I.A GAGEURE. S
qu'elle savait s'occuper ; elle aimait de passion la musique, et elle y excellait ; elle était donc trèsrecherchée et très-fêtée chez le baron Wolff, et, dans l'intimité, on l'appelait Borghèse. Elle n'avait du reste nulle prétention à la beauté ; l'indépendance de son caractère d'artiste lavait éloignée du mariage. Elle avait le ton et les manières que, dans le monde, on est convenu d'appeler bon enfant, et la fortune dont elle disposait lui donnait un peu son franc parler.
On se sépara, et on se donna rendez-vous pour le soir, afin de savoir le dénoûment de l'aventure.
li'ANTIOPE
Borghèse, si nous pouvons nous permettre de lui donner ce nom familier, passait une partie de sa vie dans cette maison brillante et hospitalière. Elle y avait un appartement et en connaissait les êtres et les habitudes,
Elle savait parfaitement, par exemple, qu'après avoir passé la matinée avec M. Wolff Georges se rendait à midi dans la galerie de tableaux pour continuer un travail dont il était chargé.
Un jardin d'hiver communiquait avec cette galerie par deux arcades, et c'était merveille devoir ainsi réunies et accouplées le* merveilles de l'art et celles de la nature. Ce beau jardin couvert descendait, par une pente douce et par mille sinuosités et ondulations de terrain, de la galerie de tableaux,
qui régnait au premier, jusqu'au grand jardin de l'hôtel. Les plantes les plus riches y étaient conservées ; des berceaux d'oranger, de myrte, de grenadier, des buissons de camellia et de rhododendron y cachaient le filet d'argent d'un ruisseau rapide qui se précipitait en riant dans un bassin de marbre rose, et éclaboussait sa mousse blanche sur ces belles fleurs d'arum qui ressemblaient à des vasesd'argentmatremplisdechampagnepetillant.
C'était un délicieux séjour, où la vie était douce, où tout invitait au repos et à la rêverie. Borghèse savait bien que ce n'était pas à une autre heure ni dans un autre heu que la châtelaine pouvait trouver sa victime. Aussi s'empressa-t-elle de se rendre par une porte de service dans le jardin d'hiver. Elle s'installa avec un livre dans un épais buisson de magnolia, sous lequel des sièges étaient disposés, et elle altendit.
Georges était déjà dans la galerie, donnant des ordres à quelques ouvriers, qui se retirèrent.
La perfide baronne se fit plus longtemps attendre, car elle avait à se préparer pour le combat. Elle entra bientôt par une porte basse, effeuillant les roses sur son passage, suivant les sentiers si-
mieux qui conduisaient à la porte ouverte de la galerie, passa bien près de Borghèse sans la voir, et parut, après quelque hésitation, sur le seuil de la galerie.
— Pauvre Georges ! toi si naïf et si simple, devant tant de ruse et de malice, te laisseras-tu prendre au filet? Si je pouvais te prévenir! je ne suis qu'une petite épingle ; mais, si tu ne sais pas me garder, malheur à toi !
La sirène avait bien choisi le costume le plus en harmonie avec le cadre dans lequel elle devait poser : ses cheveux, de la belle nuance aimée des maîtres vénitiens , étaient relevés en épais bandeaux et formaient un nœud abondant derrière sa tête ; elle avait un peignoir blanc d'une grande simplicité, et sur la poitrine un nœud de rubans, dont les extrémités inégales tombaient avec grâce. Et la fille d'Eve recommença dans son paradis de carton la scène éternelle de la tentation.
Elle toussa légèrement pour appeler l'attention de Georges, qui se leva, salua avec respect et parut disposé à se remettre au travail.
— Oh! pardon, monsieur Georges, lui dit-elle, je me croyais seule. Dites-moi donc, si ce n'est pus
trop vous déranger, quel est le nom de cette plante singulière qui frémit quand je la touche et quisemble avoir peur de moi?N'est-cepas étrange? Je ne lui fais pourtant pas de mal.
— Madame, autant que je puis m'en souvenir, c'est une variété de l'acacia qui a les propriétés de la sensitive.
— Et à quoi attribuez-vous, monsieur le savant, cette sensibilité d'un petitrameau, tandis que bien des gens toucheraient ma main sans la moindre émotion ?
— Je crois, madame, dit sérieusement Georges, que les poètes ont prêté bien gratuitement le sentiment à cet innocent arbuste. Je crois avoir entendu dire que la chaleur de la main agit sur les vaisseaux très-délicats qui contiennent la sève, et alors...
