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la décision du caractère américain, et craignant un éclat qui hâterait leur ruine, ils acceptèrent la quittance de M. Wolff en échange des traites par première et seconde à l'ordre de la maison Wolff sur Davidson, de Manchester.
Georges sortit avec l'acolyte dont la présence lui avait été d'un si utile secoura. Il était dès lors entièrement rassuré sur le plein succès de sa négociation difficile. Davidson était un ancien commis de M. Wolff, qui était devenu son ami. Établi à Manchester, il avait donné avis à M. Wolff de l'état désespéré des affaires de la maison Jackson de Québec, et du seul moyen qui lui restait de se faire payer.
Georges envoya aussitôt les premières de ces traites à M. Wolff, très-assuré qu'elles seraient payées à vue, puisque les fonds étaient disponibles, et il garda par devers lui les secondes des mêmes traites pour éviter toutes mauvaises chances. Tout se passa comme il l'avait prévu, et Georges, qui, malgré sa simplicité, était déjà un négociant expérimenté, put se donner le plaisir très-légitime et très- permis à un cœur honnête de tromper un trompeur.
Quelques jours plus tard la faillite était déclarée, et, sans la promptitude d'exécution de Georges, tout était perdu.
Après les affaires, le plaisir. Georges avait encore une excursion à faire dans le pays, pour visiter ses correspondants à Montréal, Kingston, Toronto et autres villes qui surgissent comme par enchantement sur ce sol vigoureux. Dans le bas Canada, il se trouvait dans une contrée qui avait gardé le souvenir de son origine française, la religion et les mœurs de la France. Les campagnes fécondes, couvertes des plus riches moissons, ombragées de longues files de pommiers, lui rappelaient les plus beaux sites de la Normandie. Dans chaque village, les clochers pointus des églises catholiques et le son pieux des cloches ajoutaient à l'illusion, et le touchaient profondément. Il entrait quelquefois dans ces temples rustiques, pour consacrer une prière à sa mère, et peut-être à une amie inconnue. Il traversa les grands lacs sur ces villes flottantes qui sont les paquebots d'Amérique, se laissa glisser sur les rapides avec l'intrépidité des Américains, qui comptent le danger pour rien et le temps pour tout.
Il avait lu Chateaubriand, qui a décrit ces contrées avec le prestige de son talent, mais avec quelque emphase ; il trouva le pays bien changé, grâce à une civilisation si impatiente.
Là où Chateaubriand voyait des huttes de sauvages et des femmes demi-nues berçant leur enfant dans un hamac de lianes, il voyait s'élever une ville somptueuse, traversée par les chemins de fer, ornée de tout le confortable de l'Europe, avec ses modes, ses journaux, ses pianos et ses travers.
A Montréal, les belles dames font venir lesmodes et les fantaisies de Paris. Dans ce pays si neuf, où les arts sont encore dans l'enfance, car ils viennent après tout le reste, il fut bien étonné d'être présenté chez un marchand de tableaux. Hélas ! ce qu'il y vit en exhibition était bien fait pour désoler un amateur. Des lithographies enluminées de couleurs criardes lui crevaient les yeux; et les échantillons de pacotille que l'Europe avait exportés dans ces parages n'étaient pas faits pour donner aux Canadiens une haute idée de nos artistes.
11 remarqua cependant avec intérêt les études consciencieuses de quelques jeunes peintres du pays, et il put entrevoir que l'art se développerait
à son tour et étendrait ses nobles rameaux sur cette terre féconde que l'industrie avait déjà trans* formée.
Le marchand expliqua à Georges que plusieurs dames qui avaient visité la France avaient mis à la mode la peinture des fleurs, et qu'il Lui était impossible de leur procurer des modèles convenables ; il n'avait qu'un recueil de vieilles gravures de la rue Saint-Jacques. Georges fit avec lui un marché pour l'exécution et le prompt envoi d'une douzaine de bouquets de fleurs d'après nature, et il ne put s'empêcher de penser que ce hasard servirait peut-être quelque artiste qui trouverait moins facilement en France un emploi si désiré de son talent.
Sa mission était terminée ; il se hâta de regagner New-York, d'où les communications sont si faciles ; et, après avoir encore utilisé son temps pour les meilleurs intérêts de M. Wolff, il prit passage sur le premier paquebot en partance pour le Havre. Quinze jours après il descendait un matin à l'hôtel de la Chaussèe-d'Antin.
— Succès complet! lui cria M. Wolff en Tapercevant ; l'argent est ici, et voici votre part bien acquise.
Et, lui remettant un portefeuille qui ne contenait pas moins de vingt-cinq billets de banque, il l'embrassa cordialement.
— Vous êtes un habile négociateur, lui dit-il, et il était temps : huit jours plus tard, ces fonds à disposition chez Davidson appartenaient à la faillite, et il n'était plus permis à cet ami de les réserver pour nous. Maintenant il faut vous reposer, vous avez besoin de quelques loisirs ; la besogne se serait un peu accumulée en votre absence, maisrnous y avons pourvu provisoirement. Je ne veux pas vous voir de huit jours.
— J'irai donc voir ma mère, que j'ai quittée depuis si longtemps, dit Georges.
Et, après avoir fait tous ses remercîments avec effusion, il partit le cœur content.
Qui de vous, lecteurs bénévoles et lectrices judicieuses, ne nous dirait de quel côté une voiture rapide transporta aussitôt notre jeune voyageur? — Vous avez deviné. Il se trouvait au Jardin des Plantes à l'heure du cours de peinture, et ce ne fut pas sans pâlir qu'il vit d'un premier coup d'œil que la seule place qui l'intéressait était vide. Il reprit quelque assurance pour s'adresser à Redouté, qui aimait la plaisanterie et qui lui dit en riant : « Ce n'est sans doute pas comme mandataire de M. Wolff que vous vous présentez aujourd'hui ? » Et il le fit entrer dans son cabinet.
— Pour parler sérieusement, dit Georges en tirant un papier de son portefeuille, voici une commande que j'ai recueillie en voyage; elle me paraît indigne de votre talent, monsieur, mais elle est peut-être du ressort de vos élèves, et je vous avoue qu'après avoir comparé les travaux que vous avez eu la bonté de me faire passer en revue l'autre jour, la manière franche et hardie de la
personne qui est absente aujourd'hui m'a par plus satisfaisante que tout le reste ; j'ose vous en demander votre avis.
