‹ Pour tuer BonaparteChapitre 6 sur 6 · P 0 D II T L'EU 13 0 N A P A 11 T B · texte numérisé non relu

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ehé qui se frottait les mains en ricanant. Il était sûr désormais de prendre sa revanche sur Bonaparte. Tons les insolents qui l'avaient fui, comme un pestiféré, lorsque le maître furieux tonnait contre lui, seraient obligés de venir lui offrir leurs compliments. L'imbécile Dubois, qui poussait à la persécution contre les Jacobins, allait être confondu. Un seul avait vu clair dans l'imbroglio des conspirations et dans l'obscurité de l'attentat, et celui-là, c'était le ministre de la police, Fouché, lui-même. 11 se frotta les mains, de nouveau et crispa ses lèvres violettes dans un rire silencieux. Il marcha à petits pas, dans son cabinet, la tète penchée, comme s'il pesait une résolution importante. Puis, il tira le cordon de la sonnette et dit à l'huissier qui parut :

— Priez le citoyen Fondras de se rendre à mon cabinet.

Poudras, commissaire de police, dont Fouché avait fait son homme de confiance, était le hardi exécuteur de toutes les difficiles besognes. C'était lui qui avait arrêté Ceracchi, armé jusqu'aux dents, en le trompant par un heureux stratagème. Il savait allier la manière forte à la manière adroite et réussissait généralement dans ce qu'il entreprenait. Fouché, comme Bonaparte, aimait les lieutenants qui avaient du bonheur. Il se servait volontiers de Poudras, dans les cas vétilleux. Après avoir heurté légèrement, du doigt, à la porte, le commissaire entra. C'était un homme de trente-cinq ans, de taille moyenne, râblé, nerveux, brun de peau comme un méridional. Il s'approcha sans bruit. On eût dit qu'il avait des semelles en velours :

— Vous m'avez demandé, citoyen Ministre ?

— Oui. J'ai une mission à vous confier, pas commode, et qui demande beaucoup de doigté.

Foudras sourit. L'avoir choisi était déjà un éloge.

— Il s'agit d'aller rue du Dragon, chez une dame Grandeau, modiste, arrêter le sieur Saint-Régeant', qui y est caché.

— La dame Grandeau favorisera-t-elle l'exécution?

— J'ai lieu de craindre le contraire.

— Alors s'assurer d'elle, d'abord, puis pénétrer dans le logement. Où trouvera-t-on l'homme ?

— Dans une cachette, dissimulée derrière la cuisine, et qui s'ouvre en touchant, dans une armoire, le troisième tasseau, à droite.

— Bien.

— Une fois la cachette ouverte, s'emparer de Saint- Régeant et, coûte que coûte, l'amener vivant à la Concier-

gerie.

— Se défendra-t-il?

— C'est probable.

— Se sait-il menacé d'une arrestation 1

— Il se sait sous le coup d'une accusation capitale.

— Combien prendrai-je d'hommes avec moi ?

— Aussi peu que possible, pour ne pas éveiller la défiance. Assez pour être sûr de réussir.

— Alors, trois, que je choisirai.

— Vous avez carte blanche.

— Citoyen Ministre, si l'oiseau est au nid, dans deux heures, il sera en cage.

Fouché sourit à son zélé subordonné.

— Aussitôt l'opération terminée, venez m'avertir.

Foudras salua, et, sans plus parler, quitta le Ministre. Il descendit dans les bureaux, passa à la permanence et s'informa des inspecteurs qui s'y trouvaient. Il en désigna trois : Pruvot, Sauvaitre et Barbade, hommes de main, dont il avait éprouvé l'intelligence et la vigueur, en de nombreuses occasions. Il les emmena dans un petit café, et, devant un bishof, il leur développa son plan de campagne, puis il fit chercher un fiacre et y monta avec eux.

Devant la porte du 35 de la rue du Dragon, ils descendirent et rallièrent Soufflard, qui n'avait pas perdu de vue l'entrée de la maison, depuis que Fouché l'y avait renvoyé en observation. Le géant fut posté dans l'allée qui conduisait à l'escalier. Barbade dut se tenir sur le palier de l'étage. Foudras, accompagné par Sauvaitre et Pruvot, sonna discrètement. Ce fut la vieille servante qui vint ouvrir. En un tour de main, Pruvot lui mit son foulard sur la bouche et l'attira hors de l'appartement. En même temps, Foudras et Sauvaitre pénétraient dans le vestibule. Tout près, séparées par une porte, les ouvrières de Virginie Grandeau jacassaient, en chiffonnant leurs rubans et leurs pailles. Foudras, sur la pointe du pied, enfila un couloir et arriva, suivi de son acolyte, dans la cuisine. D'un rapide coup d'œil, il examina la pièce : un fourneau, l'évier, une armoire. Il n'hésita pas, il ouvrit, trouva le troisième tasseau, à droite, qui supportait une planche chargée de vaisselle. Il le tira à lui, et, avec un craquement, le fond du placard tourna, démasquant l'entrée de la cachette.

Saint-Régeant, qui n'attendait pas Emilie, qui savait

ne devoir être visité par la servante qu'à l'heure du repas, quand les ouvrières seraient parties, était étendu, tout habillé sur son lit. Au craquement du panneau, il tourna la tête, aperçut Poudras, et, se dressant, sauta sur le plancher. A portée de la main, sur une table, était placé un pistolet à deux coups, tout armé. Il le prit, et, sans prononcer une parole ajusta le commissaire.

— Rendez-vous ! cria Foudras intrépidement. Vous êtes M. de Saint-Régeant, et j'ai là dix hommes pour vous arrêter.

C'était un redoutable tireur que Saint-Régeant, le pauvre Rraconneau en avait fait l'expérience. Sans cesser de tenir Poudras au bout de son pistolet, il dit :

— Vous avez bien fait d'amener dix hommes, car vous, mon brave, vous êtes mort.

Le coup partit, emplissant la chambre de fumée. Ce ne fut pas Foudras qui reçut la balle, il s'était jeté a plat ventre, ce fut l'agent Sauvaifre. Il poussa un soupir et tomba, comme une masse, sur son chef. D'un bond Saint- Régeant les enjamba et, courant dans le corridor, au milieu des exclamations et des cris des modistes affolées, il fondit sur Pruvot qui occupait le palier. 11 lui donna un tel coup de crosse sur la tête qu'il le fit tomber sur les genoux. Descendant l'escalier, comme un ouragan, malgré son bras droit blessé, qui était attaché à son corps, il arriva sur Barbade, qui gardait l'entrée. Il lui restait un second coup de pistolet à tirer. Sans s'arrêter, presque au vol, il abattit l'agent, mais, devant la porte, il se trouva face à face avec Soufflard à qui il jeta à la tête son pistolet déchargé. S'il n'eût pas été affaibli par la perte de son

sang, peut-être, clans le paroxysme d'exaltation où la lutte l'avait poussé, eût-il pu résister sans désavantage au colosse. Mais Soufflard le saisit par

son bras blessé, le secoua, et lui

causa une telle douleurqu'il s'évanouit presque. Il fut happé par son adversaire, qui le porta dans le fiacre. Fondras, au même instant, arrivait. Il vit Saint-Régcant. livide, au fond de la voiture, et Soufflard debout près de la portière :

— Tu ne l'as pas tué, au moins? cria-t-il.

