‹ Pour une épingleChapitre 14 sur 16 · L«EX1L · texte numérisé non relu

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lisiez l'autre jour dans ce livre où nous avons encore tant de bonnes choses à relire ! Voilà comme je voudrais vous voir toujours : tenant un livre ou un crayon. L'oisiveté ne vous vaut rien. Prenezmoi cet album et dessinez-nous quelque chose.

— Non, je ne suis pas heureux, dit Georges, parce que je vais partir; ici le soir est toujours pour moi rempli d'amertume. Jeanne, il faut tout vous dire ; je ne veux plus, je ne peux plus vous quitter. Ma position est assurée et suffisante pour que vous puissiez me confier votre vie : ma mère m'a donné toute liberté, vous ne dépendez que de vous ; si vous avez compris toute l'amitié que j'ai pour vous, bien que je n'en aie jamais rien dit, soyez ma chère femme et ne nous quittons plus jamais.

— Georges, reprit Jeanne, en dégageant sa main, vous parlez comme un enfant, et je vous croyais un homme. La faute est à moi, je n'accuserai personne. J'ai lu dans vos yeux tant de chagrin quand je vous ai renvoyé d'un seul mot, le jour où vous vous êtes présenté seul dans cette chambre, j'ai eu tant de remords de ma dureté, que je vous ai laissé revenir; et puis l'amitié est

i venue, et puis l'intimité; et, enfin, ces douces re-

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lations qui vous rendaient heureux quelques jours, font aujourd'hui votre malheur.

— Il ne tient qu'à vous, dit Georges, que jesois heureux pour toujours.

— Pour toujours! reprit Jeanne; et qui sait si ce bonheur durera autant que celui qui ne vous suffit plus? Savez-vous seulement qui nous sommes? Savez-vous l'état de nos affaires? Savez-vous que ma sœur et moi nous ne sommes qu'un même être, et que notre vie serait brisée si elle était séparée? Non, Georges, j'aurais dû prévoir tout cela, j'en avais depuis quelque temps comme un pressentiment. Ne forcez pas votre destinée, ne prenez pas conseil d'un soir d'été, du parfum des roses et de l'harmonie de l'orgue, écoutez la sage raison, donnez à votre esprit le temps de la réflexion. Le malheur est sur nous. Le travail et l'étude nous le font quelquefois oublier ; mais des affaires de famille, qui nous laissent exposées à bien des hostilités, demandent la solitude. Nous n'avons jamais fait cette confidence à personne, pas même à cette bonne madame Blanchemain , et, jusqu'à ce que cette affaire, qui touche à la mémoire vénérée de notre mère, soit terminée, laissez-nous, Georges,

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à nos chagrins. Gardez-nous votre amitié de frère, qui nous les fera quelquefois oublier, et soyez un homme sage.

— Chère Jeanne , dit Georges , plus vous avez de peines, plus vous m'appartenez. Ces affaires de famille, le secours d'un ami peut les éclaircir; sa présence peut faire fuir les méchants; et, quant à votre sœur Anna, quelle joie de l'avoir près de nous, de ne pas séparer ce que le ciel a si bien réuni, d'être trois et de n'être qu'un, et de donner deux mères à nos enfants !

— Taisez-vous, Georges, et écoutez Tordre que je vais vous donner. J'ai tout compris, je sais qui vous êtes, je sais tout le dévouement dont vous êtes capable ; mais, pour que ce dévouement soit durable, il faut qu'il soit éprouvé par l'absence.

— Je me soumets à tout, chère Jeanne ; tout ce que vous m'imposerez me sera facile, pourvu que vous me promettiez la récompense que j'attends.

— Vous allez partir, dit Jeanne; vous serez longtemps, bien longtemps, sans nous voir; mais vous vivrez pour nous et nous vivrons pour vous. Ce n'est pas si difficile que vous pensez, Georges, car ce n'est pas ma main, mes cheveux, mes yeux,

que vous aimez, c'est mon ftme, et mon âme sera avec vous. Quand vous serez parti, quand vous aurez perdu de vue la maison blanche , réfléchissez bien aux dernières paroles de votre Jeanne, et vous verrez qu'elle a dit vrai. — Vous resterez comme cela... une année; et puis, à pareil jour, quand tout le froid d'un hiver, quand toutes les glaces de l'absence, quand tout le flot du monde au milieu duquel vous allez revivre auront passé sur cette ardeur d'un jour, d'un beau soir d'été, alors, Georges , si vous pensez encore comme aujourd'hui, venez chercher votre Jeanne, que vous trouverez à cette place à vous attendre.

— Une année ! dit Georges ; et vous ? vous ne souffrirez pas de cette absence?

— Non, Georges, je sens en moi que je serai forte et heureuse.

— Eh bien, dit Georges, donnez-moi un gage, Je vais partir. Je veux que mon dernier regard ^ous trouve encore telle que je vous ai vue, Jeanne, quand Dieu vous a placée surmon passage. Je veux détacher cette épingle que je vous ai prêtée et qui lient encore à votre écharpe noire.

— Non, Georges, non, mon frère, vous ne ferez

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pas celte méchante action. Le dernier souvenir que vous emporterez d'ici ne sera pas celui d'une épaule nue, mais celui d'un regard ami. Laissezmoi ce signe de votre amitié, je ne veux vous le rendre que dans une année; mais écoutez encore. (Elle se leva, et, dans un coffret de velours noir chargé de bizarres ornements de cuivre elle alla chercher une petite croix de diamants.) Nous avons bien souffert, dit-elle, je puis vous l'avouer sans honte ; la valeur que cette croix représente nous aurait été bien utile, souvent indispensable pour le pain du jour; mais c'est aussi notre talisman à nous, Georges; notre mère la portait et la tenait de sa mère; nous l'avons toujours précieusement gardée. Prenez cette croix, jene puis vous donner un meilleur gage ; et, maintenant, adieu et bon courage. Anna, viens dire adieu à notre frère Georges, qui part encore pour bien longtemps .

Georges donna deuxpoignées demain sans ajouter une parole, passa chez madame Blanchemain, qui ne comprenait rien à son émotion; il recommanda à cette bonne dame d'avoir bien soin de ses chères voisines et de lui écrire s'il arrivait quelque grave incident, et il partit en pleurant.

La femme, cet être si faible, si délicat, si fragile, pour ainsi dire, qui paraît destinée au repos et aux occupations frivoles, la femme renferme sou* vent dans son cœur des trésors de force et d'énergie quand sa nature n'est pas altérée par les raille vanités dune existence factice.

L'homme, au contraire, qui a la prétention de la supériorité et de la toute-puissance, est désarmé et faible devant le malheur. Aussi nous ne serons pas étonnés de retrouver Georges, tout changé^ continuant avec son assiduité accoutumée ses occupations journalières, mais ne prenant aucun plaisir aux diverses distractions qui lui étaient offertes par la bienveillance incessante de M. et madame Wolff.

L'hiver se passa dans le silence et le recueillement. Quelques messages , quelques souvenirs, venaient charmer les lenteurs de l'absence. Cependant Georges n'était pas reconnaissable. Il n'avait plus cette initiative qui était autrefois le fond de son caractère ; il attendait des ordres et les exécutait avec une grande ponctualité, mais sa pensée était ailleurs ; il se représentait Jeanne assise, toute pâle, sur son grand fauteuil, sa sœur veillant près d'elle, et madame Blanchemain lui faisant mille discours pour la consoler.

Jeanne, dans ses lettres , ne laissait voir aucun chagrin ; elle encourageait Georges en montrant une gaieté à laquelle il ne voulait pas croire, sachant que des affaires difficiles troublaient cet intérieur où il avait rêvé de faire régner le calme.

Les douze études pour le Canada étaient depuis longtemps terminées ; elles avaient été très-admirées par M. Wolff et approuvées par Redouté, qui était quelquefois le commensal de la maison. De nom eaux travaux furent commandés, et l'activité continuait à régner dans le petit atelier de la maison blanche.

Un des premiers beaux jours de 1 année, Geor-

ges reçut un tableau qu'il n'avait pas commandé. La lettre d'envoi disait que c'était un treizième gratis, selon l'usage du commerce. Ce tableau représentait un assemblage heureux de myosotis, l'églantiers, de roses, de corèopsis et d'iris jetés à profusion dans une corbeille de mousse ; une églantine blanche, un peu fatiguée et froissée, était comme expirante en dehors de la corbeille, au bord du cadre, et paraissait représenter la signature de l'artiste.

Jamais œuvre d'art ne fut caressée avec plus d'amour par le pinceau de Mignon, qui a poussé la délicatesse du fini à ses dernières limites, comme on peut le voir dans ses œuvres charmantes conservées au Louvre. Les myosotis se retrouvaient de plusieurs côtés et sortaient encore, à travers la mousse, parle treillage de la corbeille. Les gouttes de rosée, qui pleuraient sur l'iris aux formes bizarres, étaient des diamants de la plus belle eau.

