‹ Pour tuer BonaparteChapitre 5 sur 6 · I' 0 U R TUER B 0 N A P A II T E · texte numérisé non relu

I' 0 U R TUER B 0 N A P A II T E

méditation. Le silence s'était fait sur la ville endormie. La rue était déserte, mais la police devait être aux aguets et dans l'ombre préparer sa revanche.

Dès six heures, Lerebourg, réveillé comme à l'ordinaire, se dirigea vers la mansarde où Saint-Régeant avait passé la nuit. Il trouva sa femme en train de panser le blessé. Déjà, le jeune homme se sentait plus fort et ne doutait pas qu'il pût supporter le transport. Il s'excusa, auprès de Lerebourg, des dangers qu'il lui faisait courir :

— Ils seraient encore plus grands, si vous restiez ici, dit le négociant, avec une simplicité qui ressemblait bien à du courage. Mais, Leclerc, vous allez me donner votre parole d'honneur que, si vous vous tirez, sans encombre, de cette aventure, vous ne recommencerez jamais ?

— Je vous le jure, dit avec un triste sourire le royaliste. Quand on a eu le malheur de verser tant de sang, en pure perte, on n'a plus qu'à disparaître ou à mourir. Il en sera de moi ce que voudra la Providence. Mais je m'exècre moi-même et mon désir serait d'expier. Je ne le pourrai que par la prière ou par la mort !

— Allons, pas de découragement, Leclerc. A votre âge, on ne se retire pas de la vie pour aller, dans un cloître, méditer et regretter. On se sacrifie au bien universel, par quelque grand acte de dévouement. Et on se réhabilite à ses propres yeux. Mais, en ce moment, il ne s'agit que d'échapper. Vous le devez...

— Surtout pour vous, cher M. Lerebourg, que je serais désolé d'entraîner dans ma perte... Car les bontés, que vous avez eues pour moi, emplissent mon cœur de gratitude,..

— Silence ! Nous parlerons de cela plus tard, si nous nous revoyons. Je vous laisse ma femme. Je descends pour m'occuper de votre départ.

Naïvement, avec une confiance absolue, il laissa Emilie auprès du jeune homme. Celle-ci, torturée par l'angoisse, par le remords, les traits creusés par l'insomnie et par les larmes, montrait à Saint-Régeant une figure de désolation. 11 en souffrait, mais n'osait ni la plaindre, ni s'excuser, car les transes dans lesquelles se débattait la jeune femme étaient la rançon de leur coupable bonheur. Elle aida Saint-Régeant à se lever, à se vêtir. Us étaient seuls, pressés l'un contre l'autre. Pas un baiser ne fut échangé entre eux. Il semblait que quelque chose les séparait et que jamais plus ils n'auraient de goût à s'aimer et à se dire qu'ils s'aimaient. Saint-Régeant regarda Emilie avec une sombre tristesse :

— N'aurait-il pas mieux valu pour moi succomber avec mes victimes? Voyez quelle vie est la mienne, maintenant, puisque vous, oui, vous-même, vous vous écartez de moi, avec une secrète horreur. Ecoutez, donnez-moi une arme, je descendrai dans la rue, pour ne pas vous compromettre, et je me tuerai, à cent pas d'ici.

— Malheureux ! Pouvez-vous être assez cruel pour m'adresser une pareille demande, s'écria Emilie avec douleur. Je ne pense qu'à vous sauver. Et vous désespérez de tout... Laissez-moi le temps, au moins, de me remettre d'un choc aussi rude. Je suis à vous, hélas ! vous le savez bien, quoi qu'il arrive, et il me semble que ma destinée, maintenant, est de partager vos périls et votre sort. Je ne crains que pour mon mari, cet honnête

homme, si généreux, qui ne mérite pas de souffrir...

— Ah ! Vous avez raison. A tout prix, nous devons le défendre, le garantir. Dussions-nous tout risquer pour y réussir.

Elle lui tendit la main avec un sourire plus apaisé :

— C'est bien ! Voilà, comme je veux vous voir. Il est temps de partir. Disons-nous adieu, car peut-être ne nous reverrons-nous jamais.

Ils s'étreignirent, une dernière fois, avec une fougue sauvage, comme si, en effet, ce baiser eût dû être le dernier échangé par eux. Puis Emilie, prenant la conduite de son ami, le précédant dans l'escalier, l'amena au premier étage. Elle lui dit :

— Attends là, un instant. Je veux voir où en est mon mari.

Elle descendit, légère, dans l'obscurité de l'entresol. Au bout d'un instant, elle reparut, à mi-hauteur de l'escalier et lui fit signe de la suivre. Dans la cour, la tapissière de Lerebourg était toute prête. Des pièces d'étoffe l'emplissaient. Avec effort Saint-Régeant se glissa entre les ballofs. Un dernier regard d'Emilie, une pression de mains de Lerebourg, et la toile cirée fut rabattue sur le fond. Le négociant monta sur le siège et, au pas, il sortit dans la rue Saint-Honoré. Déjà des passants la sillonnaient : commis, se rendant à leur magasin, ouvriers, se dirigeant vers leur chantier. Les boutiquiers démontaient les volets de leur devanture. La fruitière, occupée à ranger un amoncellement de choux, de carottes et de navets, s'écria :

— Déjà en route, citoyen Lerebourg? Oh ! vous êtes du matin, vous, comme tous les bons travailleurs.

— Je vais aux Messageries, voisine. Et elles n'attendent pas mon bon plaisir...

— Ah ! voilà encore des gendarmes qui perquisitionnent...

Un piquet de gendarmerie s'avançait vers Saint-Roch. Lerebourg, au pas, se dirigea vers le Palais-Royal. A chaque instant, il parlait à des gens du quartier II entendit le tapissier Sinval, qui disait à l'officier des gendarmes :

— C'est le citoyen Lerebourg, du Bonnet bleu. Ah ! si celui-là était suspect, alors il faudrait arrêter tout le quartier... C'est la crème des gens paisibles...

Ce fut, sans doute, à cette attestation, donnée par son voisin, que Lerebourg dut d'échapper à l'examen du contenu de sa tapissière. Une sueur d'angoisse lui coulait dans le dos, en traversant les rangs des gendarmes. Il ne respira librement que quand il fut sur le quai. Là, il fouetta vigoureusement son cheval et arriva, quelques minutes après, au coin du quai et de la rue du Dragon. 11 s'arrêta. De son siège, il passa dans l'intérieur de la voiture, et parlant bas :

— Leclerc, nous voilà arrivés. Êtes-vous en état de descendre?

— Je le crois. Assurez-vous si nous ne sommes pas observés.

Lerebourg sauta sur le quai. Il ne vit rien de suspect.

— Le moment est propice, dit-il, venez.