— Non, chef, un peu bousculé, peut-être, mais il est intact.

— Bien ! Quel enragé ! Il m'a tué Pruvot et Sauvaitre, et Barbade en a vu trente-six chandelles ! Ah ! le voilà ! Monte, Souffïard, tu m'accompagneras. Une poigne comme la tienne ne sera pas de trop pour mater notre homme. Barbade, reste, et fais enlever les camarades. Tu me rejoindras au ministère. Cocher, à la Conciergerie !

Saint-Régeant, muet, assis an fond du fiacre, n'avait pas prononcé une seule parole. Il avait les yeux fermés et semblait dormir.

Bonaparte achevait de dîner, en compagnie de Joséphine et d'Hortense, lorsque Fouché se fit annoncer. Le premier Consul, pressé de savoir ce que le Ministre de la police venait lui apprendre, à une heure assez peu usitée, donna ordre de l'introduire :

— Eh bien ! citoyen Fouché, lui dit-il, dès l'entrée, quelles nouvelles apportez ?

— Celles que je vous avais fait pressentir, Général. Saint-Régeant est pris, ainsi qu'un de ses complices. Le troisième nous a échappé.

— Racontez-nous tout cela en détail.

— J'avais été informé que l'attentat avait été commis par trois hommes, qui conduisaient une charrette attelée d'un cheval blanc. On les avait vus au Lion rouge, auberge située rue de l'Arbre-Sec, où ils avaient chargé le tonneau de poudre qui a fait explosion rue Saint-Nicaise. Il ne saurait y avoir de doute. Le cheval a été reconnu, l'homme, qui a vendu la voiture, a été retrouvé. L'acheteur, un

nommé François, ou qui prétend se nommer François et qui était portier, chez les Dames Hospitalières, a été retrouvé et arrêté. En même temps, le sieur Saint- Régeant, qui se cachait rue du Dragon, était reconnu, suivi, et arrêté. Il a tué deux hommes, tantôt...

— Bandit ! Deux victimes de plus ! 11 paiera cher le sangversé.

— Tl ne peut nier sa culpabilité. Il a été, lui-même, grièvement blessé par l'explosion du baril de poudre.

— Et c'est, tout blessé qu'il était, qu'il a tué deux agents?

— Et assommé presque un troisième.

Bonaparte demeura un instant rêveur :

— Quels hommes! murmura- t-il. Le jour où je réussirai à les enrôler dans mes armées, que ne pourrai -je pas obtenir de leur énergie !

Il se reprit, et regardant sa femme d'un air railleur :

— Eh bien ! Joséphine, les voilà tes royalistes, tes émigrés, tes favoris. Tu viendras encore me demander de les faire rayer des listes, et de leur donner des laissez-passer pour venir de l'étranger ! Voilà quelle besogne ils font, à la faveur des indulgences qu'on leur accorde !

— Mon ami, les révolutionnaires ne valent pas mieux...

— J'en suis convaincu. Mais peut-être marchent-ils contre moi, d'accord avec les royalistes. Ils me haïssent autant les uns que les autres. Il ne faudra pas négliger les ramifications de l'affaire, citoyen Fouché, et voir s'il n'y a pas connivence entre les chouans et les Philadelphes...

— Général, je ferai mon devoir. Je ne conais pas d'amis, quand la sécurité publique est enjeu. Mais, cette fois, ne cherchez pas les complices ailleurs qu'en Normandie et en Bretagne. Ce sont les pillards de Frotté et les massacreurs de Georges qui ont fourni les exécuteurs du complot. Et le fil conducteur de l'affaire esta Londres, dans la main du gouvernement anglais.

Une lueur passa dans les yeux de Bonaparte :

— Qu'ils prennent garde, de l'autre côté du détroit. Un de ces jours, s'ils me poussent à bout par leurs provocations, je pourrais bien aller les chercher jusque dans leur île. Nous savons comment Guillaume le Conquérant s'y est pris... Ce qu'il a fait peut se recommencer...

— Général, il faudrait d'abord reconstituer une marine...

— Oui ! Ces misérables aristocrates, ce fut leur crime le plus grand, ont livré la flotte française aux Anglais, à Toulon. Et, eux-mêmes, en émigrant, ils ont rendu inertes, pour vingt ans, les équipages que nous embarquerons sur

nos navires. On refait des vaisseaux, on refait une artillerie, on ne refait pas un état-major de la flotte. Il faut l'expérience de la mer, qui ne s'acquiert qu'à la longue. J'aurai de bons capitaines, je n'aurai pas de grands amiraux. Oh ! Si je pouvais trouver un Suiïren ou un Labourdonnais !

Il s'était levé de table. Il marcha, pensif. Puis, revenant à Fouché :

— Prenez congé de ces dames et venez avec moi, dans mon cabinet.

Le Ministre de la police s'inclina devant Joséphine et devant Flortense, et suivit le premier Consul. Adossé à la cheminée, laissant Touché debout. Bonaparte dit :

— Vous m'avez parlé, tout à l'heure, d'un couvent, dont un des complices serait le portier. Qu'est-ce que cette communauté ?

— Ce sont des dames nobles qui vivent très pieusement, dans la rue Xotre-Dame-des-Champs...

— Pas d'indulgence, ni d'égards. Arrêtez la supérieure, et, s'il y a lieu, faites main basse sur le troupeau... Je ne ménagerai pas les bigotes embusquées derrière un autel pour m'assassiner...

— Le patron de l'auberge du Lion rouge est certainement affilié au complot... Il y a eu, depuis quelque temps, des réunions dans son établissement. .. Georges et Hyde y étaient logés lors de leur dernière descente à Paris.

Bonaparte fit la moue. Fouché venait de lui rappeler la visite des trois royalistes et les prétentions extraordinaires qu'ils avaient émises.

— Bien ! Arrêtez le patron. Quant à Georges, envoyez

POUR TUER RONAPARTE

à sa recherche, en Bretagne, vos limiers les plus habiles... Ah! si vous pouviez me le prendre!

— Il faudrait une femme!

— Les moyens m'importent peu.

Mais le tenir sous les verrous, à Paris, ce taureau, et le faire abattre publiquement, sur un échafaud...

— J'y songerai.

- Quant à Saint-Régeant, je vais donner des ordres pour qu'on instruise son procès. Il faut que le châtiment suive de près le crime, comme la foudre suit l'éclair. Si

l'on me croyait désarmé, il n'y auraitplus de sécurité pour moi. Et ma tache n'est pas accomplie.