Georges poussa un cri d'admiration et se serait mis à genoux devant cette page sans pareille. Il resta longtemps en contemplation devant la corbeille, croyant voir le vent agiter ces fleurs fragiles, croyant voir Jeanne, épuisée de travail, cour-

bant sa taille souple et fatiguée devant cette œuvre de patience.

Il tâcha ensuite de se rendre compte du sens mystique que pouvait avoir cet assemblage de fleurs jetées sans un ordre apparent; et, soit effet du hasard, soit intention, il comprit que ces fleurs, rangées dans l'ordre dans lequel nous les avons énumérées, en ne prenant que la première lettre de chaque fleur, disaient m-e-r-c-i!

Il ne put douter non plus que la petite églantine, qui se tordait renversée au bord du cadre, avec une goutte de rosée au fond du calice , ne fût le portrait de Jeanne.

Combien d'heures se passèrent dans ce silencieux tête-à-tête! Il était encore à la même place, lorsqu'on lui remit une lettre dont il reconnut aussitôt la tremblante écriture.

« Mon cher monsieur Gerges, disait cette lettre, je vous ai promis de vous dire la vérité, car nos pauvres enfants sont trop braves et trop fières pour se plaindre; mais je ne dois pas vous laisser ignorer qu'elles ont eu bien des peines et que la pauvre Jeanne est bien affaiblie. Je ne connais pas

leurs affaires, car elles ne veulent rien me dire mais j'ai vu venir ici des hommes de loi. Gardezvous bien de venir, Jeanne ne vous pardonnerait pas de manquer de courage. Je vous préviens seulement pour que vous trouviez moyen, par quelque ami discret, de veiller sur ce qui se passe ici ; je ne saurais vous dire comment, mais peut-être vous trouverez dans votre cœur quelque bonne inspiration. Adieu et courage !

« Votre amie dévouée,

« Veuve Blangiiehàim. »

Cette situation parut affreuse à Georges. Savoir ses protégées sans défense, aux prises avec des adversaires puissants, se figurer la pauvre Jeanne épuisée par le travail et toute souffrante, résistant par sa seule énergie à des exigences qu'il ne connaissait pas et cachant même à sa plus intime amie, madame Blanchemain, les souffrances qu'elle éprouvait : il ne pouvait plus longtemps endurer un pareil supplice ; il se trouvait relevé de sa pro messe par le péril même de Jeanne. Il sortait, il partait pour Saint-Germain , quand la douce et

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amicale figure de Borghèse se rencontra sur le seuil de sa porte.

— Vous serez donc toujours mon ange gardien, chère Borghèse,lui dit-il en la faisant entrer. Vous seule pouvez me sauver; je suis malheureux, je ne puis avoir une autre confidente que vous , bonne et indulgente amie.

— Vous êtes amoureux, Georges, dit froidement Borghèse ; il ne faut pas vous regarder longtemps pour le deviner. Mais, si vous vouliez vous calmer un peu et n'avoir pas cette figure renversée, il n'y aurait rien de perdu. Ce tableau, eh bien, qu'estce? C'est un envoi qu'on vous a fait. Et ces lettres éparsesî qu'est-ce que tout cela? Je ne vous reconnais pas, vous, Georges, si empressé, si affable, vous devenez silencieux , vous cherchez la solitude; plus de musique, plus de bonnes causeries; M. Wolff lui-même s'inquiète; je venais pour écouter vos plaintes et pour vous consoler. Je ne pouvais arriver plus à propos, mais cachez au moins un peu ce qui vous agite, puisque vous voulez que je sois votre seule confidente ; si vous n'y prenez garde, votre secret se lira sur votre front.

— Chère Borghèse , merci ; j'écouterai encore

vos sages conseils; mais, pour aujourd'hui, vous qui m'avez donné assez de marques d'amiliè pour que je dispose de vous, je vous en supplie, partez à l'instant ; voici l'adresse de celle qui souffre et que je ne puis secourir, tâchez de savoir la cause de ses peines, et donnez-moi les moyens d'y porter remède.

Et il écrivit, sur la lettre même que Jeanne avait jointe à l'envoi du tableau, ce peu de mots :

« Chère Jeanne,

« Ayez toute confiance en l'amie dévouée qui vous présentera cette lettre; elle vient à votre secours.

« Georges. »

Il donna ce mot de passe à Borghèse , qui lui promit de partir à l'instant et d'être bientôt de retour.

Deux heures après, Borghèse, accompagnée d'une femme de chambre , était à Saint-Germain. La petite maison blanche lui était bien indiquée, et elle la trouva facilement. Elle fut bientôt en présence de Jeanne, qui, tout occupée de sa peinture

et absorbée dans ses pensées, la vit à peine entrer.

— Mademoiselle Jeanne, dit Borghèse, qui resta comme étonnée , croyant retrouver des traits qui ne lui étaient pas inconnus, vous connaissez cette écriture?

Et elle lui présenta sa lettre avec les quelques mots ajoutés par Georges.

Jeanne remercia avec effusion et dit qu'elle regrettait beaucoup le dérangement et la peine que cette dame avait bien voulu prendre, mais qu'elle n'avait besoin d'aucun secours.

— Oh! mademoiselle Jeanne, à d'autres on peut conter cela, mais non à une amie comme moi ; j'aime trop à faire mes commissions en conscience pour me contenter d'une telle réponse. Je me nomme Borghèse, je suis une ancienne amie de M. Wolff; nous sommes tous affligés de voir le changement qui s'est opéré depuis quelque temps dans les traits , dans la santé et dans le caractère de Georges, que nous aimons tous et qui est un si honnête et estimable garçon. Or toute sa peine vient des inquiétudes qu'il a sur votre compte, et, comme j'ai eu le bonheur de lui rendre quelques services, comme il sait qu'il peut compter sur

mon dévouement et ma discrétion, c'est moi qu'il a chargée de le représenter ici, et je l'en remercie, car je n'ai pas de peine à voir tout l'intérêt que vous méritez. Donc, si vous portez quelque amitié à ce pauvre Georges , auquel il semble qu'il soit défendu de paraître ici, je ne sais pourquoi, il faut au moins que vous lui disiez vos peines. Si vous pouviez le voir, le pauvre enfant, il vous ferait pitié. Si vous le tenez en exil , c'est peut-être une fâcherie, une épreuve, je n'en sais rien; mais donnez-lui au moins le moyen de s'occuper de vous. Et elle lui tendit la main en signe de sincérité.

— Madame, dit Anna, nous sommes reconnaissantes de vos soins ; cependant comment pourrions-nous, dès une première entrevue, racontera une personne qui nous honore sans doute par sa présence , mais enfin qui ne nous est pas connue, le secret de nos peines? N'est-ce pas nous exposer, sans résultat, à un froissement encore plus pénible?

— C'est très-vrai, mademoiselle ; je n'ai aucun droit à vos confidences ; aussi je ne les implore ïjue pour venil en aide à ce pauvre Georges, que vous estimez sa us doute, et auquel j'ai bien le droit de m'intèresser. Et puis, ces peines qui vous accâ-

blent, ou bien c'est une affaire d'argent, et alors avec des amis il y a toujours de la ressource ; ou bien, d'après quelques mots que Georges m'a laissé entendre dans son trouble, ce sont des inimitiés ; mais on peut les combattre. Je vous en supplie, mademoiselle Jeanne, vous qui paraissez déjà si souffrante, ne vous laissez pas accabler par ce silence qui tient à une fierté bien honorable, mais qui fera le malheur de tout le monde, si vous n'y prenez garde.— Ai-je l'air d'une personne curieuse qui s'introduit dans votre maison pour troubler votre repos? Si mes sentiments sont exprimés sur mon front, vous y devez lire tout mon désir de vous servir et de sauver Georges, qui ne peut plus vivre dans cette anxiété.

— Eh bien, madame, dit Jeanne, convaincue par l'air de franchise et de bonté de Borghèse, je ne veux faire souffrir personne ; et, si le récit de notre malheur est absolument ce qu'il vous faut savoir pour que votre mission soit remplie, je me soumets encore à cette nécessité.