— Alors, voilà bien nos érudits ; ils nous dépoétisent tout. Pourquoi ne*pas nous laisser croire que Clytie se tourne du côté du soleil, que le narcisse se mire dans l'eau pour y voir son image? Est-ce que tout dans la nature n a pas une voix et une pensée ?
— Vous serez assez bonne pour m'excuser, ma-
dame ; je crois que la poésie est dans notre âme : c'est un sentiment élevé des choses qui éveille notre imagination ; et cette poésie, ces sentiments, nous les attribuons aux objets inanimés qui nous entourent. Ainsi le saule pleure sur les tombeaux, parce que son beau feuillage qui se balance ressemble à la chevelure dénouée d'une mère qui pleure agenouillée et penchée sur un berceau.
— Savez-vous que ce n'est pas très-gai, ce que vous me dites là? Ne pourriez-vous me trouver quelque comparaison un peu moins lugubre? dit la dame d'un air dolent, en s'étendant sur un divan de repos.
Elle éleva alors ses bras arrondis au-dessus de sa tête dans la pose charmante que les peintres ont donnée à Érigone, et elle détacha d'un rameau qui se penchait vers son front une belle fleur de grenadier, dont elle mit négligemment la tige entre ses lèvres, qui brillaient du même éclat, et elle attacha ensuite cette fleur à sa ceinture avec quelque affectation.
— Pour moi, j'aime mieux croire que la source qui murmure appelle de sa douce voix et avertit l'oiseau altéré ; que la brise me caresse, et que
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l'écho est une voix amie qui répond à ma voix. Mais vous-même, monsieur Georges, qui faites avec moi l'esprit fort pour me tourmenter, vous avez aussi vos faiblesses, et cette éternelle épingle que vous portez comme un caporal porte ses galons est la preuve de votre crédulité.
— Excusez donc cette faiblesse, madame ; je me livre à vos moqueries, mais, je vous l'ai dit, j'ai trouvé ici une famille, des amis, une hospitalité généreuse ; c'est un vœu puéril, sans doute, mais sincère, de conserver ce gage auquel je dois tous ces biens, et si quelque sacrifice. . .
— C'est bien beau, dit la dame d'un ton quelque peu moqueur et d'une voix un peu endormie. Ehbien, je vous demanderais le moindre sacrifice de vos goûts, de vos fantaisies les plus puériles, le sage, le philosophe Georges, si reconnaissant tout à l'heure, ne m'entendrait pas.
— Madame, pouvez-vous croire à tant d'ingratitude?
— Donnez-moi cette épingle, dit-elle d'une voix éteinte en fermant ses beaux yeux.
Georges commençait à être fort embarrassé.
— Le sommeil me gagne, ajouta-t-elle; ces
fleurs d'oranger qui nous entourent m'enivrent de leur parfum. Georges, vous êtes exigeant, vous ne donnez rien pour rien. Je veux faire un échange avec vous. Tenez, cette fleur, je ne la donnerais pas à tout le monde ; elle est à vous si vous attachez votre épingle à ce ruban rose... Je le veux.
Elle paraissait vraiment dormir, la conversation était interrompue, la position n'était plustenable.
La belle personne était renversée sur le divan. Georges l'observait en artiste : loin de son cœur pur toute autre pensée.
— C'est l'Antiope de Corrége, se disait-il ; quel admirable tableau !
Et il regardait la belle fleur de grenade qui éclatait sur ce sein endormi, et il me regardait aussi, moi pauvre petite épingle, et il n'osait plus ni faire un pas ni dire une parole...
C'est alors qu'il vit surgir derrière le divan une apparition heureuse et inattendue. Avez-vous vu, dans un célèbre portrait d'Ingres, une Muse, placée dans le fond du tableau, étendant son bras sur la tête pensive d'un graïid compositeur? Ainsi la taille élancée de Borghèse s'élevait au-dessus du divan où dormait l'Antiope ; elle fit un signe d'in-
L'AÎSTIOPE. 61
telligence à Georges, qui disparut doucement à travers les buissons, heureux de ce dénoûment, e! tirant, pour ainsi dire, son épingle du jeu.
Borghèse le suivit des yeux en souriant, attacha légèrement une épingle au ruban rose, détacha la (leur avec précaution, puis, appliquant doucement un baiser sur la joue tendue de la belle endormie, elle disparut d'un autre côté du jardin.