Redouté examina la note et répondit :
— Vous avez fait preuve de goût et de discernement, et j'ajoute que jamais commande ne sera tombée en meilleures mains ; vous verrez deux sœurs dignes de tous vos respects ; elles m'ont été recommandées par des amis, et je serais heureux si l'avis que vous me demandez pouvait leur être utile.
11 restait à Georges une question à poser, mais le courage lui manquait.
— Vous voudriez peut-être bien savoir où demeurent ces dames ? dit Redouté avec quelque malice Je sais seulement qu'elles sont de Saint-Germain et se nomment mesdemoiselles Duval. Celle que vous avez vue est la plus jeune, et se nomme, je crois, mademoiselle Jeanne. Tâchez de leur rendre ce service, c'est peut-être la Providence qui vous envoie, car elles n'ont pas été heureuses. Je n'ai pas d'autres recommandations à vous faire.
Georges salua d'un air reconnaissant qui répondait à la pensée de Redouté.
Le lendemain, sans autre indication, Georges partait pour le petit pays où il espérait bien découvrir les demoiselles Du val, qui, selon toute apparence, donnaient des leçons de peinture.
Si la France est le plus beau pays du monde, le séjour de Saint-Germain est peut-être le plus ravissant de la France. Un château qui rappelle les plus nobles souvenirs de notre histoire, une terrasse élevée qui s'étend à perte de vue, et d'où l'œil charmé découvre au premier plan des pampres verts descendant par une pente douce jusqu'à des prés qui vont se baigner dans la Seine, puis un grand anneau du fleuve sinueux, couvert d'îles verdoyantes, puis, de l'autre côté de l'eau, encore des prés, encore des bois, des villages parsemés dans la plaine immense, qui s'effacent dans l'ombre ou scintillent à une échappée de soleil, puis au fond, tout au fond de l'immense diorama, la ville, la grande ville, dont l'arc de triomphe colossal paraît dans les beaux jours aux dernières lignes de l'horizon.
A droite, les coteaux arrondis de Luciennes et Marly descendent en amphithéâtre; à gauche, une immense forêt est comme le parc réservé des
heureux habitants de la petite ville privilégiée.
Tout s'embellissait encore aux yeux de Georges par les sentiments et les vagues espérances qui l'agitaient. Le malheur est un élément si pur, quand il n'est pas mérité, que Georges se flattait de rencontrer des êtres tout à fait dignes de l'intérêt que lui avaient déjà inspiré la physionomie ouverte da Jeanne et le peu de mots de Redouté.
Ce ne fut pas cependant sans une certaine appréhension qu'il pénétra dans l'église qui se trouve à côté du château, à l'entrée de la ville, pour recommander à Dieu le succès de son honnête et pieuse entreprise.
Si les cathédrales des grandes villes imposent aux jours solennels par la magnificence du luxe, des somptueux ornements, du splendide luminaire et des concerts harmonieux, la petite église de Saint-Germain gagne peut-être à être visitée dans la solitude et le silence par le fidèle qui veut élever à Dieu sa prière. Son demi-jour inspire la méditation et le recueillement.
L'église était presque déserte. Georges porta à son front l'eau sainte et se plaça près d'une chapelle de la Vierge. 11 y était depuis quelque temps,
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remerciant Dieu de la protection que la providence lui avait accordée, lorsqu'il vit deux jeunes dames passer devant lui et se diriger lentement vers la porte. Il les devança facilement, et Georges, touchant du doigt le bénitier, présenta la main à Jeanne, qui, avançant aussi la main, leva vers lui un regard profond, et , s'appuyant sur le bras de sa sœur, dit à Georges :
— Je Vai toujours.
Et elle me montrait du doigt, moi, pauvre petite épingle qui attachais l'écharpe noire.
La sœur ne parut rien comprendre à ce com mencement de conversation ; on sortit ensemble. La position eût été embarrassante pour bien des gens, mais la simplicité et la droiture rendent tout facile et naturel.
— Mademoiselle, dit Georges en sortant de l'église, permettez-moi de profiter de cette rencontre, que j'ai peut-être demandée à Dieu dans cette église ( et il appuya sur ces derniers mots ) pour vous faire une proposition relative à vos travaux, sur la recommandation de M. Redouté.
— Monsieur, dit Jeanne, si vous vous présentez à cette place (et elle insista sur ces mots) en invo-
quant le nom de la Providence et le nom très-aimô de notre maître, soyez le bienvenu chez nous.
Les deux sœurs se mirent en route, et Georges marchait respectueusement près d' elles . La grande sœur parlait bas à l'autre et lui disait :
— M'expliquerez-vous, Jeanne, ce que c'est que cette rencontre? D'où connaissez-vous ce jeune homme ? Où l'avez-vous vu? Vous avez donc des secrets pour moi?
— Je t'expliquerai tout, chère sœur, n'aie aucune crainte ; je ne le connais pas, et. . . je réponds presque de lui. N'avons-nous pas notre raison et le souvenir de notre mère qui nous guide comme si elle était encore avec nous ? laisse-moi seulement lui parler.
Elles traversèrent la place du château et se trouvèrent bientôt sur le parterre.
— Vous n'êtes jamais venu dans ce pays? dit Jeanne.
— Jamais, mademoiselle. J'ai beaucoup d'occupations et peu de liberté ; mais ce que je vois ici, ces sites magnifiques, cet air si pur, cette belle fovêt, tout cela me paraît admirable, et on ne peut toucher du pied ces ^az^ns fleuris sans désirer
y revenir et peut-être s'y fixer pour toujours.
— C'est en effet ce que nous disent nos amis. Mais, malgré vos travaux, vous vous occupez peutêtre de peinture? et vous connaissez M. Redouté ?
-— Fort peu, mademoiselle; je me suis trouvé en rapport avec lui pour la commande d'un tableau, et, ayant besoin aujourd'hui d'un certain nombre d'études de fleurs, ayant remarqué votre travail lorsque j'eus l'honneur de vous rencontrer une fois, j'ai pensé qu'il vous conviendrait peutêtre d'entreprendre cette affaire.
— C'est donc un marchand de tableaux? dit la grande sœur.
— Je n'en sais rien du tout, dit Jeanne en s'éloignant un peu de Georges ; mais tu vois bien que ce jeune homme est très-sérieux et convenable : il ne peut venir ici dans de mauvais desseins.
Et pour le faire parler encore, espérant apprendre aie connaître unpeuparsesréponses et sa physionomie, avant qu'il eûtpassé le seuil desamaison:
— Je n'ai pas trop bien compris votre recommandation, lorsque vous m avez prêté une épingle, mais vous me l'avez un peu reprochée, dit-elle en riant; du reste, j'sii eu grand soin de la garder,
cai, pour vous parler tout franchement, j'avais un pressentiment qu'un jour ou l'autre ce dépôt précieux me serait réclamé, et vous voyez que je ne me suis pas trompée.
