LE VOYAGE
l'état de l'atmosphère faisait subir à la mer, tantôt verte, sombre, tantôt lumineuse, dorée, phosphorescente ; il suivait des yeux le sillage du navire, se rendait compte de la force et de la puissance des machines, qui, par un temps calme, traçaient sur la vague une ligne aussi droite, aussi sûre qu'un chemin de fer. Il s'entretenait avec les mécaniciens et les officiers ; remontait admirer un coucher de soleil radieux ou une belle nuit étoilée ; se laissait aller à ses rêveries, dans lesquelles se présentait quelquefois l'image de celle qui portait au front une fleur blanche pour étoile, et qu'il n'avait pas oubliée.
A New-York, il prit chez des amis quelques lettres de recommandation, écrivit en Europe et s'avança dans l'intérieur. Il était alors préoccupé du succès de son entreprise, et il arriva à Québec assez indifférent à la nature du pays qu'il traversait.
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Le lendemain de son arrivée, Georges se présenta de bonne heure dans les bureaux de la maison Jackson et Cie. Il s'était assuré le concours d'un légiste auquel il était recommandé.
— Messieurs, dit-il en pur anglais, je me présente sous les auspices d'amis communs de New- York, dont voici les lettres. (En terme de commerce, des correspondants s'appellent des amis.) J'ai reçu d'Angleterre de fortes acquisitions, ei j'aurais besoin, sur Liverpool ou Manchester, de traites dont je fournirai ici la valeur.
Les associés échangèrent un coup d'œil.
— La valeur au comptant ? Parfaitement, monsieur; et quelle est l'importance de ces traites?
— Mais peut-être quarante à cinquante mille dollars.
Après s'être consultés, les associés répondirent :
— Nous pouvons fournir cinquante mille dollars à huit jours de vue sur Davidson, la première maison de Manchester, qui nous doit plus que cette somme.
— Fort bien, messieurs, reprit Georges, veuillez préparer cette valeur à mon ordre, en plusieurs coupons, je vais me munir du solde à votre convenance.
Il régla ensuite les conditions de cette négociation et sortit.
Il remonta bientôt avec l'avocat, qui l'attendait, et s'exprima ainsi :
— Messieurs, vous venez de me déclarer que la maison Davidson vous devait cinquante mille dollars que vous mettiez à ma disposition contre pareille somme versée ici en vos mains.
— (Test convenu, monsieur.
— Et vous n'avez connaissance d'aucune opposition qui frappe cette somme, et qui rende nulles en mes mains les traites que vous auriez à me remettre?
— Que voulez-vous dire, monsieur, supposezvous...
— Je ne suppose rien, messieurs; mais voici une opposition de la maison Wolff, de Paris, qui vous a été dûment signifiée et qui interdit à Davidson tout payement pour votre compte. Voici, d'autre part, les comptes détaillés de la maison Wolff, à laquelle vous devez de longue date quarante-neuf mille sept cent soixante-quinze dollars, plus les frais de retard. Monsieur, que voici, vous dira les graves inconvénients qu'il pourrait y avoir pour vous, après avoir déclaré que la somme était disponible à Manchester, à ne pas accepter la quittance de M. Wolff, en échange des traites sur Davidson.
L'avocat expliqua avec calme que ce serait pour les messieurs Jackson et Cie une affaire fort grave, d'autant qu'elle pouvait être certifiée par témoins. Les traites étaient préparées à l'ordre de Georges. L'opposition qui leur avait été signifiée rendait ces traites de nulle valeur pour toute autre que la maison 'Wolff, qui seule pouvait donner main levée de l'opposition, et en conséquence ces valeurs étaient frauduleuses ; le délit était flagrant.
Les associés Jackson essayèrent de discuter; cependant, prenant bientôt leur parti avec toute