Le rideau en cuir, qui fermait l'arrière de la voiture, fut écarté et Saint-Régeant, avec précaution, se glissa jusqu'à

terre. Il se tourna vers Lerebourg et, avec une émotion qui faisait trembler sa voix :

— Adieu ! Ma vie est à vous, homme généreux, qui avez risqué votre sécurité pour moi. Partez ! ne restez pas un instant de plus ici...

Il s'éloignait déjà, laissant Lerebourg bouleversé par cette séparation, effrayé de ce qui allait en résulter, et s'accusant de n'avoir pas assez fait pour celui qu'il aimait presque comme un fils. Le pas de Saint-Régeant affermi rassura Lerebourg. 11 étouffa un soupir, et, ayant vu de loin le jeune homme entrer, sans encombre, au numéro 35, il remonta sur son siège, fouetta son cheval et, par les quais, les Champs-Elysées et la place de la Révolution, il rentra chez lui, sain et sauf.

Le jeune Villiers s'était acquitté de la mission que lui avait donnée Fouché, avec une rapidité et une exactitude exemplaires. Il avait pris un cabriolet, s'était fait conduire à la Pitié, traversant le quartier alors redoutable de la place Maubert, au risque d'être arrêté, comme au coin d'un bois. Descendu, sans encombre, à la porte du vieil hôpital construit sous Louis XIII, derrière le Jardin des Plantes et les entrepôts des vins, il avait donné Tordre, au nom du Ministre de la police, que le directeur fût réveillé. Celuici, encore bouffi de sommeil, avait été mis, en quelques paroles, au courant de l'attentat, qu'il ignorait encore, et aussitôt le médecin de garde avait été appelé. Par des corridors sans fin, le citoyen Villiers avait été conduit jusqu'au lit, où les yeux fermés, pâle, presque mort, gisait Braconneau.

— Voilà un pauvre diable dans un triste état, fit le secrétaire de Fouché.

— C'est miracle s'il n'a pas succombé, depuis trois jours qu'il est là. Le malheureux a été percé d'outre en outre. Évidemment la balle a touché la colonne vertébrale en traversant le corps... Car aucune marque d'intelli-

gence n'a été constatée chez le blessé... Il vit... C'est tout.

— Diable ! Et le patron, qui paraît attacher une très grande importance à des révélations que cet homme pourrait faire !

— Le docteur Dupuytren est encore venu, ce matin, voir le blessé... Il s'y intéresse, comme à un cas difficile... 11 reviendra demain... Je lui ferai part du désir exprimé par le citoyen Fouché... Il avisera.

— Croyez-vous donc qu'en employant certains moyens, on pourrait arriver à donner, pendant quelques instants, à ce corps inerte une vigueur factice ?

— Le docteur Dupuytren est un homme habile. Nous lui exposerons la situation...

— Il serait bon de le faire prévenir, dès demain matin. Car il s'agit d'une affaire d'État et qui n'admet pas de délais....

— Il faudra compter, cependant, avec la nature humaine. Tout pouvoir expire au pied du lit d'un mourant.

— Enfin, citoyen, je compte sur votre zèle. Jepréviendrai le citoyen Ministre. 11 se mettra en rapport directement avec vous.

Villiers partit. Ainsi tout concourait à assurer le salut de Saint-Kégeant. Carbon, après l'explosion, était rentré bien tranquillement chez les Dames Hospitalières. Quant à Limoëlan, il avait, sans tarder d'un instant, passé la barrière, et mis vingt lieues entre lui et la capitale. Il était déjà près d'arriver en Bretagne, où il allait rendre compte à (icorgesdela façon dont il avait opéré. 11 croyait Saint-Régeant mort et ne s'occupait pas du tout de lui. Ce rude partisan, habitué aux massacres de la chouannerie, comp-

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tait pour peu de chose la perte d'un homme. Il avait appris, sur la route., que Bonaparte avait échappé. Pour lui c'était le plus clair de l'affaire. Autrement dit : un coup à recommencer . Une obscurité complète s'étendait donc sur les circonstances dans lesquelles le crime avait été commis et sur ses auteurs. Rien ne restait de la voiture que des débris in-

formes. Le tonneau, le canon de fusil, tout était en poussière. Seules, les deux jambes de devant du petit cheval blanc, avaient été retrouvées. Les agents de Dubois fouillaient tout le quartier. En vain. La police de Fouché était immobile, attendant des ordres. La seule chance qui restât de connaître rapidement la vérité eut été dans une sur-

veillanee de la maison de laraedu Dragon. Mais Soafflard et Clément étaient toujours devant le Lion rouge. Cependant une lueur commença à éclairer toute cette obscurité. Un inspecteur, en causant avec Soufflard, lui apprit que la charrette, sur laquelle était placé l'engin explosible, était attelée d'un cheval blanc. A ces mots, le géant se donna une claque sur le front, à assommer un bœuf. Il lâcha un juron et devint rouge comme un bonnet de sans-culotte.

— Ah ! les canailles ! Ce sont eux ! Ils nous ont joué le tour !

Et, sans vouloir s'expliquer davantage, laissant Clément en faction, il courut trouver le secrétaire de Fouché. Il était dix heures du matin. Rapp était déjà venu de la part de Bonaparte demander des nouvelles. Force avait été de lui avouer qu'il n'y en avait pas. L'aide de camp l'avait pris de très haut et, avec des ironies, qui ne laissaient pas de doute sur la prochaine disgrâce de Fouché, il avait dit au Ministre que le premier Consul l'attendrait à deux heures, avant la séance du conseil d'Etat. Fouché, morne et froid, comme s'il ne s'agissait pas de sa fortune et peutêtre de sa liberté, avait répondu qu'il serait exact au rendez-vous. Il ne savait plus de quel côté se tourner et s'en remettait au hasard, providence des policiers, lorsque Villiers amena dans son cabinet le gigantesque Soufflard.

— Citoyen Ministre, un indice sérieux est fourni par cet agent. Peut-être tenons-nous le bout du fil. La voiture, qui a été mise en morceau, au coin de la rue de Chartres, était attelée d'un cheval blanc et, vraisemblablement elle portait un ou plusieurs tonneaux. Or, hier, vers six heures, trois hommes sont venus au Lion rouge, auberge dès

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longtemps signalée comme un lieu de réunion pour les royalistes, et y ont chargé deux tonneaux sur une charrette attelée d'un bidet blanc.

— Un des tonneaux, dit Soufflard, contenait du vin. Nous en avons bu, après avoir aidé les trois hommes à charger...

— Ah ! Vous avez aidé ?... fit Fouché. Vous avez donc parlé aux hommes ? Comment étaient-ils ? Grands, petits, mal vêtus...

— Ils avaient l'air d'ouvriers. Rien de particulier dans leur mise ou leurs allures... Ils allaient, soi-disant, livrer du vin au faubourg Antoine...

— Etait-ce du vin ?

— Dans un des tonneaux, oui certes.

— Et l'autre ?

— Ah ! L'autre, citoyen Ministre, je n'en sais rien.