Son pâle visage s'adoucit, il eut un regard bienveillant et un charmant sourire :

— Je suis content de vous, Fouché. Vous m'avez bien servi. Je saurai m'en souvenir.

Le Ministre de la police, courbé sous l'éloge, pensa :

— Il parle déjà comme un souverain. Oh ! 11 n'y a pas à s'y tromper. C'est l'homme du destin. Et l'avenir est à lui.

En se relevant, il dirigea sur le premier Consul son regard mort, lourd comme du plomb, et d'une voix presque rude :

— Général, je n'ai aucun mérite à vous servir, je me connais en hommes. Je sais que le inonde vous appartiendra.

Et, sans chercher à voir l'elïet de sa flatterie, il sortit, laissant Bonaparte au travail.

Rentrée chez elle, la citoyenne Lerebourg se mit au lit, et épouvanta son mari par des crises nerveuses, pendant lesquelles la malheureuse femme paraissait folle. Une fièvre terrible s'empara d'elle, et, durant quinze jours, elle fut entre la vie et la mort. Elle ignora ainsi la mise en jugement de Saint-Régeant, l'arrestation de Carbon, des demoiselles de Gicé, de l'aubergiste du Lion rouge, de Virginie Grandeau et de la vieille servante. Lerebourg, trop préoccupé de la santé de sa femme pour suivre les débats du procès, ne sut ce qui se passait que d'après les commérages de ses acheteurs et les récits des gazettes, assez restreints par ordre. Car, si le premier Consul avait décidé de frapper les imaginations par une répression très énergique, il ne tenait pas à laisser constater combien il était facile à des hommes résolus, d'accomplir, dans Paris, sous les yeux de la police, au milieu de l'armée, un acte criminel contre l'homme providentiel. Cependant, les débats vivement conduits n'avaient pas donné contre les accusés les résultats désirés. Leur culpabilité n'était pas niable. Du reste, si Carbon se défendait et essayait de se retrancher derrière Saint-Régeant, celui-ci, avec une fer-

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meté hautaine, se prêtait à cette manœuvre et déchargeait son complice, autant qu'il le pouvait.

Sur l'organisation du comité royaliste de Paris, sur ses ramifications avec la province et l'étranger, il était impossible de rien découvrir. Le voyage de Victor Leclerc, à Lyon, ses accointances certaines avec les chefs du Midi, les renseignements fournis par Braconneau, qui revenait à la vie après une douloureuse convalescence, n'avaient pu permettre à Real, qui cependant avait instruit le procès avec passion, d'éclaircir l'affaire dans toutes ses parties. Une lettre de Cadpudal, adressée à Saint-Régeant, avait été découverte dans le porte-manteau de celui-ci. Une autre lettre, dans laquelle Linioëlan donnait des détails sur le crime, avait été saisie. Il était établi que Saint- Régeant, pour préparer l'attentat, avait mesuré la distance des Tuileries à la rue Saint Xicaise, la montre à la main, pour calculer le temps que mettrait Bonaparte à venir du Palais à la place où serait disposé l'engin. Mais, interrogé, Saint-Régeant ne se trahissait pas, ne facilitait en rien la tâche de la justice, et exaspérait les magistrats par sa froide et tranquille intrépidité.

Le bruit se répandit que, pour le punir de ne rien révéler, on l'avait soumis à la torture. Ce fut certainement une calomnie répandue par les ennemis de Bonaparte qui, déjà, affectaient de le considérer comme un tyran. Ses visées à l'Empire étaient journellement dénoncées. Et, dans un pamphlet récent, attribué à Fontanes, Bonaparte était comparé à César, ce qui le désignait pour le trône et le vouait au poignard des assassins. Braconneau, remis sur pied, avait été placé en présence de Saint-Régeant. C'était

le principal témoin à charge. Seul, il avait des données précises sur le rôle joué parle jeune royaliste. La confrontation avait été intéressante. Le policier, se soutenant encore difficilement, avait été amené par Soufflard et Vincent. En le voyant, Saint-Régeant avait eu un sourire, il avait salué Braconneau d'un signe de tête, ainsi qu'une ancienne connaissance. Et, comme le policier interrogé sur le point de savoir s'il reconnaissait l'accusé répondait :

— J'ai de bonnes raisons pour cela. 11 y a quinze jours, javais encore dans l'estomac la balle qu'il m'y avait logé sur le chemin de Vaugirard...

— Je suis heureux, monsieur Neufmoulin, dit le royaliste avec politesse, de vous voir rétabli, ou tout au moins en bonne voie de l'être... Vous savez que ce n'est qu'à mon corps défendant que je vous ai frappé, et encore dans un combat loyal...

— C'est vrai. Et combien d'autres, à votre place, monsieur de Saint-Régeant, m'auraient tiré une seconde balle dans l'oreille...

— Si j'avais pris cette précaution, je ne serais, sans doute, pas ici...

Real, furieux, interrompit ce colloque :

— Il ne s'agit pas de se faire des compliments, s'écriat-il, mais d'arriver à la connaissance de la vérité.

Saint-Régeant regarda, de haut, l'ancien conventionnel :

— On ne peut pourtant pas se résignera n'être, tout le temps, que féroce ou stupide. Ces quelques mots échangés, avec monsieur, m'ont tout rasséréné.

— Eh bien ! alors, tâchez de nous faire des aveux, grogna l'instructeur.

Mais Saint-Régeant ne voulait rien dire. Et pas plus, dans le cabinet du juge, qu'en audience publique, il ne fut possible de lui arracher des révélations. Bonaparte y attachait cependant un grand prix. 11 avait profité de l'attentat, pour déporter un bon nombre de terroristes, suspects d'avoir trempé dans les précédents complots et disposés à en préparer de nouveaux. Mais ce qu'il voulait, c'était établir la complicité des Princes, dans le crime de Saint-Régeant et peut-être aussi la connivence du ministère anglais. Pour obtenir ce résultat il aurait donné beaucoup. 11 s'en était ouvert à Fouché, grand maître en l'art de corrompre :

— Ne croyez-vous pas qu'avec un peu d'habileté on pourrait entraîner Carbon à des aveux?... Fallût-il les payer, même très cher...

— Carbon ne sait rien que ce qu'il a fait. C'est un subalterne, qui n'a pas participé à l'élaboration du projet... Limoëlan aurait pu parler, mais il nous a échappé. Qnant à Saint-Régeant, c'est une âme fière, incapable d'une trahison...

; — La vie, pourtant, et la liberté...

— Iriez-vous jusque-là ?

— Oui, si les révélations étaient complètes et sincères. Fouché resta songeur, pendant un instant. Il murmura :

— Il est bien jeune et il est aimé. Qui sait ? Mais il faut, d'abord, qu'il soit condamné. Il faut le placer en face de l'irrémédiable.