— Mademoiselle, bien que j'aie des motifs tout paiticuliers pour tenir à cette pauvre petite épingle, je puis vous faire un pluo long crédit, mais c'est de plus grandes affaires que nous avons aujourd'hui à traiter ensemble,
— Vous me connaissez donc? Quelques amis communs vous avaient-ils parlé de nous?
— Du moins , mademoiselle , vos traits ne m'étaient pas inconnus, et je crois que je vous aurais reconnue entre mille.
— Est-ce donc cette épingle qui vous a fait faire cette grande découverte? dit-elle en souriant. '
— Peut-être, car c'est en vous la présentant que j'ai retrouvé dans vos yeux une image qui me rappelait de tristes souvenirs.
— Je crois, monsieur, que nous ferons mieux de parler peinture. Je vous avertis que je suis trèsdifficile en affaires... Mais encore un mot, je vous en prie; quelle est donc, monsieur, cette histoire d'une image qui est comme mon signalement, que
vous conserviez pour m* arrêter quand je passerais devant vous? tout cela est inquiétant, et j'aime les gens três-véridiques.
Georges ouvrit silencieusementson portefeuille, et montra la page où se trouvait le dessin de Munich.
— Vous voyez que nous sommes déjà d'anciennes connaissances, lui dit-il à voix basse.
Les deux sœurs restèrent dans un profond étonnement en voyant cette image si fidèle qui portait une date déjà ancienne, comme le papier et la teinte un peu effacée du crayon Tindiquaientaussi.
Elles résolurent cependantd'agiravecprudence, et elles arrivèrent à une petite maison située près du parterre et des premiers arbres de la vaste forêt.
De grands rosiers, montant jusqu'au faîte de la petite maison, donnaient beaucoup de grâce à la modeste façade. Le rez-de-chaussée était occupé par madame Rlanchemain, propriétaire de l'immeuble, et qui était pour les deux sœurs une amie et une protectrice. Leur petit appartement était à 'étage supérieur,
— Ma bonne madame Blanchemain, dit Jeanne
en entrant la première, voici un monsieur qui désire voir nos peintures ; ayez la bonté de le recevoir ; nous allons lui chercher quelques échantillons pour lui épargner un dérangement.
Et elles sortirent.
— Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, dit la dame Blanchemain. Il fait aujourd'hui un temps magnifique, mais un peu chaud; je crois bien que nous aurons de Forage. Mais ça ne peut pas faire de mal; c est bon pour la vigne, et on a grand besoin d'une bonne année. J'ai unpetitclos du côté de Mareil qui devient superbe, et le vin n'est pas mauvais ; ce n'est pas du vin de qualité, mais ça peut se boire, et avec de l'eau on peut le boire. C'est du vin qui porte très-bien l'eau... Monsieur voudrait-il se rafraîchir ?
Georges fit un signe de remerciment. Elle continua sans interruption :
— Après ça, vous serez satisfait de l'ouvrage de ces dames, si c'est pour le commerce, ou des leçons, ou tout. Ici nous disons toujours ces dames, c'est une habitude, mais c'est ces demoiselles. Ah! oui, Seigneur Dieu! et sages et raisonnables, et tout, et toujours contentes, et de quoi? de rien.
Après ça, elles ont bien le droit d'être contentes, les pauvres anges ! car elles sont contentes d'elles ; mais il ne faut rien dire t les voilà qui redescendent. Je vous conterai ça... Vous en faut-il beaucoup de leur ouvrage? car elles en ont bien d'avance ; ça travaille toujours. Mais le commerce ne va pas fort dans cette saison... Et de vos côtés, ça va-t-il un peu?... Et des jolies fleurs que fait cette petite Jeanne, qui est adroite de ses mains! Mais vous allez voir tout ça; ne dites rien.
Et comment Georges aurait-il pu dire quelque chose, puisque la dame Blanchemain parlait toujours?
Les deux sœurs entrèrent, chargées de portefeuilles, et elles étalèrent leurs marchandises. Madame Blanchemain se tenait assise près de la fenêtre, Jeanne était debout devant une grande table couverte de ses études, et Georges était assis de l'autre côté comme un acheteur.
Mais Jeanne s'était peut-être vantée en se disant si habile en affaires, et il y eut là une scène de commerce assez rare.
— Anna, disait Jeanne à sa sœur d'un air fâché, pourquoi as-tu descendu ce carton? Tu sais que
je n'en suis pas contente ; ce n'est pas montrable. Georges, au contraire, parcourait avec curiosité le portefeuille et trouvait tout charmant.
— Quelle fraîcheur de tons! dteaiÊ-il. C'est comme si on se promenait dans un riche parterre.
— Ce ne sont que des ébauches, disait Jeanne. Je veux recommencer cette couronne de roses, qui ne tourne pas assez.
-^- Ne la recommencez pas, dit Georges; on ne peut mieux faire.
— Mais il me semble que vous changez de rôles, dit Anna. Monsieur est acheteur, c'est lui qui doit trouver quelque chose à redire, et toi, tu dois vanter ta marchandise.
— C'est vrai, dit Jeanne ; recommençons.
Et, retenant un demi-sourire, elle dit avec un grand sérieux : t
— Monsieur, voici de très-jolies peintures ; nous en tenons un assortiment bien complet. Monsieur désire-t-il en choisir quelques-unes?
Et, se tournant vers sa sœur :
— 11 me semble que c'est ainsi, dit-elle.
— Pas mal, dit Anna.
Georges imita sou sérieux et répondit :
— Puisque vous n'avez rien de mieux pour le moment, je choisirai ce bouquet de marguerites et cette gerbe de bluets et de coquelicots, si vous pouvez m' accommoder pour le prix.
— Monsieur, dit Jeanne, la main sur la conscience, je ne pourrais vous les passer àmoins de. . .
Elle se retourna très-embarrassée vers Anna, qui lui dit :
— Va toujours, c'est très-bien ! tu as l'air d'une vraie marchande.
— Eh bien, dit Jeanne, il m'est impossible de vous les passer à moins de vingt-cinq francs pièce, cinquante francs la paire ; mais il faudra revenir nous voir.
— Comme elle entend les affaires! disait madame Blanchemain en savourant une prise ; elle les vend aussi bien qu'elle les fait : ça s'entend à tout.