— Villiers, dit Fouché, prenez un ordre de perquisition et accompagnez cet homme. Fouillez le Lion rouge, de la cave au grenier, arrêtez tout ce qui paraîtra douteux. En tout cas, amenez-moi le patron. Et effrayez-le, pour qu'il arrive ici disposé à parler. Vous, Soufflard, retournez rue du Dragon, surveillez la maison que Braconneau jugeait suspecte.

Il sonna.

— Que l'on m'envoie l'inspecteur qui a fait le recolement de toutes les pièces relevées sur le lieu de l'attentat... Et que l'on fasse immédiatement une enquête, dans tous les quartiers de Paris, pour savoir si une charrette attelée d'un bidet blanc n'a pas disparu. Allez.

Un laquais parut, qui vint dire mystérieusement que le

directeur de la Pitié demandait à parler au citoyen Ministre. La physionomie de Fouché s'anima. Mais sans que sa voix montât d'un ton, il ordonna d'introduire le fonctionnaire. Villiers et Soufflard étaient partis, Fouché était seul. Il se leva, se posa devant la glace de son cabinet, et arrangea les mèches de ses cheveux. Le sang-froid de cet homme était une force merveilleuse.

— Eh bien! citoyen Directeur, dit-il, en se retournant pour recevoir le visiteur. Où en sommes-nous? Vos médecins ont-il obtenu un résultat ?

— Oui, citoyen Ministre, bien petit à mon gré. Mais un résultat, tout de même. Le jeune docteur Dupuytren et le docteur Broussais ont mis leurs lumières en commun pour arracher ce moribond à son immobilité et à son atonie... Broussais a saigné ce Braconneau...

— Encore ! Un malheureux qui n'avait déjà plus de sang dans les veines !...

— Le docteur Dupuytren lui a appliqué des moxas à la base du crâne... Est-ce une médication, est-ce l'autre? Braconneau s'est ranimé...

— Vite ! Allons le trouver...

— Inutile I citoyen Ministre, il est retombé dans le coma... Mais, pendant les quelques minutes qu'il a été lucide, je lui ai narré l'attentat de la rue Saint-Nicaise... Il a été comme ressuscité. Il est devenu rouge, en dépit de la saignée de Broussais, et il s'est écrié: « Saint-Régeantî .l'en suis sûr ! »

— Vous étiez seul, auprès de lui, quand il a parlé ? interrogea Fouché.

— Avec les deux médecins. Mais soyez tranquille,

citoyen Ministre... C'est le secret professionnel, pour eux, comme pour moi...

— Après...

— Nous avons fait respirer de l'éther au moribond, qui était retombé en faiblesse... Il s'est ranimé, alors, cl m'a dit : «Ecrivez... pour le

citoyen Fouché. » Et il m'a dicté, avec des efforts qui l'ont mis à l'ago-

nie, les trois lignes que je vous apporte.

J'espère que vous pourrez les comprendre, car, pour moi, elles sont incohérentes et me paraissent l'expression du délire...

Il tendit à Fouché une feuille de papier sur laquelle le Ministre lut ces mots : « Au Bonnet bleu... on sait... Saint -Régeant-Victor Leclerc... citoyenne Lerebourg... rue du Dragon... »

Ayant lu cet assemblage de mots, qui avait l'air d'un rébus, Fouché le plaça sur son bureau, remercia le direc-

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leur de la Pitié de son zèle et, demeuré seul, il se mit à réfléchir aux divers sens que pouvait présenter le mystérieux papier. Pour lui, l'exclamation du policier : « Saint- Régeant ! j'en suis sûr... » en apprenant l'affaire delà rue Saint-Nicaise était le point clair du récit du directeur. Braconneau n'hésitait pas : c'était Saint-Régeant qui avait fait le coup. Et, en effet, rien de plus vraisemblable. Le Vendéen était venu à Paris, avec Georges et Hyde. Ses deux compagnons, après l'entrevue avec le premier Consul, étaient repartis. Lui, était resté pour exécuter les ordres du comité royaliste. Fouché prit donc le papier et commença à l'étudier. « Au Bonnet bleu... on sait ». Le Bonnet bleu, qu'était-ce que ce magasin? La mémoire du Ministre, puissante et fidèle, aussitôt fournit le renseignement nécessaire sur le Bonnet bleu. Le patron du magasin était un sieur Lerebourg très dévoué au gouvernement, fournisseur de Mme Bonaparte et de la cour consulaire. Impossible à soupçonner, mais, auprès de lui, autour de lui, qu'y avaitil de douteux? Fouché ne trouvait pas encore. Un voile s'étendait sur le Bonnet bleu... Il ne pouvait pas le tirer, voir ce qui se passait derrière. Et, certainement, il y avait, là, tout le secret de l'affaire, résumé par Braconneau en ces quelques mois, sans lien en apparence, et qui, en réalité, devaient donner toute l'explication du problème. Le Ministre reprit le papier et le lut de nouveau, en pesant tous les termes... Il resta un moment absorbé, puis il donna une claque sur le papier et se mit à rire silencieusement.

1 rire était victorieux, effrayant. Fouché avait trouvé le mol de l'énigme. Il était sur, à présent, d'avoir la têU

des coupables. Le rapprochement des deux noms : Saint- Régeant-Victor Leclerc, venait, comme un éclair, d'illuminer les ténèbres dans lesquelles il s'agitait. II se souvenait du récit fait par Braconneau de la rencontre de Lerebourg avec Victor Leclerc, de l'intimité soudaine des deux hommes, et, surtout, de la 'sympathie témoignée par la citoyenne Lerebourg, vendéenne, au vendéen Saint- Régeant. Dès lors tout était simple. On savait au Bonnet bleu tout ce que cherchait Fouché : où était Saint-Régeant, comment le crime avait été commis, par qui, et dans quel asile sûr s'étaient réfugiés les assassins. Pour tout apprendre, il suffisait de mettre la main sur le personnel du Bonnet bleu. Déjà, le Ministre levait la main vers le cordon de la sonnette, pour appeler, lorsqu'une soudaine réflexion l'arrêta. De qui s'assurer, au Bonnet blette Quels étaient les complices et combien y en avait-il ? Prendre Lerebourg et sa femme, bien. 3Iais laisser libres les commis, les demoiselles, le garçon. Parmi eux, ne pourrait-il y avoir un affilié dévoué, qui courrait prévenir Saint-Régeant? Fouché reprit le papier etl'étudiaà nouveau. Il fronça les sourcils. Il venait de se surprendre lui-même, l'homme froid et réfléchi, en flagrant délit de précipitation et d'étourderie. Ces deux mots décisifs « citoyenne Lerebourg » avaient été négligés par lui... «Citoyenne Lerebourg — rue du Dragon \>. C'était le lieu où Saint-Régeant s'était caché, à n'en pas douter, et où peut-être il se cachait encore. Et, « la citoyenne Lerebourg » accolée à « rue du Dragon ». Donc y allant. A quel titre et pourquoi ?