L'arrêt ne se fit pas attendre. Il était inévitable. La peine de mort fut prononcée contre Saint-Régeant et

Carbon. M"IC Lerebourg, convalescente, commençait à redescendre au magasin et à s'occuper d'affaires, lorsque brusquement, elle apprit le jugement et la condamnation de Saint-Régeant. Le bon Lerebourg avait tout fait pour éviter à la jeune femme de connaître le sort misérable de celui qu'ils avaient tenté de sauver. Il se sentait si navré., lui-même, qu'il se rendait compte de l'émotion qui s'emparerait d'Emilie en apprenant que celui, qu'il persistait à appeler Victor Leclerc, n'avait plus que quelques jours à vivre, avant de porter sa tête sur l'échafaud. 11 avait supprimé les journaux, que sa femme, du reste, n'avait pas grand goût à lire. Il veillait autour d'Emilie, pour l'empêcher de se mêler à quelque conversation révélatrice. Mais, il n'était pas toujours là et ne pouvait empêcher ses pratiques de parler. Ce fut de l'une d'elles que Mme Lerebourg reçut le coup. La belle Mme Regnault de Saint-Jean d'Angely était venue, un après-midi, au Bonnet bleu, pour choisir des écharpes de gaze. Elle était assise au rayon de frivolités et causait avec Mllc Hermance, la vendeuse, tout en maniant les étoffes d'un doigt distrait :

— Je veux me cacher le visage et être sûre qu'on ne puisse pas me reconnaître. Nous avons fait, avec quelques dames, le projet d'aller assister à l'exécution des monstres Saint-llégeant et Carbon...

A peine avait-elle prononcé ces paroles, Mllc Hermance poussa un cri. La patronne du Bonnet bleu venait de blêmir et, après avoir essayé de se retenir à la table, de tomber évanouie. On s'empressa autour d'elle. Relevée, portée dans son appartement, elle y fut l'objet de soins qui la ranimèrent. Lerebourg, à ce moment, rentra. Resté seul

auprès de sa femme, il l'interrogea avec inquiétude. Elle, pâle encore., lui dit d'une voix tremblante :

— ■ Tu ne m'avais pas appris que ce malheureux était condamné à mort !

— Ah ! Je craignais de te bouleverser. Mais comment as- tu été mise au courant?

— C'est Mme Régnant!, à l'instant, en causant avec Mlle Hermance...

— Diable de caillette! bougonna Lerebourg. Eh bien! puisque tu le sais, il n'y a plus, maintenant, à faire de mystère ! Oui, mon enfant, ce pauvre garçon... Mon Dieu ! Puis-je dire encore ce pauvre garçon, après les crimes affreux qu'il a commis ? Mais tant qu'il a été, pour nous, Victor Leclerc, combien il était agréable et sympathique!

Il poussa un soupir :

— Enfin ! M. de Saint-Régeant a été condamné à la peine capitale et doit être exécuté après- demain...

— Après-demain ! répéta Emilie avec terreur. Ainsi, dans deux jours...

— 11 aura cessé d'exister ! Je comprends ton émotion. Je la partage, mais il faut tout de même se faire une raison. Nous ne le connaissions pas, il y a six mois, ce garçonlà! Je l'ai rencontré, par hasard, sur les routes. Il m'a rendu service, mais ce n'est pas un parent, ni un ami ancien. Sans doute, la mort, à son âge... c'est affreux! Mais songe que c'est un grand criminel. Enfin, ne te rends pas malade à cause de lui !

Le brave homme essaya de calmer Emilie par des raisonnements, auxquels elle ne prêtait qu'une oreille distraite. Au fond de son cerveau une pensée unique revenait

lancinante, obstinée : il va mourir. Et c'était un tourment auquel vainement elle essayait d'échapper. Toujours la pensée implacable revenait tourner dans son cerveau endolori : il va mourir ! EL accablée, elle essayait de fermer les yeux, pendant que son mari parlait, vague murmure sans importance, qui accompagnait sa torturante et funèbre pensée : il va mourir.

La voyant immobile, étendue, semblant dormir, Lerebourg se retira sur la pointe des pieds. A peine il fut dehors, Emilie sauta hors de son lit et commença à s'habiller. Un désir impérieux, irrésistible de revoir Saint- Régeant, avant qu'il mourût, venait de s'emparer d'elle. Fiévreuse, énervée, incapable de résister à son impulsion, elle se hâtait. Dans sa mémoire redevenue lucide, les paroles qu'ervait prononcées Fouché, lors de leur entrevue, au moment où elle le quittait, résonnaient précises : « Souvenez-vous que je suis votre obligé, et que si je puis vous être utile, vous me trouverez à votre disposition. » Elle eut un rire amer : son obligé ! oui, il lui devait la prise de Saint-Régeant. C'était la tête du malheureux, qu'il lui devait. Franchement, quand elle irait le trouver, ce monstre, ce bourreau pour le prier de la mettre une dernière fois en présence de son amant, ne faudrait-il pas qu'il eût un cœur de tigre pour n'accorder point cette suprême faveur? Dès lors, le plan d'Emilie était tout tracé : se rendre au ministère de la police, demandera voir Villiers, et, par le secrétaire, arriver jusqu'au chef. Mais il fallait avoir la force de faire le trajet, la force d'aller jusqu'à la prison, quitte à mourir, dans le cachot, d'épuisement et de douleur, sous les yeux de celui qu'elle aimait. A cette idée, un

POUB TUER BONAPARTE

pli creusa son front. Elle se plongea dans une méditation profonde. Depuis qu'elle aimait Saint-Régeant, elle avait vécu dans des transes continuelles, et la crainte qu'elle pourrait être surprise par Lerebourg l'avait hantée. De quel front aurait-elle supporté la douleur et la colère de son paternel époux? Mieux n'aurait-il pas valu se soustraire à ses reproches par la mort ?

Elle s'était ^B

donc procuré, à tout hasard, en se plaignant à son médecin de violentes palpitations de cœur, une grosse dose de digitale. Il y avait là, dans un flacon — elle se l'était fait expliquer — de quoi tuer plusieurs personnes.

En ce moment, assise près de son lit, les sourcils froncés, la tète basse, elle. songeait qu" il serait doux d'arracher

Saint-Hégeant à l'échafaud et de mourir avec lui, dans ses bras, sous ses baisers. Elle alla à sa toilette, dans un tiroir de laquelle le flacon était caché, et le prit. Celait une liqueur incolore, sans odeur, dans un mince cristal fermé par un bouchon à l'émeri. Un geste, une seconde, et le poison était avalé. Elle le prit, le cacha dans sa poitrine, et, résolue, elle mit un châle, un chapeau. Par l'escalier qui descendait dans la cour, elle sortit. Une voiture passait, dans la rue Saint-Honoré, elle l'arrêta et se fit conduire au ministère de la police.