— Vingt-cinq francs ! dit Georges d'un air fâché; il m'est bien impossible de payer ce prix-là pour dépareilles peintures.
— Après ça, dit madame Blanchemain, se me- I (ant à la conversation, ça ne se marchande pas, I ces choses-là, quand on s'y connaît. Elles l'ont bien [gagné, allez, cespauvres demoiselles ! faut pas leur
reprocher leurs pauvres vingt-cinq francs. Si vous saviez seulement à quelle heure ça se lève pour travailler ; mais vous ne le saurez peut-être jamais : pourquoi? parce que vous êtes encore tous couchés dans votre Paris qu'elles ont déjà abattu bien de l'ouvrage. Après ça, quand on ne s'y connaît pas... Les deux sœurs avaient tâché vainement d'interrompre ce flux de paroles ; enfin Jeanne, prenant doucement la vieille dame par le bras :
— Ma bonne madame Blanchemain, laissez monsieur marchander, il nous donnera ce qui lui fera plaisir.
— Mademoiselle, dit Georges, il m'est impossible de payer des bouquets comme ceux-là moins de cinquante francs la pièce ou cent francs la paire. En vous en commandant une douzaine, vous pourrez peut-être me les laisser à ce prix.
— Mais, monsieur, vous vous trompez, dit Jeanne après un moment de réflexion, vous m'offrez le double de ce que je vous demande.
— C'est le prix fixé par mon commettant, dit Georges, et je n'y peux rien changer; cette affaire en amènera peut-être quelques autres, ainsi je vous engage à l'accepter.
— En voilà une manière de faire des affaires ! dit encore madame Blanchemain. Après ça, je me raccommode avec monsieur, car came faisait assez de peine de le voir comme ça faire des rabais sur la marchandise , mais à présent je vois que c'est un connaisseur ; c'était en manière de plaisanterie; mais ce n'est pas trop payé ; ça vaut le moins cinquante francs, des peintures comme ça... Si monsieur voulait se rafraîchir. . . Voyez-vous, monsieur...
Elle chercha le nom dans sa mémoire, et, ne le trouvant pas, par une bonne raison, elle continua : - Ces jeunesses, ça donnerait tout pour rien; c'est si désintéressé ! A présent que c'est un marché fait, il faut vous dire que ça ne sait pas défendre ses droits, et, s'il n'y avait pas des honnêtes gens comme vous,çadonnerait, vrai Dieu, toutpourrien.
— Monsieur, dit Anna, qui dans le ménage avait adopté un peu le rôle de mère, nous prenons au sérieux tout ce que vous avez dit à ma sœur, puisque vous vous recommandez d'un nom si honorable; mais nous n'avons pas l'honneur de vous connaître...
— Mademoiselle, reprit Georges, prévoyant la
question, voici la commande de mon correspondant. J'espère qu'elle sera suivie de quelques autres. Vous voyez que les prix fixés ne me permettent pas de payer moins que ce que j e vous ai offert . Si vous le voulez bien, je remettrai à madame le prix des deux sujets qui sont à ma disposition.
Et il compta cinq pièces d'or dans la main de madame Blanchemain, qui les reçut avec grand plaisir. Il eût été peut-être embarrassé de les mettre dans la main de Jeanne.
— Donnez, donnez, dit madame Blanchemain, ça trouvera bien son emploi dans le ménage, pas vrai, mesdemoiselles? Les bons comptes font les bons amis; après ça...
Georges l'interrompit, comprenant qu'il n'y avait pas d'autres moyens de prendre la parole.
— Quant aux dix autres sujets, je vous en laisse le choix et la composition, pourvu qu'il soient de même grandeur et tous d'après nature. Voici, madame, mon nom et l'adresse de la maison de banque qui doit payer les dix sujets, qui sont attendus avec impatience.
Il remit une note à madame Blanchemain.
— Mais, dit Jeanne en regardant sa sœur, ce sera
bien long, dix bouquets ; il faut trouver et choisir debellesfleurs. Je ne crois pas pouvoir enfaire plus d'un par semaine. Est-ce que monsieur ne voudra pas voir quelquefois mon travail? car je pourrais me tromper, etun bon conseil viendrait à propos. Anna ne répondit rien ; il y eut un silence.
— Si vous le permettez, dit Georges, je viendrai donc quelquefois visiter ce beau pays, et savoir où vous en êtes
— Monsieur Georges, dit Jeanne, j'aurais bien, pour mon compte, encore quelque chose à vous demander.
Georges s'inclina.
— Je voudrais bien savoir, si ce n'est pas indiscret, d'où vous vient ce dessin qu'on prendrait presque pour mon portrait, si ce n'est que je n'ai pas toujours l'air aussi triste.
— Mais asseyez-vous donc, dit madame Blanchemain, et contez-nous cette histoire-là. Après ça, Jeanne est comme cette paysanne de Fourqueux ; vous souvenez-vous, mesdemoiselles?... Figurezvous, nous étions par là à nous promener ; et ces demoiselles, faut toujours que ça s'occupe; nous voilà donc installées sous des pommiers ; voilà ma-
demoiselle Anna qui atteint son album et qui se met à dessiner une méchante masure avec un colombier, avec du lierre, vous savez, tout ça qui ne tenait à rien. Voilà une furie qui sort de je ne sais où, et qui nous en dit ! Et puis elle voulait nous faire mettre à l'amende pour avoir copié sa maison, sous prétexte que nous étions des Anglais. Mon Dieu ! avons-nous ri ! n'est-ce pas vrai, Anna? Après ça Jeanne ne veut peut-être pas qu'on fasse sa peinture sans sa permission...
Georges crut à propos d'interrompre. La confiance vient vite à cet âge. Il raconta en peu de mots l'histoire de sa vie, et dit simplement dans quelles circonstances il avait rencontré cette image à Munich. Jeanne paraissait pensive. Anna craignait d'engager sa sœur dans de nouvelles relations. Madame Blanchemain faisait tous les frais de la conversation.
Georges, voyant la tenue réservée des jeunes dames, comprit qu'il était temps de se retirer.
— Mademoiselle, dit-il à Anna, nous avons fait un marché...
Et il lui tendit la main ; Anna avança la sienne avec crainte.
LA COMMAiNDE. 107
— Àh bien, moi, dit madame Blanchemain, je ne donne pas ma blanche main (c'était une de ses plaisanteries) ; mais il faut que je vous embrasse, car c'est le bon Dieu qui vous envoie par ici ; et il était temps, après ça.