Fouché n'hésita pas à mettre l'amour de la partie et il en conçut d'immenses espoirs. Si la chance veut, pensa-

t-il, que cette Lerebourg soit la maîtresse de Saint-Régeant, je suis au cœur de la situation. Mais n'allons pas trop vite, donnons-nous le temps de combiner. La rue du Dragon est o-ardée. Le Bonnet bleu ne s'envolera pas. Je tiens les fils de la conspiration. Je suis en mesure de discuter victorieusement avec le premier Consul. Il m'attend, avant la séance du conseil d'Etat. Certes, maintenant, je me ferai un plaisir d'aller le trouver. Il est sans rival sur le champ de bataille. Je ne me reconnais pas de maître sur le terrain de la police... Nous traiterons de puissance à puissance.

Fouché se fit servir à déjeuner, sur un guéridon, dans son cabinet. Il ordonna à son secrétaire Villiers, d'aller, vers quatre heures, au Bonnet bleu, avec une voiture, pour prier la citoyenne Lerebourg de venir lui parler.

— Si elle vous demande de quoi il s'agit, vous lui direz que c'est, sans doute, pour une commande queje désire lui faire, moi-même. Ayez l'air riant, ne l'effrayez pas. Assurez, si elle s'inquiète, qu'il ne s'agit pas d'une affaire de police. Mais ne la perdez pas de vue un instant, ne souffrez pas qu'elle avale rien. . . Pas d'empoisonnement ! Et si, par hasard, le citoyen Lerebourg intervenait, voulait venir à sa place, ne le supportez pas. En fin de compte, si vous trouvez une résistance quelconque, de la part du mari ou de la femme, arrêtez-les, et mettez alors un agent à chaque issue delà maison, afin que personne, même le concierge, ne puisse plus sortir sans ordre. Vous m'avez compris? Bien. Demandez mon carrosse. Je vais aux Tuileries.

Il était une heure, lorsque Fouché arriva dans l'antichambre qui précédait le cabinet du premier Consul. Il fut introduit aussitôt, Bonaparte était en conférence avec

Real, Thibeaudeau, Defermon, l'amiral Truguet, tous dévoués à sa fortune, mais avec des formes différentes. Defermon et Truguet avaient conservé leur franc parler. Les deux jacobins étaient déjà devenus de parfaits courtisans. Bonaparte adressa à Fouché un signe de tête, en guise de salut, et continua de parler, comme si le Ministre de la police eût été au fait de ce qui se disait avant son arrivée :

— Je ne songe pas à moi, je songe à l'ordre social que j'ai mission de sauvegarder. Je suis tellement sûr de la nécessité d'une mesure de répression que, s'il le fallait, je consentirais à me constituer, moi seul, en tribunal et à juger les traîtres qu'il est urgent de punir. Il faut condamner quinze ou vingt de ces scélérats et en déporter deux cents... Après, on sera tranquille.

Au milieu d'un silence général, l'amiral Truguet eut alors le courage de répondre à Bonaparte :

— On parle de détruire des scélérats, mais il y en a de plus d'un genre. Il n'y a pas que les révolutionnaires. 11 y a les émigrés, rentrés en masse, qui menacent déjà les acquéreurs de biens nationaux. Il y a les chouans en armes, qui continuent à guerroyer dans les landes de Bretagne, les prêtres, qui reparaissent et qui enflamment les esprits dans le Midi, préparant une contre-révolution...

— Allons ! citoyen Truguet, répliqua le premier Consul, croyez-vous que quelques vieillards revenus d'exil, et qui ne demandent qu'à vivre en paix, quelques prêtres sortis de leurs retraites, menacent l'ordre public? Va-t-il falloir, pour eux. déclarer la patrie en danger '? Non ! Le péril vient des septembriseurs, et, pour vous tous, aussi bien

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que pour moi. Croyez-vous que ces gens-là ne vous détestent pas? Ils vont, partout, criant que vous êtes des traîtres. Vous passez tous pour être royalistes. Faut-il que je vous fasse embarquer pour Sinnamari ou Madagascar, et que je compose demain un conseil de gouvernement à la Babeuf ? On ne me fera pas prendre le change, et je sais où il faut frapper.

A cette affirmation, Fouché eut un tel geste de protestation, que Bonaparte s'arrêta dans sa période. Il regarda fixement le Ministre delà police, attendant une explication. Mais Fouché demeura silencieux, les yeux baissés, semblant bien décidé à réserver ses confidences. Le premier Consul se tournant alors vers ses auditeurs :

— Eh bien ! Citoyens, je compte sur vous, pour prendre les décisions qui paraîtront nécessaires. Allez m'attendre au conseil d'État. Je vous y rejoins, dans un instant...

Ils sortirent. Alors Bonaparte venant à Fouché qui conservait son air de mystère :

— Que signifiait votre pantomime, citoyen Ministre?

— Général, elle signifiait queje désirais vous arrêter, au moment où vous alliez prendre des engagements que vous n'auriez pas pu tenir.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que toutes vos prévisions vont être renversées par l'événement.

Vous connaissez les auteurs de l'attentat ?

— Je connais le principal. Les complices seront également démasqués.

— : Et qui est ce misérable ?

— M. de Saint-Régeant.

— - Le compagnon de Georges et de Hyde de Neuville !

— Lui-même.

Bonaparte pensif revit, dans le salon des Tuileries, le jeune vendéen, fier et vigoureux, discutant avec lui sur l'avenir de la France et défendant les droits delà Royauté. Il entendait encore sa voix, chaude et énergique. Un beau soldat, en vérité, et qu'il aurait volontiers mis à la tête d'un régiment, pour le lancer, un jour de bataille, à l'assaut d'une redoute, et utiliser au service delà France son ardeur et sa vaillance. Et c'était un pareil homme, qui, dans un intérêt de parti, avait semé la mort autour de lui, cruellement, inutilement. Voilà donc où la passion politique pouvait entraîner un homme intelligent et brave : à un tel excès de brutalité et de lâcheté !

— Vous le tenez ? demanda Bonaparte d'une voix trancha nie.

— Pas encore. Mais c'est une question d'heures. Avant demain, il sera en mon pouvoir. Je sais où aller le chercher et comment le prendre.

— Mais les instigateurs ! Les Georges, les Rivière, les Polignac. enfin les Princes, qui ordonnent ces meurtres, ils échappent ? Ah ! qu'ils prennent garde! Un jour je me lasserai, et. s'il le faut, j'irai jusque par-dessus la frontière prendre un de ces Bourbons, comme responsable, je le ferai juger par une cour martiale et fusiller, séance tenante!

Dans le parox}~sme de la colère, il saisit son chapeau, qui était sur une table, et le jeta violemment par terre. Puis, marchant à grands pas, il le poussa à coups de pied jusqu'au bout de son cabinet, comme pour soulager ses nerfs exaspérés.