Elle essuya son front couvert de rougeur, et, faisant un effort, elle continua en hésitant :

— Nous avons perdu notre mère, dit-elle en

prenant la main de sa sœur, et avec elle nous avons tout perdu ! — Elle devait une somme de dix mille francs à un parent, chez lequel elle a déposé, plus tard, une somme de trente mille francs, recueillie dans la succession de notre père. Cette somme couvrait son ancienne dette et laissait à notre disposition chez ce parent éloigné une somme de vingt mille francs, qui était tout notre héritage. La quittance était gardée précieusement par notre mère, qui nous en parlait encore pendant sa maladie et nous disait : « Mes enfants, je vous dirai, quand le moment sera venu, où vous la trouverez, car j'ai , peur de quelque surprise. » Cependantnous avons perdu cette pauvre mère, et trop de peines nous occupaient pour songer à cette malheureuse quittance. Nous ne l'avons jamais retrouvée. Peu de temps après, ce parent est mort, et les héritiers intraitables sont venus nous présenter la quittance de dix mille francs que devait autrefois notre mère. Pour tout dire, nous avons répondu de cette somme, car nous avons voulu garder intact l'honneur et le nom de notre mère ; mais, par nos économies, nous n'avons encore amassé qu'une faible partie de la somme. En vain nous prétendons que

la succession nous doit trente mille francs et qu'il nous en revient vingt mille; nous n en pouvons produire aucune autre preuve que notre parole, et, au moyen du titre dont nous avons accepté la responsabilité, on veut nous contraindre...

— Mais c'est une indignité! Et vous n'avez pris personne pour confident, pour conseil? Or il faut d'abord vous dire, mes pauvres enfants, que le titre que vous avez accepté et signé est comme nul, car vous n'étiez pas majeures quand vous avez perdu votre mère ; il y a là-dessous quelque perfidie et quelque ténébreuse machination. 11 faut me donner le nom des héritiers qui vous tourmentent; nous en aurons raison, croyez-moi; mais surtout ne signez rien.

Borghèse avait un tel air de franchise, tant d'énergie et de conviction éclatait dans toutes ses paroles, quelle commandait la confiance. Anna regarda Jeanne comme pour chercher conseil dans ses yeux, et écrivit quelques adresses, qu'elle donna à Borghèse avec d'autres renseignements et quelques pièces timbrées.

— Vous le voulez, madame, dit-elle, nous ce dons à tant d'empressement, et nous nous recoin- .

mandons à votre discrétion, car personne ne sait encore notre secret

— - Cela va sans dire, dit Borghèse. Mais maintenant parlons de ce pauvre Georges. Le tiendrez vous encore bien longtemps en pénitence? Avezvous au moins quelque consolation, quelque chose à me donner pour lui, que j'aie reçue de votre main, mademoiselle Jeanne, et que je dépose dans la sienne? Il est si malheureux!

Jeanne chercha et hésita.

— Si j'osais, madame, je vous demanderais de vous charger d'un petit tableau : c'est le portrait de notre mère, que Georges désirait depuis longtemps copier pour lui. Il me semble que cette occupation lui plairait et lui serait utile en ce moment.

Et elle décrocha le portrait, qu'elle baisa avec piété.

— Donnez, dit Borghèse, c'est une bonne pensée.

— Mais nous allons embarrasser madame, dit Anna.

— J'ai ma femme de chambre, reprit Borghèse ; mais soyez bien tranquilles, je réponds de ce précieux portrait^ auquel vous devez tenir comme à

LA FAIBLESSE, I7i

un trésor. Adieu et merci, chères enfants, de m'avoir permis de remplir ma mission. Bon courage, vous aurez peut-être bientôt de nos nouvelles, et surtout, s'il est temps encore, ne donnez aucune signature.

Borghèse, avant de prendre congé, visita avec intérêt et curiosité l'appartement modeste des deux sœurs; elle entra chez madame Blanchemain pour la remercier de la part de Georges et lui faire ses recommandations. Puis, avec une attention toute particulière, elle donna un dernier regarda la façade de la petite maison blanche, presque cachée sous les rameaux de rosiers, dont elle aimait la gracieuse et pittoresque apparence.

Enfin voilà un élément pourTactivité de Georges, qui dépérissait dans sa solitude et son impuissance! Il toucha respectueusement de ses lèvres le portrait que Borghèse mit dans ses mains. Peutêtre Borghèse lui avait-elle dit que Jeanne avait fait de même ; il remercia cette excellente amie de l'avoir si bien servi, mais il avait tout autre chose à faire que de se mettre à dessiner.

La haute position qu'il avait acquise dans la maison Wolff lui laissait, pour les cas d'urgence, toute sa liberté; il parcourut les pièces qui lui étaient remises.

— Tout n'est pas perdu ! dit-il.

Et. il partit aussitôt pour Mantes, pays des intraitables héritiers qui étaient cause de tant de malheur.

Mantes, qu'on appelle la Jolie, el qui, de l'avis de tout le monde, est digne de ce nom, lui parut le plus détestable pays. Georges voulut agir avec prudence, et se fit annoncer chez M. Doucet, qui poursuivait si cruellement les orphelines; il se présenta comme chargé d'offrir une transaction dans l'affaire des demoiselles Duval.

Il trouva un homme déjà mûr, de l'extérieur le plus rond, le plus affable et un peu jovial. Tout, dans sa maison, annonçait l'aisance et le confortable.

— Monsieur, lui dit-il, votre bon accueil et votre air de bienveillance me font espérer que vous m'aiderez à tirer mes clientes d une position bien pénible.

— Vous avez raison, monsieur, répondit le gros homme; les honnêtes gens se reconnaissent tout de suite entre eux; c'est comme une sorte de francmaçonnerie. Je suis persuadé que nous pourrons nous entendre. Je connais toute l'honorabilité de ces personnes, qui sont, ma foi, charmantes, et, bien que je sois momentanément leur adversaire, eh! eh! je ne puis m'empêcher de leur en faire quelquefois compliment.

— Monsieur, dit Georges, je suppose que nous sommes ici pour parler de choses sérieuses.

— Parfaitement, monsieur, parfaitement. — G omme héritier de mon excellent oncle Doucet, que je regretterai toujours, et comme administrateur de la succession de ce digne parent, je me trouve dans la nécessité de réclamer des demoiselles Duval, filles majeures, la restitution de dix mille francs que madame leur mère devait à ce bon oncle Doucet, avec les intérêts à partir de la date de la quittance. Mais rassurez-vous, je suis homme à mettre toute l'aménité possible dans l'exécution démon mandat, et les dames....

— Mais, monsieur, vous savez bien que ces enfants ne possèdent rien au monde et ont beaucoup de peine à se suffire parleur travail.

— Sans doute, mais elles ont des amis, dit en riant M. Doucet, elles ont des amis, car tout le monde s'intéresse à ces charmantes personnes, et elles le méritent bien.

— Et alors pourquoi les rendez-vous responsables des engagements de leur mère, qui ne leur a laissé aucun héritage? car elles n'étaient pas majeures lorsqu'elles sont devenues orphelines,

et vous savez très-bien qu'elles ne doivent rien.

— Ali! mon cher monsieur, reprit M. Doucel d'un air pénétré, que vous connaissez peu les personnes dont vous parlez ! C'est un cœur, une abnégation! Savez-vous bien quelles ont fait un trait rare, et qu'il leur en sera tenu compte dans,,, dans un monde meilleur.

— Et qu'ont-elles fait de si extraordinaire?

— La piété filiale, monsieur, la piété! Elles ont reconnu et confirmé spontanément la dette de leur mère quand leur majorité leur a permis de s'engager personnellement. 11 n'a fallu que quelques menaces, peu de chose; nous devions saisir le mobilier, des portraits de famille, presque rien : tout cela ne valait pas mille francs ; eh bien, elles ont reconnu devoir dix mille francs. — C'est admirable, monsieur!

— Et vous n'avez pas sans doute l'intention, dit Georges indigné, de vous prévaloir d'une pièce si irrégulière? car enfin le motif de la dette ne peut y être indiqué

— La pièce est parfaitement en règle, dit M. Doucet d'un air bénin. Mais, permettez, il y

avait toutes sortes de manières de faire de raccommodement; elles ne l'ont pas voulu.

D'abord, si elles avaient consenti à être un peu aimables, eh bien, on verrait; on est tout disposé à avoir des égards lorsqu'on est traité soi-même d'une certaine façon, et il était peut-être de leur intérêt.... mais elles sont très-fières ; très-fières elles sont : elles portent leur pauvreté comme un diadème, monsieur, comme un diadème, je répète le mot. Mon Dieu! c'est superbe! mais alors je dis : a Mes belles demoiselles, rendez-moi mon argent ou laissez-moi saisir, » — comme dans l'opéra.,, vous savez?...

Et il se mit à rire bruyamment.

— Monsieur, dit Georges en se levant, cette affaire pourrait vous mener plus loin que vous ne pensez...

— Oh! le droit existe : je peux saisir demain. Mais je suis un bon homme; ce n'est pas poui rien que je m'appelle Doucet, eh! eh!... Excusez* moi; même dans les affaires, j'aime une pointe de gaieté.

— Vos démarches seront suivies de près, dit Georges; et si jamais...