Georges embrassa bravement madame Blanchemain, et salua. Son dernier regard rencontra le regard profond et calme de Jeanne, et chacun se retira avec ses émotions.
La journée était belle. Georges ne se hâta pas de partir. Il voulut s'égarer dans les profondeurs de la forêt pour recueillir ses pensées et se rendre bien compte de cette matinée.
Tout lui parut sage, intéressant, convenable ; la naïve familiarité de la bonne madame Blanchemain ne lui parut pas ridicule, car il avait deviné que cette bonne dame était une amie, une confidente, une tutelle, presque une famille pour ces orphelines. Il comprit que Jeanne s'était mise sous la protection de Dieu avant de toucher sa main sous le porche de l'église.
Il se rendit compte de la prudence avec laquelle Jeanne l'interrogeait sur le chemin, avant de lui .
donner accès dans sa maison, et il devina toutes les appréhensions de sa sœur.
Il approuva leur réserve de ne pas l'avoir introduit, dès la première visite, dans leur chambre, mais de s'être mises sous la protection de madame Blanchemain. Il ne lui échappa pas non plus, d'après les indiscrétions de la bonne dame, qu'elles avaient souffert, et que ce secours ne pouvait arriver plus à propos.
Enfin, s'il était satisfait des excellentes études qu'on lui avait montrées, il était encore plus charmé du naturel et de la simplicité de Jeanne, de l'air de bonté de sa sœur, qui veillait sur elle comme la mère la plus tendre. Il était donc heureux de sa journée, et, après avoir erre dans ces bois sombres, reposé sur ces herbes touffues et odorantes, respiré à pleins poumons le parfum enivrant que distille la sève des chênes puissants, il revint à Paris en donnant un dernier regard à l'immense horizon.
Jeanne, Anna, madame Blanchemain, restaient assises dans la petite salle du rez-de-chaussée.
— Eh bien, Jeanne, dit Anna, nous y voilà. Qu'avons-nous promis ù notre pauvre mère? Que
jamais un inconnu n'entrerait dans notre maison sans nous être recommandé par les amis qu'elle nous a laissés. Et c'est toi qui lui as dit de revenir, je t'ai entendue.
— Ne crains rien, ma bonne sœur, dit Jeanne ; tu vois que j'ai bien su le faire parler ; nous le connaissons, à présent. Et puis je l'avais déjà vu.
— Tu ne me l'avais pas dit ! reprit Anna un peu vivement.
Jeanne rougit légèrement et raconta d'une façon assez insignifiante l'histoire de Yêpingle, qu'elle avait promis de garder.
— Mes enfants, dit madame Blanchemain, c'est très-bien d'être prudentes, et, Dieu merci! vous n'avez rien à vous reprocher de ce côté-là, ni d'un autre, après ça. Mais, si vous voulez vendre vos peintures, si vous avez dépensé tout votre argent à Paris pour acquérir du talent, vous ne pouvez pourtant pas fermer votre porte aux pratiques ; il faut être raisonnable, ma petite Anna. Est-ce que je ne suis pas là pour vous garder, puisqu'il faut vous mettre encore en sevrage? Et puis, il y a une chose que vous oubliez toujours, mes pauvres enfants, c'est que vous manquez d'argent. Vous ne vous
plaignez jamais, vous êtes toujours de bonne humeur; mais je sais bien comment vous vivez, allez ; oui, je le sais bien.
Et, du dos de sa grosse main, elle essuya unda ses yeux, qui pleurait toujours plus facilement que l'autre .
— Eh bien, voilà de l'argent qui est bien à vous, car vous l'avez noblement gagné.
Et elle faisait sonner les cinq pièces d'or dans sa main.
— Tenez, la ménagère, dit-elle à Anna, prenezmoi ça, et que ça ne vous fasse pas trop de profit, car la Providence s'en mêle, et il vous en revient encore cinq fois autant. A présent, embrassez-moi, et remontez-moi toutes ces peintures-là, parce que je vais mettre mon petit couvert, et ça serait dommage de les défraîchir.
Les jeunes dames l'embrassèrent, lui dirent merci de sa bonne amitié, et remontèrent chez elles plus contentes et plus encouragées.
ONE MÈRE. iti
UKE BÏERE
Georges ne fit que passer à Paris, et se hâta de profiter des quelques jours qui lui étaient accordés pour aller voir sa bonne mère, dont il était séparé depuis quelques années.
Elle habitait une petite ville de Normandie, et passait dans le calme et la prière les dernières années d'une vie courageuse et traversée par les jlus rudes épreuves.
Après avoir pourvu par sa seule énergie à l'établissement de sa nombreuse famille, elle avait senti le besoin de se recueillir dans la solitude ; ses filles, mariées et établies dans des villes voisines, repaient souvent lui tenir compagnie dans la belle saison, et un héritage inattendu était venu apporter à sa vieillesse l'aisance et le bien-être qui lu; avaient manqué autrefois-
Georges la trouva seule; il avait quitté la maison maternellebienjeune, etn' y avait fait depuis que de rares apparitions. La nécessité, cette sage conseillère, lui avait donné une maturité précoce, et c'était un homme qui rentrait maintenant sous le toit maternel La vieille servante qui l'avait élevé était encore là, tout heureuse d'annoncer son retour.
La maison était riante et bien située ; tout y respirait le calme, Tordre, l'arrangement, la simplicité. Il trouva sa mère agenouillée devant son prie- Dieu ; il l'aida à se lever, car elle était faible et âgée. Mais, dans cet âge avancé, ses traits avaient conservé la dignité et la noblesse, qui étaient l'expression de son âme. Elle le reçut avec effusion.
— Je pensais à toi, cher fils, et je remerciais Dieu d'avoir béni ma vieillesse en me donnant de telles consolations après les peines de ma vie. Livré seul à toi-même, tu n'as pas fait de fautes; ton sentiment religieux et ta piété filiale t'ont conduit dans la bonne voie. Que de fois j'ai regretté de ne pouvoir passer mes dernières années près de toi ! mais je sens que je me fais trop vieille pour former des projets; ma destinée est de rester ici, où tes Yiws m'entourent de soins ; tes lettres me font di
bien et m'aident encore à vivre; M. Wolff lui-même m'a écrit combien il était heureux de t' avoir près de lui. Sois donc béni, mon fils, pour avoir réjoui les derniers jours de ta mère.
