‹ Pour une épingleChapitre 13 sur 16 · DISE AMIE · texte numérisé non relu

DISE AMIE

que contrariété qui vous rend malade ; ne pouvezvous donc vous accoutumer aux coups d'épingle de lady Wilson? Que vous est-il arrivé?

— Chère Borghèse, dit madame Wolff, ce n'est pas lady Wilson qui est la cause de mon indignation, c'est... vous ne pourrez le deviner... Mais vous avez toute ma confiance ; vous m'avez donné tant de marques de votre bonne amitié, qu'il faut bien que vous écoutiez ma plainte et que vous me donniez conseil. Pour tout vous dire, et c'est à vous seule, si indulgente et si bonne, que j'ose confier ce secret, vous vous rappelez cette ridicule gageure?

— Quoi donc? reprit Borghèse d'un air étonné.

— Eh bien, cette sotte épingle avec laquelle on a trouvé moyen d'occuper toute la maison. Vousmême , ne m' avez -vous pas défiée comme les autres ?

— Oui, et le grand mal? Je me souviens à présent que vous avez perdu et que vous avez loyalement payé à lady Wilson les quelques louis qui formaient l'enjeu. Vous en repentez-vous? Lady Wilson, malgré ses travers, est charitable , et cet or a profité à une pauvre famille; j'en ai la preuve.

— Aussi n est-ce pas cet enjeu que je regrette; mais, puisque vous ne comprenez rien, Borghèse, il faut bien tout vous dire : j'ai gagné le pari, et voilà cette méchante épingle, dont je ne sais que faire et que je pourrais croire ensorcelée , aux tourments qui m'agitent depuis cette détestable gageure.

— Et depuis quand , Louise , payez-vous les paris que vous gagnez? Pourquoi êtes-vous si généreuse ?

— Parce que c'est avec vous seulement, Borghèse, que je veux convenir que j'ai gagné, parce que vous êtes bonne et indulgente, parce que vous me connaissez, et parce que votre M. Georges, que vous avez pris pour un saint, est un homme entreprenant et audacieux dont il faut vous méfier. Je rougirais de raconter à tout autre ce qui m'est arrivé.

— Bon Dieu ! qu'est-ce que cela? dit Borghèse d'un air surpris, et que vous a-t-il donc fait, ce pauvre jeune homme ?

^ —Eh bien, cet innocent a profité de ce que j'étais à moitié endormie de ses discours pour... )our m'embrasser dans le jardin d'hiver.

— Ah ! c'est fort plaisant ! reprit Borg'hèse; mais voyez don( cet écolier qui embrasse les dames, toutes les portes ouvertes !

— Vous pouvez en rire, Borghèse, et alors vous serez comme les autres; moi qui vous croyais meilleure et plus charitable! Croyez-vous que, si j'avais pensé m'exposera une telle insolence, je lui aurais marchandé cette belle relique?— Mais cen'estpas tout. C'est bien innocent, n'est-ce pas, tout ce qui s'est passé? Eh bien, tout cela peut être mal interprété et mal raconté. Àvez-vous remarqué l'air brusque et soucieux de M. Wolff? Et comment m'expliquerez-vous ce départ précipité de Georges? Est-ce un drame du Gymnase dans lequel on me donne un rôle? suis-je donc une épouse infidèle, parce qu'un impertinent s'est permis de me toucher de ses lèvres? Et mon séducteur est-il puni de son bonheur par son exil? — Tout cela est parfaitement ridicule. Chère Borghèse, vous pouvez répondre de moi,vous savez l'estime , rattachement que j'ai pour M. Wolff, vous connaissez toute ma vie. Il faut que vous veniez avec moi, que nous ra- 1 3ontions cette pitoyable histoire, et qu'on sache bien que le pur, le sage Georges , embrasse sans

façon et par surprise la femme de son protecteur.

— Mais enfin, dit Borghèse, on n'embrasse pas une femme à propos de rien ; je me suis trouvée dix fois avec lui , il est venu chez moi faire de la musique, et, comme tout lemonde, je l'ai trouvé respectueux et presque intimidé dans le tête-à-tête; voyons, vous avez fait quelques frais pour en venir là?

— Mon Dieu! presque rien; j'étais piquée au jeu; vous savez, j'aime à réussir dans mes entreprises, et, je ne sais pourquoi, je tenais à cette épingle; et alors...

— Et alors ? dit Borghèse.

— Alors j'ai détaché une fleur de grenadier; je lui ai offert cette fleur pour son épingle, dont le prix, par un enfantillage que je ne m'explique pas, augmentait en proportion de sa résistance

— Et puis?

