyen Bra conneau. Sans aucun préjugé, bon à toute besogne, le policier avait un goût passionné pour son métier. Il l'aimai! comme le chien aime la chasse. Dans l'exercice de sa profession il était strict et précis jusqu'à la rigidité. 11 n'était que mouchard, mais il l'étaitjusqu'aux moelles. Et, comme mouchard, il était de premier ordre. Il avait eu l'intuition de ce qui se passait dans le ménage Lerebourg et devinait, au trouble tout particulier qui paraissait agiter la belle Emilie, jusque-là si grave et si froide, que l'arrivée de Saint-Régeant avait changé quelque chose au Bonnet bleu.

Assis dans la boutique, devant le rayon des cravates et des gants, Braconneau, quelques heures après avoir quitté Fouché, souriait à sa vendeuse, et lui débitait des galanteries, avec une grâce d'ancien régime :

— Ah ! délicieuse Hermance, si vous vouliez être sensible, que ne ferait-on pas pour reconnaître vos bontés? disait l'agent de Fouché.

— Monsieur le chevalier, répliquait la demoiselle de magasin, si l'on vous écoutait, on n'aurait pas trop de ses yeux pour pleurer. Ces demoiselles assurent que vous êtes

un trompeur. Et la patronne, la citoyenne Lerebourg, nous met bien en garde contre les cajoleries des gens de votre sorte...

— Hum ! met-elle, en pratique, pour son compte, les préceptes qu'elle vous impose?... Ne tourne-t-il pas autour d'elle, certain coq à tête brune, qui me paraît diantrement inquiétant pour le mari de la dame...

— Ah! c'est de M. Leclerc que vous voulez parler? Il ne s'occupe que d'affaires, dans la maison. Et il cause plus volontiers avec monsieur qu'avec madame. Il n'est venu ici, ai-je entendu dire, que pour prendre des commandes, et, ce soir même, il doit aller, avec le patron, soumettre des pièces d'étoffes à la femme du premier Consul...

— Et comment savez-vous cela, ma divinité?

— D'une façon bien simple. C'est moi qui ai été chargée de l'emballage des coupons et le citoyen Lerebourg a dit : Si la citoyenne Bonaparte lance la mode de ces brocards de Lyon, c'est une fortune pour nous... Du reste, Leclerc saura faire valoir ses échantillons, il s'y entend à merveille...

— Oh ! je sais bien que la citoyenne Beauharnais voudrait restaurer l'élégance, et créer une véritable cour... Mais son entourage de femmes est encore bien médiocre, et ce ne sera pas avec les anciennes fruitières et les récentes blanchisseuses, qui fréquentent les salons des Tuileries, qu'on pourra, de longtemps, constituer une aristocratie.

— Vous êtes trop méprisant pour ces dames, monsieur le chevalier... MmeLannesest fort jolie, Mme Murât est belle, et quant à la sœur du Consul, la ravissante Pauline. . .

— Passe pour celle-là! C'est une perfection !... Mais adorable Iïermance, aucune ne pourrait rivaliser avec vous..,

Il se levait, avec des grâces charmantes, et, de sa perruque un léger nuage de poudre

odorante s'envola.

— Vousportera-t-on vos emplettes, M.

le chevalier?

— Non, ma beauté, j'ai mon carrosse, à deux pas, devant Saint -Roch... Je prendrai ces légers paquets sous mon bras...

11 salua en souriant, passa à la caisse, suivi par la jolie marchande, et aussitôt hors de la boutique :

— Du train, Braconneau, mon garçon. Allons changer de

figure et de costume. Il s'agit de ne plus perdre de vue l'enseigne du Bonnet bleu à partir de six heures du soir. Si Saint-Régeant va aux Tuileries, ce n'est certainement pas pour y montrer des échantillons à Joséphine. Quel que soit son projet, j'y veillerai.

Au détour de la rue de la Sourdière, l'agent prit une allure rapide, il tourna vers la butte des Moulins et entra dans l'allée d'une petite maison à façade décrépite. Une demi-heure plus tard, il ressortait vêtu en muscadin, le pantalon collant, l'habit à longues basques, le triple gilet et le bicorne coiffant une tête à titus rousse. Il ne restait plus rien du petit vieillard, à douillette de soie, mais c'était toujours Braconneau, le redoutable limier de Fouché. Lorsque, vers sept heures, le garçon de magasin du citoyen Lerebourg eut achevé de mettre, dans une voiture de louage, les pièces d'étoffes soigneusement réunies en un ballot, la belle Emilie sortit avec son mari et Saint-Régeant.

— Allons citoyen Leclerc, montez et asseyez-vous auprès de ma femme, dit le marchand, en donnant une tape amicale sur l'épaule du jeune homme.

Saint-Régeant monta et se plaça sur la banquette du devant.

— Ah ! Vous ne m'obéissez pas, dit Lerebourg. Allons ! le trajet n'est pas long... Cocher, au palais des Tuileries...

Dans la voiture, Saint-Régeant, avançant avec précaution sa main, avait saisi celle d'Emilie, et doucement la pressait. Les doigts de la jeune femme avaient bien essayé un effort de résistance, mais, emprisonnés, ils avaient pris le parti de se résigner, et Saint-Régeant sentait la chaleur de cette chair moite monter jusqu'à son

cœur. Lerebourg s'était mis à parler, mais ils ne l'écouta if nt pas. Ils étaient trop occupés d'eux-mêmes. La jambe de Saint-Régeant, maintenant, s'avançait doucement et frôlait le genou de la jeune femme. 11 l'avait senti frémir à ce contact. Et la petite main serrée dans la sienne s'était crispée, comme affolée. Ils brûlaient, l'un contre l'autre. Et, dans cette voiture, roulant cahin-caha, pendant que Lerebourg continuait à parler tout seul, ils éprouvaient tous les deux les plus vives sensations. Soudain le marchand dit :

— Nous voilà arrivés...

Les deux mains se disjoignirent, les regards des deux jeunes gens se détournèrent. Déjà, devant le grenadier de la garde consulaire, en faction à la porte, Lerebourg avait mis pied à terre.

— Allons, citoyen Leclerc, passez-moi ces coupons d'étoffes... Viens! Emilie, descends mon enfant... Prends les dentelles. . . Notre ami se chargera des velours. . . Cocher, attendez-nous là. ..

Ils entrèrent dans la cour, gagnèrent le vestibule. Un officier de service était de planton au bas de l'escalier. Lerebourg d'un air d'importance demanda :

— La générale Bonaparte...

— Montez au premier, citoyen... Là vous trouverez à qui parler...

A l'étage un domestique se leva d'une banquette pour venir au-devant d'eux :

— Je suis le citoyen Lerebourg, dit le marchand, M,ne Bonaparte m'attend...

Le valet s'inclina :

— J'ai ordre de vous faire entrer citoyen... Si vous voulez bien me suivre.

Par une galerie, Lerebourg, Emilie et Saint-Kégeant pénétrèrent dans les apparte-

ments particuliers de la femme

Hr-

fi

du premier Consul.

Dans un petit salon

tendu d'étoffe verte, meublé

avec des canapés légers, des

petits fauteuils à pieds tors du

xvme siècle, ils s'arrêtèrent et

attendirent. De loin, un bruit vague de conversation

venait jusqu'à eux, murmures de plusieurs voix fluettes

sur lesquelles, de temps à autre, tranchait un organe plus

mâle, comme si, dans un conciliabule de femmes, un

homme eût fait sa partie. Puis brusquement une porte

s'ouvrit, et Joséphine, souriante, s'avança, suivie d'Hortense Beauharnais et de Mme Murât. Joséphine était vêtue d'une robe blanche de mousseline de l'Inde ornée de magnifiques dentelles. Un décolletage hardi montrait presque complètement sa gorge d'une forme parfaite. Une manche à sabot, découvrait son bras jusqu'à l'épaule. La jupe était si souple et si étroite qu'à chaque mouvement les formes de la belle créole étaient moulées par ses plis. Ses cheveux châtains étaient relevés sur le haut de la tête et retombaient en boucles sur les tempes. Elle pouvait hardiment cacher son âge, et si ses dents eussent été belles, elle eût pu rivaliser de charme avec la sœur de Bonaparte, et même avec Ilortense. D'un geste gracieux elle invita les deux jeunes femmes à s'asseoir. Elle montra un X à Mme Lerebourg, et se tournant vers le marchand elle dit d'un ton enjoué :

— Allons ! Monsieur du Bonnet bleu, montrez-nous vos merveilles...

En même temps, elle examinait avec curiosité Saint- Régeant, dont la taille élsgante faisait valoir un habit marron, et la jambe fine une culotte collante de drap chamois. Elle vit d'un coup d'oeil le teint mat du jeune homme, son joli profil encadré de boucles brunes, son pied cambré dans sa botte à retroussis, tout ce qu'offrait d'élégant et d'aristocratique sa personne. Un sourire passa sur ses lèvres. Elle demanda :

— C'est monsieur qui vient de Lyon, avec les étoffes que vous avez à nous soumettre ?

— Oui, madame, répartit le prétendu Leclerc, avec une respectueuse salutation.

— Eh bien ! mettez-nous eela sur la lable.

— J'ai aussi de très belles dentelles qui me sont arrivées d'Angleterre et des étoffes de l'Inde tout à fait remarquables, dit Lerebourg.

Il étala, sur une bande de velours vert, de magnifiques volants en point à l'aiguille, qui soulevèrent l'admiration d'ITorlense et de Mme Murât. Joséphine plus attentive à ce que lui montrait Saint-Régeant, maniait d'une main fine et blanche les brocards de Lyon. Elle dit :

— Et cette industrie a besoin d'encouragements?

— Oui, madame, fit le jeune homme d'une voix douce. La ville n'est pas encore relevée de la terrible répression de 93. Les canuts ont été décimés. Un homme de génie est venu qui s'appelle Jacquart, et dont l'invention consiste en un métier qui accomplit avec une précision merveilleuse le travail de l'homme. L'industrie lyonnaise est prête à renaître, si l'on s'intéresse à elle. Il suffirait que le général-consul consentît à donner la mode des habits en soie et en velours pour que les fabriques reprissent de l'activité...

— Vous expliquez fort bien les choses, dit Joséphine. Il faudrait que Bonaparte vous entendit lui-même... Je vais m'in former si cela est possible...

Elle se leva et sortit du petit salon. Emilie aux prises avec llortense et Mme Murât, avait à peine remarqué la conversation de Joséphine avec le faux Leclerc. Mais Lerebourg avait fort bien compris. Il dit vivement à son ami :

— Attention. Si le premier Consul entre dans vos idées, ne m'oubliez pas et faites la part de la maison...

02 POUR ÏUER BONAPARTE

— Soyez tranquille. Nous ne serons pas venus ici, ce soir, pour rien.

— Je prends ce volant, dit Mme Murât, et ce schall... Le dessin en est vraiment délicieux.

— Laissez cette robe en point d'Angleterre pour ma mère. Elle l'habillera comme une divinité.

Joséphine reparut.

— Le premier Consul veut vous voir, monsieur, dit-elle. Restez donc ici, avec ces étoffes. M. et Mme Lerebourg emporteront les dentelles... Moins ce par quoi ma bellesœur et ma fille se seront laissées tenter.