— Chère mère, dit Georges, c'est uneloi cruelle de la nature que celle qui disperse les familles . C'est près de vous que j'aurais dû rester toujours pour vous payer, par ma piété, par mon adoration de tous les instants, les soins, les soucis, les souffrances, les sacrifices de votre vie passée. Vous souvenez-vous encore de cette table autour de laquelle toute la famille était assise, grands et petits?«Comme votre bonne et sage parole était écoutée avec respect et amitié! Tous sont partis! Les uns ont déjà quitté le monde, d'autres sont établis au loin, et aujourd'hui, nous ne serons que nous deux à la grande table de famille, et, quand je vais partir^ vous serez seule avec vos souvenirs.
— Les souvenirs d'une vie bien remplie n'ont rien de pénible, mon cher enfant. Tu le sauras un jour. Je suis comme le voyageur fatigué qui, arrivé près du but, s'arrête et se repose, et se souvient des dangers de la route avant d'entrer dans la ville qui sera son refuge. Mais, aujourd'hui, je neveux
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penser qu'au bonheur de te voir, de converser avec toi. Que de choses tu as à me raconter, et tes voyages, et tes projets!
Les plus doux entretiens furent ainsi échangés! entre cette pieuse mère, qui n'attendait plus que la volonté de Dieu, et ce fils, qui entrait à son tour dans la carrière avec foi et courage. Elle s'appuyait avec amour sur son bras, elle essayait de petites promenades dans les campagnes environnantes, et elle était fière de la raison, de la droiture et de l'instruction de son Georges.
Un jour qu'elle le trouvait plus rêveur (une mère devine tout), elle lui dit :
— Tu m'as bien raconté le passé, mon Georges; mais de tes projets pour l'avenir, tu ne m'en dis rien. Tu travailles beaucoup, tu n'aimes guère le monde; ta position est honorable, tu as même des économies, grâce aux libéralités de M. Wolff, qui, je le sais, veut t'attacher tout à fait à lui ; il te faudrait un jour une bonne femme pieuse, pour que la bénédiction du ciel soit sur ta maison; modeste et simple, pour que votre bonheur soit chez vous et non au dehors, et courageuse aussi, car il faut être prêt pour les jours d'épreuves. Je ne de-
mande pas quelle soit belle, mais je voudrais qu'elle fût agréable, pour qu'une comparaison ne lui fût pas désavantageuse dans ton esprit. Je ne désire pas qu'elle soit savante, mais je veux qu'elle ait le goût du bon et du beau. Je ne la souhaite pas riche, ce qui ne gâterait rien, mais j'aimerais qu'elle eût un talent qui fût un délassement dans la prospérité et une ressource dans l'adversité.
— Ma chère mère, dît Georges tout ému, pourquoi chaque parole qui sort de vos lèvres est-elle comme une parole qui sort de mon cœur? Pourquoi celle que vous souhaitez pour moi est-elle aussi celle que je rêve pour une digne compagne de mes jours? C'est que j'ai vécu de votre vie, c'est que j'ai été nourri devotre sainte parole, c'est que j'ai appris de vous à aimer le bon, le beau et le vrai. J'estime la richesse en ce qu'elle peut servir à faire des heureux, mais je crois que c'est au travail que je dois demander ces biens passagers, et non à celle dont je voudrais devenir l'appui et l'ange gardien. Vous avez lu dans mon âme, comme vous faisiez si bien quand j'étais enfant et quand vous saviez si bien me dire, en me regardant au front, mes plus secrètes pensées ; oui, vous avez
dit vrai. Aujourd'hui, votre vie est calme, vous n'avez plus besoin de mon secours. Mon instinct me porte à me dévouer, à servir, à être utile. Je me demande quelquefois à quoi sert mon travail s'il ne profite pas à quelque être qui attend ce secours; à quoi servent mes veilles, si elles ne servent pas à protéger le sommeil de ceux qui reposent; à quoi sert ma vie, si je ne vis que pour moi.
— Cher fils, quand on se complaît dans ces réflexions, qui ont quelquefois leur danger, on est bien près de trouver celle que la Providence vous réserve, et peut-être même onl'a déjà rencontrée.
— Suis-je donc encore votre petit enfant, bonne mère, et est-ce sur mon front que vous avez lu mon secret, dont je n'aurai d'autre confident que le cœur de ma mère?
— Georges, dit la mère après avoir écouté le récit de sa rencontre et de son voyage à Saint-Germain, mon fils, tu as pour beaucoup de choses la raison et l'expérience d'un homme, ta raison t'a émancipé; mais ton bon cœur, ton dévouement, ton besoin de sacrifices, pourraient peut-être t'entraîner dans des entreprises regrettables. Ce que tu me racontes de l'intérieur de ces deux jeunes per-
sonnes est certes intéressant et honorable. Tu as bien la recommandation d'une personne qui les connaît indirectement; mais toi, tune connais encore ni elles, ni leurs relations, ni leur famille, ni la cause de leur malheur. Remarque bien que ce n'est pas une opposition, cher fils ; tu ne partiras pas d'ici sans avoir mon consentement et ma bénédiction pour toi et pour celle que tu préfères , pour celle dont l'image était gravée dans ton esprit avant même que sa personne te fût connue ; mais prends garde à ce mirage de ton imagination. C'est une prière qu'il me reste à te faire : tiens-toi quelque temps dans une sage retenue ; ne promets rien, observe, garde ton secret dans ton cœur, sois utile à celle à laquelle tu veux dévouer ta vie; mais surtout sois prudent, garde ta dignité el ton indépendance, et si, après une année d'épreuve, tu portes le même jugement, alors prends-la pour femme, et tu auras rempli tous mes vœux. Voilà cependant mon consentement, cher fils , il était préparé, car je ne voulais pas qu'un accident ou une maladie vînt retarder tes projets.
Et elle atteignit dans un secrétaire une enveloppe qui contenait un blanc-seing.
m UNE MÈRE.
Georges y trouva aussi quelques billets de mille francs.
— Ils sont à toi, et bien à toi, cher fils ; ce sont Les épargnes que tu m'as envoyées dans des temps difficiles; la fortune, devenue moins contraire, m'a permis de te les réserver.
— De grâce! dit Georges ; c'était avec bonheur que je vous consacrais mes premiers travaux, faible compensation de tout ce que vous avez fait pour nous élever, chère mère; ne m'ôtezpas ce bon souvenir.
— Eh bien, dit la mère, je garde cette pieuse épargne, mais je la donne à ta chère Jeanne pour monter son ménage. Tu seras son trésorier. Maintenant, j'ai dit. Tu le vois, je ne te donne en dot qu'un conseil de mère. Et souviens-toi pourtant que, si les circonstances l'exigent, tu peux te marier demain, et que, présentée par toi, ta femme sera reçue ici comme mon enfant.