— Et puis, continua madame Wolff, j'ai mis cette fleur à ma ceinture, et pendant que je dormais...

— Vous dormiez, Louise? Et vous croyez tout cela bien innocent? Vous voyez pourtant où cela vous a conduite !

— Je ne le sais que trop ! dit madame Wolff;

mais ce n'est pas de la morale que je vous demande, Borghèse, c'est un moyen de sortir de cette sotte position.

— Le moyen, le moyen, je l'aurais bien, reprit Borghèse ; mais c'est à deux conditions, et la pre* mière déjà vous paraîtra intolérable,

— Qu'est-ce donc encore ?

— Ma chère Louise, c'est d'écouter un sermon en trois points.

Madame Wolff s'étendit sur son divan d'un air découragé.

Borghèse se plaça sur un fauteuil, devant elle, d'un air magistral.

— Ma chère fille, dit-elle, vous êtes bonne, vous êtes sage, vous aimez votre mari, qui est le plus dévoué et le plus généreux des hommes, vous avez tous vos loisirs, vous pouvez vous créer des occupations utiles et charmantes, vous êtes dans la position la plus enviée, car vous avez le rare privilège de pouvoir distribuer vos libéralités sur ceux qui souffrent. Eh bien, comment employez- vous votre temps? A des puérilités , à entendre des paroles inutiles, à encourager des médisances, à combiner des entreprises aventureuses, comme celle dont

vous ne pouvez sortir, à provoquer par vos coquetteries l'attention d'un innocent tout occupé de ses devoirs. En avez-vous compris le danger?

— Eh ! chère Borghèse , vous le savez bien , puisque je vous appelle à mon secours.

— Et maintenant , dit Borghèse , autre condition : si je vous tire de ce péril, me pardonnerez* vous tous les moyens que j'ai cru devoir employer, moi, que vous aviez défiée de protéger Georges sous mon aile blanche? Et me promettez-vous encore d'être pour ce jeune homme comme une mère sage et prudente?

—Vous savez bien que je vous promets tout ce que vous voudrez. Mais parlez donc, méchante amie !

— Eh bien, sachez que je veillais sur vous, car ce n'est pas sans danger qu'on s endort sous les myrtes en fleur. Aujourd'hui, je vous rends le baiser que je vous ai pris et la fleur que vous me reprochez tant.

Et elle jeta à ses pieds une grenade fanée.

— C'est moi, votre Borghèse, qui suis cet imporinent dont vous avez à vous plaindre. Le pauvre eorges en est bien innocent ; il était déjà loin,tant

il redoutait vos enchantements; et quant à l'épingle dont je vous ai fait hommage, je vous prie de croire qu'elle n'est pas sorcière.

— Je suis furieuse ! dit madame Wolff , trop heureuse de ce dénoûment. — Mais pourquoi m'avez-vous si longtemps laissée souffrir et faire mille suppositions sur le départ de Georges ?

— Pour vous punir et pour le venger, dit sérieusement Borghèse.

Les deux amies s'embrassèrent et se promirent le secret.

Madame Wolff était guérie. Le soir, au salon, tout le monde était en bonne humeur. Madame Wolff, suspendue au bras de son mari, reçut Georges avec une amitié toute maternelle; il eut les honneurs de la soirée ; on lui fit raconter ses voyages. M. Wolff le félicita et témoigna l'intention de l'intéresser à ses affaires. Le calme et la sagesse étaient rentrés dans cette maison , grâce à la prévoyance d'une amie.

Georges se remit au travail avec un double courage, car, d'une part, il sentait tout ce qu'il devait à M.Wolff de dévouement et d'efforts, et, déplus, il avait maintenant des plans bien arrêtéspourson avenir. Toutes ses réflexions le confirmèrent dans l'excellente opinion qu'il avait conçue de ses protégées , et le congé qui lui avait été signifié , loin de le blesser, augmentait toutes ses espérances.

Ce fut donc avec une nouvelle ardeur qu'il entreprit de se remettre au courant des affaires toujours actives et prospères de la maison Wolff.Les nuits sans sommeil ne lui étaient pas pénibles, car il se disait en travaillant : Je sais maintenant à qui profiteront mes veilles.

Quelques jours se passèrent ainsi; et puis, un

matin .Georges reçut une lettre portant le timbre de Saint-Germain et dont récriture tremblée ne lui était pas connue.