Au même moment, Bourrienne entra avec le portefeuille du premier Consul. Il vit le chapeau par terre, le ramassa, le redressa, et dit à Bonaparte :

— Général, le conseil d'Etat est réuni et vous attend.

— Eh bien ! citoyen Fouché, dit Bonaparte redevenu calme, agissez, sans perdre de temps, et tenez-moi au courant de ce que vous aurez découvert. Il n'y a pas, en ce moment, d'affaire qui m'intéresse plus que celle-là.

Il prit sa tabatière, sur son bureau, et, congédiant Fouché, il sortit avec son secrétaire.

Au Bonnet bleu, la journée heureusement commencée par le transfert de Saint-Régeant rue du Dragon, s'était traînée dans les occupations habituelles, bien banales pour ces gens bourrelés d'inquiétudes. Lerebourg n'osait pas parler de Victor Leclerc à sa femme. II lui semblait, que prononcer ce nom était déjà dangereux et que, autour de sa maison, parmi ses familiers même, une atmosphère de suspicion existât, comme si le conspirateur eût laissé derrière lui une odeur de poudre et de sang. Lerebourg croyait découvrir, chez ses clients, des airs singuliers. Il en était à voir des espions partout. Sa femme et lui avaient pris place à leur table, à l'heure du dîner, et n'avaient pu manger, tant leur estomac était contracté par la crainte. A deux heures, Lerebourg sortit, non pas pour ses affaires, comme il avait l'habitude chaque jour, mais pour voir, écouter, s'informer. Il entra au café Lamblin, où il rencontra quelques personnes de connaissance. Toutes étaient indignées par l'attentat. La mort de la petite fille du chaudronnier, surtout, excitait l'horreur.

— Comprenez-vous ce misérable, qui avait eu la férocité

de faire tenir son cheval, par cette enfant, sachant bien qu'elle allait être mise en morceaux? Ces brigands-là sont à écarteler. Et vraiment on en est, devant de pareilles monstruosités, à regretter pour eux les anciens supplices !

Ainsi la faiblesse de Saint-Régeant, qui lui avait fait différer l'explosion, juste de ce qu'il fallait pour donner à la petite fille le temps de s'échapper, avait certainement sauvé la vie a Bonaparte. Et Saint-Régeant était cependant voué à l'exécration publique. Lerebourg, qui avait entendu Victor Leclerc se lamenter, sur le sort affreux de cette enfant, et pleurer en parlant d'elle, écoutait avec tristesse ses amis réclamer le châtiment du meurtrier.

— On dit que Bonaparte, las des conspirations sans cesse renouvelées des terroristes, va recommencer Fructidor et débarrasser le pays de ces monstres qui, après avoir versé tant de sang, en sont encore altérés !

— On dit également que ce sont les chouans qui ont voulu renverser le gouvernement et rétablir la monarchie. Des régiments de la garnison de Paris étaient gagnés et devaient leur prêter main forte...

— Il est vrai que, si le premier Consul avait été tué...

— Qui aurait pu prendre les rênes du gouvernement ?

— Ce n'est pas son frère Joseph...

— Plutôt Lucien. Il a été très énergique au 18 Brumaire...

— Mais qu'est-ce que tous ces gens-là, sans Bonaparte?

— Non ! sans Bonaparte, il n'y aurait plus rien que l'anarchie, et nous en sortons avec le Directoire... ou les Bourbons..

— Et, alors, le règlement de compte avec les émigrés?... Non ! non ! que la Providence nous conserve Bonaparte... Et même qu'on le nomme consul à vie, pour que nous soyons tranquilles, une bonne fois !

— Mais sait-on si la police a trouvé quelque indice qui la mette sur la trace des coupables...

— Il paraît que Dubois a envoyé en province ses meilleurs limiers...

— Et Fouché ?

— Fouché est impénétrable. Il est en désaccord avec le premier Consul... Il se recueille...

— Alors c'est qu'il va frapper un grand coup. Et, vous savez, celui-là, c'est le plus habile de tous.

Pendant que Lerebourg, plein de soucis, constatait la violente indignation du peuple parisien contre les auteurs de l'attentat, sa femme brûlée de fièvre s'était enfermée dans sa chambre, afin de pouvoir, loin des regards interrogateurs, se laisser aller à son abattement et à sa douleur. Elle était étendue, depuis une heure, sur un sopha où elle s'efforçait de ne plus penser, quand un coup discret fut frappé à la porte et sa servante entra.

— 11 y a là quelqu'un qui demande à parler à madame, pour affaires...

— Adressez-le à une des demoiselles, au magasin...

— Il veut parler à Madame, elle-même... Emilie se dressa avec un brusque effarement :

— Mais qui est ce citoyen ?

— Un jeune homme, élégant, très poli...

— Eh bien ! faites-le entrer dans le cabinet de mon mari...

Elle rattacha le ruban de ses cheveux qui s'était défait, et, pleine d'angoisse, elle se dirigea vers la pièce voisine. Le secrétaire Yilliers y attendait, l'air tranquille et gracieux :

— Je vous prie, citoyenne, de m'excuser, dit-il, si j'ai insisté pour vous voir... Je suis chargé, en effet, par le citoyen Fouché de vous prier de bien vouloir venir jusque chez lui...

— Le Ministre de la police? s'écria Emilie.

— Non, citoyenne, rectifia doucement Villiers, pas le Ministre de la police. Le citoyen Fouché... Je ne viens pas à vous avec des formes judiciaires, mais en simple particulier. Je crois qu'il s'agit de choses relatives à votre commerce... Aussi bien, le citoyen Fouché s'expliquera lui-même...

— Dois-je venir immédiatement?

— S'il vous plaît.

— Mon mari est absent. Je suis seule à la maison...

— Vous y serez de retour, certainement, dansune heure. J'ai une voiture à la porte.

— Faut-il donc vous accompagner?

— Ce sera plus commode pour vous. Je suis chargé de lever toutes les consignes, pour que vous n'attendiez pas...

— Puis-je laisser un mot à mon mari?

— Pourquoi faire ? Vous serez sans doute rentrée avant lui...

— Citoyen, avouez-moi que vous m'arrêtez ?...

— Eh quoi ! Seriez-vous donc coupable ?

Emilie comprit qu'à parler ainsi, dans son effarement,

elle allait se perdre. Elle eut un geste de désespoir. Une pâleur livide s'étendit sur son visage. Ses beaux yeux s'enfoncèrent, sous ses arcades sourcilières, et devinrent sombres.

— Il faut que je prenne un manteau et un chapeau...

— Demandez-les à votre servante...

Elle n'osa insister, sonna et donna des ordres.

— Si mon mari rentre avant moi, vous lui direz que je suis sortie pour peu de temps.