Georges promit à sa mère d'agir avec la prudence qui lui était recommandée, passa quelques jours près d'elle avec ses sœurs, qui étaient venues le rejoindre, les pressa une dernière fois dans ses bras, et partit plein de joie et d'espérance.
DÉJAJ HB
Les huit jours de grâce accordés par M. Wolff n'étaient pas écoulés. Georges avait employé cette vacance à satisfaire les plus doux penchants de son cœur ; il avait trouvé un but pour sa vie. Il n'avait pas voulu garder un jour cette pensée nouvelle sans se confesser aux pieds de sa mère. Va-t-il maintenant revoir son bienfaiteur et reprendre avec ardeur, avant le délai fixé, un travail qui aura désormais un nouveau stimulant? Nous le pensions d'abord.
Mais alors pourquoi le rencontrons-nous, le lendemain, errant à l'aventure à l'entrée de la forêt de Saint-Germain, dans ces premiers groupes de beaux arbres et d'aubépine d'où Ton aperçoit la petite maison blanche, avec ses pampres et ses
grands rosiers qui étendent jusqu'au faîte leur riche tapis vert chargé de fleurs ? Pourauoi ? Le sait-il lui-même?
Comme la parcelle d'or va, par un travail silencieux et sûr, se joindre au filon d'or; comme la goutte de rosée va, par une pente inévitable, se joindre au ruisseau limpide ; comme l'aimant, par une volonté éternelle, aspire vers le pôle, ainsi le cœur cherche l'amitié, ainsi le fort devant Dieu cherche le faible, ainsi l'homme pur cherche le vrai, ainsi le méchant, hélas ! reconnaît son pareil à des signes certains et forme société avec lui ; tout s'attire, tout s'enchaîne, etl'homme, qui croit agir par sa volonté, est conduit sûrement vers le bien s'il écoute la conscience et le devoir ; vers le mal, s'il écoute son égoïsme et ses mauvaises passions.
C'est pour cela que Georges au cœur d'or, dans le plus beau pays du monde, sous les arbres séculaires qui le protégeaient de leur ombre, aspirant la brise caressante, se reposait dans sa force et regardait la maison blanche à travers les buissons, et se disait : Travaillez et priez, pauvres enfants, je vous garde; Dieu et ma mère l'ont permis.
Il croyait cependant, le sage Georges, que la vue
de la maison blanche suffirait à son amitié, et qu'il allait repartir avec courage en emportant pour gage une rose des bois qui se penchait vers lui, semblable à celle que Jeanne portait dans ses cheveux quand elle s'offrit pour la première fois à sa vue.
Mais alors, Georges, pourquoi vous trouvez-vous assis dansla salle basse, entête-à-tête avec madame Blanchemain, devisant gravement avec elle sur la nourriture la plus saine etla plus convenable à donner à ses serins, dont elle faisait le ménage? Vous faites l'école buissonnière, mon enfant, et vous ne savez pas vous-même comment vous êtes entré ici.
Vous êtes revenu de la forêt par le parterre pour passer plus près de la maison blanche; la porte était ouverte, madame Blanchemain était sur cette porte; vous avez voulu passer en saluant, ce qui n'était pas adroit; elle vous a rappelé, la bonne dame, et vous voilà pris ; vous l'avez voulu.
— Monsieur Georges, vous voilà donc de nos côtés? lui dit-elle. On a bien parlé de vous, là-haut. Ces dames sont à l'église. £e n'est pas qu'elles soient dévotes plus qu'il ne faut, mais c'est une bonne habitude pour des jeunesses. Et, après ça, les gens qui s'en dispensent disent qu'ils n'ont pas
le temps. Eh bien, savez-vous, monsieur Georges, j'ai remarqué que ceux qui vont à l'église se lèvent matin, ont toujours leur ménage fait avant les autres, et y trouvent encore leur compte. Moi, j'ai été à la messe de six. Vous voyez, mon petit ménage est fait depuis longtemps ; il ne me reste que ces pauvres serins, qui m'attendaient avec impatience. Ah! les gourmands ! ils sontbien contents dans cette saison-ci, parce que c'est le plantin, et ça les fait chanter comme des séraphins. Chantez, pauvres petites bêtes, vous ne manquerez de rien tant que je serai là. Ah ! dame, monsieur Georges, voilà comme on devient quand on est vieux et qu'on n'a pas d'enfants : on s'attache comme ça à des pauvres animaux dont on prend soin. Après ça, moi, j'ai plus de bonheur : j'ai mes petites voisines, o'est comme les enfants de la maison ; ça anime mon ménage, qui, sans cela, serait un peu triste, bien que je sache toujours m'occuper, comme vous voyez. Mais vous prendrez bien quelque chose; vous n'avez pas déjeuné? Écoutez-moi bien, nous allons déjeuner ensemble. Vous nous avez rendu assez service pour nous donner encore cette marque d'amitié. (Georges fit un signe d'as-
sentiment.) Je dis à nous, car ce que vous avez fait pour elles, c'est bien comme pour moi, et vous avez bien trouvé la plus noble manière de les obliger, c'est de leur donner de l'ouvrage ; car ici ce n'est pas facile, et, comme disent leurs amis, c'est à Paris qu'on trouverait bien à s'occuper. Mais elles n'ont pas voulu quitter le payg de leur mère, et elles veulent vivre ici sous les yeux de quelques anciens amis.
Et elle continuait, tout en causant, à mettre son couvert.
— Vous aurez des œufs frais et du bon café. Je me suis accoutumée à le soigner, parce que c'est la seule chose qu'elle aime, cette petite Jeanne. Quand elle a travaillé tout le jour et qu'elle vient ici à la veillée, je lui en donne une petite tasse, et puis elle s'endort sur le grand fauteuil que voilà, pendant que sa sœur fait de la couture. Moi, j'en prendrais le soir dans un dé à coudre, du café, je ne pourrais pas fermer l'œil! Mais la jeunesse!... En la regardant comme ça dormir si calme, moi et sa sœur nous admirons tout bas cette bonne et franche nature, car nous la couvons comme notre ejfant. Eh bien, après ça, cette enfant-là, c'est
m DÉJÀ!
encore l'homme de la maison pour le courage et larésolution. Sa sœur Anna, qui l'emporterait bien sur ses bras, tout endormie, comme une plume, est bien plus craintive et ne ferait rien sans la consulter.