Fouché, ce jour-là, était morose. Son corps maigre, enseveli dans un grand fauteuil, il lisait les Gazettes, sur lesquelles ses secrétaires avaient marqué les passages qui le concernaient. Un article très violent du Publicateur le prenait à partie, à propos de son rôle en Thermidor et des services qu'il avait rendus à Barras, en lui dénonçant la conspiration de Babeuf. Parlant de ses origines, le rédacteur le faisait naître au Pellerin et le disait lils d'un boulanger. De tout ce qu'on avait imprimé, ce jour-là, sur son compte, ce « (ils d'un boulanger », parut seul lui déplaire. 11 repoussa le journal en le froissant :

— Fils d'un boulanger? Non point! grogna-t-il. Fils d'un capitaine au long cours ! Ancien oratorien, oui, ancien conventionnel, oui. Régicide, oui ! Mitron, non!

Villiers interrompit la protestation, en entrant dans le cabinet :

— Ou'est-ce qu'il y a? demanda Fouché, dont le visage blême (Hait redevenu impassible.

— Citoyen Ministre, j'ai, en ce moment, dans mon

bureau, la citoyenne Lerebourg, qui sollicite de vous un instant d'audience.

Les lèvres minces de Fouché se contractèrent. Il se rappela la conversation qu'il avait eue avec Bonaparte, dans laquelle il avait été question des révélations que pourrait faire Saint-Régeant. 11 hocha la tête et dit :

— Tout vient à point à qui sait attendre, rappelez-vous cela, Villiers. La citoyenne Lerebourg arrive au moment voulu... Amenez-la près de moi.

Fouché se leva. Vêtu de gris, en bottes, il avait l'apparence d'un bon bourgeois. Il s'adossa à la cheminée de son cabinet, alin de voir entrer la visiteuse. Son regard morne, lourd et terne comme le plomb, se posa sur le visage d'Emilie. Combien elle était changée, depuis le jour, où, pour la première fois, Villiers l'avait introduite dans le cabinet ministériel. Fouché se fit doux et bienveillant :

— Eh bien ! madame Lerebourg. Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de vous voir?

Elle \evi\ sur lui des yeux remplis de larmes, et, avec une profonde expression de douleur, elle répéta :

— Le plaisir !

Fouché, l'homme insensible, rougit à ce reproche. Il s'approcha de Mmc Lerebourg, la fit asseoir, et avec plus de compassion :

— Voyons! Expliquez-vous : est-il en mon pouvoir de vous accorder une faveur?

— Vous m'avez dit que vous y seriez prêt, si je venais vous solliciter.

— Le faites-vous donc? Et a quel sujet ?

— Je vous supplie de me permettre de voir M. de Saint- Régeant.

— Ne craignez-vous pas qu'on sache que vous êtes entrée dans sa prison ?

— Hélas ! Je ne crains plus rien, à présent qu'il va mourir.

Fouché resta un moment silencieux, puis, s'approchant de la jeune femme et se penchant vers elle, d'une voix sourde il dit :

— Voulez-vous qu'il vive?

Elle eut un regard rayonnant d'espoir :

— Serait-ce donc possible?

— Cela dépend de lui.

— Que faut-il qu'il fasse ?

— Il faut qu'il mérite l'indulgence, la clémence de celui qu'il a voulu assassiner, en faisant des révélations...

— Oh ! Il n'y consentira jamais !

— Et vous, consentirez-vous donc à le voir guillotiner?

— Que puis-je?

— Le décider à parler.

— Je le déshonore !

— Vous le sauvez !

— Il trahit ses amis.

— Ils l'ont si bien soutenu! Qu'ont-ils fait pour lui? Ont-ils seulement risqué un effort, pour le défendre ? Ontils fait une tentative, pour l'enlever? Ont-ils parlé, agi, en sa faveur? Le fameux Georges, ce chouan terrible, à qui rien ne résiste, qui excelle dans les coups de main, où estil ? Bien tranquillement en Bretagne, pendant que son compagnon d'armes agonise entre les murs d'un cachot,

avant de porter sa tête sur l'échafaud ! Il l'a poussé à commettre son crime, puis il s'est sauvé. Et, depuis, point de nouvelles! Et les Princes? Ce comte de Provence, qui se prélasse en exil, faisant des petits vers, de mauvaises épigrammes, pendant que ses gentilshommes meurent pour lui, ce comte d'Artois, qui n'a même pas eu le courage de combattre à la tête de ses Vendéens, et qui est resté à chasser en Angleterre ! Voilà pour qui ce malheureux s'est sacrifié, voilà à quelle cause! Et aujourd'hui, madame, oublié, avant même d'être exécuté, il pourrait racheter sa vie et sa liberté, et, par un dévouement inexplicable à ces ingrats, il refuserait ? Quelle duperie ! Quelle démence !

Fouché examina Mme Lerebourg. Il la vit bouleversée, par ces raisonnements, et tremblante de ces espoirs. 11 redoubla :

— Le premier Consul est prêt à faire grâce de la vie, à rendre la liberté à M. de Saint-liégeant. 11 partira pour l'Amérique. Une somme de cent mille livres lui sera donnée pour son voyage. Et vous... vous, qui vous empêcherait de l'accompagner? Vous êtes si jeunes, tous les deux. Le nouveau monde vous offre un avenir magnifique. Et que faut-il. pour réaliser ces bonheurs? Un instant de raison. Une minute de sagesse...

Emilie se tordit les bras :

— Mais trahir ! Lui, un gentilhomme ! Il n'y consentira jamais!

— Vous aime-t-il ?

— Oh ! J'en suis sûre !

— Et vous, l'aimez-vous ?

— A donner ma vie pour la sienne.

— Eh bien ! essayez donc de le sauver. Villiers va vous conduire à la prison. Il vous attendra à la porte de son cachot. Si Saint-Régeant consent à ce qu'on lui demande, Villiers entrera et lui donnera de quoi écrire. S'il ne veut pas écrire, Villiers écrira sous sa dictée et se contentera de sa signature. Allez. Et sachez apprécier ce qu'on essaye de faire pour vous.

Elle le regarda, avec un air de profond dégoût :

— Ah ! n'essayez pas de m'abuser. Vous ne travaillez que pour vous !

— Soit. Je vous dispense de la gratitude. Mais réussissez à arracher cette tête au bourreau. C'est là l'essentiel.

Elle ne répondit pas. 11 sonna. Villiers parut sur le seuil de la porte. Et, sans un regard pour le tentateur, sans un mot d'adieu, elle partit.

Dans sa cellule, les bras liés, Saint-Régeant, assis sur un escabeau, causait plein de tranquillité avec le gardien qui ne le quittait ni jour ni nuit. Ce brave homme avait servi, et grièvement blessé en Italie, il avait eu sa retraite et obtenu un emploi de gardien dans les prisons. Il éprouvait un faible pour Saint-Régeant, encore qu'il détestât son acte. Volontiers il lui faisait des reproches :

— Comment avez-vous pu, vous, un soldat, puisque vous avez fait la guerre en Vendée, consentir à préparer ce traître coup de chien ?