Elle se tourna vers Villiers et, avec une reprise d'énergie, pensant à Saint-Régeant qu'il fallait sauver, à son mari qu'elle voulait défendre et à elle-même, elle dit d'un ton ferme :

— Partons donc. Il est inutile de passer par le magasin. Prenons l'escalier de l'appartement.

C'était par cet escalier que Saint-Régeant était descendu, le matin même, pour se sauver dans la tapissière de Lerebourg. Avec une violente inquiétude Emilie constata que bien peu d'heures s'étaient écoulées etqueFouché paraissait déjà être en possession de l'effrayant secret.

Il s'en emparait, en effet, davantage d'instants, en instants, et fortuitement des renseignements arrivaient, à la police, d'une importance capitale. Dans un débit de vins de la barrière de Vaugirard, un agent en bourgeois, qui prenait une tasse de café, en écoutant ce qui se disait, avait entendu un maraîcher dire à un camarade avec lequel il buvait une bouteille :

— Je crois bien que je sais d'où venait le cheval blanc et la charrette de la rue Saint-Nicaise.

— Bah !

— Oui. Si le cheval a une seime au pied gauche de devant, avec un commencement de fourmilière, et un javardj au-dessus du paturon, c'est bien celui que je crois....

Or, l'agent était de ceux qui avaient rapporté les débris de la charrette et les deux pattes de devant du cheval, et il avait assisté à l'examen qui en avait été fait. Le cheval blanc avait bien une seime et une fourmilière. Quant au javard, il n'en avait pas été question. Mais cela avait suffi pour que, à sa sortie du débit, le maraîcher fût accosté par l'agent, et, sans retard, emballé dans un cabriolet, amené au ministère de la police. Là, interrogé par un commissaire, effrayé par des menaces, un peu rudoyé même, l'homme avait dit tout ce qu'il savait. Et ce qu'il savait était fort grave. Un nommé François, concierge chez les Dames Hospitalières de la rue Notre-Dame-des- Champs, avait acheté à un certain Poliveau, rempailleur de chaises, pour cent cinquante livres, une vieille charrette et un cheval boiteux, à charge de les lui livrer à l'heure et au jour où il lui plairait de les prendre. Et. justement, c'était la veille que le susdit François avait pris livraison de son acquisition. Le maraîcher avait reçu les confidences du sieur Poliveau. Celui-ci, ravi de s'être défait de sa vieille charrette et de son cheval poussif, s'était vanté d'avoir fait une affaire excellente et se proposait de remplacer le tout, avantageusement pour son commerce. Immédiatement, un agent avait été envoyé à Vaugirard pour l'arrêter. Un autre avait couru au couvent des Dames Hospitalières, pour s'assurer de la personne du concierge François. Ainsi, la chance de Fouché se mani-

festant, dès le début des recherches, mettait déjà sous la main du terrible policier les éléments d'une information, permettant d'arriver rapidement à la découverte de la vérité.

Et lorsque Villiers, enfermant la citoyenne Lerebourg dans son cabinet, se préparait à la conduire auprès de son chef, celui-ci, avec une âpre satisfaction, suivait, dans sa pensée, la marche des opérations qui devaient lui assurer le succès.

— Entrez, citoyenne, dit, à Emilie, le jeune Villiers. en ouvrant la porte du cabinet de Fouché, le Ministre vous attend. Et ne tremblez pas ainsi, vous avez vraiment l'air (l'une criminelle.

Mme Lerebourg leva sur le secrétaire un regard interrogateur. Elle le vit souriant et aimable, comme il avait été pendant tout le parcours en voiture. Un peu de confiance lui revint. Et, affermissant sa pensée, elle entra. Assis devant un vaste bureau couvert de papiers, la tête penchée sur un dossier qu'il étudiait attentivement, Fouché, sans regarder, demanda :

— C'est la citoyenne Lerebourg ?

— Oui, citoyen Ministre, répondit Villiers.

— Bien ! Asseyez-vous, citoyenne. Je suis à vous, dans l'instant...

Villiers sortit. Emilie prit place sur un fauteuil et. timidement, se tournant vers le terrible personnage de qui dépendait le sort de Saint-Régeant, elle l'examina à la dérobée. Sa tête anguleuse, son visage jauni, son front dévasté et, surtout, ses yeux mornes, sans cils et rougis, l'épouvantèrent. Elle pensa : La figure de cet homme

explique loule sa vie. Tant de laideur devait vouloir du sang. Il s'est vengé de ses disgrâces physiques sur l'humanité tout entière. Il fera le mal, jusqu'à sa dernière heure, pourleplaisir.il s'enorgueillira de sa cruauté. C'est un monstre. Le monstre, à ce moment précis, leva ses yeux sans regards sur la jeune femme, et dit avec une voix tranquille :

— Madame Lerebourg, où est M. de Saint-Régeant?

A cette question formidable, Emilie sentit une flamme la dévorer depuis la racine des cheveux jusqu'à la plante des pieds. Elle trembla, ses yeux vacillèrent, et, cependant, intrépide, elle répondit, sans que sa voix dénotât ses terreurs :

— Mais, citoyen Ministre, je ne sais pas de qui vous voulez me parler.

— Je vous parle de M. de Saint-Régeant, qui a fréquenté chez vous, sous le nom de Victor Leclerc, et qui a voyagé pour le compte du Bonnet bleu.

— Je connais Victor Leclerc, qui, en effet, a été récemment à Lyon, avec des commandes de mon mari. Mais je ne connais pas M. de Saint-Régeant.

Fouché sourit faiblement et approuva de la tête :

— Madame Lerebourg, dit-il, Victor Leclerc et Saint- Régeant ne font qu'un seul et même personnage.

— Citoyen Ministre, je veux le croire, puisque vous me le déclarez, mais, en ce qui me concerne, je l'ignore.

— Bien. Voici qui est net. Vous connaissez Victor Leclerc...

— Mais, est-ce pour m'interroger sur le compte d'un voyageur de notre maison, que vous m'avez fait ame-

PO VR TU E I! BON A l'A RT B %\ |

ner ici ? demanda Emilie, essayant do couper court aux

questions de Fouché. A'otio messager m'avait parlé.

— Mon messager avait ordre d'éviter tout scandale qui pourrait vous nuire... Remarquez, madame, que j'ai pris, vis-à-vis de vous, toutes les précautions désirables... J'ajoute que, si vous me donnez les satisfactions que je suis en droit d'attendre de vous, ma bienveillance vous sera acquise de la façon la plus complète... Je voudrais bien vous faire comprendre la situation exacte, afin de vous éviter tout désagrément... Je ne veux de vous qu'un seul renseignement : Où est, en ce moment, Victor Leclerc. puisque vous ne connaissez que Victor Leclerc. Répondez-moi, d'une façon satisfaisante, et je vous tiens quitte du reste, j'appelle mon secrétaire, je le prie de vous offrir son bras, et, dans un quart d'heure, vous êtes rentrée chez vous. J'ajoute que, jamais, dans ce qui pourra s'ensuivre, il ne sera question de votre intervention. Je vous ignorerai absolument. Vous ne serez jamais venue ici. Un oubli profond recouvrira tout ce qui se sera passé entre nous.