Le petit couvert était mis avec une extrême propret^ Madame Blanchemain plaça Georges en face de la fenêtre. Le sol étant élevé de quelques marches, on dominait de là le parterre, et, par les trouées du feuillage, on apercevait l'immense horizon et les montagnes bleues.
Georges, bien que fort instruit, ne souffrait pas de la compagnie des gens simples, quand il les trouvait naturels et obligeants, car il mettait les qualités du cœur bien au-dessus des conventions qui régissent les relations factices du monde. C'était donc avec reconnaissance qu'il jouissait de cette hospitalité improvisée et du spectacle admirable que lui offrait la fenêtre entr' ouverte et bordée de roses qui penchaient leur tête curieuse jusque dans la salle. Et puis, qui sait s'il ne commençait pas déjà son rôle d'observateur, et s'il n'espérait pas puiser à une source si facile des renseignements sur la vie passée de ses protégées?
— Comment trouvez-vous ces œufs-là? J'espère qu'ils sont cuits à point! Ce sont des cochinchines. Ça pond en toute saison. Je vous mènerai voir ma basse-cour, au fond du petit jardin.
Quand le café si vanté fut servi, avec un pot d'excellente crème, Georges ramena la conversation sur les jeunes dames.
— Vous avez connu leur mère? dit-il.
— Oui, je l'ai bien connue, répondit madame Blanchemain, et, comme j'étais sa meilleure amie, c'est près de moi qu'elles ont voulu vivre, car nous pouvons en parler souvent.
Madame Duval, restée veuve, avait retiré des affaires de son mari une somme qui, avec son travail, pouvait lui suffire pour élever ses enfants. Elle eut l'imprudence de confier cette somme à des mains douteuses. Elle eut bien des soucis et des inquiétudes, non pour elle, mais pour ses filles. Les maladies vinrent ensuite, et puis la faiblesse, et puis le malheur. — Je ne puis, voyez-vous bien, raconter la fin de cette histoire. Jeanne avait seize ans, Anna en avait dix-neuf; elle me les a recommandées, mais elle n'a pu me donner quelques éclaircissements dont j'avaisbesoin sur l'état de ses
affaires. Les pauvres enfants étaient bien hors d'état de s'en occuper. Tout leur a manqué à la fois. Vous n'avez peut-être pas vu cette boucle blanche qui court à travers la chevelure noire de Jeanne ; elle a poussé en une nuit. Je promenais ces deux figures pâles et désolées dans les grandes avenues de la forêt, pour fatiguer leurs membres et reposer leur pauvre esprit; je n'en tirais pas une parole. Enfin, la religion, l'amour du travail, le désir de répondre aux volontés de leur mère, leur ont fait un peu reprendre courage, et j'attendais toujours pour elles le secours de la Providence, en laquelle j'ai foi entière, quand le bon Dieu vous a envoyé; car, aussi vrai que voilà un œuf de cochinchine, vous êtes un honnête et digne jeune homme, monsieur Georges. Je me connais en physionomie, et moi, quiréponds d'elles devantleurmère, je vous recevrai de tout cœur, comme elle le ferait ellemême si elle était encore là pour les garder. Mais ces demoiselles sont rentrées ; que ne montez-vous voir un peu les belles peintures qu'on vous prépare? J'ai vu apporter des fleurs magnifiques; on doit travailler dur là-haut. Surtout ne dites rien de ce que je vous ai raconté ; leur douleur est si sainte,
qu'elles ne permettent pas à tout le monde d'en parler, et elles ont la fierté de leur malheur. Ne soyez pas longtemps, et vous reviendrez me voir; pendant ce temps-là je vais ôter mon petit couvert et mettre tout en ordre, car je ne peux rien laisser traîner. Chacun a son petit travers.
Georges la remercia et monta avec crainte l'escalier qui conduisait au petit appartement du premier. Il frappa timidement, ouvrit, et, dans une chambre toute garnie d'études, il se trouva en présence de Jeanne, assise devant une table chargée de fleurs.
Elle se leva très-pâle, s'appuya sur le dossier de sa chaise. Déjà! dit-elle d'une voix altérée.
— Mademoiselle, dit Georges, ce mot est tout simple de votre part et vous est bien permis. L'impression pénible qu'il produit sur moi ne doit pas vous arrêter. Vous me rappelez par ce seul mot à mon devoir. Je croyais qu'il m'avait été accordé devenir voir vos travaux; mais j'aurais dû attendre vos ordres, ou au moins vous en demander la permission. Veuillez me pardonner.
Et, saluant avec un triste regard, il se retira.
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BMTTERPRETATBOM
Aussitôt qu'il fut parti, Jeanne, restée en présence d'elle-même, retomba sur sa chaise et se mit à réfléchir sur cette apparition inattendue. Elle avait craint de faire une faute en recevant ce jeune homme, seule dans sa chambre : Anna n'était pas encore rentrée. Elle comprit qu'elle s'était encore plus avancée parce seul mot. En effet, si Georges eût été pour elle un indifférent, quoi de plus simple que de lui laisser voir son dessin, de lui demander tout naturellement quelques avis et de le reconduire avec la politesse qui convient? Mais le congédier, n'est-ce pas lui dire au contraire : Vous êtes pour moi autre chose qu'un amateur de peintures, vous ne venez pas pourvoir des fleurs, mais pour me voir, je le sais ; je vous attendais, et je ne
INTERPRÉTATION. VIO
dois pas le laisser paraître : Cest déjà vous! Elle tomba dans la tristesse et le découragement; sa sœur, en rentrant, la trouva très-changée, et eut peine à comprendre ce qui était arrivé. Le soir, Jeanne se coucha avec un peu de fièvre.
Georges, de son côté, avait été fort ému de cette froide réception ; il prit à peine congé de madame Blanchemain, qui lui dit en riant :
— On ne se plaindra pas que vous faites vos visites trop longues.
Et il rentra dans les allées ombrées de la forêt, qui étaient le lieu préféré de ses réflexions.
Il s'arrêta aux pieds de la Vierge noire , image vénérée qui protège un carrefour de la forêt, comme pour prendre Marie à témoin de la sagesse de ses projets. Et alors la lumière commença à se faire dans son esprit.
— Si je n'étais rien pour elle, se disait-il, elle m'aurait reçu comme tout le monde ; elle a craint ma présence, sa pâleur laissait voir uneimpression profonde ; elle pensait à moi peut-être et à cette petite épingle qui est déjà comme un lien entrenous.
Enfin, jamais homme ne se trouva plus heureux* d'avoir été congédié par un mot de reproche. De