Rien dans le caractère de Georges ne peut autoriser à l'accuser de fatuité , et cependant il faut avouer qu'il attendait un peu celte lettre. En voici le contenu :

« Mon cher monsieur Georges,

« C'est bien heureux que vous m'ayez laissé votre adresse, car j'avais bien besoin de vous écrire, et je ne veux pas en parler à nos voisines.

d Qu'avez-vous donc fait, monsieur Georges', vous qui m'avez, par votre air modeste et par votre bon cœur, inspiré tant de confiance?

« Je vous ai engagé à monter voir mes chères enfants, et je ne sais ce qui s'est passé. Nous n'avons pu rien tirer de Jeanne, que vous avez trouvée seule, et qui est, depuis ce moment, toute triste et toute malade.

« Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu on oblige les gens, on leur doit encore plus d'égards et de respect. Je veux croire que vous n'avez rien h vous reprocher.

<( Si votre conscience est tranquille, venez me voir dimanche matin, car j'ai à vous parler sérieusement et confidentiellement. Nous serons seuls.

« Espérant que vous êtes toujours digne de notre amitié, je vous salue de cœur.

« Ve Blmschemain. »

Le dimanche matin, Georges, heureux de ce rappel, mais préoccupé de la santé de Jeanne, était à la porte de la maison blanche.

— Arrivez donc, méchant garçon! dit madame Blanchemain, j'ai bien des choses à vous dire pendant que nous sommes seuls. Dites-moi franchement, monsieur Georges, ceci est bien entre nous, dites-moi, comme si vous parliez à votre mère ou à la mère de Jeanne, qu'avez-vous dit à cette pauvre enfant, que lui avez-vous fait pour qu'elle soit dans ce triste état? Vous avez passé par l'église pour entrer dans cette maison des anges ; vous avez passé par la piété pour gagner leur estime ; elles sont vos obligées, je vous l'ai dit. Ceci vous imposait de grands devoirs et une réserve dont je vous croyais bien capable, moi qui ai la prétention de

me connaître en physionomie. Pourquoi avez-vous abusé de l'entrée que vos affaires vous ont donnée dans cette pauvre maison pour y jeter le trouble? Répondez-moi tout de suite. Si vous vouliez seule ment former une de ces liaisons frivoles dans lesquelles tant de jeunes gens perdent leur présent et leur avenir, que ne vous adressiez-vous aux personnes de bonne volonté, comme vous en avez dans votre Paris? Si vous veniez seulement pour affaires, comment êtes«vous parvenu à nous faire plus de mal que vos générosités ne nous ont fait de bien? Vous avez pourtant l'air d'un bon et honnête garçon ; mais parlez, parlez donc, que je sache si vous êtes l'ami que la Providence nous réservait ou un ennemi qui a pénétré sous notre toit au nom de la charité. Et ne croyez pas pouvoir me tromper, ajouta-t-elle en prenant une prise de tabac et en le regardant fixement.

— Rassurez-vous, reprit Georges en souriant, dès qu'il put prendre la parole, je n'ai rien à me reprocher, et je suis toujours digne de votre amitié et de la leur. La physionomie de Jeanne, son talent, ce que m'en a dit encore un homme honorable comme M. Redouté, m'ont d'abord inspiré autant

d'estime que de respect pour cette personne. Tout ce que j'ai vu ici n'a pu que confirmer mon opinion; le lieu même où j'ai rencontré Jeanne à Saint-Germain vous était une garantie de ma conduite. Lorsque vous m'avez engagé à monter chez elle l'autre jour, elle a paru fâchée d'un si prompt retour, et, sur un seul mot qu'elle a prononcé, je me suis retiré en m' excusant, et j'ai promis de ne me présenter qu'avec sapermission. Quepouvais-je faire? Et ne croyez pas que j'aie gardé le moindre ressentiment de cette froide réception. J'ai appris à estimer Jeanne encore pour cette susceptibilité bien naturelle et pour cette réserve prudente, et j'étais aussi heureux départir que d'autres auraient été empressés de rester. Vous voyez, chère madame Blanchemain, que je suis peut-être encore celui que vous attendiez pour secourir et aimer vos enfants ; vous voyez que je ne suis pas indigne de votre confiance et de votre hospitalité.

Et il lui tendit la main.