Antiopedormait-elle?était-elle seulement assoupie? On ne le sait pas. Toutefois une rougeur aussi vive que celle de la grenade couvrit aussitôt son front et ses deux joues. Elle ouvrit les yeux, chercha autour d'elle, et ne trouva personne.
— L'impertinent! s'écria-t-elle.
Et, regardant à sa ceinture, elle ne trouva plus la ileur; et, regardant au ruban, elle trouva l'épingle. . . et elle porta sa main sur ses yeux.
Pleurez, noble dame, pleurez, puisque, malgré vos folies, il vous reste encore le sentiment de l'honneur et du devoir. C'est donc l'indolence, l'ennui, l'égoïsme, qui vous entraînent à tout prix vers l'inconnu? Ne voyez-vous pas autour de vous assez de misères à secourir, assez de larmes à essuyer, assez de bien ù répandre, vous qui n'avez
que votre main à ouvrir pour faire des heureux?
Atravers lesmurs épais de votre hôtel splendide, sous les doubles tentures de vos salons, n'entendez-vous pas encore la voix plaintive qui s'élève vers vous? Ces gémissements n'ont-ilpas un écho dans votre cœur? Vous oubliez le seul, le vrai, le pur bonheur, et vous cherchez le danger pour passer le temps.
Mais ce n'est rien, dites-vous, c'est une épingle, c'est une fleur, une main quelquefois qui touche une main. — Et n'est-ce rien d'altérer par vos maléfices la pureté de l'enfant que vous devez protéger ; de troubler par vos enchantements le calme d'une conscience irréprochable? et vous-même, où voulez-vous en venir? Croyez- vous qu'on s'arrête sur cette pente?
La voix cachée qui parlait ainsi, c'était la voix tardive de la conscience. Madame Wolff aimait et respectait son mari, quila rendait heureuse et qui était pour elle comme le plus tendre des pères. Malgré toute les inconséquences auxquelles son origine créole, son inexpérience, sa jeunesse et son caractère inconsidéré et entreprenant l'engageaient quelquefois, elle était véritablement une
très-honnête et très-fidèle épouse. Elle se trouva donc dans une grande confusion d'avoir été traitée avec si peu de respect; elle comprenait qu'un secret allait exister entre elle et Georges, contre lequel elle ressentait une vive indignation. Elle rentra pensive dans ses appartements, incertaine sur la conduite qu'elle devait tenir
64 LE MALHEOR.
LE MALHÏi'n
Georges, de son côté, n'était pas content de sa journée; il lui sembla qu'il avait manqué à son devoir en écoutant cette conversation frivole. Il sfc souvint qu'il lui restait à peine le temps d'arriver à un rendez-vous chez un artiste célèbre.
Il s'y trouva en effet trop tard; l'artiste était allé au Jardin des Plantes, où il professait.
Les jardins publics, à Paris, sont de certains préaux où les civilisés vont aux heures de récréation respirer la poussière et ne pas prendre le frais. Le Jardin des Plantes fait une heureuse exception, et on l'a trop souvent décrit pour que nous ayons à rappeler le mystère de ses labyrinthes, la grâce des chalets rustiques où reposent les animaux, la ferme où se prélassent les volatiles, la richesse des
parterres où Ton moissonne les fleurs, les serres majestueuses où se développe la luxuriante végétation des tropiques.
Suivons Georges, qui traversa rapidement toutes ces merveilles pour arriver à l'édifice dans lequel avait lieu le cours du célèbre professeur. Quel curieux et étrange spectacle! quelle scène digne des fantaisies d'une nuit d'été! Une vaste salle est éclairée par un grand nombre de hautes fenêtres. Les murs sont garnis de bocaux, dans lesquels les êtres les plus difformes, les serpents monstrueux, les hideux crapauds, les pulpes visqueuses, lessa^ lamandres, les dragons fantastiqiies,nagent comme des fruits confits.
Si les yeux se lèvent au plafond, des créations plus étranges, plus effrayantes, vous menacent : ce sont des crocodiles aux longues mâchoires ouvertes, des alligators, des serpents boas aux an neaux en spirales, de grands poissons armés d'une scie ou d'un espadon, des raies colossales dont la grande bouche semble rire d'un air bête, des poissons sphériques qui ressemblent à un gros ballon hérissé de mille pointes; que sais-je encore? des êtres qu'on ne voit pas ailleurs.