La jeune femme et son mari s'inclinèrent. Lerebourg fit un paquet de ses étoffes et de ses dentelles. Emilie avec un peu d'étonnement regarda Saint-Régeant. ïl était aussi calme et aussi simple que dans la boutique du Bonnet bleu et paraissait trouver toute naturelle cette subite faveur qui, dès le premier instant, allait le placer en présence du chef de l'État. Un peu de peur se mêla à sa surprise. Elle eut le sentiment qu'elle venait de mettre le pied sur un sol dangereux. Elle n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps. Son mari était prêt à partir. Elle fit la révérence à Joséphine, pendant que Lerebourg se prodiguait en courbettes. Mais Saint-Régeant lui adressa un regard tout chargé de tendresse, qui prouva que, dans tous les cas, son cœur n'avait pas de secret pour elle. Il dit à Lerebourg, comme pour bien affirmer sa personnalité de commerçant :

— Je vous verrai, demain matin, au magasin.

Et il resta seul avec Joséphine. Hortense et Mme Murât, comme obéissant à un mot d'ordre avaient disparu depuis

un instant. La femme du premier Consul s'assit sur une bergère, et souriant au jeune homme :

— Vous êtes M. de Saint-Régeant?

— Oui, madame, dit l'émissaire royaliste en s'inclinant avec grâce.

— M. Lerebourg ne se doute pas de votre qualité ?

— En aucune façon, madame. J'ai trouvé plus simple et moins compromettant pour lui de le laisser dans l'ignorance de mes démarches.

— Bien. Cette petite Lerebourg s'est très adroitement acquittée de sa mission. Elle est déliée et fine. Elle me plaît beaucoup. Mais vous ne deviez pas venir seul, ici, ce soir ? Où sont vos compagnons ?

— MM. Hyde de Neuville et de Cadoudal attendent, au coin de l'hôtel de Nantes, qu'une personne, tenant un mouchoir blanc à la main, s'avance vers eux, en disant ce seul mot : Louis.

— Je vais donner l'ordre qu'on aille les chercher, et je préviendrai le général. Attendez patiemment.

Dans le silence du palais, Saint-Régeant, adossé à la cheminée, tendait l'oreille pour percevoir quelque bruit familier. Mais il n'entendait que le roulement lointain des voitures, et le pas cadencé du factionnaire, dans la cour intérieure. Un quart d'heure s'écoula ainsi, sans que le cœur de l'émissaire royaliste eût un battement plus précipité. 11 était sans inquiétude pour ses compagnons ^t pour lui même. Toutes les indications qui devaient servir à le faire recommander par Joséphine avaient été transmises fidèlement. Les hautes influences qui s'exerçaient dans l'entourage du premier Consul, en faveur du parti des princes,

étaient réelles, et, sans doute, Joséphine elle-même les favorisait. Y avait-il donc un espoir de trouver Bonaparte bien disposé pour une Restauration ? Et les calculs de Hyde seraient-ils plus exacts que les doutes de Georges? L'esprit mobile de Saint-Régeantpassa alors à un autre sujet et ce fut le charmant visage d'Emilie qui lui apparut. Comme elle était séduisante, et combien déjà il l'aimait ! Il lui sembla sentir encore la chaude pression de sa main, dans la voiture qui les amenait. Et, emporté par son rêve amoureux, Saint-Régeant oubliait déjà où il était, pourquoi il y venait, et quel personnage illustre il allait voir, lorsque la porte s'ouvrit, et sous la conduite d'un officier, Hyde et Georges parurent. Ils s'avancèrent en souriant, et, après avoir serré la main de leur ami, ils se rangèrent auprès de lui. Cependant l'officier s'était arrêté, et d'un ton bref :

— J'ai le devoir de m'assurer, citoyens, dit-il, qu'aucun de vous ne porte sur lui d'armes cachées.

Georges avec insouciance ouvrit son habit, déboutonna son gilet, et répondit en souriant :

— Ni pistolet, ni poignard, comme vous pouvez le voir. Du reste je vous autorise à me fouiller s'il vous convient.

Hyde et Saint-Régeant avaient imité Georges. L'officier s'inclina et passa dans la pièce voisine. Après un court instant, la porte s'ouvrit, et le vainqueur d'Arcole parut. Il avait le front soucieux et ce fut d'un signe de tête qu'il salua ses visiteurs. Un de ses aides de camp, en uniforme de hussard, le suivait et parut vouloir s'installer dans un «•Min.

— Kelirez-vous colonel Rapp, commanda Bonaparte.

Rapp fit la grimace. Il toucha son sabre d'un air de mauvaise humeur et dit, en sortant :

— Je reste là, à portée de la voix. Un mot et j'accours.

— Retirez-vous et fermez la porte.

— Point du tout, déclara l'aide de camp. Mais soyez tranquille, général, je n'écouterai pas ce qui se dira.

11 disparut, eUaissa la porte entrebâillée. Bonaparte, de haut, examina, pendant un instant, les trois émissaires royalistes, et son regard se posa fixe, sur la rude et* large figure de Georges. Il sourit et, s'asseyant près de la cheminée, il montra des sièges aux trois hommes.

— Vous êtes bien gardé, général, fit Hyde, en chiquenaudant son jabot de dentelle.

— Vos princes m'y contraignent, répliqua Bonaparte, d'une voix douce. Mais que venez-vous me dire de leur part?

— Ne trouvez-vous pas, général, que la France a été assez troublée par la Révolution, demanda Hyde, et le moment n'est-il pas venu de rétablir l'ordre?

— C'est à quoi je m'applique, avec l'aide de tous les bons citoyens. Mais, messieurs, vous mettez de bien grands obstacles à l'œuvre que nous avons entreprise. La pacification de la Vendée et l'armistice signé tout récemment vont laisser respirer un peu le pays. Mais les bandes de Normandie n'ont pas encore désarmé, et les partisans de M. de Frotté tiennent encore la campagne. Que faut-il faire pour obtenir la paix ? Vous savez que je n'ai pas l'habitude de l'implorer de l'étranger. Je puis être moins fier avec des Français.

— Général, vous êtes un grand capitaine, et nous nous inclinons devant votre gloire. Mais nos princes appar-

tiennent à une illustre race qui a formé, agrandi et illustré la France. Que ferez-vous pour nos princes ?

— Que veulent-ils ?

Cadoudal, qui était resté muet jusque-là, et avait laissé parler Hyde de Neuville, brusquement redressa son torse puissant, et, regardant le premier Consul, il dit ces simples mots :

— Leur trône.

— Ah ! général Cadoudal, vous ne vous embarrassez pas dans les préparations et vous allez droit au but, fit Bonaparte avec un sourire. J'aime assez cette manière. Mais vous êtes bien exigeant. Leur trône ? Il n'y a plus de trône, en France. La place du trône, vous le savez bien, s'appelle place du trône renversé.

— On peut le relever. Cromwel avait abattu celui de Charles Ier, Monck a restauré celui de Charles IL Monck aussi était un général victorieux.

— 11 était né pour être un subalterne, puisqu'il consentit à se donner un maître.

Les trois rovalistes se regardèrent :

— Devons-nous trouver dans vos paroles, demanda gravement Hyde, l'expression de votre pensée intime ? Et ce trône, que nous vous demandons pour les Bourbons, est-ce à vous que vous le réservez ?

Bonaparte tressaillit. Il examina Hyde avec une attention curieuse, comme s'il était surpris de se voir si amplement deviné. Il secoua sa tête, dont le front blanc et poli comme le marbre, resta calme. Ses yeux se fermèrent, comme s'il voulait dérober leur regard, puis d'une voix ferme :

— A quoi bon un trône? Ne suis-je pas le maître, et tout, clans ce pays, n'obéit-il pas à ma volonté? Vous le savez bien, vous qui êtes ici, ce soir, pour m'implorer en faveur des princes émigrés. Je puis, en effet, relever le trône que la Révolution a abattu, et y placer Louis XVIII. A quoi bon ? Ne faudrait-il pas recommencer, le lendemain, la lutte contre l'ancien régime ? Le Roi ne reviendrait-il pas avec son entourage, ses favoris, ses courtisans, que la France a cbassés, et qu'elle ne veut plus revoir ? Ne rétablirait-il pas, dès l'autorité reconquise, tous les privilèges et tous les abus qui n'ont été détruits qu'après dix ans de lutte et parmi des flots de sang? Croyez-vous que nous ayons vaincu l'Autriche et la Russie, combattu l'Angleterre, soumis l'Egypte, et promené le drapeau tricolore victorieux sur cent champs de bataille, pour offrir toutes les conquêtes de la Révolution, la liberté d'un peuple et son avenir de grandeur, aux héritiers dégénérés de Louis XIV ? Allons ! Messieurs, vous n'avez pas pensé que ce rêve fût réalisable et ce n'est pas cela que vous êtes venus me demander?

— C'est cependant la seule solution qui nous paraisse possible à la crise dans laquelle la France se débat, répondit Ilyde avec fermeté. Vous prétendez que vous êtes le maître. Mais un bon tiers des provinces se soustrait encore à votre pouvoir. Tout le pays d'au-delà de la Loire vous échappe ; et une bonne partie du Midi s'agite frémissante. La Normandie, vous le disiez, à l'instant, vous-même, est encore en armes, et les routes, à dix lieues de Paris, sont tellement peu sûres que les courriers y sont attaqujs les'jours. Les bandes de chauffeurs viennent jusq*fë$àhslâ'

banlieue piller les fermes et les châteaux, sans que vos colonnes mobiles puissent les détruire. Excepté là où es! votre armée, ce n'est qu'insécurité et alarmes. La justice est incertaine, la religion n'existe plus, la propriété doute de l'avenir, et la famille est ébranlée par vos lois Seules, les règles d'ordre traditionnel, qu'imposerait la monarchie, peuvent rendre la paix à ce malheureux pays à peine remis de la Terreur, et tremblant encore des excès de la Révolution. C'était cet ordre que nous venions vous demander de rétablir. En dehors du principe monarchique héréditaire, rien de solide ne peut exister et vous le save? bien. Car si vous veniez à disparaître, dans le fracas d'une de vos batailles, que resterait-il, le lendemain, du gouvernement que vous avez établi? Les Jacobins, mis à la raison par vous, ne pourraient s'imposer que par la violence, el combien leur pouvoir durerait-il? Quant aux royalistes, vous savez qu'ils ne désarmeront pas. Une trêve a été consentie à Fontenay. Nous avons pu venir librement ici, en votre présence, et c'est de l'établissement de la paix ou de la continuation de la guerre qu'il s'agit. C'est à vous d'en décider.

Bonaparte sourit, il dirigea sur Hyde ce regard doni l'éclat était presque insoutenable, et de sa voix la plus caressante il demanda :

— Quelles conditions m'apportez -vous donc?

— Vous viendrez à Cherbourg, général, avec un corps d'armée, choisi par vous, et tout votre état-major, recevoii M. lo comte de Provence comme roi, sous le nom d( Louis XVIII. Et. pour preuve de sa reconnaissance, ss Majesté vous donnera le domaine de Chambord, la dota-

POUU TUER BONAPARTE 101

tion que vous fixerez vous-même, le titre de prince et Pépéede connétable...