— Eh bien, mon enfant, vous soulagez mon pauvre cœur, dit madame Blanchemain en lui prenant la main et en la gardant dans ses deux grosses mains; mais, dites-moi, maintenant que voulez-

vous faire? Car je commence à voir clair dans la pensée de Jeanne, grâce à vos explications. Avezvous songé à votre avenir? Vous rencontrerez dans le monde des occasions avantageuses d'établissement, et, si vous commencez ici des relations, basées, tant que vous voudrez, sur l'estime et le respect, qui sait si la pauvre Jeanne ne gardera pas de cette liaison passagère un attachement sérieux, et si vous ne l'exposez pas involontairement à de tristes mécomptes? Ne vaut-il pas mieux parler de tout cela entre gens raisonnables avant de s'avancer dans un chemin où il est si difficile de reculer? — Chère madame Blanchemain, dit Georges, vous avez parlé de la Providence, et j'y crois aussi; je crois que c'est elle qui m'a mis en présence de Jeanne ; je crois que cette liaison répond aux plus doux besoins de mon cœur. Je sais que ma mère ne mettra pas obstacle à mes projets, je vous en donnerai la preuve. Mais il ne m'appartient pas de déclarer, quant à présent, mes intentions, et j'espère que vous me saurez gré de cette prudence. Vous serez ma confidente, et vous m'aiderez à préparer le bonheur de Jeanne. J'aurai bien besoin de vous pour la rassurer, et nous ferons,

B entre nous, si vous voulez, un complot pour lui créer un avenir.

— Voilà qui est bien parlé, dit madame Blanchemain. Maintenant il faut monter consoler les affligées, et prenez conseil de votre raison et de votre cœur pour ne pas les offenser en voulant les servir.

Madame Blanchemain entra la première.

— Mon enfant, dit-elle à Jeanne, qui était encore seule, je vous amène M. Georges, qui voudrait bien savoir où en sont vos peintures.

Georges entra et présenta sa main avec un regard qui implorait pardon. Jeanne avança ea main avec franchise et empressement.

— J'avais besoin de vos conseils, lui dit-elle. Et elle retomba un peu pâle dans son grand

fauteuil.

Georges remarqua alors que tout, dans cette chambre, était encore comme le jour où il y avait fait une si courte apparition. Le même dessin était sur la table ; le même bouquet, si frais, si brillant l'autre jour, penchait maintenant ses fleurs fanées le long d'un grand verre élancé qui supportait les tiges mourantes, et Jeanne elle-même, avec ses

traits altérés par la souffrance, n'était-elle pas comme une fleur épuisée? Elle se remit cependant presque aussitôt, ses yeux reprirent de la vie.

— Cette semaine, je n'ai pu rien faire, dit-elle ; je n'étais pas bien, mais je me sens mieux; et puis j'avais peut-être besoin de vous consulter. Quel malheur! à présent ces pauvres fleurs ne peuvent plus nous servir.

Et elle les relevait avec pitié.

— Je vais en chercher d'autres, dit Georges? car il faut avancer nos affaires et réparer le temps perdu.

— Allez vite, dit madame Blanchemain, et le déjeuner sera prêt quand vous allez revenir.

Une heure après, la famille, quel doux nom à improviser! Anna et Jeanne, madame Blanchemain et Georges, étaient réunis dans la salle basse. La confiance et la sérénité étaient sur toutes les figures. Georges, telle est la puissance du sacrifice, vida sans répugnance apparente et jusqu'à la lie l'espèce de calice que madame Blanchemain avait déposé devant lui. Ce fut le triomphe du vin de Mareil.

— Il se laisse boire, dit la bonne dame avec sa*

tisfaction, mais il est encore meilleur avec de l'eau.

Un jardinier arriva et rangea dans la salle à manger un choix des plus belles fleurs. Le déjeuner fut très-gai et très-amical.

Quand le café fut servi, Jeanne, qui n'avait rien voulu prendre depuis quelques jours, ne refusa pas la belle tasse à filets d'or que madame Blanchemaïn lui versa avec un soin tout particulier, en y ajoutant le dessus du pot de crème.

— C'est notre enfant gâtée, dit-elle à Georges. Maintenant nous allons vous mener faire un tour dans notre parc. 11 n'y a que la porte à ouvrir.

En effet, la famille se trouvait quelques moments après sous les dômes verdoyants de la forêt. Vous connaissezl'Étoile des neuf routes, la Butte du Houx, le Val, lieux charmants, splendide nature qui s'embellissait encore du contentement des nouveaux amis ! Georges donnait le bras à madame | Blanchemaïn; les deux sœurs marchaient à côté ; quelquefois on se séparait. Quand on fut près du château du Val, on fit une halte au versant de la colline, et un spectacle ravissant charmait le regard La solitude, le silence, tout agissait sur l'imagina-

lion. Georges se trouvait assis près de Jeanne, et ils n'avaient rien à se dire. Ne lui avait-elle pas donné la main, ne lui avait-elle pas dit, en élevant vers lui un regard profond : J'avais besoin de vos conseils? Tout était là.