— Ne pratique-t-on pas la sape et la mine, dans les sièges '! N'est-ce pas aussi traître ? Quand on fait sauter un pont, avec les troupes qui le franchissent, quand on lance un brûlot sur un navire, n'est-ce pas tout pareil à ce que j'ai fait?

POUR TUER R 0 N APARTE

— Non! L'ennemi est en état de défense. Il se garde. .Mais, là. en pleine paix, au milieu d'une population confiante... Tuer des femmes, des enfants, et des soldats d'escorte qui ne s'attendaient à rien...

Vous avez beau dire, c'est vilain !

jM

— Nous sommes en guerre avec le premier" Consul, puisqu'il nous poursuit, avec ses colonnes volantes, et nous traque, avec sa police... On lutte comme on peut. Nous sommes une poignée d'hommes, contre toute l'armée, tous les fonctionnaires, tout le régime. Si nous n'agissons pas

clandestinement, autant nous livrer, tout de suite, à Bonaparte.

— Vous feriez aussi bien ! Comment voulez-vous lutter contre cet homme-là? Rien ne lui résiste ! Si vous l'aviez vu, au pontdeLodi... au milieu de la mitraille, parmi les grenadiers qui tombaient, comme des capucins de cartes... Ah ! monsieur, quel combat ! Et il sortait de la fournaise, frais comme l'œil! AMarengo, j'étais dans la division Ghambarlhac... Nous étions en déroute, depuis le matin. Le premier Consul était assis sur un talus de la route de Castel-Ceriolo, au bord d'un champ de blé. . . Les balles, les obus pleuvaient, autour de lui, et les projectiles couvraient ses habits de terre... Il époussetait sa culotte, avec une petite badine, qu'il avait à la main . C'est le moment où Desaix est arrivé ! Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre. Et, après dix minutes de conversation, Desaix a dit : Recommençons ! Bonaparte venait de décider de livrer une seconde bataille, puisque la première était perdue... M. de Saint- Régeant on n'arrive à rien quand on veut braver la fortune. Et Bonaparte, voyez-vous, il est marqué par la fortune. Il n'est pas notre égal. Il a autre chose, en lui, que ce que nous avons. Il n'y a qu'à le voir, pour être sûr qu'il est au-dessus de nous et qu'il sera toujours le maître !

— Une bonne balle de calibre, dans cette tête-là, et il n'y aurait plus de maître.

— Mais la balle ne l'atteindra pas. Vous en avez fait l'épreuve. Vous avez tué tous les autres, à qui vous ne vouliez pas de mal. Mais lui, il s'en est allé intact!

Saint-Régeant, hocha la tête :

POUR TDEB BONAPARTE 351

— Ah ! La légende ! L'habileté d'accréditer qu'on est invulnérable, pour décourager ses ennemis !

— Qu'est-ce que vous ruminez là, dans votre coin ?

— Je pense qu'il y a quelques mois, il m'avait offert un grade de colonel, si je consentais à le servir.

— Et vous n'avez pas accepté ? Vous avez préféré essayer de le tuer? Quelle folie ! A la prochaine guerre, et, avec les Anglais, nous sommes sûrs qu'il y aura du grabuge, un de ces matins, vous seriez devenu général. Et, ayant la faveur du chef, où vousseriez-vous arrêté ? Il n'y aurait eu personne au-dessus de vous, dans l'Etat. Voyez ce qu'il a fait pour ses compagnons d'armes ? Murât, Lannes, Bessières, Soult, Junot. .. Ah î Monsieur de Saint- Régeant, il vaudrait mieux être sur un champ de manœuvres, à commander trois mille lapins avec des clarinettes de cinq pieds sur l'épaule, ou huit cents fistons ayant le poulet d'inde entre les jambes, que de marronner dans une prison, les fers aux mains, en attendant que Chariot vienne vous chercher pour le dernier voyage.

Les considérations philosophiques du brave homme furent interrompues par l'entrée, dans la cellule, du gardien chef, qui précédait Villiers.

— Une visite pour le condamné, dit-il, l'air bourru. Saint-Régeant, étonné, se leva et essaya de voir, par

l'entrebâillement de la porte, quelle était la personne qui attendait dans le corridor. Mais il ne distingua qu'une forme vague, dans l'obscurité. Villiers s'approcha et faisant signe au gardien de sortir:

— Vous êtes autorisé, monsieur de Saint-Régeant, par dérogation aux usages, à recevoir sans témoin, la per-

sonne qui vient vous voir. Elle a été visitée soigneusement, pour qu'elle ne puisse vous apporter aucune arme, ni aucun objet dangereux, pour les autres ou pour vous même. Mais, de plus, vous allez m'engager votre parole que vous n'accepterez d'elle, rien qui aitpu nous échapper.

— Sur l'honneur, monsieur, vous pouvez être tranquille.

— C'est bien.

Villiers remonta vers l'entrée et livra passage à Emilie, puis il sortit et ferma la porte. En face l'un de l'autre, dans ce cachot qui était l'antichambre de Téchafaud, les deux amants restèrent, un instant, silencieux, oppressés. presque épouvantés. Puis ils s'élancèrent, et Emilie serra dans ses bras Saint-Régeant, dont les mains enchaînées ne pouvaient plus étreindre la femme qu'il adorait. Les yeux d'Emilie, agrandis par l'angoisse, cernés par la douleur, se remplirent de larmes et les gouttes brillantes tombèrent, pressées et amères, sur l'épaule et dans le cou du condammé.

— Pourquoi pleurer? dit Saint-Régeant, avec un sourire, n'est-ce pas une joie inespérée de nous revoir ? Je ne croyais pas avoir ce bonheur. Quel que soit celui qui me l'a accordé, qu'il soit béni! Même si, c'est celui qui me lue !

— C'est le Ministre de la police, c'est Fouché, qui m'a envoyée avec son secrétaire. Oh ! Pauvre ami, si tu >avais !...

— Je sais que je te vois et cela me suffit ! Oh ! Chère, chère Emilie... Mais voyons, comment as-tu fait pour obtenir cette grâce d'entrer dans le cachot du condamné,

du parricide, du monstre, qui a voulu tuer Bonaparte ?

— Ah î J'ai obtenu bien davantage ! s'écria Emilie, incapable de se contenir. Et, si tu veux, tu peux vivre, tu peux être libre, tu peux partir pour l'Amérique, ce soir, dégagé de toute contrainte.

Saint-Ilégcant repoussa doucement la jeune femme, il l'examina de son regard pénétrant :

— Quelle infamie va-t-on me demander, en échange de tant de générosité?

Elle demeura saisie. Jamais l'acte, que Fouché imposait à Saint-Régeant, ne lui avait paru si impossible à accepter. Cet acte, comment le formuler ? Comment faire entendre '! Et surtout, comment faire consentir ?