— Celle de Bourbon, qui vendit la France ?

— Non, celle de Duguesclin, qui la sauva. Bonaparte fronça le sourcil et dit :

— L'épée de Marengo me suffit.

— Ah ! fit Saint-Régeant, si Desaix n'était pas arrivé...

— Mais Desaix devait arriver, il avait mes ordres...

— Général, reprit le jeune homme, vous étiez encore à l'âge où l'on a du bonheur. Prenez garde qu'un jour, le général que vous attendrez ne vienne pas !

Une ombre passa sur le front de Bonaparte. Son regard s'éteignit, comme si, dans le lointain de sa pensée, il avait entrevu un spectacle de désastre. Mais ce trouble se dissipa et reprenant, avec un calmé qui impressionna ses auditeurs :

— Je suis sûr de ma route, dit-il. Une étoile, qui est la mienne, et que je ne perds pas des yeux, me guide vers le but. Ce but est haut, il sera glorieux. Rien de ce que j'ai fait, jusqu'ici, ne compte, auprès de ce que je veux faire. Je donnerai à la France une administration probe, une justice impartiale ; je lui rendrai l'exercice du culte. Je la veux riche, je la veux puissante et plus vaste qu'elle ne fut jamais. Vos princes peuvent-ils faire mieux? Alors je leur donne la couronne. Mais s'ils veulent remonter sur le trône, pour continuer Louis XVI, ce serait courir à de nouvelles catastrophes. C'est assez d'une tête de roi tombée pour la liberté.

Les trois envoyés royalistes se levèrent. Ils avaient compris que les paroles décisives étaient prononcées.

102 POUR TUER RONAPARTE

Bonaparte les regarda gravement, et hochant la tête :

— Il est vraiment dommage que des énergies et des talents comme les vôtres soient employés à de si minces besognes. Retournez auprès des princes, rendez-leur compte de votre mission, et, si vous avez des cœurs de Français, demandez-leur votre congé. Revenez alors me trouver, et je vous donnerai, à vous, monsieur de Gadoudal, l'occasion de vous illustrer à l'armée, à vous messieurs Hyde et de Saint-Régeant, de hautes situations dans mon Conseil d'État. La chouannerie est finie, messieurs, il faut servir la France.

— Servir le Roi, c'est servir la France. Adieu, général. Ils s'inclinèrent, et comme ils s'apprêtaient à sortir :

— Rapp, dit Bonaparte.

Le colonel parut aussitôt :

— Reconduisez ces messieurs, dit le premier Consul. D'un signe de tête il prit congé d'eux, et sortit du salon.

— A vos ordres, messieurs, dit Rapp.

Alors Cadoudal, se penchant vers Hyde, lui murmura à l'oreille :

— Nous venons de perdre une occasion unique. Cet homme sera pour nous un ennemi irréconciliable. J'aurais du le saisir entre mes bras et l'étouffer.

Le lendemain matin, lorsque la citoyenne Lerebourg descendit au magasin, elle entendit, entre deux de ses demoiselles, un fragment de dialogue qui eut le don de lui déplaire extrêmement. MUe Hermance rangeait des cravates de mousseline, dans un carton, et Mllc Zoé comptait des étiquettes, et tout en travaillant, car au Bonnet bleu on ne perdait pas son temps, elles bavardaient:

— Moi, disait Hermance, celui qui me plaît, c'est le lieutenant de Canouville... Ali! le joli soldat, et comme il est bien à cheval...

— Ah ! ces militaires, répliqua Zoé, on n'est jamais sure de rien avec eux ! On croit filer le parfait amour... crac ! Une sonnerie de trompettes, et voilà le beau guerrier parti pour l'Allemagne, ou pour l'Italie... D'où il reviendra, si le Dieu des batailles le protège !... Et encore, quelquefois, n'est-ce que diminué d'un bras ou d'une jambe... Non! non ! Parlez-moi d'un jeune homme dans le commerce, ou dans l'industrie... Tenez, un beau garçon, comme M. Victor Leclerc, par exemple...

— Celui-là n'est pas pour ton nez, ma petite...

Les deux bavardes ne purent en dire plus long. La belle Emilie venait de paraître.

— M. Lerebourg n'est pas là? demanda-t-elle aux deux jeunes filles.

— Pardonnez-moi, madame, fit Hermance. Il est dans son cabinet avec M. Leclerc...

La patronne du Bonnet bleu traversa le magasin,

poussa une porte vitrée,

et entra dans une pièce retirée, donnant sur la cour de la maison, où Lere-

bourg rassem-

blait ses livres ses gravures de mode et ses échantillons.

Un bureau , auprès duquel Saint-Régeant se tenait debout,étaitcouvert de rubans et de carrés de velours étiquetés. Lerebourg, avec un soin extrême, indiquait à son auditeur les références des prix sur un état préparé. — Pendant que vous serez à Lyon, disait-il, vous ferez affaires pour tous ces velours, et, une fois vos commissions achevées, vous profiterez de ce que vous serez dans la région, et vous passerez jusqu'à Saint-Étienne, pour les rubans... 11 y a là une grosse spéculation à faire... Nous allons aux robes des femmes et aux vêtements des

POUB TUER BONAPARTE 105

hommes mettre beaucoup de rubans... Ce sera la mode, cet hiver... Il faut donc traiter, dès maintenant, et pendant que le commerce du ruban est dans le marasme, de fortes parties qu'on aura au plus bas et qui tripleront de valeur dans trois mois. Ramassez donc tout ce que vous pourrez, et puis passez aussi des marchés pour les galons et les torsades... Le général Bonaparte veut relever l'élégance des uniformes de l'armée... 11 estime que le prestige d*un corps augmente par la beauté de son aspect... On va donc chamarrer les officiers... Ne vous a-t-il pa- parlé de cela pendant l'audience qu'il vous a donnée ?

Saint-Régeant salua Mme Lerebourg, qui venait d'entrer, et revenant au patron du Bonnet bleu :

— Non ! Il m'a questionné sur la fabrication de Lyon, qui l'occupe beaucoup... Il veut imposer le port de la soie et du velours à tous les fonctionnaires de l'État, pour assurer des débouchés a l'industrie de la seconde ville de France... »

— Vous voyez bien ! Ah! le grand homme, qui descend des hauteurs de la politique pour s'occuper des affaires commerciales ! Admirable esprit, monsieur Leclerc, et bien digne de régner sur la France î

— Régner î Comme vous y allez, citoyen Lerebourg, fit en riant Saint-Régeant. Avons-nous renversé la royauté pour nous donner un maître de hasard ?...

— Oui ! oui! déclara Lerebourg. Il en est grandement question. On va le nommer consul à vie... Et, c'est ce qu'il nous faut, pour notre bonheur!

— Vous voilà bien loin des rubans et des soieries, il me

semble, insinua la belle Emilie. Et votre politique n'amuse sans doute pas beaucoup M. Leclerc...

— Tu as raison, ma femme, comme toujours. Mais nous avons examiné tout ce que nous avions d'indispensable à décider... Et comme le citoyen Leclerc part demain...

— Quoi ! Vous partez? s'écria Emilie.

— Il le faut, madame, dit le jeune homme. Les nécessités de mes affaires m'appellent à Lyon. Je n'étais resté que pour complaire à votre mari. Mais, maintenant, il faut que je rattrape le temps perdu... Ma place est retenue jusqu'à Chalon, oùje prendrai le coche d'eau, qui me descendra à Lyon.

— Mais, en attendant, il va déjeuner avec nous...

— C'est impossible, à mon grand regret. Je suis attendu...

— Quoi ! Nous ne vous verrons plus ?

— Mais pourquoi le citoyen Leclerc ne viendrait-il pas, ce soir, au pavillon de Hanovre, où tu vas au bal ? demanda Lerebourg. C'est une réunion très élégante, où vous verrez nos plus belles dames. Je vous confierai que nous y allons pour suivre les modes... Et puis aussi pour maintenir nos relations... Mme Hamelin y vient très souvent, et le citoyen Barras ne dédaigne pas de s'y montrer...

— Viendrez-vous ? demanda doucement Emilie.

— Certes, madame, répondit Saint-Régeant. Je n'y manquerai pas. A ce soir donc.

A la même heure, chez Fouché, le citoyen Braconneau arrivait, et, sans attendre, pénétrait dans les appartements particuliers. L'ancien oratorien, en robe de chambre, son

visage blafard, aux yeux bordés de rouge, impassible et comme mort, lisait des rapports, pendant que son domestique achevait de le chausser. 11 ne leva pas la tête et parut avoir reconnu le policier rien qu'au bruit de ses pas :

— C'est vous, Braconneau?

— Oui, citoyen-ministre. Il y a du nouveau.

Fouché du geste montra la porte au valet de chambre qui disparut.

— Le premier Consul a reçu, hier au soir, en audience privée, Georges, Ilyde de Neuville et le chevalier de Saintllégeant...

— Ah !... Qui a arrangé cette affaire-là?

— Joséphine.

— Dites Mme Bonaparte, je vous prie, Braconneau. Nous ne sommes plus en Thermidor... Il y a eu Brumaire.

— Parbleu î Après ce qu'elle vous coûte, vous êtes bien bon de la ménager... Elle vous trahit... N'aurait-elle pas du vous informer de toute cette intrigue?

— D'accord, Braconneau. Mais j'aime mieux qu'elle me soit révélée par vous. Cela me donne barre sur Mme Bonaparte... Donc, hier soir, Georges, Ilyde et Saint-Régeant ont été reçus aux Tuileries...

— Dans le salon jaune, au rez-de-chaussée...

— Qui les a introduits ?

— Saint-Régeant est arrivé avec le citoyen et la citoyenne Lerebourg, du Bonnet bleu.

— Je connais. Ce sont mes fournisseurs... Ah! la belle Emilie en est?... Est-ce qu'il y a de l'amour dans l'affaire ?

— Je n'en sais rien encore. Quant à Georges et Hyde, ils

attendaient dans la cour des Tuileries... C'est le colonel Rapp qui est venu les chercher...

— Donc le premier Consul était prévenu... A quelle heure sont-ils sortis?

— Le citoyen et la citoyenne Lerebourg s'étaient retirés à neuf heures avec leurs échantillons. Les trois émissaires des princes sont partis à onze heures. Que s'est-il passé entre ces hommes et le premier Consul...

— Je le sais. Ils sont venus lui demander de restaurer les Bourbons, et...

Fouché s'interrompit, eut un rire muet :

— Et ils sont vraiment bien naïfs de croire qu'il travaillera pour un autre que lui-même.

— Alors...

— Alors, Braconneau, ils essaieront de le tuer, comme ils l'ont déjà tenté plusieurs fois... Et qui sait? Cette foislà, ils y réussiront peut-être... Ce serait très regrettable pour moi et pour ceux qui sont avec moi, car le parti de Lucien et de Joseph prendrait sans doute le pouvoir et nous aurions tout à craindre...

— Avez-vous beaucoup à espérer du premier Consul?...

— Non ! s'il reste Consul... Mais, s'il devenait Empereur, il aurait bien besoin de moi, car il aurait, cette fois, contre lui tous les Jacobins et tous les royalistes. Et ce n'est pas avec la police du Château qu'il pourrait se défendre...

- Et des royalistes qu'auriez-vous à espérer?

