‹ Pour une épingleChapitre 7 sur 16 · LA GAGEURE · texte numérisé non relu

LA GAGEURE

mais son esprit est ailleurs, et son cœur je ne sais où. Avez-vous remarque avec quelle froideur il nous écoute? C'est extrêmement poli, mais sous cette politesse irréprochable il y a une fierté indomptable; et, s'il y a d'un côté du salon une conversation de jolies femmes, et de l'autre de graves discoureurs, il nous a bien vite oubliées pour se tourner du côté des habits noirs. Eh bien, sous une apparence de simplicité, il y a là une teinte de pédantisme qui n'a rien de flatteur pour vous.

— Et que dites vous, dit une autre bonne âme, de cette mystification de l'épingle magique, de cette prétention d'avoir toujours sur sa manche ce talisman précieux à vingt-cinq pour un sou? Avez-vous remarqué de quel air magistral il nous a exposé, l'autre jour à table, les mérites de son épingle?

— Eh, my clear, dit une jeune lady, ne savezvous pas que cette épingle est fée, et qu'elle le conduit vers le beau et vers le bien aussi sûrement que l'aiguille aimantée vous conduirait vers le pôle? C'est bien à moi qu'il aurait fallu une telleboussole.

Madame Wolff avait écouté tous ces jugements avec un certain dédain. Elle était étendue sur un

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divan dans tout le laisser-aller de l'intimité, et elle dit d'une voix dolente, avec un demi- sourire:

— Georges fera ici comme tout le monde. Il fera ce que je voudrai, et, quand je voudrai, il me donnera cette épingle, et il l'attachera de sa main au ruban que voici.

— Cependant cette épingle est toute sa fortune, dit l'Anglaise crédule. En Ecosse, nous avons aussi beaucoup de talismans qui font des prodiges. Croyez-vous donc que sans le secours de cette seconde vue M. Georges aurait découvert dans votre galerie une peinture du Corrége, qui se payerait mille guinées en Angleterre ? Je vous défie bien de lui enlever son gagne-pain i

— Eh bien, dit madame Wolff, si je veux m'en mêler, je l'aurai ce soir ; et ce sera si bien cette épingle, que vous ne lui en verrez plus jamais une autre sur sa manche de maître d'écriture.

On trouva cette moquerie fort plaisante et de bon goût.

— Que voulez-vous gager qu'il n'aura plus son épingle ce soir ?

— Dix louis que vous ne l'aurez pas ! dit l'Anglaise.

W LA GAGEUKE.

— Vingt louis que je l'aurai ! dit madame Wolff en se levant avec vivacité.

— Je voudrais bien savoir, dit en se retournant une jeune dame dont les doigts erraient sur le piano, ce que vous a fait ce pauvre jeune homme. Ou il ne tient pas à son épingle, et alors la belle conquête ! ou bien il veut la conserver comme un souvenir, et dans ce cas c'est bien mal de conspirer pour la lui enlever. Vous vous plaignez que ce garçon raisonne juste et ne parle qu'à son tour; n'avons-nous pas assez d'étourdis qui ne raisonnent pas, qui ne savent rien et qui parlent à tout propos ? Je vous avertis que je le prends sous ma protection.

— Vous pouvez l'abriter sous votre aile blanche d'ange gardien, dit madame Wolff; mais alors faites bonne garde, car la partie est engagée, et je tâcherai de la gagner.

L'aimable personne qui avait pris la défense de l'opprimé était, on l'a peut-être deviné, cette même dame qui avait trouvé en lui un partenaire si obligeant au piano. Elle était d'origine italienne et se nommait mademoiselle Borghèse; elle était trèsbonne, moins frivole que son entourage, parce

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