11 lui avait dit toutes ces choses, sur le ton le plus uni, sans un éclat de voix, sans un mot appuyé, sans effort pour l'effrayer. Et, dans cette placidité, se révélait une telle puissance que Emilie eût été moins troublée, s'il eût crié et menacé. Elle eut une sensation de vertige, comme si elle se retenait avec peine, au bord d'un abîme dont elle voyait la profondeur. Mais elle était vaillante et forte, elle n'eut ni absence, ni pâmoison. Elle tendit ses nerfs et s'apprêta a se défendre :

— Je n'ai, citoyen Ministre, aucune qualité pour vous donner le renseignement que vous me demandez. Je ne comprends pas de quel droit vous vous adressez à moi. Je ne suis qu'une simple femme, travaillant à mon commerce,

ne m'occupant de rien autre, et je ne suis pas chargée d'informer la police.

— Vous désirez être mise au courant de votre responsabilité. Je vais vous satisfaire. Mais, avant tout, je veux vous faire connaître les charges

qui pèsent sur Victor Leclerc. Il est inculpé d'avoir, avec l'aide de complices, tenté d'assassiner, hier soir, le premier Consul, au moyen d'une machine infernale.

— Lui ! Quelle folie ! Un homme si rangé, si paisible!

D'une douceur à ne pas savoir se défendre contre un enfant!

— Victor Leclerc est peut-être tel que vous le dépeignez. MaisSaint-Régeant a tué vingt personnes, en a blessé cinquante, et cet homme si doux, qui ne toucherait pas à un enfant, a réduit en miettes la petite fille, qui tenait son cheval au moment de l'explosion. Voilà ce qu'est ce type

de bonté ! Or, ne tergiversons plus. Victor Leclerc et Saint- Régeant sont le même individu et, sous un nom ou sous un autre, il est votre amant !

— Monsieur! protesta Emilie, si vous croyez m'intimider par de pareils moyens, vous vous trompez étrangement! Victor Leclerc est en rapport d'affaires avec mon mari, je l'ai vu, cinq ou six fois, en tout et pour tout, et il n'est pas mon amant.

— Qu'alliez-vous donc faire rue du Dragon ? demanda Fouché,avec un ironique sourire. Était-ce pour lui porter les commandes de votre mari que vous rejoigniez Victor Leclerc, dans la maison où il était caché ?

En voyant Fouché si près de la vérité, Emilie trembla. Quoi! il connaissait la maison de la rue du Dragon, il connaissait les visites qu'elle y avait faites? Il n'avait plus qu'à étendre les mains pour saisir le malheureux. Il doutait cependant encore, puisqu'il interrogeait. 11 n'était pas aussi sur qu'il paraissait vouloir l'être. Elle répondit :

— • Je suis allée, deux fois, chez ma modiste pour acheter un chapeau que j'ai rapporté, qui est chez moi, à votre disposition, si vous désirez le voir.

— Parfait ! Voilà donc qu'il est acquis que Victor Leclerc est chez une modiste. Ceci déblaie le terrain.

M"'e Lerebourg eut un geste de dépit. Elle regarda Fouché d'un air irrité :

— Je ne répondrai plus. De la sorte, vous ne pourrez pas interpréter faussement mes paroles.

— Alors, madame, dit Fouché froidement, commeje n'ai pas de temps à perdre, je vais vous faire reconduire à votre

domicile... En morne temps, et à votre place, je ferai amener votre mari .

Emilie bondit et, menaçant presque Fouché :

— Vous oseriez?

— Oh ! moi, dit-il, j'ose toujours ! Je pense que le citoyen Lerebourg sera plus raisonnable... Quand il se verra menacé de complicité, dans une affaire aussi monstrueuse, je ne fais pas de doute que son patriotisme ne se révolte, et qu'il ne nous fournisse tous les renseignements qui sont en sa possession... Je me demande, par exemple, ce qu'il pensera du dédoublement de Victor Leclerc, en M. de Saint-Régeant, et s'il ne sera pas un peu étonné de savoir que vous alliez rue du Dragon... De là à concevoir les plus douloureux soupçons...

— Ah ! C'est infâme ! cria Emilie, hors d'elle-même.

Cette fois Fouché se leva et, s'avançant vers Mme Lerebourg, il la regarda de près avec ses yeux rouges au regard mort, puis le doigt tendu dans une menace :

— Ah ça! finissons! J'ai essayé, avec vous, de la persuasion, sans vous convaincre, de la douceur, sans rien obtenir. En voilà assez ! Sachez que si, dans cinq minutes, vous ne m'avez pas livré Saint-Régeant, je vous envoie coucher aux Madelonnettes et je fais arrêter votre mari. Vous n'allez pas vous jouer de moi plus longtemps !

— Je ne sais rien !

— Vous mentez! Vous savez tout. Et vous allez le dire, entendez-vous, misérable femme, ou je vous pousse à l'échafaud, vous et les vôtres, sans hésitation et sans pitié !

— Eh bien ! tuez-moi donc, mais je ne parlerai pas !

— Alors, j'envoie chercher Lerebourg et je lui prouve que vous êtes la maîtresse de Leclerc ! Quand il sera édifié sur votre fidélité, il parlera, lui, j'en réponds ! Il livrera Leclerc, avec joie, et tous ses complices par-dessus le marché ! Mais cela ne vous sauvera pas ! Il sera trop tard !

Il s'approcha de la sonnette et tendit la main pour la tirer :

— Faut-il envoyer chercher votre mari ? Emilie, folle de douleur, cria :

— Non!

— Vous allez donc vous exécuter?

— Comment le pourrais-je?

— C'est à choisir. L'un ou l'autre. Vous me donnez Saint-Régeant, ou je fais amener votre mari, et nous nous expliquons les uns devant les autres.

— Ah ! Monstre que vous êtes !

— Bon ! Injuriez-moi. Je ne suis pas sensible. Mais parlez clairement.

Elle se tordit les bras, en proie à une crise affreuse de désespoir, et des larmes ruisselèrent sur son visage.

— Les pleurs calment, dit Fouché. Mais une minute d'attendrissement, c'est assez. Où est Saint-Régeant?

— Pourquoi me le demandez-vous, puisque vous le savez?

— Admirable jésuitisme des femmes, qui répondent en interrogeant! Il est donc encore rue du Dragon? Il s'y croyait en sûreté. 11 est, sans doute, dans une bonne cachette. Comment y entre-t-on ?

— Ah ! Nous avez vos mouchards, vos gendarmes, et vous-même ! cria Emilie indignée. Cherchez !