— Eh! mon cher monsieur, en affaires, il ne faut jamais se fâcher ; j'ai le droit ou je ne l'ai pas ; c'est simple comme bonjour : et, en le prenant sur ce ton, vous oubliez peut-être les vrais intérêts de vos aimables clientes. Mais, bien mieux, vous me trouvez dur, intraitable ?. . . Vous ne connaissez pas M. Doucet ! Demandez dans le pays ce qu'on pense de M. Doucet : toute la ville de Mantes la Jolie vous dira que je suis le plus affable des hommes ; je suis membre du bureau de bienfaisance, etj'aiétémarguillier; je le serais encore sans des contrariétés qui... Mais ceci nous mènerait trop loin ; enfin je ne ferais pas du mal à une mouche. Et, pour en revenir à vos demoiselles, ne leur avons-nous pas offert le moyen de se tirer d'affaire sans bourse délier? on ne peut être plus arrangeant. L'autre jour encore nous étions sur le point de terminer: mais la petite... Comment l'appelez-vous ?

— Mademoiselle Jeanne, dit Georges, eh bien?

— Eh bien, elle a une fermeté, cette petite femme-là. Ah ! si jamais elle se marie. . . Après ça, elle n'est pas mal, et...

— Passez, monsieur5 dit Georges irrité. Quelles sont ces propositions conciliantes?

— Eh ! vous savez cette prétention étrange de tenir en réserve une quittance de trente mille francs, que madame Duval aurait, soi-disant, versés à Toncle Doucet, et dont nous ne trouvons, vrai Dieu! aucune trace dans ses écritures, qui étaient pourtant bien tenues : car il était serré, le bonhomme ! Concevez-vous une pareille raison pour se dispenser de payer ses dettes? — Et où est-elle, votre quittance de trente mille francs? Qu'est-elle devenue?

— Ah! nous ne savons pas. Elle est là quelque part. . . (et il imitait une voix de femme). — Eh ! ce n'est pas là faire des affaires. . . Nous disons : « Vous êtes des personnes intéressantes; vous vous occupez de beaux-arts... » J'aime beaucoup les beauxarts, monsieur; j'ai toujours regretté que Mantes la Jolie ne possédât pas un musée. Oui, monsieur, les arts, la littérature, la poésie, tout cela agit sur mon imagination : c'est une faiblesse... eh bien, nous disons à l'aimable Jeanne, qui est une fleur au milieudes fleurs... eh! eh ! je le lui disais l'autre jour encore : « Neparlonsplus de tout cela, nous ne pourrons nous entendre ; allons-nous-en chacun de notre côté ; reconnaissez seulement que vous

avez recules trente mille francs que vous réclamez sans raison, sans titre, sans la moindre preuve ; et nous, nous renonçons bénévolement à réclamer les dix mille francs pour lesquels nous avons un titre dûment en règle, avec vos deux signatures, et nous déchirons votre quittance et nous vous donnons les morceaux! » Moi, monsieur, j'appelle cela de la rondeur, de la libéralité, du cœur. — Eh bien, vous commencez à avoir meilleure idée de ce pauvre M. Doucet, dont on a dit tant de mal? Si vous êtes un homme de bon conseil, vous pouvez arranger cette affaire : c'est un simple malentendu.

— En effet, je m'en charge, dit sérieusement Georges. Je sais ce que je voulais savoir; et vous me trouverez encore sur votre chemin avant d'avoir consommé cette iniquité. Adieu, monsieur.

— Comme il vous plaira, monsieur, reprit Doucet en le reconduisant. Mais, en affaires, il ne faut jamais se fâcher, lui cria-t-il encore par l'escalier, — Je vous salue avec aménité.

JLE PORTRAIT

Georges sortit furieux. Il se hâta de retourner à Paris, et consulta un avocat éclairé, qui promit de prendre connaissance de l'affaire. Il était cependant un peu rassuré, en ce que Borglièse avait bien recommandé aux deux amies de ne rien signer ni rien promettre.

Un jour, il était dans sa chambre, tristement assis devant le goge précieux qu'on lui avait apporté de Saint-Germain. « Pauvre mère, dit-il, que vous seriez malheureuse si vous voyiez ainsi torturer de pauvres enfants que vous avez gardées et protégées, et qui sont maintenant sans défense ! Mais j e vous promets, chère mère, de vous remplacer. » Et, ouvrant son secrétaire, il reconnut qu'il avait, dans tous les cas, des ressources suffisantes pour

arracher la terrible quittance des mains de l'indigne Doucet, si son avocat ne lui fournissait immédiatement le moyen de se débarasser de ses adversaires.

Comme il admirait la douceur angélique de ce pastel, d'un charmant travail, il remarqua une ligne étrange, un peu penchée, qui passait sur les yeux et donnait comme un ton différent à une partie de la figure. Ayant observé plus attentivement, il supposa qu'un papier pouvait avoir glissé derrière; et, comme l'effet de la couleur lui paraissait altéré par ce contraste, il entreprit de remédier à cet inconvénient. C'était chose facile : six petits clous, à la tête penchée, retenaient le carton derrière le cadre.

Il fit tourner les clous avec précaution pour ne pas froisser la poussière fragile du pastel ; un double papier glissa en effet à ses pieds.

Il le ramassa avec indifférence ; mais bientôt il aperçut sur l'enveloppe un mot écrit d'une main tremblante. Ce mot, qui fit sur Georges toute l'impression que le lecteur peut supposer, était celuici : Testament.

Sa figure devint toute pâle, son cœur battait avec

violence : c'était donc là la dernière parole d'une mère adorée; c'était à lui qu'il était réservé de transmettre ses dernières volontés.

Il essaya de déplier le papier, qui ne portait aucun cachet; mais le courage lui manqua; laissant tout en désordre, il courut chez son excellente amie Borghèse, et, lui serrant la main avec vivacité:

— Lisez, lui dit-il.

— Qu'est-ce encore? dit Borghèse : comme vous voilà troublé ! Vous voulez donc vous rendre malade? Est-ce ainsi que vous garderez la force qui vous est nécessaire pour défendre vos amies? Eh bien, c'est quelque papier timbré qui vous arrive encore de Saint-Germain. On n'en meurt pas.

Et elle tenait en effet un pli timbré qui s'était détaché de l'enveloppe.

Elle y jeta les yeux, parut surprise : sa figuré mobile s'illumina d'une satisfaction évidente.

— Georges, lui dit-elle, asseyez-vous là, remettez-vous ; tenez-vous prêt à entendre les bonnes ou les mauvaises nouvelles avec la fermeté qui convient à un homme grave. Comment voulez- vous répondre de l'avenir des autres, si vous n'êtes pas maître dé vous-même? Voyons, je vous fais grâce j

du reste du sermon ; je le reprendrai plus lard -, tenez-vous bien, et écoutez la lecture de ce petit papier que la Providence vous envoie... Mais, j'y pense, comment cette pièce précieuse se trouvet-elle en vos mains?

— Derrière le portrait de... notre mère, dit-il.

— Je comprends tout : la pauvre femme ! elle a cherché la place la plus sûre, la plus protégée. i Mes enfants, s'est-elle dit, pourront tout perdre ; jamais elles ne se sépareront du portrait de leur mère. » Et la maladie, la faiblesse, est venue, et le temps lui a manqué peut-être pour montrer la place où était caché son trésor.

— Son trésor! dit Georges. Que dites- vous?

— Écoutez-moi bien, et toute marque d'approbation est défendue.

Et elle lut:

h Je soussigné Hercule Doucet, demeurant à « Mantes la Jolie, rue des Près, n° 13, reconnais « avoir reçu de madame veuve Duval la somme de « trente mille francs en espèces, laquelle somme « est destinée : primo, à me payer l'avance de dix a mille francs que je lui ai faite, et, deuxièmement ,

« àformer unronds de réserve de vingt mille francs, « que je lui rembourserai sur sa demande, après « avoir été prévenu par écrit trois mois à l'avance ; « ladite somme se trouvant du reste exigible sans « autre avis en cas de décès de ladite dame Duval, « avec les intérêts à cinq pour cent, à dater du jour « de la présente.

« Tait à Mantes la Jolie, le 15 décembre 18...

(( Signé : Hercule Doucet. »

— Eh bien, Georges, mon enfant, c'est Dieu qui nous mène par la main ; que dites-vous de cela ? Nous les tenons, Georges, et votre Doucet me le payera cher !

Comment dire la joie et le bonheur de Georges? Il voyait le repos et la sécurité rentrer tout à coup dans la petite maison blanche ; il ne pouvait maîtriser son émotion.

— Partons, dit-il, chère Borghèse, ne perdons pas un instant, allons leur porter cette grande nouvelle.

— Et ce testament, dit Borghèse, ne faut-il pas voir ce qu'il contient ? Il n'est pas même fermé.