Selon la coutume des promeneurs qui visitent cette partie de la majestueuse forêt, on sortit par la grille royale. Il y a là une transition qui frappe tous les visiteurs, et qu'on ne trouve peut-être en aucun lieu du monde.

On sort du demi-jour, on quitte l'asile mystérieux des ombrages sombres comme les chapelles basses d'une cathédrale aux vitraux coloriés, et on se trouve en présence d'une immensité radieuse. On a devant soi le ciel ouvert, et, du plateau circulaire et élevé qui domine le paysage, on voit sous ses pieds la terre des vivants, avec son grand fleuve qui l'arrose, ses nombreux villages qui l'animent, ses champs fertiles qui donnent le pain et le vin, ses bois qui donnent l'ombre pour l'été, le feu pour l'hiver, ses collines gracieuses qui décorent l'am- } phithéâtre. On revient ainsi en suivant ce specta cle changeant jusqu'au parterre et au vieux château.

Il fallut cependant songer aux affaires sérieuses ; on discuta gravement ; on groupa les flears pour faire des harmonies ou des oppositions, selon le principe du maître ; on aida la nature, on devisa en travaillant dans cette chambre, où tout respirait le goût et l'art, au milieu de la sainte pauvreté. Ainsi une coupe de cristal portait pour guirlande un chapelet à gros grains et formait par sa disposition un groupe gracieux. Quelques livres familiers de nos meilleurs et plus chastes auteurs disaient la préférence des personnes du logis ; des albums rappelaient les sites intéressants de la forêt. Un portrait de femme, pastel excellent, digne de Latour, était suspendu à la meilleure place ; il fixa l'attention de Georges.

— C'est le portrait de ma mère, dit Jeanne; comme les yeux sont bien ! On dirait qu'il vous regarde.

On n'en dit rien de plus.

Que le temps passait vite ! Georges se leva : il fallut partir.

Jeanne se leva aussi et lui tendit la main.

— Déjà! lui dit-elle, en osant sourire.

C'était comme une expiation du mot cruel de

l'autre jour. Et on se sépara, non sans convenir qu'on se reverrait le dimanche suivant pour inspecter les travaux de la semaine et en préparer de nouveaux.

Madame Blanchemain, en le reconduisant, lui dit tout bas :

— Je suis contente de vous. Bon courage, vous avez fuit aujourd'hui un bout de chemin*

Tout, dans la nature, selon la loi de Dieu, doit suivre une marche de progrès ou de décadence ; rien n'est stable, rien n'est immuable : le soleil, pâle à son lever, aspire au zénith et retombe éteindre ses feux dans les flots ; la mer frémit, puis s'agite, puis élance son écume jusqu'au sommet des falaises, puis, comme épuisée de ses vains efforts, elle n'est plus qu'un miroir ou l'alcyon reflète son image ; les plantes, animées par la sève du printemps, dressent vers le ciel leur tige vigoureuse, jusqu'à ce que les ardeurs de l'été les dessèchent etles rendent le jouet des vents. Pauvres humains ! il en est ainsi de vos sentiments, la raison n'est pas toujours un guide suffisant pour les retenir dans de sages limites.

C'est pour cela que les visites de Georges devenaient chaque dimanche plus intimes. C'est pour cela que, par un beau soir du mois d'août après une promenade rêveuse dans la forêt, Georges était assis près de Jeanne dans la chambre de travail. Anna touchait de l'orgue dans la pièce voisine; elle exécutait sur cet instrument, qu'une amie lui avait prêté, une de ces lentes mélodies dans lesquelles on retrouve comme l'écho de ses sentiments les plus tendres. La fenêtre était entr'ouverte, et tous les parfums des grands bois entraient par bouffées tièdes, et joignaient leur action énervante à l'impression de l'orgue, dont les sons imitent avec tant de vérité la voix plaintive de l'homme.

— Vous ne dites rien, Georges, dit Jeanne, et cependant nous sommes réunis, et, lorsque je vous refusais cette main, vous me disiez que vous seriez heureux lorsqu'elle serait dans la vôtre ; et cependant vous la tenez, cette main, et vous la gardez presque malgré moi. Pourquoi avez-vous perdu cette gaieté, cet entrain d'un homme courageux? Pourquoi votre regard est-il plus triste à mesure que vous me regardez? « Mes yeux ont-ils du mal pour en donner aux autres ? » comme vous nous

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