— Ce que leur intérêt personnel leur conseillerait à mon égard.

— Et des Jacobins?

— L'échafaud. Ceux-là ne pardonneront jamais.

Les deux policiers, le chef et son confident, demeurèrent un instant silencieux. PuisFouché dirigeant sur Braconneau son regard mort :

— Continuez à surveiller les menées de ces trois hommes, et attachez-vous à celui qui vous paraîtra le plus actif... Faites observer les autres par des hommes sûrs, et informez-moi...

En sortant du cabinet de son chef, Braconneau gagna le Pont-Neuf. Il entra dans une petite maison du quai des Orfèvres, monta vivement au premier étage, frappa contre la porte trois coups espacés d'une façon bizarre, et, accueilli par une vieille femme, en bonnet, demanda d'un ton bref :

— Il n'est pas arrivé de lettres pour moi, personne n'est venu?

— Si, Leribier, hier soir. Il a dit qu'il reviendrait. Tu n'as rien à lui communiquer ?

— Je le verrai. Allons! Victoire, leste et preste, donnemoi de l'eau chaude et viens m'aider à m'habiller.

La servante passa dans sa cuisine, prit une bouillotte sur le fourneau et entra dans une pièce où, sur des têtes de bois, se dressaient une douzaine de perruques, toutes différentes de condition, de coiffure et de couleur. Dans des armoires étaient pendus un grand nombre de costumes variés. Sur une table de toilette s'étalaient des pots de fard, des brosses, des pinceaux. Tout le matériel et les accessoires d'une loge de comédien. Entré, vêtu en bourgeois, la figure rougeaude, la barbe rude et les cheveux roux bouclés, Braconneau sortit du cabinet habillé en muscadin, rasé de frais, poudré, coiffé d'un claque, tenant

en main une canne, véritable massue. Il donna des instructions à sa servante, et, après un coup d'œil circonspect jeté au dehors, il descendit sur le quai. À une allure sautillante, qui était d'accord avec sa mise, il se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec et l'auberge du Lion rouge. Il était onze heures, et, dans la salle de la table d'hôte, de nombreux convives achevaient de déjeuner. Braconneau passa vivement devant la porte et se dirigea vers un petit bureau vitré où la femme du patron tenait les comptes. Il la salua d'un bonjour cordial, auquel elle répondit familièrement :

— Ah ! monsieur le chevalier, il y a une éternité qu'on ne vous a vu chez nous...

— Madame Brigard, j'ai fait un petit voyage... Mais vous voyez que, sitôt de retour... M. l'abbé de Valoris est-il ici?

— Chut ! Pas l'abbé... fit l'hôtelière en baissant la voix. - C'est juste ! le capitaine ! Eh bien ! le capitaine est-il

chez vous?

POUR TUER BONAPARTE ill

— Je vais le faire prévenir que vous le demandez...

— Que de pre'cautions ! Ce cher ami se tient-il donc sur ses gardes ?

— Il paraît qu'il faut redoubler de prudence. La police est en éveil...

— Au diable la police ? madame Brigard. Ne peut-on être un peu tranquille ?

— Ah ! monsieur le chevalier. Ce Fouché est comme un démon !

— L'enfer le confonde !... Mais voilà ce cher ami...

Un homme jeune, bien découplé, l'œil vif et la mine riante, s'avançait vers le visiteur. Il était vêtu d'un costume de drap bleu, d'une coupe militaire. Ses cheveux à la titus, sans poudre, étaient coiffés d'un tricorne martial. Il s'écria d'une voix sonore :

— Eh ! c'est ce cher Lavernières ! Comment va, mon brillant ami? Le pharaon vous est-il propice? Et les belles déesses...

— Là! capitaine, fit en riant Braconneau... Nous ne sommes que nous deux, ne vous donnez pas la peine de jouer votre rôle...

Valoris regarda autour de lui, et, tirant l'incroyable à part :

— Gagnons la rue... Vous avez à me parler?

— Mais je désirais vous voir, pour apprendre s'il y a du nouveau?

Ils déambulaient par la rue de l'Arbre-Sec, vers le quai.

— Je vais partir de Paris et retourner en Normandie, fit Valoris. Il n'y a plus rien à faire pour moi, ici. Et l'abbé

Bernier m'a chargé d'une mission pour le comité de Gaen. On est tout à la pacification...

— Ah 1 J'espérais mieux de nos grands chefs... Leur démarche, auprès de Bonaparte, a-t-elle donc échoué, et sont-ils tombés au découragement?...

— Qui vous a parlé d'une démarche pareille ?

— Eh ! Fouché se vantait, dès hier, d'être sûr qu'elle échouerait. Vous n'ignorez pas que, par la veuve Beauharnais, il apprend tout ce qu'il désire savoir. Bourrienne lui vend, à beaux deniers, le reste des secrets de la politique du premier Consul... Et, quant à moi, j'ai, auprès du ministre de la police, une oreille exercée et complaisante...

— Il est vrai, Lavernières, que vous nous avez rendu des services importants. Par trois fois, je vous ai dû de ne pas être arrêté, et vous avez fait relâcher notre ami Coster de Saint- Victor, qui s'était fait assez sottement emprisonner à l'Abbaye... Néanmoins, je ne vous cacherai pas qu'il existe sur vous, dans l'esprit de certains de nos messieurs, des préventions que j'ai de la peine à combattre... Comment est-il si bien renseigné, disent-ils, s'il n'a pas un pied dans le camp de nos ennemis? Eh ! leur fais-je observer, il faut bien admettre qu'il prend ses informations quelque part. L'important c'est que nous en profitions ! Sans doute ! Sans doute ! Mais, ils sont défiants, vous savez. Ce sont de vrais renards de chasse, habitués à éventer les pièges, les ruses et les embûches. Et ils ne veulent pas encore que je vous mette en communication avec eux.

- Est-ce possible! s'écria, avec un geste désolé, le pseudo-

Lavernières. Après tant de marques de dévouement! Que faudra-t-il donc faire ?

Ils étaient arrivés au bord de l'eau, et, le long des grands trembles qui poussaient presque dans le courant du fleuve, ils s'arrêtèrent. Ils étaient seuls. Nul passant en vue, à moins de cent pas. Valoris se pencha vers son compagnon avec une mine contrite :

— Ce qu'il faut faire? C'est partir avec moi pour la Normandie, afin de marquer la sincérité de votre zèle. Là, vous ferez vos preuves. On vous mettra à l'ouvrage. Et quand vous aurez arrêté quelques courriers, portant l'argent de la gabelle, attaqué quelques patrouilles de gendarmes, alors on vous trouvera bon teint. Et vous n'aurez plus aucun obstacle à surmonter. Mais, si vous continuiez à tourner autour de nos amis de Paris, comme vous le faites... Voyez-vous, il vous arriverait quelque mésaventure... Tenez, aujourd'hui, on m'a commandé de vous amener ici, près de la rivière, et là, de vous loger une balle dans la tête...

Le capitaine sortit un pistolet de sa poche et regarda Braconneau, d'un air si menaçant, que celui-ci devint blême :

— Ah çà ! Valoris, pas de folies, hein ! Vous plaisantez, j'imagine...

Ce disant, le policier ne perdait pas de l'œil le bout du canon, qui brillait à deux pieds de son visage, et commençait à tàter la poche de son habit, comme s'il y cherchait une arme.

— Si j'avais dû vous tuer, Lavernières, ce serait fait. Je vous ai prévenu, donc c'est que je veux vous épargner.

ji6 POUR TUER BONAPARTE

Mais, croyez-moi, si vous êtes bien inspiré, ne rôdez plus autour de nous... Vous savez où me trouver, quand vous avez quelque chose à m'apprendre. Soyez prudent, et ne doutez pas qu'on ne vous suive des yeux... Si vous êtes un mouchard, comme certains le croient, vous êtes brûlé, en ce qui touche aux royalistes... Alors, comme il faut que tout le monde vive, occupez-vous des Jacobins... Adieu, Lavernières. . . Pardonnez-moi la peur que je vous ai faite...

— Ah ! ce sont vos soupçons que je ne vous pardonne pas ! Moi qui vous aimais tant !

— Bon ! bon ! Vous m'aimerez de loin !

Déjà Valoris remontait vers le quai, à grands pas. Braconneau songeur le suivit des yeux, puis hochant la tête :

— Allons ! C'est au Bonnet bleu qu'il faudra établir ma surveillance. Et c'est du beau Saint-Régeant que je vais m'occuper. Car, avec les autres, il n'y a plus rien à faire.

Dans une petite salle, située derrière le bureau de l'hôtelier du Lion rouge, et éclairée seulement par un jour du haut, ceux que Braconneau aurait bien voulu aborder, se trouvaient réunis. Autour d'une table chargée de papiers, cinq hommes parlaient à voix basse. C'étaient Georges, d'abord, qui pour être plus à l'aise avait enlevé son habit et développait librement ses larges épaules, puis Hyde et Saint-Ilégeant. Enfin, le marquis de Polignac, et Coster de Saint-Victor, ce jeune royaliste à qui le pseudo-Lavernières avait ouvert les portes de l'Abbaye. L'abbé de Valoris, sans frapper, toucha un ressort dissimulé dans la muraille et la porte s'ouvrit sans bruit.

— Eh bien ! lui demanda Hyde.

— Il est parti, assez penaud. Et je ne crois pas qu'il y revienne. 11 aurait sans doute mieux valu lui casser la tête. Mais Saint-Victor ne l'a pas voulu... Il faut, sans he'siter, changer de résidence. Car, dans l'après-midi, Fouché sera informé de ce qui s'est passé, et nous détachera un autre agent... Je connais rue du Dragon, dans le quartier des Augustins, une maison où habite une modiste nommée Virginie Grandeau. Elle nous est toute dévouée. Dans son appartement, derrière la cuisine, dans un mur de refend, deux cachettes de neuf pieds carrés ont été aménagées, qui sont introuvables. Les habitants de la maison euxmêmes ne peuvent pas se douter qu'elles existent... L'abbé Edgeworth, le confesseur du Roi martyr, et monseigneur deCarbonnières y sont restés enfermés, pendant six mois, et en sont partis sains et saufs. J'opine pour que Cadoudal, Ilyde et Saint-Régeant s'y rendent dès ce soir.

— Nous verrons cela, tout à l'heure, dit rudement Georges. Il faut, avant tout, que nous prenions des résolutions. Ce Bonaparte est bien décidé à confisquer la France à son profit. Toutes nos espérances d'arrangement sont déçues. Il faut donc agir. Que voulez-vous faire?

— Il n'y a pas deux manières d'entendre la question, déclara Saint-Régeant. 11 faut nous défaire du premier Consul.

— Cela veut dire le tuer, ajouta Polignac.