LE rORTRAIT. 185

— Par pitié, ne touchons pas à cette chose sainte; c'est un secret dont Dieu seul doit être témoin.

— Vous avez raison, Georges ; vous devenez sage. Allez vite prévenir votre avocat et demandezlui conseil. Dès demain je pars pour Saint-Germain, car il ne vous est pas encore permis d'y paraître, et il faut garder votre vœu. Mais patience; vos affaires prennent une bonne tournure.

M, Wolff se préoccupait du changement qui s estait opéré dans le caractère de Georges. Il était toujours charmé de sa capacité et de ses efforts, mais il le croyait malheureux. Il avait tâché quelquefois de l'interroger; Georges avait toujours éludé ses questions, en disant qu'il serait bien ingrat s'il ne trouvait pas le bonheur dans une telle hospitalité. M. Wolff avait même écrit à la mère de Georges, et, malgré toute la réserve de la réponse, il avait deviné qu'il pouvait y avoir là quel' que affaire de cœur.

En homme expérimenté, il avait mis les dames en campagne, supposant que, par leur entremise, on peut faire plus de découvertes dans ce pays du Ten dre. î

Borghèse sut bientôt lire dans ce cœur sans défiance, et alors une conspiration fut ourdie pour préparer le dénoûment. M. Wolff avait appris que la préférée de Georges était digne de toute estime, que sa figure intéressante ressemblait à s'y môprendreà une tête du Corrége qui était la perle de son musée.

Enfin, il avait eu en exhibition dans sa galerie le charmant tableau de la corbeille symbolique, qui avait été admirée de tous les visiteurs.

M. Wolff voulait même acquérir à tout prix cette peinture; mais Georges, qui ne s'en serait séparé pour aucun prix, en avait déjà disposé, et il l'avait envoyée à sa mère, qui avait souhaité à sa fiancée im talent comme délassement dans la prospérité et comme ressource dans l'infortune ; il espérait ainsi la préparer davantage à approuver ses projets.

Madame Wolff fut des plus empressées à seconder son mari dans les surprises qu'on ménageait à

Georges, qui était devenu comme l'enfant de la maison ; et le secret, chose rare, fut bien gardé. — Elle est donc bien cruelle, cette demoiselle Jeanne, disait M. Wolff, de tenir ainsi son amoureux en exil pendant une année?

— C'est une épreuve, avait répondu Borghèse, elle ne veut pas croire aux entraînements d'un jour, et elle ne prendra confiance que dans une amitié durable.

— Eh bien, reprit M. Wolff, elle se croit bien prudente, la pauvre enfant, et cependant elle a fait tout juste ce qu'il fallait pour le rendre fou, celui quelle veut guérir de son impatience. Mais il est temps de mettre fin à cette épreuve, et, pour pu« nir mademoiselle Jeanne de sa rigueur, je saurai l'obliger à venir ici même relever Georges de ses vœux. Qui de vous, mesdames, veut s'associer à cette bonne pensée?

Cette proposition fut acceptée avec vivacité.

— Voici quel serait mon projet, dit M. Wolff, Georges nous a rendu assez de services pour que nous tâchions d'être un peu ingénieux en nous occupant de son avenir. Il n'aime pas le luxe, la représentation ; toute affectation en ce genre lui déplairait, il faut chercher autre chose. Borghèse, vous m'avez raconté en artiste cette pittoresque petite maison blanche qui vous a tant charmée, et vers laquelle se portent toutes les pensées de notre cher et bien-aimé Georges ; il

faut transporter ici cette maison et celle qui y règne.

— Et voulez-vous nous en donner le moyen ? dit Borghèse.

— Quoi de plus facile? D'après la description poétique que vous m'avez faite de cette villa en miniature, n'est-ce pas quelque chose comme le pavillon qui se trouve au fond de notre jardin? Faites-nous un dessin exact de la maison, puisque vous y avez eu vos entrées? vous devez vous souvenir des dispositions intérieures et de l'ameublement; nous nous chargeons du reste.

La belle saison était revenue, le projet fut bien vite et bien discrètement exécuté. Défense absolue d'entrer au jardin. Les ouvriers avaient le mot et sortaient par une petite porte. Tout fut imité à s'y méprendre. Les treillages verts, les beaux rosiers grimpants tout en fleurs, transportés comme par enchantement, s'élançaient jusqu'au faîte du petit édifice. Des meubles couverts d'un frais coutil semé de roses garnissaient les chambres du premier étage, qui reproduisaient fidèlement l'appartement de Jeanne et de sa sœur.

Madame Wolff se complaisait dans les mille dé-

ti

tails qui pouvaient rendre cet intérieur commode et confortable, et elle exécutait ponctuellement tout ce qui lui était recommandé par Borghèse, qui était comme l'architecte en chef.

Tout s'improvise à Paris : l'ingénieuse bonté de M. Wolff ne négligeait aucuns détails; en quelques jours la maison blanche fut toute prête.

Les armoires furent garnies d'un trousseau complet : les vaisselles, les cristaux, l'argenterie (tout cela, comme on pense, tout simple et de bon goût), furent apportés en cachette et déposés dans des buffets bien fermés.

Le vélin, les couleurs, les crayons, étaient sur la table ; on tâcha de ne rien oublier ; il ne manquait que les fleurs, qu'on devait apporter quand le moment serait venu ; et les conspirateurs, trèscontents d'eux, et fiers de leur ouvrage, se promirent le secret sur cet innocent complot.

Par une triste journée de pluie battante, les deux sœurs, épuisées par des luttes incessantes, étaient assises l'une près de l'autre dans leur chambre de la maison blanche.

Le vent du nord fouettait ses rafales dans les vitrages avec un bruit sinistre et disposait à la mélancolie. Les blanches fleurs des rosiers se détachaient et tombaient comme la neige sur le bord de la fenêtre.

— C'est encore une mauvaise journée, dit Anna; j'ai remarqué souvent que ce vilain temps nous amène de nouveaux ennuis.

— C'est-à-dire, pauvre sœur, reprit Jeanne, que tu souffres, et que tu attribues au temps l'agitation que tu éprouves. Mais tu oublies que le beau temps

va revenir, et peut-être notre bon temps reviendra aussi ; il ne faut donc pas perdre courage : n'avons-nous pas des amis qui s'occupent de nous?

— Et comment peux -tu croire, pauvre Jeanne, que toute cette bonne volonté nous tire d'embarras? n avons-nous pas un engagement à remplii et des créanciers intraitables?

— Nous avons déjà passé des temps bien difficiles, dit Jeanne; tu avais aussi désespéré d'avoir des travaux, et tu vois maintenant que nous en avons plus que nous n'en pouvons faire; il ne faut donc jamais perdre notre bonne confiance. Tout passe, tout s'oublie, excepté les fautes, et Dieu, qui veille sur nous...

On entendit une voiture s'arrêter devant la porte, ce qui était un événement bien rare et donna aux deux sœurs de tristes pressentiments. Jeanne elle-même eut peine à cacher sa crainte.

— Eh bien, dit-elle, pourquoi te troubler? je me charge bien de répondre.

On ouvrit la portière, et la voiture, comme la gueule d'un monstre venimeux, vomit devant la porte quatre personnages à figure suspecte.

Pauvrepetitemaisonblanche, le repos, le calme,

l'amitié, allaient si bien à ton honnête apparence, faut-il que tu sois souillée par les suppôts de la chicane? car ce mot hideux parait écrit sur le front de ces sinistres visiteurs.

Ils montèrent lourdement l'escalier. Chacun de leurs pas frappait comme un marteau de fer sur le cœur des pauvres enfants, qui ne se sentaient plus de force pour résister à tant de monde.

Le premier qui se présenta fut un gros homme qui tâchait de se donner un air grave pour en imposer aux victimes qu'il voulait fasciner par cet appareil judiciaire; mais son air jovial paraissait malgré lui sur sa large figure. Le lecteur n'aura pas manqué de reconnaître en lui Bénigne Doucet, qui se hâtait de se mettre en règle.

Celui qui suivait était un cohéritier aussi mince et aussi long que le premier était gros et court. 11 avait du reste une apparence patibulaire qu'aucune hilarité ne venait dérider.

Le troisième portait la cravate blanche et le costume noir des hommes de loi, à la ville : c'était un de ces hommes d'affaires qui se chargent d'envenimer les procès, de pressurer les familles, de tirer d'une succession tout ce qu'elle peut produire

en papier timbré, sans s'inquiéter de ce qui restera en numéraire. 11 était grand et fluet; une couronne de petits cheveux noirs semblable à la tonsure d'un moine entourait un crâne entièrement nu et luisant, et cependant il paraissait encore jeune. Un nez recourbé comme le bec d'un vautour menaçait son menton. Ses yeux étaient absolument cachés par des lunettes vertes decouleur très-foncée. Sa bouche était petite, serrée et entièrement dénuée de lèvres ; son air était glacial, compassé et cérémonieux. Il se nommait M. Corbin.