Et, pourtant, elle frémissait du désir d'entraîner son amant à toutes les capitulations de conscience. Elle ne voyait, devant elle., que le grand espace clair et bleu où régnait la liberté. Ce fut Saint-Régeant qui parla :

— Dis, bonne Emilie, que t'ont-ils promis, pour me décider à subir leurs offres ? Et que faudra-t-il que je fasse de déshonorant, pour payer tous les biens que tu m'apportes?

— Ils veulent que tu fasses ce que tu t'es toujours refusé à faire, répondit la jeune femme dune voix suppliante. Et, si ce n'est pas par crainte de la mort, que ce soit par entraînement d'amour. Si peu de chose, et tu obtiens ta grâce et tu disparais et je t'accompagne, là où tu voudras aller...

Saint-Régeant, à ces mots, poussa un cri de colère indignée :

— Oh ! les cruels î Quel raffinement de barbarie ! M'offrir,

non seulement la vie, mais la vie avec toi? Ils savaient bien à quelle atroce épreuve ils me soumettaient, en te faisant intervenir dans ce marchandage de ma conscience. De moi, pour moi-même, ils savaient bien ne devoir rien attendre, mais, de moi, pour toi, ils croyaient pouvoir tout espérer. Emilie, comprends-tu l'horreur de leur calcul ? Ah ! chère âme, il fallait te taire ! Ne pas m'ofïïir la joie de vivre auprès de toi ! Ce sera mourir deux fois, maintenant, que de renoncer à ma vie et à ton bonheur !

Il se laissa retomber sur son escabeau, en pleurant. Et cet homme, si ferme dans ses re'solutions, parut, en cet instant, plus faible qu'un enfant. Des sanglots soulevaient sa poitrine, des larmes coulaient sur ses joues et, de ses mains enchaînées, il essayait vainement de se cacher le visage. Emilie s'approcha doucement, elle essuya les larmes de Saint-llégeant avec la fine batiste de son mouchoir et, s'agenouillant près de lui, les coudes appuyés sur ses genoux, elle lui murmura, la bouche à son oreille :

— Est-ce donc si effroyable, ce qu'on te demande ? Et que risquent ceux dont tu aurais à parler? Te ménageaientils, eux ? Ne t'ont-ils pas abandonné? Ces princes ingrats, qui poussent au combat les braves et restent à l'abri, ces émigrés, qui se prélassent à l'étranger et commandent les massacres sans y participer jamais? Que leur dois-tu? Les nommer, qu'est-ce aue cela apprendra à la magistrature consulaire ? Ne les connaît-elle pas? C'est une formalité vaine, qu'on te demande. Un prétexte pour te libérer. Bonaparte veut te faire grâce. Il demande que tu lui facilites la clémence, par un acte de bonne volonté... Rien de plus !

POUR TL'Ell BONAPARTE 357

— Ce rien, cria Saint-Régeant, c'est mon déshonneur î Et ce monstre me le fait demander par La bouche ! Jamais ! Jamais î Plutôt cent fois la mort !

— La mort pour l'un et pour l'autre alors, reprit Emilie en se levant, car je ne te survivrai pas, je suis venue ici, aujourd'hui, pour te suivre, où que tu ailles. Si c'est à la liberté, je ferai bon marché, moi, fie mon honneur, quand tu défends, si ardemment le tien !

— Ah ! malheureuse ! cria Saint-Régeant, es-tu donc leur complice. Quel marché m'offres-tu '!

— Honneur pour honneur ! Je te le répète : mon honneur d'épouse, pour ton honneur de pari isan. Tu l'aviliras, en parlant, soit. Mais je m'avilis, en t'accompagnant. Après nous être donné de tels gages, nous pourrons partir et nous cacher dans une province ignorée, au delà des mers, afin d'oublier tout ce qui, sur la terre, ne sera pas nous.

— Et, par derrière, comme un haro, tout un peuple criera : Saint-llégeant est un traître, qui a vendu ses chefs et ses compagnons! Pour l'amour d'une femme, il a livré les secrets de son parti ! Et cette insultante clameur, où que je sois, crois-tu que je ne l'entendrai pas? Et l'entendant, penses-tu que je pourrai survivre, une heure, à la honte que j'en éprouverai ? Xon ! C'est une illusion ! Il faudrait, en même temps que je trahirai, étouffer ma conscience, abandonner mon âme, et c'est impossible ! Même mort, dans ma tombe, j'entendrais encore le cri d'opprobre. Laisse-moi à ma destinée, renonce à l'espoir de me sauver. Je ne puis échapper à la mort, et je ne le veux pas. Car la mort sera l'expiation nécessaire. J'ai tué des inno-

cents. Il faut qu'ils soient vengés. Et c'est le bourreau qui, pour moi, sera le rédempteur.

Emilie, assombrie et douloureuse, resta un moment silencieuse. Elle sentait que la partie était perdue pour elle et que son amant ne céderait plus à ses prières, si ardentes fussent-elles. Elle poussa un profond soupir :

— Nous mourrons donc, puisque rien ne peut te décider à vivre.

— Pourquoi parles-tu de mourir, mon cher amour, reprit Saint-Régeant, avec une vive tendresse. Tu me déchires le cœur, au moment où j'aurais le plus besoin de calme et de fermeté. De quelle douleur augmentes-tu ma détresse ? Au nom du ciel, vis, ne fût-ce que pour me pleurer et pour prier sur ma tombe. Et puis, pense à ce pauvre homme, si bon, si généreux, que tu vas désoler et qui ne mérite pas de souffrir. Ton devoir est de rester auprès de lui, pour lui payer non seulement ta dette, mais aussi la mienne.

Elle secoua la tête et dit :

— Je ne le pourrai pas. Rentrer dans ma maison, en te laissant au pied de l'échafaud. Continuer mon existence de tous les jours, avec le cœur plein de douleur et de regret. Imposer à mon visage un masque de souriante indifférence, lorsque je n'aurai pas assez de mes yeux pour verser toutes mes larmes. Parler de choses banales, lorsque j'aurai des cris de révolte sur les lèvres. Enfin, jouer la comédie atroce que tu me conseilles? J'en suis incapable.

Elle retira de sa poitrine le flacon, qu'elle y avait caché, et qui avait échappé aux recherches subies par elle, au g reffe, avant d'entrer dans le cachot. — Tu vois, j'avais pris mes précautions. Il y a là de

quoi nous tuer, l'un et l'autre. Puisque tu veux mourir, mourons ensemble.

Elle lui tendait le flacon. Il lui repoussa la main, doucement, et avec un sourire :

— Non î Ce n'est pas ainsi que je dois finir, dit-il, dans les liras d'une femme et dans l'obscurité d'une prison. Ma mort doit être, à la fois, une expiation et un exemple. Je dois marcher au supplice, la tête haute, non comme un criminel, mais comme un vaincu. Il faut qu'on me voie mourir fièrement, là où tant des nôtres sont morts pour leur Dieu et leur Roi. Si l'on me trouvait empoisonné, dans ce cachot, on dirait que j'ai eu peur de la guillotine. Et j'y veux monter pour que ma tête tombe sous le couperet. Après Louis XVI, après Marie-Antoinette, ce seraun grand honneur pour moi. Et mon sang purifiera l'immonde machine de celui d'un Saint-.Iust et d'un Robespierre.