Il y eut un silence. C'était du vainqueur de Rivoli, d'Arcole, et des Pyramides que parlaient ces hommes. Ils en furent impressionnés, malgré leur énergie. Mais Georges n'était pas un esprit timide. Il fronça ses gros sourcils et demanda :

i 18 POUR TUER BONAPARTE

— Gomment voulez-vous le tuer ? Il y a plusieurs manières d'opérer. Un de nous peut l'aborder avec un pistolet ou un poignard, et l'assassiner. Cette opération, je vous le dis franchement, n'aurait pas mes préférences. Il y a, dans cet acte individuel, quelque chose de mesquin. Je n'y trouve pas l'ampleur d'une exécution ni la noblesse d'un combat. Et puis, on peut manquer son coup. Et alors c'est désastreux. Il vaut mieux ne rien faire que de ne pas réussir. Et voyez comme ce serait piteux de le blesser seulement, ou de ne même pas le blesser? Et quel redoublement de popularité pour lui ! Non ! Il faut l'attaquer avec toutes les chances de triompher de lui et de ses partisans. Et je vous propose de me mettre à la tête de l'expédition.

— Voyons, Georges, comment vous y prendriez-vous ? demanda Hyde, en s'appuyant du coude à la table, pour écouter avec plus d'attention.

— Voici. Je ferais venir de Bretagne, à Paris, par petits paquets, et sur des routes différentes, habillés en colporteurs, en rouliers, en ouvriers, une trentaine de mes chasseurs du Roi. Entre temps, je me procurerais et j'emmagasinerais des uniformes de guides de la garde consulaire. Sous couleur d'une remonte de la garnison de Versailles, j'achèterais des chevaux en nombre suffisant, et je les mettrais en subsistance près de Paris, dans la banlieue, à Montrouge, par exemple, chez un homme sûr. Je guetterais un voyage du premier Consul, à Saint-Cloud, et je disposerais une embuscade à Sèvres ou à Boulogne. La voiture de Bonaparte n'est jamais escortée par plus de douze hommes. J'irais au-devant d'eux, sur la grande route.

Grâce aux uniformes, je pourrais les aborder, et je les chargerais avant même qu'ils aient eu le temps de revenir de leur surprise. Le sabre à la main, j'appellerais Bonaparte. Et Dieu déciderait entre lui et moi. Je réponds d'avoir sa vie.

— Le projet est chevaleresque, dit Coster. Mais au diable la chevalerie, avec un pareil homme ! Il a une telle chance, Georges, qu'il vous échapperait! Ou bien, il aurait près de lui son beau-frère Murât, qui vous ferait votre partie, et du diable si vous en viendriez à bout. Savez-vous que ce grand pendard-là, en Egypte, a fait le coup de sabre avec les mamelucks de Mourad les plus réputés et que leur cimeterre n'a pas été d'aussi bonne trempe que son bancal ! Non, non ! Il faut quelque chose de plus pratique et de plus sûr. Une escarmouche, un combat singulier offrent une réussite trop incertaine. Vous pouvez être dénonce. Il peut vous arriver précédé d'un escadron de dragons, au lieu d'un peloton de guides. Il peut vous faire cueillir, avant même que vous l'ayez aperçu, par ses gendarmes. Parmi trente conjurés, vous avez chance de trouver un maladroit, ou un traître...

— Je réponds de mes hommes ! dit Cadoudal.

— Pour une bataille, dans les landes bretonnes, oui. Mais pour un complot, en plein Paris, au milieu des femmes, à portée du jeu... Allons ! Georges, répondez de vous-même, mais ne répondez pas des autres.

— Alors, quoi ?

— Je connais, dit Saint-Régeant, d'un ton doux, une machine très curieuse, en même temps que très simple, qui consiste en un tonneau rempli de cent libres do

poudre, de cent livres de grenaille et de balles. Un canon de fusil a sa bouche engagée dans la bonde du tonneau. On dispose l'engin sur une charrette à bras, pour le placer à l'endroit qui a été choisi. Le doigt, en appuyant sur la détente, fait partir le coup, à point nommé. Et si, dans le même moment, le général Bonaparte passe à portée, à cheval, ou en voiture, il disparaît ainsi qu'il convient à un héros de sa sorte, dans le fracas de la foudre, au milieu des éclairs !

— Eh bien! mais voilà qui n'est pas mal imaginé du tout, fit Hyde en souriant. Et notre ami Saint-Régeant est un artificier très industrieux.

— Messieurs, à chacun son dû, dit le jeune homme. L'invention n'est pas de moi. Elle est d'un nommé Chevalier. Et elle a été découverte, le mois dernier, par la police. Le susdit Chevalier, qui est un révolutionnaire, pourrit dans un cul de basse-fosse, mais son tonnelet de poudre est à qui voudra s'en servir...

— Celui-là, bien entendu, risque sa vie, dit Georges d'un air grognon.

— Aussi, ajouta Saint-Régeant, vous demanderai-je de me confier le soin d'exécuter l'opération.

Cadoudal tressaillit. Ses joues tremblèrent. Il ferma ses gros poings et les posa sur ses cuisses énormes.

— Par Sainte-Anne ! camarade, dit-il, vous êtes un joli garçon ! Je n'aime pas beaucoup votre manière de procéder, mais je confesse que vous êtes brave entre les braves. Eh bien ! messieurs, voilà deux propositions sur lesquelles il nous faut décider : la mienne, et celle de M. de Saint- Uégeant. Laquelle vous agrée mieux?

POUR TCER BONAPARTE

— Celle de Saint-Régeant, déclara radement Coster. Elle offre de telles chances de réussite qu'il n'y a pas à hésiter.

Hyde, Polignac et Valoris opinèrent de la tête.

— Alors, voilà qui est entendu, messieurs, dit Polignac. Pour faciliter la tâche de notre ami, nous n'avons plus qu'à quitter Paris, ostensihlement. Vous, Georges, regagnez la Bretagne, vous, Hyde, retournez en Angleterre, près des Princes, vous, Valoris, passez en Allemagne. Moi, je m'en vais à Rouen où j'ai affaire. La police nous croyant

dispersés se rassurera, se relâchera de sa surveillance, et Saint-Régeant pourra opérer plus à l'aise. Comment vous y prendrez-vous Saint-Régeant?

— Messieurs, je demande qu'on me donne carte blanche. Je n'emploierai, si c'est nécessaire, que un ou deux aides subalternes. Encore ne sauront-ils qu'au dernier moment, de quoi il retourne. Je ne crois qu'aux secrets que l'on garde à soi seul. Du reste, pour le moment, je vais faire comme vous et partir de Paris. J'y reviendrai à mon heure.

— Alors, comment aurons-nous de vos nouvelles?

— Vous n'aurez point de mes nouvelles. Vous entendrez le bruit de l'explosion. Cela vous avertira.

— Embrassons-nous, mon cher, dit Cadoudal. Car je doute que nous nous revoyions. Recommandez-vous à Dieu, moi je vous recommanderai au Roi.

Il saisit le jeune homme sur sa large poitrine et lui donna l'accolade. Puis, les six hommes se serrèrent la main, et, l'un après l'autre, ils quittèrent la salle secrète du Lion rouge.

vu

Le pavillon de Hanovre est une charmante construction en rotonde, dans le plus pur style du xvine siècle. Bâti par le maréchal de Richelieu, après la campagne d'Allemagne, il fut ainsi dénommé par l'ironie populaire, parce que le duc était soupçonné de l'avoir construit avec l'argent rapporté de la guerre. Lors de la démolition de l'hôtel Richelieu, ordonnée par la Convention, le pavillon en rotonde avait été conservé et avait été loué à un entrepreneur de bal public. C'était au pavillon de Hanovre que, après Thermidor, la société parisienne, trop longtemps sevrée de plaisirs, se réunissait. C'est là qu'eurent lieu les bals dits des victimes. Les descendants des personnes mortes sur l'échafaud, ou massacrées, pendant la Terreur, affectaient de porter sur leur personne, ou sur leurs vêtements, la trace des blessures auxquelles avaient succombé les parents qu'ils avaient perdus. Telle grande dame, dont la mère avait été guillotinée, se présentait avec un mince trait rouge autour du cou. Tel muscadin, dont le père avait péri en Vendée, d'une balle, ou d'un coup de baïonnette, montrait sur ses vêtements la déchirure sanglante faite par le fer ou par le plomb. Certains revêtaient des gilets

de peau humaine, portant encore la trace des blessures reçues. Féroce moyen de s'exciter à la réaction et à la vengeance, d'où sortirent toutes les tentatives des Clichyens et qui aboutit à la meurtrière échauffourée de Saint-Roch. Mais, sous le Consulat, après les années d'apaisement, après les satisfactions de la paix d'Amiens, la société parisienne ne songeait plus qu'à se distraire sans réticences et à s'amuser sans contrainte.

Les bals du pavillon de Hanovre étaient fréquentés par la bourgeoisie, qui venait s'y décarêmer de tant de vicissitudes. Les incroyables y rivalisaient d'élégance avec les brillants officiers de l'armée victorieuse. Les jeunes gens à la mode ne dédaignaient pas d'y déployer leurs grâces. Et les entrechats, les flic-fïac et les jetés-battus des élèves de Vestris faisaient contraste avec la fougue brillante des vainqueurs de Hohenlinden et de Marengo. Dans la grande galerie du rez-de-chaussée, vers dix heures, le citoyen et la citoyenne Lerebourg venaient d'arriver. Emilie, vêtue d'une fort belle robe de mousseline des Indes, serrée audessus de la taille par une ceinture de soie bleu pâle, les épaules nues ornées d'un collier de camées à l'antique, sa charmante tête coiffée à la grecque, avec des bandelettes de même couleur que sa ceinture, faisait sensation, dans la foule qu'elle traversait. Son mari, en habit bleu, gilet blanc, culotte chamois et bottes à revers, la suivait en souriant, l'air satisfait.

Les danses étaient très animées. Emilie, d'un coup d'œil, avait découvert un groupe de femmes où se trouvaient plusieurs personnes de sa connaissance. Elle y avait cherché une place que deux élégants, assis auprès de jeunes

beautés, s'étaient empressés de lui céder. Dans ce groupe, trônait la riche Mme Letourneur, dont le mari était le rival de Biennais, orfèvre du premier Consul. La, également, se tenaient les citoyennes Letellier, femme d'un important fournisseur des guerres, et Béjarride, dont le mari était trésorier-payeur de l'armée. Un état-major de jeunes officiers entourait la citoyenne Junot, dont la charmante figure et les cheveux blonds plaisaient autant que l'esprit fin et mordant. Enfin, Mme Hamelin, la créole, celle qu'on surnommait la jolie laide, venait d'entrer au bras du brillant Montrond. Un instant, pendant un intervalle de repos, entre deux danses, la robe flottante et les épaules de marbre de Mme Tallien avaient été aperçues, au milieu d'une haie d'admirateurs. Mais le flot des danseurs avait de nouveau repris possession des salons, et l'imposante Notre-Dame de Thermidor avait disparu, entraînant sa cour à sa suite. A peine la citoyenne Lerebourg fut-elle installée, son mari s'écria :

— Ah ! voilà le citoyen Leclerc...

Saint-Régeant, brillant de jeunesse, souriant, s'avançait vers Emilie pour la saluer. Il était accompagné d'un personnage assez commun d'aspect, mais richement vêtu qui le traitait avec familiarité.

— Présente-moi à tes amis, Leclerc, dit-il d'un ton bourru.

Le commis voyageur, qui avait serré la main de Lerebourg et salué Emilie, fit passer son compagnon devant lui.

— Le citoyen Limoëlan... mon compatriote, que je viens de rencontrer dans ces salons, où je ne m'attendais guère

j 26 POUR TUER BONAPARTE

à le trouver... Car il cultive plus volontiers le jeu que la

danse...