Le quatrième, qui portait un grand portefeuille et ce qu'il faut pour écrire, étaitM. Séraphin, huissier. 11 était couvert de cet horrible vêtement de toile cirée qui fait ressembler les hommes à des colis emballés pour l'exportation. Sa figure vulgaire dénotait toute l'indifférence que l'habitude peut donner pour les scènes les plus pénibles.

Ces quatre personnages se mirent sur un seul rang et saluèrent en même temps : M. Doucetavec aménité, le cohéritier avec insolence, M. Corbin, l'homme d'affaire, avec une cérémonie glaciale, et l'huissier avec gaucherie.

— Messieurs, dit Jeanne, je voudrais savoir

combien de vous ont le droit d'entrer ici et de forcer notre porte, et si demain il ne vous plaira pas d'amener un renfort de six personnes dans cette petite chambre.

— Mesdemoiselles, dit M. Doucet en souriant, il n'y a ici personne de trop, je n'ai amené que les gens indispensables pour verbaliser; et ne craignez rien pour demain, car il faut que cette affaire soit terminée aujourd'hui même.

Et il fit signe aux trois personnes de s'asseoir, L'huissier, comme un acteur qui sait bien son rôle, alla se placer à la table de travail et étala son affreux grimoire. Anna s'empressa de retirer les peintures qui garnissaient la table et repoussa avec dégoût le portefeuille qui avait dû porter dans ses flancs tant de contraintes, de poursuites, de misères, de désespoir.

— Mais je suppose, messieurs, dit Anna, que, si vous venez ici pour verbaliser comme vous le dites, il nous sera bien permis d'avoir quelqu'un poui nous représenter, car nous ne savons pas quels sont nos droits.

— Vous êtes libres de vous faire représenter, mesdames, dit M. Corbin en s'inclinant; mais

notre action ne peut en être même momentanément entravée.

Et, se renversant dans son fauteuil :

— Huissier, dit-il, écrivez.

M. Doucet se leva et se mit à regarder en connaisseur les études de fleurs qui garnissaient les murailles ; et il donnait de grandes marques d'approbation... il aimait les beaux-arts.

M. Corbin commença à psalmodier d'un air magistral : «A la requête de M. Bénigne Doucet, propriétaire à Mantes, et y demeurant, je, soussigné, Aimé Séraphin, huissier, etc., etc.

« Attendu que les demoiselles Duvalontreconnu devoir audit sieur Doucet une somme de dix mille francs, dont elles ont signé et reconnu la créance après leur majorité; attendu que le sieur Doucet, se reposant sur cette promesse, a laissé aux demoiselles Duval l'usage provisoire du mobilier qui est l'héritage de leur mère, mais, attendu que, des objets dudit mobilier qui forme le gage du sieur Doucet pouvant disparaître... »

— Comment, dit Anna, nous serait-il interdit de disposer de ce qui nous appartient?

— C'est mon dire, reprit lentement l'homme

sans yeux et sans lèvres, vous répondrez au bas de l'exploit si c'est à votre convenance.

Et, quand la voix nasillarde se taisait, la plume de fer continuait à grincer ses malédictions sur l'exploit timbré...

—Mais, en effet, repritM. Doucet, moi qui adore les bonnes peintures, j'avais remarqué ici, l'autre jour, un portrait de femme qui doit être du célèbre Latour. Latour! la gloire de Saint-Quentin, le charmant, l'inimitable peintre de pastel ! On ne fait plus comme cela ! Latour a emporté son secret dans la tombe ! Ah ! c'est une chose charmante que l'art.. . Mais, après tout, ce portrait doit se retrouver. Monsieur Corbin, il faut sommer ces jeunes personnes de déclarer ce qu'est devenu ce Latour : elles ne connaissent pas la gravité de leur action.

Le verbiage monotone d'une assignation, d'une sommation, de je ne sais quelle procédure ténébreuse, tombait comme une pluie battante et glacée sur la tête et sur le cœur des pauvres sœurs. Elles s'embrassaient et pleuraient dans un coin de Ja chambre en songeant au portrait de leur tendre mère, réclamé par ces oiseaux de proie; et, au mi*

lieu de sa peine, Jeanne sentait un secret plaisir à savoir ce gage en sûreté.

— - Eh bien, mes enfants, dit M. Doucet en s'ap prochant d'elles, nous ne serons donc jamais raisonnables ? Vous oubliez que d'un seul mot tout cela peut se terminer, à votre satisfaction. Signez simplement cette déclaration; et nous allons vous débarrasser de ce détestable huissier qui vous brise la tête, car vous devez bien souffrir, et il m'est pénible, véritablement pénible, car je suis un homme bon et humain, toute la ville de Mantes la Jolie vous le dira, il m'est douloureux d'en venir à cette extrémité.

Et il présentait un papier timbré aux deux sœurs.

— Et si nous signons, dit Anna après y avoir jeté un coup d'œil, vous nous rendrez le titre que vous avez dans les mains? et vous sortirez d'ici, tous et à l'instant même, pour n'y plus revenir?

— Mais certainement, dit M. Doucet; nous sommes d'accord là-dessus, bien que ce soit peu flatteur pour nous, ce que vous dites là, mademoiselle ; car nous y mettons toutes les formes pos-

sibles, dit-il en prenant à témoin le cohéritier.

— Donnez donc, dit Anna, on ne saurait payer trop cher le droit de se débarrasser de cet odieux complot.

— Arrête, reprit Jeanne, on nous Ta défendu.

— Mais, pauvre petite sœur, dit Anna, puis-je te laisser plus longtemps exposée à ces indignités? Que nous fait l'avenir? Dieu nous aidera.

Et elle prit une plume ,

On entendait comme des pas de chevaux qui paraissaient s'arrêter et piaffer à la porte, et, pendant que les deux sœurs discutaient sur ce qu'elles avaient à faire, Jeanne retenant encore faiblement la plume que tenait Anna, une apparition inattendue vint compliquer cette scène, qui avait suspendu la clôture du procès-verbal.

Deux jeunes femmes, vêtues en amazcnes, entraient dans la chambre où tout ce monde était rassemblé.

Une pluie d'été est bientôt passée; le soleil, perçant les nuages, commençait à porter la lumière sur cette scène ténébreuse. La plus grande des deux dames, que nous reconnaissons pour Borghèse, était accompagnée de madame Wolff. Elle

jeta un rapide coup d'œil su* les personnages, et, s'élançant vers Anna :

— Ne signez pas ! s'écria-t-elle, — l'affaire est arrangée.

Tous les spectateurs restèrent dans une grande stupéfaction. — Anna et Jeanne serraient la main de Borghèse, qui leur présentait son amie comme une protectrice de leur Georges.

— Et d'abord, dit Borghèse en se retournant vers la compagnie, à qui avons-nous affaire ici? car il ne faut pas se brouiller avec la justice. ~ Vous, monsieur, qui tenez la plume, dit-elle à l'homme habillé de toile cirée, — veuillez me dire vos nom et qualités, s'il vous plaît.

— Je me nomme Séraphin, huissier assermenté, je suis ici dans l'exercice de mes fonctions, dit le scribe tant soit peu intimidé.

— Monsieur, je comprends que vous accomplissiez ici votre devoir ; mais vos fonctions sont inutiles, puisque nous voilà d'accord; daignez accepter le prix de la vacation, car il ne faut pas qu'on vous ait dérangé pour rien.

Et elle déposaune pièce d'or sur le papier timbré. L'huissier, après avoir jeté un regard étonné

sur ses compagnons, sortit en saluant respectueusement.

— A votre tour, monsieurl'hommedeloi, quels sont vos titres, pour que mon allocution soit en rapport avec la considération qui vous est due?

— Monsieur est mon homme d'affaires, dit Doucet, s'interposant; il tient un cabinet d'affaires; c'est un homme très-expérimenté dans le contentieux et bien connu à Mantes la Jolie.

— Un homme d'affaires? dit Borghèse en mesurant des yeux le patient. Mais est-il un peu notaire, avocat, procureur, quelque chose enfin d'officiel et de respectable?

— Je suis praticien, madame, et je suis ici dans mon droit, comme mandataire de M. Doucet.

— Mais, mon cher monsieur, on n'est pas le mandataire d'un homme qui est là. Je ne suis pas légiste, mais cela me parait élémentaire pour un praticien. 11 faut bien que l'un de vous deux quitte la place, et il est de toute justice que ce ne soit pas M. Doucet, puisque nous avons besoin de lui pour lui compter son argent.

Et des yeux elle semblait indiquer le chemin à l'homme aux lunettes vertes.