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Si on peut dominer la terreur ou l'horreur qu'inspirent tant de créatures disgracieuses et ma] conservées, et si on baisse les yeux sur le person* nel de cette salle d'étude, quel contraste amusant et charmant !
A chaque table, en face d'un beau jour, est assise une jeune femme dans le négligé et le laisseraller deVétude. Devant elle est un rameau de fleurs ou un modèle élégant. L'attention est générale et soutenue, une conversation à demi-voix s'engage avec de demi-sourires. Un conseil se donne avec bienveillance, unbonjourestéchangé. Ces femmes, ces jeunes filles, ces rameaux verts, ces fleurs parfumées, cesfruits, ce travail intelligent et gracieux, quel délicieux spectacle pour un observateur!
Georges entra timidement dans ce sanctuaire, et allait s'adresser à un gardien, lorsqu'il vit sortir de la pièce voisine un petit et gros homme dont la physionomie aurait paru des plus vulgaires, si son front et ses yeux n'avaient dénoté beaucoup d'intelligence et de vivacité. « Il était grand prêtre de Flore, M'était de Pomone encore. » 11 avait les deux bras remplis de grosses bottes des fleurs les plus rares et les plus fraîches ; il pouvait, certes,
les faire porter par le gardien, qui le suivait les mains vides, mais il les portait aveeamour, comme un père prend un enfant chéri des bras delà nourrice, pour le porter et le caresser lui-même. Il était souriant et fier de sa riche moisson; il fit le tour delà salle, distribuant lesfleurs selon l'intelligence et le talent des élèves. Celle-ci n'avait qu'un rameau de pervenches, celle-là un bouquet de camellias; toutes étaient contentes.
L'heureux professeur qui régnait dans ce charmant royaume était le célèbre Redouté, dont l'inimitable et facile talent a fait époque en simplifiant les procédés de l'art, en épurant le goût, en apprenant à bien voir la nature, en propageant une étude attrayante et en laissant à ses élèves préférées le secret de son pinceau magique1. Je dis l'heureux professeur, car il comptait parmi ses plus beaux jours ceux qu'il passait au milieu de ses élèves, entouré des choses, des trois choses qu'il aimait par-dessus tout : l'art, les fleurs, et, s'il faut le dire, les belles personnes qui venaient
* Parmi les plus habiles peintres de fleurs, on peut citer mesdames Chantereine, Delaporte-Bessin, d'Esmenard, qui, dans leurs limpides aquarelles, ont conservé la pure tradition de Redouté, leur maître et leur ami.
d'elles-mêmes se grouper autour de ses fleurs.
Aussi, quand Redouté eut donné une courte audience à Georges et se fut entendu avec lui au sujet d'un tableau que M. le baron Wolff désirait absolument avoir, il voulut lui faire faire le tour de la salle, car il avait reconnu en Georges un connaisseur, et il aimait à faire les honneurs de cette classe sans pareille.
— Quel contraste providentiel ! disait-il avec une certaine emphase qui lui était toute naturelle quand il parlait de son sujet favori.
Il montrait un vase étroit et élégant dans lequel s'élevait majestueusement un lis splendide, au milieu de son épi de longues feuilles lancéolées ; un rameau de clématite, sortant du vase, s'élançait jusqu'au pur calice pour l'embrasser; puis, se tordant comme enivré de cette beauté et de ces parfums, retombait languissant, épuisé, et s'enroulait en spirales gracieuses jusqu'au pied, où il restait étendu. Redouté demeurait en contemplation devant ce jeu de la nature, dans lequel chaque figurant déployait, l'un sa maj estueuse beauté, l'autre sa grâce légère.
— Quec'estbeau! dit-il.
LE MALHEUR. ft)
Il donnait quelques conseils à la dame qui avait entrepris de reproduire ce groupe heureux, et il passait.
Il trouvait sur une autre table une petite urne contenant un camellia, une rose et un pétunia , tout cela était d'un blanc pur que faisait valoir encore la feuille sombre du camellia. Il regardait toujours les fleurs avant toute autre chose.
— Ce n'est pas facile, dit-il.
Et, se penchant vers la jeune fille qui travaillait :
— Savez-vous la différence qui existe entre le velours, la soie et la gaze?
— Mais je crois bien, monsieur : voici de la soie, et elle montrait un pli de sa robe ; et voici du velours, elle montrait un ruban.