— Ah ! J'y suis par hasard, en effet... Mais, belle dame, je me félicite d'y être venu, puisque j'ai la précieuse faveur de vous y faire ma révérence...

Il se tourna vers Lerebourg :

— J'y avais rendez-vous avec ce coquin de Faypoult, le commissaire du gouvernement, qui a pillé si drûment le Royaume de Naples, au moment de la conquête... Le drôle a un compte avec moi... Et c'est le diable pour le lui faire régler...

— L'argent, dit Lerebourg gaiement, est plus facile à prendre qu'à rendre...

L'orchestre venait d'attaquer une allemande. Saint- Régeant offrit son bras à Emilie et tous deux commencèrent à danser...

— Parbleu ! citoyen, dit Limoëlan, nous voici dans la cohue... Gagnons le buffet... Là il fera moins chaud, et on pourra se rafraîchir à l'aise...

Emilie et Saint-llégeant avaient traversé les salons en dansant, puis, arrivés sur le seuil d'une longue galerie, aménagée en jardin d'hiver, ils s'étaient arrêtés. Là, à l'écart, assis par groupes, les petits maîtres et les merveilleuses s'étaient réunis et coquetaient tranquillement, loin du tumulte de la fête. C'était en ce lieu calme qu'étaient venus se réfugier les belles et leurs galants, sous les branches des arbres exotiques, dans la fraîche atmosphère des plantes, parmi les bosquets qui les cachaient aux curiosités banales. Saint-Régeant et Emilie entrèrent lentement, et, peu soucieux d'observer, désireux de mystère,

ils gagnèrent une petite rotonde, au pied d'une vasque de marbre, où, d'une tête de dauphin, coulait de l'eau chantante. Séparés de la foule par un rideau de verdure, ils se trouvaient seuls. Ils s'assirent. Saint-Régeant prit la main d'Emilie, sans qu'elle fit d'effort pour la lui disputer, et la porta à ses lèvres. Le visage de la jeune femme était mélancolique. Elle demanda, comme si c'était sa pensée dominante :

— Est-ce donc vrai que vous partez demain ?

— Oui, il le faut. Mes affaires l'exigent.

— Vos affaires ? Avez-vous donc une occupation réelle ?

— Certes. Et il est indispensable que je m'y donne avec assiduité. Mais je ne serai pas absent pendant longtemps.

— Combien de temps '!

— Une semaine.

Le sourire reparut sur les lèvres de Muie Lerebourg.

— Et vous reviendrez vous fixer à Paris ?

— Oui.

— Et nous vous reverrons au Bonnet bleu ?

— Il le faudra bien, puisque j'aurai à rendre compte à votre mari des commissions dont il m'a chargé.

Elle agita sa jolie tête avec humeur :

— Ne vous habituez pas à me traiter comme une sotte, qui ne comprend pas ce qu'elle voit. Espérez-vous me faire croire que vous êtes réellement commis voyageur en velours et soie ?... Vous, le chevalier de Saint-Régeant...

— Moi, Victor Leclerc... L'ami de M. Lerebourg. Votre mari ne recevrait pas Saint-Régeant à sa table... C'est le commis voyageur, qui lui a rendu service et qui peut lui

être utile, qu'il choie... Il ne connaîtra jamais que Victor Lee 1ère,

— Mais, moi, je connais M. de Saint-Régeant, et je ne suis nullement rassurée sur les intentions qu'il a lorsqu'il se déguise en bourgeois... Gela sent terriblement la politique!... De grâce, monsieur, promettez-moi que vous ne risquez pas votre vie dans quelque aventure?

— Folle charmante que vous êtes, dit Saint-Régeant, en regardant Emilie avec un air si tendre qu'elle en baissa les yeux. Ce n'est que pour pénétrer auprès de vous que j'ai pris ce déguisement... Vous seule en êtes cause...

— Et cette étrange intervention de Mme Bonaparte, l'autre soir, lorsqu'elle nous laissa partir, mon mari et moi, et vous garda pour vous présenter au premier Consul... N'était-ce pas concerté d'avance?

— Ah ! je ne vous dirai pas que je n'ai pas des accointances avec le gouvernement et que Bonaparte n'est pas en rapport avec moi. Mais cela doit vous rassurer... Si je suisunaffidé du premier Consul... je n'ai rien à craindre... Au contraire !

— Tout cela est bien obscur. Une pauvre femme, telle que moi, n'y peut rien comprendre. Et s'il vous convient de m'abuser...

— Le voudrais-je? Emilie! Ah! Que pensez-vous de moi? Il n'est pas une des paroles que je prononce, quand je vous dis que je vous adore, qui ne sorte de mon cœur...

— Oui, je vous crois sincère, quand vous parlez ainsi... Ni votre voix, ni vos regards ne mentent... Il n'en était pas de même, à l'instant, et j'entrevoyais des ruses, de la duplicité, qui m'effrayaient...

— Je vous en prie, chère Emilie, ne vous torturez pas l'esprit. . . Ne cherchez point à deviner ce qui est le mystère de ma vie... Entre nous deux, il ne doit être question que d'amour... Rien au monde ne pourra faire que mon cœur ne vous appartienne absolument et que vous n'y re'gniez sans partage. Contentez-vous de cela, qui est le meilleur de ce que je puis donner, et rendez-moi un peu de sympathie en échange.

Emilie eut les yeux pleins de larmes :

— Ingrat ! Ne savez-vous pas que déjà je n'ai pour vous que trop de faiblesse. Vous avez eu pour alliés, auprès de moi, tous mes souvenirs de jeunesse. Il m'a semblé, quand je vous ai vu, que je retrouvais ma Bretagne natale, avec mes parents, mes amis, tout ce que j'ai perdu. Vous m'avez liée à vous par la chaîne de mes pensées... Ne croyez pas, parce que je vous ai écouté si vite, que je sois vaine et légère. Jusqu'à ce jour, les galanteries m'avaient laissée indifférente, et je n'aurais, pour rien au monde, risqué de porter ombrage à mon mari... Mais la fatalité vous a placé sur mon chemin, et un sentiment inconnu, doux et cruel, à la fois, m'a troublée... Que vais-je devenir, maintenant? Il me semble que je ne m'appartiens plus, et que tout, dans mon existence, est subordonné à vous. Je vous en prie, ayez pitié de moi, ne me faites pas souffrir... ,

— Grand Dieu ! Cher ange ! s'écria Saint-Régeant, n'attendez de moi aucune peine. Il n'est pas un battement de mon cœur qui ne soit pour vous !

— Ah ! Je ne crains pas que vous me fassiez souffrir volontairement. J'ai foi en vous. Mais les événements,

auxquels je pressens que vous êtes mêlé, peuvent m'accabler... Voilà ce que je redoute.

— Non ! Vous ne connaîtrez que Victor Leclerc... C'est pour tout ce que vous venez de m'exprimer d'inquiétudes, qu'il vous faut ne connaître que lui... Si Saint-Régeant est compromis, il le sera seul, et ne vous entraînera pas à sa suite. . .

— Ah ! J'ai encore bien plus peur pour vous que pour moi !

Saint-Régeant se pencha vers elle. A l'abri d'un latanier, dont les branches pendaient vers le sol, ils étaient presque invisibles. La musique du bal ne parvenait plus jusqu'à eux que comme un mélodieux murmure. Seuls, en face l'un de l'autre, leurs yeux se troublèrent, leurs bouches frémirent. D'un bras caressant Saint-Régeant rapprocha, de lui, Emilie dont la taille plia doucement, et cœur à cœur, ils échangèrent un délicieux baiser. La jeune femme retrouva sa raison la première, et s'arrachant à l'étreinte de Saint-Régeant :

— Nous sommes fous! Il faut revenir dans les salons. Peut-être déjà notre absence a-t-elle été remarquée...

Elle se leva. Des éclats de rire résonnaient à l'autre extrémité de la serre. C'étaient quelques jeunes officiers faisant cercle autour de Mme Hamelin, qui les écoutait en jouant avec un éventail en plumes au centre duquel étincelait un petit miroir. Saint-Régeant et sa compagne passèrent lentement, au bras l'un de l'autre, et rentrèrent dans la foule des danseurs. M. Lerebourg assis avec ses amis causait paisiblement. Il accueillit sa femme d'un sourire :

— Avez-vous bien dansé? demanda-t-il.

POUR TU Eli BONAPARTE 133

— Nous avons surtout fait le tour des salons, dit Emilie.

Saint-Régeant la salua et se tint à l'écart. Il la regardait se grisant de son charme et de sa beauté. Quel contraste entre les sombres et sanglantes pensées, qu'il agitait dans son esprit, et le doux rêve d'amour qui venait d'y naître ! Comme pour le matérialiser davantage la rude figure de l'homme, qu'il avait abordé et qui se nommait Limoëlan, parut auprès de lui. Et, pendant un instant, il se trouva entre sa ravissante maîtresse et son équivoque compagnon, comme s'il avait un choix à faire et qu'il fallût se décider. Il passa la main sur son front, frappé par cette redoutable alternative. Mais il n'hésita pas, et, saluant une dernière fois Emilie, il prit Limoëlan par le bras et s'éloigna avec lui. La salle du buffet était à peu près vide. Ils s'assirent auprès d'un guéridon à dessus de marbre et demandèrent des bavaroises glacées. La dame du comptoir était fort occupée à causer avec un petit vieillard poudré à frimas, qui était le client même auquel Mlles Hermance et Zoé prodiguaient de si aimables attentions dans le magasin du Bonnet bleu. Il ne parut pas remarquer l'arrivée des deux consommateurs. Il leur tournait le dos et continuait à marivauder avec la caissière. Limoëlan, se penchant vers l'oreille de Saint-Régeant, dit à voix basse :

— J'ai mis Georges en route, ce soir. Avec Picot, nous l'avons conduit jusqu'à Montrouge. Là, il avait un relais préparé... Dans quatre jours, il sera à Vannes. Il n'a laissé ici que Carbon et moi, sous tes ordres... Tu nous diras ce que tu veux faire...

— Rien, pour le moment. Il faut nous terrer et dispa-

raître. La police esta nos trousses... Lavernières, qui avec l'appui reconnaissant de Coster essayait de pénétrer dans notre Comité secret, a été démasqué par Valoris. C'était un agent de Fouché, en opposition, du reste, avec la police du premier Consul et avec celle du préfet Dubois... Sous la figure de Lavernières, on a découvert celle de Férussac, qui a espionné dans le Midi les compagnons de Jéhu. Et il est probable que si on cherchait bien, sous Férussac on découvrirait une autre figure policière... Il faut nous défier de tout le monde et ne jamais nous écrire, entre nous, même sous des noms de guerre...

— Mon cher, dit Limoëlan, tu parles d'or. Mais il ne faut pas nous défier que de la police, il faut aussi nous garder contre l'amour. Les femmes sont, vois-tu bien, aussi dangereuses que les mouchards... Et tu feras sagement de profiter de mon avis. . .

— Que prétends-tu?

— Simplement ceci : te mettre en garde contre les séductions de la charmante citoyenne auprès de laquelle je t'ai vu ce soir...