— Je proteste contre la violence qui m'est faite ! dit en se levant M. Corbin.

— G est votre aire, reprit timidement Anna en lui ouvrant la porte.

— Enfin, dit Borghèse, voilà le champ de bataille qui s' éclair cit. Et où donc est notre troisième adversaire?

— C'est mon cousin et mon cohéritier, dit M. Doucet. Ne cherchez pas : il est là derrière moi.

Et il fit lever la longue figure du cousin, qui ne demandait qu'à s'en aller. Celui-ci vivait d'une vie paisible à la campagne; et cette scène agitante, cette amazone énergique qui parlait haut et paraissait si sûre de son fait, tout cela l'étourdissait, lui donnait des inquiétudes et n'était pas de son goût.

— Eh bien, cher monsieur Doucet, voilà donc une affaire qui va s'arranger entre nous, à l'amia* ble, sans huissier, sans praticien, sans le moindre procureur. Ce que c'est que de s'entendre ! Allons au fait : que demandez-vous!

— Madame, dit Doucet, tâchant de reprendre de l'assurance, et tirant une quittance de son portefeuille, je ne demande pas. ] exige à l'instant le

payement de cette dette, faisant toute réserve, en cas de non-payement, à l'égard des entraves que vous avez apportées à l'exercice de mes droits.

— Passons, dit Borghèse ; il n'y a pas d'entraves, nous voilà d'accord. C'est dix mille francs, dites-vous? et c'est pour si peu de chose que vous faites tout ce bruit?

Elle chercha elle-même dans son portefeuille, d'un air négligé.

— Avez-vous à me rendre? dit-elle.

— Sur combien? dit M. Doucet d'un air étonné.

— Sur trente mille francs, reprit Borghèse en touchant légèrement la table du pommeau de sa badine.

Et elle présentait à Doucet un papier ouvert qu'elle tenait avec précaution.

M. Doucet sentit que ses jambes n'étaient plus de force à le porter, et il tomba sur une chaise.

— Si vous n'avez pas d'argent, dit Borghèse, il faut en aller chercher, ou plutôt nous enverrons recevoir la différence.

Le cohéritier avait déjà disparu. Borghèse reconduisit M. Doucet avec une parfaite politesse ; et elle lui disait encore en fermant la porte :

— En affaires, il ne faut jamais se fâcher. Je vous salue avec aménité.

Elle rentra, et trouva madame Wolff assise entre les deux sœurs, qui ne savaient comment exprimer leur reconnaissance.

— Dites-moi, Jeanne, n'ai -je pas été digne de votre homonyme Jeanne d'Arc au camp des Anglais? Ils ont tous mordu la poussière !

— Et qui nous envoie ce secours inespéré ? dit Jeanne.

— Votre mère, répondit Borghèse, et, quand vous serez moins troublées, chères enfants, vous lirez les dernières volontés de cette tendre mère, qui veille encore sur vous. C'est Georges qui a fait cette belle découverte en cherchant derrière le portrait que vous lui avez prêté. Mais ne pleurez plus, dit-elle en les embrassant avec effusion, il s'agit de bien autre chose! Voulez-vous entrer dans notre conspiration pour le bonheur de Georges?

— Faites de nous ce que vous voudrez, dit Jeanne, épuisée par tant d'émotions.

— Eh bien, dit Borghèse, Georges n'aura pas manqué à son vœu; mais c'est vous, Jeanne, qui

LA JUSTICE. 2Co

viendrez l'en relever. Vos jours d'épreuve sont finis. Sa mère veut vous marier aussi vite que possible. Votre appartement, que vous trouverez tout semblable à celui-ci, est prêt dans un corps de logis séparé : vous serez chez vous. Nous sommes venues à cheval, mais nous avons aussi une voiture. Vous allez y faire déposer les objets qui vous sont indispensables pour les premiers jours, et surtout vos dessins et vos peintures ; vous trouverez, du reste, tout disposé pour vous recevoir. Et priez madame Blanchemain, votre bonne voisine, de venir avec vous : vous serez plus rassurées par sa présence jusqu'au grand jour dont nous nous occupons. Mais, surtout, soyons prudentes. Georges ne sait rien, et M. Wolff veut qu'il ait tout le plaisir de cette surprise.

— Anna, dit Jeanne en embrassant sa sœur, crois-tu encore aux pressentiments des jours d'orage?

Elle passa devantle chapelet qui ornait la coupe de cristal et en baisa la petite croix.

— Nous sommes à vous, dit-elle avec gaieté... Allons, Anna, prends-moi ces études et ces couleurs ; je cours chez madame Blanchemain.

Une heure après, les deux jeunes dames et eur bonne voisine étaient en voiture ; les deux amazones galopaient à côté.

— Louise, dit Borghèse à son amie, ne vous sentez-vouspasplus heureuse de vous occuper du bonheur des autres? N'est-ce pas vivre, cela?

— Je n'ai jamais passé une meilleure journée, répondit madame Wolff, et vous avez été sublime,

Et elles se réjouissaient de tout l'effet qu'allait produire leur innocent stratagème.

Madame Blanchemain, dans la voiture rapide, croyait faire un beau rêve et faisait mille discours: les deux sœurs se tenaient la main, pensant à leur mère et à Georges, au passé et à l'avenir»

ENFliN! 207

Ce fut vers le soir que l'équipage entra dans l'hôtel par une porte de service. Le dîner était prêt dans l'appartement de Jeanne, lequel, sauf quelques additions indispensables, réproduisait fidèlement les chambres de la maison blanche. Borghèse et madame Wolff restèrent à dîner, et pourvurent à l'installation la plus favorable des nouvelles arrivées.

— Mais ne pouvons-nous, dès ce soir, voir le pauvre exilé? dit Jeanne. Le savoir si près de nous, et encore si malheureux !

— Il serait trop tard, dit Borghèse, et c'est assez d'émotions pour un jour : vous avez grand besoin de repos. Du reste, rassurez-vous, je vais lui porter de bonnes nouvelles , et lui dire que vos peines sont

finies. Dormez, chères enfants, comme dans votre petite maison blanche; vos amis veillent sur vous.

Jeanne et Anna Ressayèrent pas de remercier : un regard, un sourire, une main pressée, exprimèrent toute leur pensée.

Restées seules, elles se mirent à genoux et remercièrent Dieu de ces heureux événements. Elles trouvèrent sur un prie-Dieu la petite croix de diamants attachée au testament de leur bonne mère. Ce testament ne contenait aucunes dispositions financières. Jeanne lut d une voix tremblante ces quelques paroles, écrites d'une main défaillante :

« Chères enfants, aimez-vous en mémoire de moi, et ne vous quittez jamai s. Tant que vous serez réunies, je serai au milieu de vous. »

Combien elles furent heureuses d'avoir trouvé dans leur cœur et dans celui de Georges l'accomplissement de cette volonté respectée!

La nuit fut sans sommeil et leur parut éternelle. Elles repassaient dans leur esprit les incidents divers et précipités qui avaient apporté un tel changement dans leur destinée.

Elles étaient debout dès le petit jour; leur ménage était fait avec autant de soin que dans la

petite maison blanche quand Borghèse entra et demanda si M. Wolff pouvait être introduit.

M. Wolff resta confondu devant cette calme figure de Jeanne, qui lui rappelait trait pour trait l'idéal de son Corrége préféré. Il remercia ces dames de s'être prêtées à ses projets de surprise Il dit toute l'affection qu'il portait au digne Georges et tout ce qu'il voulait faire afin de se l'attacher pour toujours.

— Mais, mademoiselle, ajouta-t-il, votre éloi. gnement nous enlevait la moitié de son cœur, et nous ne pouvions plus nous passer de vous.

On convint que ces dames resteraient dans leur appartement jusqu'à la première entrevue; et M. Wolff, s'amusant beaucoup de l'effet qu'il voulait produire, se retira pour préparer le denoûment, très-facile à prévoir.

Deux heures après, M. Wolff se promenait avec Georges dans le grand jardin anglais de l'hôtel.

— Mon cher Georges, disait-il, voilà plusieurs années que nous travaillons ensemble : j'ai pu apprécier tout votre attachement, tout votre savoir et surtout votre dévouement.

Vous vous êtes occupé de ma fortune, il est

temps que je songe à la vôtre, puisque vous paraissez l'oublier.

Je sais que vous avez quelques économies, je veux les doubler pour vous mettre en position de prendre une part d'associé dans la maison Wolff et compagnie; cela vous convient-il?

— Cher monsieur, dit Georges, mon dévouement vous était acquis, et je n avais rien à désirer. Je serais donc trop heureux de cette nouvelle marque de votre estime et de votre confiance.

— Eh bien, dit M. Wolff, nous allons en causer sérieusement; asseyez-vous là ; je vais chercher un projet de traité que j'ai ébauché, et nous ne serons pas mal ici pour le parcourir.