Emilie fit disparaître le flacon dans son corsage :

— C'est bien, dit-elle, ce sera donc pour moi seule.

— Maintenant, mon cher amour, dit Saint-Régeant, avec une suprême sérénité, ne pensons plus qu'à jouir de la douceur de cette heure dernière, et que, sur nos lèvres, il n'y ait plus que des paroles d'amour et des baisers.

Il lendit à Emilie ses bras enchaînés. Elle s'y laissa aller, cherchant, sur la bouche de son amant, l'ivresse qui fait tout oublier.

Les volets du magasin venaient d'être enlevés et Lerebourg, matineux, prenait l'air sur le pas de sa porte. Il était huit heures et, déjà, la circulation commençait dans la rue Saint-Honoré. Un vendeur de journaux passa, criant d'une voix enrouée :

— ■ Demandez le Publicateur... Il faut voir les détails de l'exécution du monstre Saint-Régeant.

Le marchand pâlit. 11 appela l'homme et acheta un numéro du journal. A la première page, en caractères gras, se lisait : « Ce matin, à cinq heures, a eu lieu l'exécution de Saint-Régeant et de Carbon. Ces deux criminels sont morts cyniquement, sans une parole de regret pour les innocentes victimes de leur attentat. Carbon, cependant, fléchit, au dernier moment, et il fallut le porter jusqu'à l'échafaud. Quant à Saint-Régeant, c'est avec un sang-froid extraordinaire qu'il affronta la mort. »

Quelques lignes plus bas se lisait l'entrefilet suivant :

« Hier est parti, pour la Guyane, le convoi des cent soixante terroristes, convaincus d'avoir conspiré contre l'État. En môme temps que les scélérats Saint-Régeant, Carbon et leurs complices, tentaient d'assassiner le pre-

mier Consul, les anciens terroristes rêvaient de rétablir le régime de boue et de sang où la France agonisait avant le 18 Brumaire. Délivré de ces brigands, le gouvernement consulaire va pouvoir achever de rétablir l'ordre et la paix dans le pays. »

Lerebourg pensa : Ainsi Bonaparte fait coup double- En même temps qu'il frappait les royalistes, il se débarrassait des Jacobins. Ils ne devaient pas, cependant, être d'accord ensemble, puisqu'ils se haïssent. Et puisque c'est Saint-Régeant et ses affidésqui ont commis le crime, ce ne pouvaient être les Babouvistes ! Enfin, comme le dit le journal, voilà, de ce fait, la tranquillité rétablie pour quelque temps !

Il fut interrompu par l'arrivée de Mlle Hermance qui tout émue s'écria :

— Ah ! citoyen Lerebourg, ce pauvre Victor Leclerc, qui était si joli garçon, si poli, si prévenant... Quelle fin épouvantable !

— Bien ! bien ! fit le patron du Bonnet bleu, en regardant de travers la vendeuse. Ne vous attardez pas, Mlle Hermance... Tous devriez déjà être à votre rayon... Vos compagnes sont arrivées...

— Ah ! C'est que j'ai été voir l'exécution. La citoyenne Régnault m'avait mis la tête à l'envers avec ses histoires... Elle y était, avec sa société, la citoyenne Ilamelin, la citoyenne....

— Quoi î Vous avez eu l'affreuse curiosité d'assister?... interrompit Lerebourg.

— La place était noire de spectateurs... Je n'étais pas la seule, vous pouvez le croire..,

— Eh bien! mon enfant, dit le commerçant, ayez la bonté de ne pas parler de cela, ici, et surtout pas devant ma femme...

Hermance eut un regard d'ironique compassion :

— Soyez tranquille, patron, on sait se conduire, et on sait à qui l'on s'adresse !

Elle entra dans le magasin, enleva son chapeau cabriolet, son châle, et se mit à la besogne.

Lerebourg, vers dix heures, ne voyant pas paraître sa femme, eut l'idée de monter pour voir si elle n'était pas souffrante. Il était vaguement inquiet. Il écouta à la porte de la chambre à coucher, n'entendit aucun bruit, et pensant qu'Emilie s'était rendormie il s'en alla dans son cabinet pour vérifier des factures. Une heure se passa. Et, comme le moment du repas approchait, Lerebourg se décida à entrer chez sa femme. Les persiennes fermées, les rideaux joints, la chambre était plongée dans une complète obscurité.

Il s'approcha du lit, appela Emilie, sans obtenir de réponse. Saisi d'une angoisse soudaine, il sauta sur les cordons de tirage, ouvrit la fenêtre, repoussa les persiennes et, dans le grand jour, qui pénétrait à flots, il se retourna. Un cri terrible jaillit de ses lèvres. Livide, les yeux fixes, la bouche grave, Emilie était étendue dans son lit. Lerebourg, hagard, s'élança vers elle, lui saisit la main, qu'il trouva déjà glacée, essaya de la soulever, de la réchauffer, de la ranimer. En vain. Il laissa retomber sur l'oreiller, dans ses beaux cheveux dénoués, la tête inerte. Et s'agenouillant près du lit, avec de violents sanglots, le patron du Bonnet bleu se mit à gémir.

Brusquement ses yeux tombèrent sur un flacon débouché, qui semblait avoir été vidé, pendant la nuit, par la jeune femme, il le saisit, l'examina, et sur le bouchon, il lut cette indication : digitale. Un tremblement le saisit, si violent qu'il laissa tomber le flacon à ses pieds. Du poison î Emilie était morte volontairement. Elle s'était empoisonnée. Les larmes cessèrent de couler des yeux rougis du malheureux. Il se prit la tête entre les mains, et essaya de réfléchir. Une coïncidence le frappait : la mort simultanée de Saint-Régeant et celle d'Emilie. En lui, une crainte se manifesta sourdement, puis grandit, domina, et devint impérieuse à ce point, qu'il ne put en supporter l'obsession. Il se leva, s'approcha une fois encore de la morte, pour lui demander son secret. Mais les yeux étaient sans regard, les lèvres sans murmure, tout était silence et ténèbres. Soudain, il fit un brusque mouvement. Entre les doigts des mains, croisées sur la poitrine, comme pour une suprême prière, il sembla à Lerebourg distinguer un mince papier. Il s'approcha, et, de la mortelle étreinte, il retira un billet, celui par lequel Saint-Régeant avait donné le suprême rendez-vous à Emilie. Le front penché, le mari lut les paroles tendres de l'amant. Une vague de sang monta à son visage. Il poussa un cri sourd, et, avec un geste pour maudire, il roula évanoui au pied du lit.

21 mai 1909. Bois-le-Croix.

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