— Parbleu ! Rien n'est plus facile que de fouiller la maison, de la démolir, s'il le faut, pierre à pierre. Mais je veux éviter le déploiement de forces policières, le bruit et la violence. Saint-Régeant, dans son gîte, est, sans doute, armé. Il a, sous la main, une lionne paire de pistolets. 11 aura la pensée de s'en servir contre la force publique, contre les agents, cela n'est rien. Ils sont là pour ça. Mais. ce qui serait déplorable, contre lui-même. En entendant sonder les murs, percer les planchers, il peut perdre la tète et se loger une balle dans le corps. Et alors, nous ne trouverons plus qu'un cadavre. Cela ne fait pas mon compte.

Il avait suivi, sur le visage décomposé et frémissant d'Emilie, l'effet de ses paroles, graduées avec soin, comme distillées, pour torturer le cœur de la jeune femme. Il l'avait vue tressaillir de crainte et presque défaillir d'horreur, a la pensée de Saint-Régeant ramassé mort, dans la soupente de la rue du Dragon. Il sentit qu'il tenait enfin, rompu et dompté, cet esprit énergique. Il se hâta de profiter de l'accablement d'Emilie :

— Si vous étiez plus juste envers moi, vous me sauriez gré de prendre tant de ménagement envers un si grand criminel...

— Dans votre intérêt, bourreau, pas dans le sien cria-t-elle ! Vous n'avez qu'une crainte, en ce moment, c'est qu'il ne vous échappe! Hélas ! Il ne le pourrait plus que par la mort, puisque vous êtes maître de son secret ! Le ciel m'est témoin que j'aurais donné ma vie pour ne pas le trahir ! Quel est le lâche, le traître, qui vous a appris ce que vous savez ?

Un homme qui a donné sa vie, par esprit de devoir,

et qui, pour moi, est un héros.

— Un de vos agents.

— Oui. Tué par Saint-Régeant, mais qui a eu le temps de parler.

— Oh ! Je sentais bien, autour de nous, l'effroyable filet de la police. Chacun de nos mouvements en resserrait les mailles. Et, maintenant, nous voilà dans le piège. Quelle angoisse ! Quelle honte ! Exposés à la curiosité, à la haine publiques ! Et n'avoir rien fait, pour subir un pareil supplice ! Ah ! plutôt la mort !

Elle eut une nouvelle crise de larmes, et les bras levés pour supplier :

— Grâce ! Ayez pitié de nous ! Ayez pitié de lui !

— Allons! Calmez-vous. Je vous l'ai dit : Vous n'avez rien à craindre. Vous avez ma parole, et je sais la tenir. Jamais vous ne serez soupçonnée. Vous oublierez ce malheureux, qui a risqué de vous perdre !

— Oh ! Jamais ! Après l'avoir livré !

— Mais n'exagérez pas votre rôle. Vous savez bien que je le tenais. Ce que je voulais de vous, c'était le moyen de pénétrer jusqu'à lui, avant qu'il ait le temps d'exécuter quelque acte désespéré. Si vous ne me dites pas comment on entre dans la cachette, vous le tuez sûrement...

Elle eut un mouvement d'horreur :

— Oh ! Demandez-le à Mlle Grandeau...

— Non ! Elle peut crier, prévenir... Je dois me délier d'elle. Voyons, c'est dans l'appartement, hein ? Dans un placard? Non! Dans un couloir? Non! Dans la cuisine? Oui... Allons! C'est bien!... Vous obtiendrez tout de moi...

— Non ! cria-t-elle avec horreur ! Rien ! Rien î Le prix du sang ! Oh ! mon Dieu ! Je ne veux rien !

— Calmez-vous, reprit le tortionnaire. Allons! Un dernier mot. L'entrée de la cachette?... C'est sa vie, pensez-y, sa vie !

Emilie tomba à genoux, la tète contre un fauteuil, à demi pâmée. Fouché, penché sur elle, la fascinait de ses yeux atones, la pressait de sa voix prometteuse :

— Dans une armoire? oui. Il y a un ressort? On appuie sur quelque chose?

Elle gémit épuisée :

— Sur le troisième tasseau, à droite.

Fouché se redressa :

— Entin !... Il en a fallu des paroles pour vous tirer ce pauvre petit secret! Mais je le tiens! Respirez, à présent!

Jl regarda Mme Lerebourg qui restait immobile, brisée par la lutte qu'elle venait de soutenir et, maintenant, pressé de se débarrasser de cette pauvre créature qui ne pouvait plus lui servir à rien, véritable loque humaine, déchirée par ses mains impitoyables :

— Eh bien ! Madame, il faut rentrer chez vous, tout est terminé. Vous n'avez rien à appréhender. Oubliez cette mauvaise heure, comme un cauchemar, et félicitez-vous d'être sortie d'ici, avec tant de facilité.

— Au prix d'une lâcheté ! dit-elle, d'un air sombre.

— On n'est jamais lâche, quand on se sacrifie, pour le salut d'un autre. Or, vous venez de vous dévouer pour empêcher votre mari d'être impliqué dans une affaire, dont je n'ose pas encore prévoir les conséquences, et où il était sûr d'aller à l'échafaud...

— J'ai vendu Saint-Régeant...

— Pour sauver Lerebourg ! Franchement vous lui deviez bien cela! Avant de vous laisser partir, j'ai quelques petites recommandations à vous faire : ne parlez jamais de ce qui vient de se passer entre nous deux, même à votre mari. Ne dites pas un mot sur l'affaire de Saint- Régeant, soyez prudente. Vous êtes hors de peine. Mais ne vous rejetez pas, de vous-même, dans le péril. Je ne pourrais sans doute plus vous en tirer...

Il sonna. Villiers parut.

— Citoyen Villiers, vous allez mener la citoyenne Lerebourg à la voiture qui l'a amenée et vous la reconduirez chez elle. S'il plaît à la citoyenne de descendre, avant d'être arrivée devant son magasin, vous vous tiendrez à ses ordres. Elle est libre de faire ce qui lui plaira.

Il s'approcha d'Emilie, qui restait immobile, comme hébétée, et, lui touchant légèrement l'épaule du doigt, il dit à voix basse :

— Il faut partir. Surveillez votre visage. Rien qu'à vous voir, on vous croirait criminelle. Adieu, madame, souvenez-vous que je suis votre obligé, et que, si je puis vous être utile, vous me trouverez à votre disposition.

— Mon obligé ! répéta Emilie, en jetant un horrible regard à Fouché ! Mon obligé ! Oh! voilà ce qui méjuge et me condamne ! Oui, maintenant, je sais ce que j'ai fait, ce que vous m'avez fait faire !

Elle porta la main à son front, poussa un soupir douloureux, et, voyant le secrétaire qui l'attendait, elle passa devant lui et sortit. Si elle s'était retournée, avant de franchir le sfmil du cabinet ministériel, elle eût vu Fou-

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