Georges resta sur un banc du jardin, sous un buisson épais d'acacias et de coudriers adossé au pavillon qui répétait et reproduisait la maison blanche.

Sa rêverie se portait vers ses protégées ; il les savait maintenant hors de peine, et il se voyait de plus en plus en mesure d'assurer leur avenir. Son cœur se dilatait dans ces pensées riantes, lorsqu'il crut entendre à travers le feuillage le son d'un orgue d'appartement. Écoutant avec plus d'atten-

tion, il ne tarda pas à reconnaître cette même mélodie plaintive qu'Anna aimait à exécuter et qui lui avait fait tant d'impression, un soir d'été, le soir des adieux, à la maison blanche.

Il se leva, cherchant son chemin dans les buissons épais, et il ne pouvait en croire ses yeux, en trouvant devant lui un pavillon avec la salle basse, les rosiers blancs qui tapissaient le rez-de-chaussèe et couraient embrasser les fenêtres du premier étage, enfin l'imitation parfaite du lieu que sa pensée lui représentait sans cesse.

La fenêtre de la salle basse s'ouvrit.

- — Eh bien, dit une voix connue, comme vous passez fier, monsieur Georges! vous ne voulez donc pas déjeuner avec nous?

— Vous ici, chère madame Blanchemain ! suisje devenu insensé? parlez encore. Je rêve sans doute, et je crains le réveil.

— Si vous rêvez tout éveillé, ce n'est pas ma faute, dit madame Blanchemain en ouvrant la porte, nous avons déménagé, voilà toute l'affaire.

Georges entra, les yeux fixes. « Prenez garde, dit-il, c'est dangereux, ce que vous faites là ; la joie me fait peur. » Et il regardait cette salle à

manger, si pareille à celle où il avait passé d'heureux instants, et il regardait madame Blanchemain, qui lui demandait la permission de continuer le ménage de ses serins.

— Mais oui, dit-elle, il paraît que vous ne vouliez plus venir nous voir; et alors nous avons pris an logement par ici.

— Nous? dit Georges ; elle est donc avec vous?

— Eh! que n'y allez-vous voir? dit madame Blanchemain, n entendez-vous pas sa sœur au piano ?

— De grâce, montez avec moi, chère madame Blanchemain, je puis à peine me soutenir.

— Venez, enfant, dit madame Blanchemain, et apprenez à supporter la joie comme il vous faudra peut-être un jour supporter le malheur.

Ils montèrent le petit escalier, frappèrent à la porte.

— Entrez, dit une voix joyeuse.

Jeanne, entourée de ses études, était assise à sa table à ouvrage ; un splendide bouquet était devant elle.

— Enfin! dit Jeanne en se levant et en allant au-devant de Georges.

Qui oserait décrire ces instants d'épanchemem et d'effusion pendant lesquels deux âmes pures se confondent dans un même sentiment, et oublient leurs souffrances dans un sourire?

Madame Blanchemain les laissa dans cette muette contemplation.

— Vous avez trop souffert ! dit Georges.

— Vous aussi, dit Jeanne ; mais, chacun de notre côté, nous avons suivi la voie du devoir, et Dieu a eu pitié de nous.

Onleslaissa quelquetemps échanger ces douces paroles ; puis Anna, puis leur amie Borghèse, madame Wolff, M. Wolff, les entourèrent. On vint avertir que le déjeuner était servi chez madame Blanchemain,

— Comment, Georges, dit M. Wolff, je vous donne rendez-vous pour parler d'affaires, et je vous trouve en conversation avec des voisines ! Enfin nous y reviendrons : à demain les affaires sérieuses !

Puis il lui remit une lettre de sa mère, qui l'informait qu'elle viendrait dans quelques jours pour assister à son mariage.

Georges se jeta eh pleurant dans les bras de -

M. Wolff; il n'avait pas assez de mains pour répondre aux témoignages d'amitié de tout le monde, et c'est ainsi que, pour les fiançailles, on pendit la crémaillère dans la nouvelle maison blanche.

C est dans la petite église de Saint- Germain que Jeanne et Georges voulurent être unis sans aucune cérémonie. Ils avaient à peine fait quelques invitations, mais bien des amis inconnus s'intéressaient au dénoûment de leur simple histoire.

Quand ils passèrent sous le péristyle, Georges prit l'eau bénite, et, l'offrant à Jeanne ■

— Vous souvenez-vous? lui dit-il.

Elle répondit par un regard.

Ce fut devant la chapelle de la Vierge qu'ils voulurent s'agenouiller. C'était là que Georges était venu prier, le premier jour, pour le succès de son entreprise.

Jeanne n'avait pas l'air emprunté et timide que se donnent quelques vierges conduites à l'autel;

elle n'avait pas non plus l'air enjoué et sans façon que prennent quelquefois les jeunes dames pour cacher leur embarras ; sa charmante figure avait le calme et la sérénité du devoir accompli.

Sa taille, flexible comme un brin d'herbe, ne laissait voir, même en ce jour solennel, la trace d'aucune contrainte.

Sa toilette de mariée était des plus simples, et n'avait de remarquable qu'une admirable couronne de roses des bois qui paraissaient vivantes. Dans le bouquet symbolique qui tremblait à sa ceinture, l'œil était attiré par une églantine penchée ; elle laissait voir, au fond de son calice légèrement teinté, une belle larme de rosée qui n'était autre qu'une perle fine ; c'était un cadeau de madame Wolff. La croix de diamants, souvenir de famille, était suspendue au cou de Jeanne par un ruban de velours noir, et, — pour tout dire, la pauvre épingle, n'avait pas été oubliée : elle reposait tout heureusû sur le sein de la mariée.

On regardait beaucoup Jeanne, et elle supportait très-bien tous les regards, répondant par un signe amical aux personnes qu'elle reconnaissait.

•— Elle n'a rien, disait une mère à sa fille. ,

— Il prend donc les deux sœurs? dit une autre dame.

— C'est bien ce qu'il avait de mieux à faire, reprit une voisine, car l'une ne saurait vivre sans l'autre.

— Le bon Dieu les bénira, disaient de pauvres gens que Georges n'avait pas oubliés...

Une musique harmonieuse vint imposer silence à ces menus propos qui sont l'appoint accoutumé de ces cérémonies. Il ne fut pas difficile à Georges de reconnaître que l'habile Borghèse avait voulu élever vers le ciel ces chants pieux pendant que le prêtre bénissait leur union.

Tout le monde s'inclinait dans le recueillement, sous l'influence de ces accents si purs qui répondaient aux sentiments des fidèles réunis dans la petite église : chacun prenait sa petite part de ce bonheur.

Le bon abbé R. . . $ confident dos intimes pensées de Jeanne, adressa à l'assemblée une allocution touchante et ingénieuse. 11 avait pris pour texte ces paroles évangéliques : Cherchez et vous trouverez ; et, bien que le prêtre restât dans les généralités morales et s'abstînt avec convenance de toute

allusion aux aventures des jeunes mariés, l'auditoire attentif se souvenait de tout ce que Georges avait su trouver par son esprit d'étude et d'observation, depuis une épingle jusqu'à la digne femme qu'il était venu demander à Dieu à cette même place, et qu'il ramenait aujourd'hui devant l'autel de la Vierge.

Les voitures attendaient; on repartit pour Paris après avoir échangé les plus tendres adieux avec quelques amis qu'on se promettait de revoir.

M. Wolff, qui avait voulu conduire Jeanne à l'église, présidait au festin qui fut donné dans son hôtel. 11 avait à sa droite la mariée, et àsa gauche la bonne mère de Georges, tout heureuse du bonheur de son fils bien-aimô.

Georges était placé entre mesdames Wolff et Borghèse, les deux fées bienfaisantes qui avaient préparé cette mise en scène ; la bonne madame Blanchemain était rayonnante.

Lorsque Georges se trouva dans la petite chambre de Jeanne, ellese pencha sur sonépaule. ((Reprenez cette épingle, lui dit-elle à voix basse, elle est bien à vous. » Et la nuit enveloppa de ses voiles les souvenirs de cette heureuse journée.

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C'est ainsi que moi, la pauvre petite épingle, je rentrai au pouvoir de mon cher et ancien maître.

L'accroissement de sa fortune lui aurait permis une plus riche résidence d'été, mais il acheta de la bonne madame Blanchemain et il voulut coi> server intacte la petite maison de Saint-Germain.

Si on demande comment j'ai pu raconter tant de circonstances auxquelles je n'ai pas assisté, il faut admettre, pour ma justification, que tous les événements de cette simple histoire ont été souvent répétés et commentés devant moi dans le jeune ménage.

Et aujourd'hui voulez-vous savoir encore ou Je .

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