— C'est une bretonne, comme nous, et une fille de noblesse, incapable de trahison...

— Voilà comme on se perd ! La défiance est le premier article du code des conspirateurs. Et se défier des femmes, par-dessus tout ! Le premier homme a été livré par la première femme. Avec ou sans malice, les femmes ont fait couper la tête à tous les chefs de parti qui se sont laissés prendre à leurs séductions. Ah! mon ami, romps avec cette charmante créature, ou bien renonce à la politique et vis exclusivement d'amour.

l'DUa TUER BONAPARTE 135

— Allons! Calme tes craintes. Elles sont chimériques. D'ailleurs, je pars demain de Paris et il ne saurait être question d'amour pour moi. J'ai les ordres des princes pour les comités royalistes du Midi, et je vais faire une tournée en province. Nul autre que toi ne sait pourquoi je pars. M. Lerebourg croit que je voyage pour les velours et les soies et m'a chargé de ses achats à Lyon. Du reste, le mouchard le plus habile ne pourrait pas démêler dans mes fréquentations le moindre indice suspect : je ne verrai que des fabricants. Là-dessus, allons-nous-en. J'ai rendez-vous avec Carbon, à mon auberge.

Il se levait. Limoëlan frappa sur le marbre de la table avec une pièce d'argent et paya ia dépense.

— Je t'accompagnerai jusqu'au Lion rouge.

— Si tu veux. Je prends congé de Mme Lerebourg, et je suis à toi.

Ils rentrèrent dans la salle de danse et s'avancèrent vers le groupe où trônait Emilie. Le beau colonel Dorsenne, un des plus brillants officiers de l'armée, faisait des grâces auprès d'elle, mais le front de la belle marchande demeurait soucieux. Le retour de Saint-Iiégeantla rasséréna. De loin le jeune homme contempla celle qu'il aimait et un sourire passa sur ses lèvres, en la voyant aux prises avec l'entreprenant militaire. Elle fit la moue, comme pour dire : Voyez à quelles importunilés vous me laissez exposée. D'un regard moqueur il lui montra son mari assis auprès d'elle. Les blanches épaules de Mme Lerebourg se soulevèrent. Elle eut un regard dédaigneux qui signifiait : Le pauvre homme. Y voit-il quelque chose? Saint-Régeant se décida à s'approcher. Le fringant Dorsenne regarda de haut le

fâcheux qui l'interrompait. Mais il rencontra un regard si ferme et si franc qu'il contint ses crâneries.

— Je vous souhaite le bonsoir, citoyen Lerebourg, dit Saint-Régeant. Et je vous fais, pour quelque temps, mes adieux, citoyenne, ajouta-t-il en se penchant vers Emilie. Aussitôt de retour, je m'empresserai de me présenter chez vous. J'aurai, d'ailleurs, à rendre compte à votre mari de mes opérations.

— Aussitôt à Lyon, écrivez-moi et donnez-moi votre adresse, dit Lerebourg, pour le cas où j'aurais quelque renseignement à vous demander, ou quelque commission nouvelle à vous donner.

— C'est entendu.

Il pressa la main du mari, baisa la main de la femme, avec une grâce un peu trop aristocratique, mais qui ne déplut pas. Et, après un dernier salut, il s'éloigna :

— Ces commis sont étonnants ! fit Dorsenne avec aigreur. Ils se donnent des airs qui sentent l'ancien régime à plein nez !

— Que voulez-vous, colonel, dit Lerebourg, avec bonhomie. Aujourd'hui tout est à l'envers. Les petites gens ont l'air de grands seigneurs et les personnes les plus considérables ont l'air de gens de rien. Il faut s'y faire !

— Morbleu ! Nous remettrons toute chose en place ! fit l'officier, en agitant ses boucles de cheveux, frisés comme ceux d'une femme, et par le prestige de nos victoires, l'armée tiendra le haut du pavé! Voyez-vous, citoyen Lerebourg, un premier Consul c'est bien ! mais ce n'est pas assez 11 nous faut un Consul à vie ou un Empereur !

— Plus bas ! Plus bas, colonel ! dit Lerebourg avec crainte, si l'on vous entendait !

— Eh! qui donc s'en fâcherait? Ce jacobin de Moreau ou ce royaliste de Pichegru ? Je m'en moque! Et nous sommes, dans l'armée, trente mille lapins, comme moi, tout prêts à crier ce que je viens de dire ! On l'a bien vu en Brumaire, sapredieu ! que nous sommes décidés à ne plus nous laisser embêter par des avocats ! Voyez-vous, mon cher, la peste soit des idéologues ! Nous n'avons pas besoin de nous creuser la tête : Bonaparte est là pour çà !

[1 pirouetta sur les talons de ses bottes à la hussarde et se penchant vers Emilie :

— Charmante dame, me ferez-vous la grâce de m'accorder cette contre-danse ?

— Je vous remercie, colonel, mais je suis lasse, et nous allons nous retirer...

— Pardieu ! Depuis que le muscadin est parti, grogna Dorsenne entre ses dents, la belle ne prend plus d'intérêt à la fête, et le mari n'y voit goutte !

11 salua Mme Lerebourg et s'en fut à d'autres conquêtes.

Dans la rue de Port-Mahon, Saint-Régeant et Limoëlan s'en allaient de compagnie. Ils arrivèrent à la rue Saint- Augustin et s'apprêtaient à s'engager dans le lacis des rues de la Butte des Moulins, lorsque Saint-Régeant qui, depuis un instant, regardait par-dessus son épaule, dit à voix basse :

— Nous sommes suivis. N'aie pas l'air de t'en apercevoir, et allongeons le pas.

Ils étaient jeunes tous les deux et agiles. En une centaine d'enjambées rapides, ils se mirent hors de portée,

tournèrent brusquement par la rue Sainte-Anne et s'em- ■^vV busquèrent dans l'ombre d'une profonde porte-co- ^ chère. Au bout de quelques

minutes, un pas léger glissa sur le pavé puant de la rue, une forme rapide passa devant eux, sans les voir et se perdit dans l'obscurité.

— Je crois que nous ferons bien de prendre des précautions, lit Limoëlan. Et toi, surtout, tu agiras prudemment en ne reparaissant plus au Lion ronge. Nous avons la police sur le dos. Mais laquelle ?

— Eh ! Ce ne peutêtre que celle de ce maudit Fouché. Tous nos amis, les princes eux-mêmes, se laissent

aller aux confidences avec lui. Il a sijnen l'air d'un traître que chacun s'imagine qu'il est prêt à trahir en sa faveur.

En réalité, le drôle ne travaille que pour lui-même. S'il ne finit pas devant un mur, avec douze balles dans le ventre, cela m'étonnera. Le premier Consul le déteste...

— C'est un renégat, un régicide, le plus infâme des êtres...

— Et un hideux personnage. Il a tout pour lui.

— On l'aime tout de même.

— 11 n'est de si sot pot qui ne trouve son couvercle.

Ils étaient arrivés devant les Tuileries, auprès de la rue Saint-Xicaise.

— Regarde cet emplacement, dit Saint-Régeant à son compagnon. Lorsque Bonaparte sort des Tuileries, il passe à cette place. Un homme résolu, embusqué au coin de la rue de Rohan, dans le rentrant de la maison, pourrait tirer à son aise, sur la voiture du premier Consul, et s'il avait une arme bien chargée de grenaille, un tromblon bourré de balles, par exemple î... Qu'en dis-tu?

— Eh ! l'idée n'est pas mauvaise !

— Quand je serai de retour du voyage que je vais faire, ami, nous en reparlerons. D'ici là, passe quelquefois par ici, mesure le terrain, étudie les alentours, examine les boutiques et renseigne-toi sur les locataires... Il faut tout prévoir et tout calculer, quand on joue sa vie pour détruire un ennemi aussi redoutable...

— Voilà qui est entendu, fit Limoëlan, avec un ferme regard, compte sur moi. Et maintenant séparons-nous. Tu n'as pas besoin de m'instruire davantage.

Ils se serrèrent la main. Saint-Régeant s'en alla du côté du Palais-Royal et Limoëlan se replongea dans l'obscurité des petites rues. A peine s'étaient-ils séparés, une

ombre se détacha d'un angle de rue, avec précaution, et le vieux muscadin du pavillon de Hanovre, le client de Mlles Hermance et Zoé, apparut à la clarté d'un réverbère. Il observa Saint-Régeant qui s'éloignait et murmura :

— Que pouvaient-ils bien se dire, en examinant cette place? Ah ! si j'avais pu les entendre !

Il se remit en route, suivant Saint-Régeant à cent pas. Mais la piste était facile, le jeune homme ne se cachait point, il s'en allait tout droit chez lui, rue de l'Arbre-Sec. Il était deux heures du matin, quand il arriva au Lion rouge. La maison était noire et silencieuse. Il entra dans le bureau du gardien et le vit qui dormait a poings fermés, sa lampe à demi baissée sur la table. Saint-Régeant, sans le réveiller, prit sa clef, son bougeoir et monta se coucher. Le muscadin, sûr de le retrouver, le lendemain matin à la première heure, suivit la rue de l'Arbre-Sec jusqu'au quai, gagna le Pont-Neuf, la place Dauphine et arriva à la maison du sieur Rraconneau. 11 monta, ouvrit la porte, entra dans le cabinet aux travestissements et, enlevant son habit, il se mit à califourchon sur une chaise, retira sa perruque, se débarbouilla la figure de tous ses fards et montra au naturel le visage du policier. Il passa dans la salle à manger, fouilla le buffet, y prit un restant de veau rôti, du pain et une bouteille de vin. Très tranquillement, il s'installa à la table et commença de souper, comme un bon bourgeois qui rentre du théâtre. Il mangea avec lenteur, semblant réfléchir profondément, puis, son appétit rassasié, il alluma une pipe et s'enfonça dans un fauteuil. Au bout d'un quart d'heure, sa pipe terminée, il dit :

- En voilà assez pour aujourd'hui. Demain, nous verrons plus clair.

Il gagna sa chambre et se coucha. Dès la première lueur du jour, comme s'il avait la faculté de se réveiller à vulonté, le citoyen Braconneau ouvrit les yeux. Il sauta en bas de son lit, et, entr'ouvrant sa persienne, offrit aux caresses de la brise matinale un visage maigre, brun, aux cheveux courts, qui était sa vraie figure que si peu de gens pouvaient se flatter de connaître. Il passa dans le cabinet aux travestissements, et, au bout d'une heure, il en sortit sous les apparences du bourgeois rubicond, rouge de cheveux, râblé et gaillard, qui avait son entrée chez le ministre de la police. Il traversa sa salle à manger, passa dans le vestibule, et par un trou, qu'il démasqua, regarda a travers la porte, si nul ne guettait dans l'escalier. Tout était vide et silencieux. Il sortit. De son pied leste il alla à l'hôtel du Lion rouge, et, entrant dans le cabinet du patron, il demanda avec un fort accent provençal :

— Le citoyen Leclerc, hé?

— Le citoyen Leclerc n'habite plus ici, fit l'aubergiste

— Et bé ! Depuis quand ?

— Depuis hier?

— lia déménagé ?

— Il a quitté Paris.

: — Et où est-il allé ?

— A Lyon, pour ses affaires...

— • Quand reviendra-t-il ?