— Eh bien, vous avez fait vos trois fleurs en papier; or le camellia est du velours, la rose est de la soie, le pétunia est de la gaze.
Et il était déjà loin.
Il s'asseyait à une autre table, et alors on se levait de tous côtés pour découvrir son secret.
— Vous avez des doigts de roses, disait-il, et mes gros doigts ressemblent à ceux d'un paysan du Danube, et pourtant vous allez voir !
Il prenait le pinceau, le plongeait dans une eau limpide, touchait à peine la palette, étendait le pinceau sur le blanc vélin, et alors... on voyait naître et se développer comme par miracle une large mauve éclatante avec son calice de velours noir. C'était un cri d'admiration.
— Ce n'est pas plus difficile que cela, dit-il
Et il passait.
Avant d'arriver à la table suivante, qui était un peu à l'écart, il s'arrêta et retint Georges par le bras ; il lui montra sur la table une double branche de convolvulus qui suivait en liberté les caprices de sa nature, et faisait admirer ses larges calices bleus, roses et blancs. Les feuilles sagittées, les vrilles en spirales, se groupaient de la façon la plus heureuse.
Il lui fit voir ensuite que la peinture commencée prenait la meilleure tournure et avait toute la fraîcheur du modèle. Et, enfin, il lui montrait, avec un signe d'intelligence, la jeune fille qui était absorbée dans son œuvre ; il avait trouvé réunis l'art, les fleurs, la beauté; il restait en contemplation.
La personne qui peignait était penchée sur son
vélin, trop occupée de son modèle et de son travail pourvoir ou entendre quelque chose.
— Voilà de la bonne peinture, dit Redouté en se plaçant devant elle avec Georges.
La jeune fille leva la tête, et elle s'aperçut alors que, dans l'empressement, l'animation et l'amour de son œuvre, un certain désordre s'était produit dans sa simple toilette. Une légère écharpe noire, qui était sur son cou, s'était détachée, ce qu'elle n'avait pas remarqué d'abord, car il faisait une chaleur excessive ; ses épaules et une partie de sa poitrine se trouvaient ainsi découvertes ; une vive rougeur illumina aussitôt son visage jusque-là très-pâle ; elle se trouva dans une véritable confusion, elle ramenait cette écharpe rebelle et paraissait chercher.
— Prenez donc garde, vous allez me gâter votre peinture! s'écria le maître; vous cherchez une épingle; eh! tenez, voici justement un monsieur qui en porte une sur sa manche.
Et il en détacha l'épingle. Georges la reprit vivement, et, la donnant à la jeune fille, en la retenant quelques instants encore entre ses doigts :
— Prenez garde de me la perdre ! lui dit-il.
n LE MALHEUK.
La jeune fille le regarda d'un air étonné et prit l'épingle en souriant.
Si la jeune artiste n'eût été que jolie, Georges ne l'eût peut-être pas remarquée, grâce à son caractère distrait et sérieux. Mais un de ces hasards qu'on ne trouve guère que dans les romans vint captiver toute son attention.
La splendeur du front, la hardiesse des sourcils, la douceur des yeux de velours ombragés d'un panache de cils noirs, la franchise de la physionomie, la mélancolie de l'expression, tout lui rappelait une image aimée, celle qui l'avait consolé et soutenu dans ses heures de découragement. L'imagination avait sans doute ajouté son prestige à cette ressemblance fortuite, mais c'était, pour lui, l'original vivant et animé du Malheur du Corrège, qui rougissait et respirait devant lui.
Rien ne manquait au tableau, ni la pâle étoile au front, figurée paruneéglantine en fleur qu'une amie avait glissée dans ses cheveux par surprise, ni l'êcharpe noire flottant sur ses épaules blanches, ni le bouquet de larges scabieuses, que Redouté, par une analogie touchante, avait jeté sur sa table dans sa distribution de fleurs.
Sa chevelure, plus noire que L'èbène, était relevée avec une certaine négligence en une torsade abondante, d'où s'échappaient des boucles vigoureuses qui retombaient en spirales sur son cou gracieux. Et là encore une singularité attirait le regard et fixait la pensée : un filet de cheveux blancs, semblable à un mince filet de vif-argent ruisselant sur des flots d'encre, était comme le cachet de la souffrance imprimé sur le front de la jeune fille.
Le malheur! quel mirage attrayant, quel trésor inexplicable à rencontrer pour l'homme au cœur pur !