— 11 ne l'a point dit. Mais ce ne sera, sans doute, pas de longtemps, car il a réglé son compte et emporté toutes ses hardes...

— Alors, où le trouver ?

— Écrivez-lui ici, on fera parvenir la lettre à Lyon...

— Eh! vous avez donc son adresse?...

— Oui, mais il nous a priés de ne pas la donner, à cause de ses créanciers...

— Ah ! le gaillard !

— Que voulez-vous, citoyen, on est jeune, ardent au plaisir, on dépense plus que son pécule et alors on est obligé de recourir aux prêteurs...

— Mauvaise engeance ! Je n'en suis pas, vivadiou !

— Je le crois, mais j'ai des ordres.

— Parfait. On lui écrira donc. A vous revoir, citoyen...

Et il partit. Il était un peu déçu. La rapidité avec laquelle Saint-Régeant échappait à sa poursuite était pour lui la preuve que celui qu'il surveillait se trouvait sur ses gardes. Valoris l'avait prévenu, sans doute, de se méfier de lui. Mais si les royalistes connaissaient La vernières, ils ne connaissaient pas Braconneau. Et, sous son nouvel aspect, l'agent de Fouché ne craignait pas d'être découvert. Il s'en allait par les rues, ruminant sa déconvenue, l'œil au guet, comptant, comme tout bon policier, sur un hasard heureux. Il était arrivé ainsi, comme guidé par un instinct secret, devant la cour des messageries appelées le grand Bureau. Une diligence attelée s'apprêtait à partir. Déjà les bagages étaient chargés et les voyageurs, réunis près du commis préposé à l'appel des places, échangeaient avec les parents ou les amis, qui étaient venus les conduire, des recommandations, des adieux et des embrassades. Le coupé était garni, et les voyageurs de la rotonde

achevaient de se caser, lorsque le commis, continuant son appel, cria à haute voix : Le citoyen Leclerc. Comme on ne répondait pas, il répéta : Le citoyen Leclerc n'est-il pas présent? Une voix, de l'intérieur de la voiture, répondit : Il est monté. Ah ! bien ! grommela le commis, mais on ne devrait pas se placer avant l'appel. Les premiers inscrits ont droit au choix de leur place !

— Personne ne se plaint! fit la même voix.

Et le commis, s'adressant au conducteur, fit la récapitulation des marchandises logées sur la voiture avec les bagages. Il sentit qu'on le tirait par la manche de son habit. Il se retourna et aperçut un bonhomme rougeaud qui, tout hilare, s'adressait à lui :

— Vous désirez, citoyen ?

— Hé! Une place sur la banquette du haut, s'il en reste une...

— Vous allez?

— A Chai on.

— Il y a une place à coté du conducteur. . .

— Elle fait mon affaire...

— A quel nom ?

— Evariste Neufmoulin, commis voyageur en vins, rue Saint-Victor, 17...

— Montez... Pas de bagages ?

— Ils suivront !

D'un pied leste le policier s'enleva, en tirant sur la lanière de cuir qui pendait du siège. Il jeta, en grimpant, un coup d'oeil dans la rotonde, aperçut Saint-Régeant assis, dans le coin, près de la portière. Alors, bénissant le Dieu des mouchards qui lui avait fait retrouver la piste

I is

POUR TUEU BONAPAUTK

perdue, il s'élança sous le cabriolet, et, imitant à s'y méprendre le cor, il fit entendre la fanfare qui accompagne le départ de toute diligence.

— Ah ! Vous êtes un bon vivant, vous ! fit le conducteur avec un gros rire.

11 emboucha son cornet et fit écho à la sonnerie d'Evariste Neufmoulin. Le lourd équipage s'ébranla et roula, avec un bruit de ferraille, sur le pavé. Dans la rotonde, Saint -Régeant assis à côté d'une vieille dame, en face d'un officier d'infanterie, n'avait pas reconnu, dans le voyageur de la dernière minute, le surveillant que Fouché avait attaché à sa poursuite. Les yeux clos, il voyait, appesanti par un demi-sommeil, l'image de la belle Mme Lerebourg passer dans son souvenir et il ne se sentait pas sans trisd'étre obligé de s'éloigner au moment où il lui aurait été le plu- doux de rester auprès de celle qu'il aimait. Car il L'aimait. Aux habiletés du début, quand il avait pénétré chez elle, dans un intérêt purement politique, avaient succédé

POUR TUER BONAPARTE lii)

les sincérités de sa passion grandissante. Ce n'était plus le conspirateur qui trouvait commode de se servir de la maison Lerebourg pour cacher ses intrigues, qui se rapprochait d'Emilie, c'était l'homme épris, qui ne voit de bonheur qu'auprès de la femme adorée. Elle s'était emparée de lui, par sa beauté, par sa douceur, et aussi par l'affinité impérieuse de leur origine commune. Comme lui, elle était de noblesse. Ses idées, elle les partageait, ainsi que ses aspirations. Et le régime révolutionnaire, corrigé par l'intervention de Bonaparte, aidé de la lassitude de tous les Français, ne lui paraissait pas suffisant, comparé à la monarchie. Elle n'avait pas oublié les atrocités de Carrier, à Nantes : les mariages républicains, les bateaux à soupapes, les fusillades par groupes. Dans son souvenir, résonnaient encore les clameurs de guerre des chouans de Stofflet et de La Rochejaquelein donnant l'assaut, et débouchant en ruée terrible sur la place du Bouffay. Elle se rappelait dans quelles atroces circonstances elle avait consenti à devenir la femme de Lerebourg. Et partageant les sentiments du compatriote que le hasard lui envoyait, elle n'avait pas tardé à partager son amour. Elle n'avait pu le lui cacher. Il savait qu'il était maître de sa pensée. Et, à cette heure matinale, où il roulait sur la route, au trot des cinq chevaux de la diligence, il se disait qu'au même moment Emilie pensait à lui, dans sa chambre de la rue Saint-Honoré.

Il resta dans une sorte de somnolence jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges. Là, une côte longue et ardue ralentit la marche de la voiture. Le conducteur descendit, pour alléger la charge des chevaux, et aussi Evariste Neuf-

|50 PO Un TUEIl BONAPARTE

moulin. Les voyageurs du coupé manifestèrent l'intention de se dérouiller les jambes, et, comme l'attelage s'arrêtait pour souffler, l'officier et Saint-Régeant descendirent sur la route poudreuse. Il faisait un joli temps frais, avec des nuages moutonnant dans un ciel clair. La marche était agréable sur les bas côtés gazonnés. Les voyageurs se mirent en mouvement et le commis voyageur en vins déclara :

— 11 va faire faim, au haut de cette colline... On ne s'est encore rien mis dans l'estomac, et il est mauvais, pour la santé, de prendre à jeun l'air du matin. Je pense qu'une bonne tasse de café, avec quelques tartines, ne serait pas de refus, pendant qu'on relaiera... hé?

— Vous aurez un quart d'heure, fit le conducteur.

— Bien employé, cela suffira !

— Et pour déjeuner nous serons à Melun, je suppose !

— Patrie du fameux Languille, qui criait si fort, pendant qu'on l'écorchait, que son nom est resté en proverbe... hé!

Neufmoulin eut un rire de satisfaction. Il regarda Saint- Régeant d'un air engageant. Celui-ci demeura froid :

— Mais avant de parvenir à Melun, reprit le commis voyageur, il faudra passer à Lieursaint, où fut arrêté, il y a trois ans, le courrier de Lyon...

— Parbleu ! Ne craignez rien, fit l'officier. Si les drôles, qui arrêtent les voitures publiques, osaient se montrer... Ils trouveraient à qui parler... J'ai mes pistolets !

-Eh! Fichtre! J'espère qu'ils ne sont pas chargés? s'écria Xeufmoulin, en donnant des signes de frayeur. Rien n'est plus inquiétant pour les voisins et moins dangereux pour les voleurs !

POUR TUER BONAPARTE loi

— Suspecteriez-vous donc mon courage ? clama l'officier, en roulant de gros yeux.

— Point du tout! Le ciel m'en garde ! Mais, quand les pistolets partent, les balles vont où elles veulent... Et tout aussi bien à côté qu'en face. . . Et, d'ailleurs, si ces messieurs les coupeurs de route s'imaginaient d'attaquer la voiture, dans la forêt de Sénart, il n'y aurait qu'à leur sourire, car ils ne plaisantent pas !

— Il faudrait se défendre jusqu'à la mort!

— Conducteur, cria Neufmoulin, désarmez, sur le champ, monsieur, qui est un risque tout, capable de nous faire écbarper ! Se défendre ! Y pensez-vous sérieusement ? J'en appelle à tous nos compagnons de voyage ?

Il se tournait, en parlant ainsi, versSaint-Ilégeant, d'une façon si directe qu'il devenait impossible à celui ci d'esquiver une réponse II prit son parti :

— Mais je pense que l'opinion de monsieur, qui est officier, doit être celle de tout brave homme, et c'est, en tout cas, la mienne.

— Prétend riez-vous dire que je ne suis pas un brave homme ? répliqua le commis voyageur, en se dressant sur ses pointes.

— Eh ! Monsieur, fit Saint-Régeant avec indifférence, je ne prétends rien du tout. Vous m'interrogez, je vous réponds... Au diable la conversation !... Elle ne m'intéresse pas.

— Vous voilà bien calme, pour un homme qui voulait tout dévorer! Puurrais-je savoir à qui j'ai affaire?...

— Ce n'est pas un secret. Le conducteur vous le dira. Mon nom est sur sa liste. Mais apprenez le de moi-

j ;,2 POUK TUER KO N A I» A R T E

même : Victor Leclerc, commis voyageur en soieries et velours...

— Eh ! comme cela se trouve ! s'écria Neufmoulin, dont la figure exprima la satisfaction, nous sommes confrères... Je suis dans les vins... Vous êtes dans les soieries... Touchez-là, citoyen, et que la concorde règne! Je suis un peu vif, mais j'ai bon cœur !

Il tendit à Saint-Régeant une large main, dans laquelle celui-ci plaça deux doigts avec répugnance.

— Là! maintenant, il est temps de remonter en voiture. Le temps passe et les chevaux ont assez soufflé ! Hop ! Là ! Conducteur, mon ami, un temps de trot, et guides franches... Tra, la, la, la !

Et, avec sa bouche, il imita la fanfare du conducteur. Au relais de Villeneuve, il affecta une grande politesse pour les dames et voulut régaler de brioches ses compagnons de voyage. Il parut bonhomme, et, quoique familier, de relations agréables. Il insista pour que Saint-Régeant montât avec lui près du conducteur :

— Le paysage est charmant, vu de haut, croyezmoi.

Mais le jeune homme, tout en s'excusant avec bonne grâce, résista à ses avances. Il avait, prétendait-il, à revoir ses carnets de commandes, pendant le trajet, et, jusqu'à Montereau, il serait occupé. Cependant, àMelun, pendant le déjeuner, la verve narquoise du commis voyageur parvint à le dérider. Lorsque la nuit tomba, les voyageurs de la rotonde proposèrent à Neufmoulin de se serrer pour lui faire place, afin qu'il ne restât pas exposé au froid de la nuit. Le commis voyageur accepta, tout simplement, et

Page 1