A d'autres les calculs pour multiplier une fortune par une fortune, et pour tout donner à celles qui ne manquent de rien : à d'autres les joies, les vanités, les prétentions, l'ambition de paraître!
A. lui, à lui seul, l'ambition de se cacher, d aimer, de consoler, de servir, de souffrir !
Redouté entraîna Georges, qui restait comme anéanti dans cette contemplation. Et, après avoir complimenté et encouragé son élève, il reconduisit Georges, qui se retournait encore en sor- •
*ant, et il lui promit d'aller bientôt voir le tableau de VanHuysum, auquel il devait faire un pendant pour la galerie de M. Wolff.
lE DÊPAKT. 75
Georges se hâta de se remettre à son travail, qui avait quelque peu souffert de son absence. Le soir, les daines étaient au salon, devisant sur les événements de la journée.
— Et notre gageure? dit la dame anglaise.
— J'ai perdu, dit madame Wolff en rougissant ; je m'étais trop avancée. Voici vos vingt louis, ma chère lady, les pauvres n'y perdront rien; et je m'avoue vaincue.
Madame Wolff se tenait à l'écart, assez rêveuse, et se disant souffrante. M. Wolff paraissait animé et inquiet, et chacun de ses regards semblait, à sa femme, un reproche.
La dame anglaise causait de son côté avec ses amies.
— Avez-vous deviné toutes les émotions de notre chère baronne? Je la crois trop modeste, je vais lui rendre son argent, car elle l'a bien gagné. Seulement, j'ai peur que sa victoire ne lui ait coûté plus cher qu'elle ne pensait.
— Que voulez-vous dire? reprit en chœur le curieux auditoire féminin.
— Eh! ne voyez-vous pas l'air radieux de M. Georges? Maintenant regardez sur sa manche, vous n'y trouverez pas la moindre épingle, et vous ne lui en verrez plus jamais : mais elle n'est pas perdue polir tout le monde, peut-être.
— Est-il vrai, dit une jeune personne ens'avançant vers Georges, que vous ayez renoncé à porter cette épingle qui ne devait jamais vous quitter ?
— Je l'ai perdue, mademoiselle, dit Georges en souriant; le charme est rompu, je suis maintenant sans défense contre le malheur.
— Georges, dit à haute voix M. Wolff, qui, étranger à ces conversations frivoles, semblait lire avec attention des papiers, il faut partir à l'instant; vous avez un passe-port, vous le ferez viser au Havre, le paquebot américain part demain; l'affaire est grave; suivez-moi.
Ces paroles, prononcées du ton bref qui était habituel à M. Wolff, et ce brusque départ, firent quelque sensation dans le salon. Quant à madame Wolff, elle ne put contenir plus longtemps son émotion, et, sa conscience lui laissant attribuer aux événements du jour ce qui n'était peut-être que l'effet du hasard et l'urgence des affaires, elle tomba évanouie sur le divan où elle reposait.
— Je vous l'avais dit, murmura l'Anglaise. On s'empressa autour de la malade, etBorghèse,
toujours bonne et empressée, la conduisit dans sa chambre.
— Mon cher enfant, dit M. Wolff quand il fut avec Georges dans son cabinet , vous seul pouvez nous sauver. Vous parlez anglais comme un citoyen de Londres; vous êtes jeune, actif, intelligent, partez au plus vite. La maison Jackson, de Québec, qui nous donnait de vives inquiétudes va se mettre en faillite. J'en ai l'avis certain et confidentiel. Cependant tout n'est pas perdu ; si nous arrivons à temps, nous les tenons. J'ai peu de chose à vous expliquer ; vous connaissez l'affaire, parcourez le dossier; voici nos titres. Ce portefeuille contient les fonds pour vos frais de voyage, je vous donne
carie blanche. Si vous réussissez, c'est le commencement de votre fortune, car il faut aussi songer à vous. Vous aurez dix pour cent sur cette liquidation, qui ne laisse pas que d'être considérable ; et ne faiblissez pas, ils peuvent payer. Voici une lettre pour le consul, qui vous appuiera au besoin ; vous avez ma procuration, et voici mon blanc-seing pour toute quittance. Partez.
Il lui donna encore quelques explications, puis l'embrassa en lui souhaitant bonne chance et lui recommandant de lui écrire aussitôt qu'il serait arrivé à New-York, et avant de partir pour Québec.